2. Formation territoriale de la France (2ème partie). De François Ier à Mazarin.

publié le 4 juil. 2013 à 02:54 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 mai 2014 à 14:59 ]
lien pour la 1ère partie : 1.Formation territoriale de la France (1ère partie). Des origines à la fin du XV° siècle.
   

2EME PARTIE : DE FRANÇOIS 1ER A MAZARIN.

 

Plan de cette leçon

I.  Y-a-t-il eu une "politique des frontières" au XVI° siècle ?

            A. François Ier (roi de 1515 à 1547)

    B. Henri II et les Trois-évêchés et les traités du Câteau-Cambrésis (1559)

            C. L’apport d’ Henri IV.

II.   Le XVII° siècle : Richelieu et Mazarin

    A. Où l’on reparle des frontières naturelles.

    B. Les grands acteurs : Richelieu, Mazarin.

 

    Après les Guerres d’Italie, la politique extérieure de la France est dominée par la question des Habsbourg, dynastie germanique omniprésente en Europe surtout après l’héritage de Charles Quint (1516) lequel est de surcroît élu empereur du Saint empire romain germanique en 1519. Se pose alors la question dite des "frontières naturelles" et plusieurs évènements dramatiques montrent que la frontière de l’Est et du Nord doit être renforcée. A bien y réfléchir, cette question ne sera résolue qu’après les deux guerres mondiales avec la construction européenne. C’est dire son importance. Du côté des Alpes et des Pyrénées, les problèmes n’eurent pas cette ampleur mais ils ne sauraient pour autant être négligés.


    Dans mon livre "Traditionalisme et révolution", je présente ainsi la problématique des frontières au début du XVI° siècle[1].

    "Charles, le cinquième du nom, est élu empereur du Saint Empire romain germanique en 1519. Il est le fils de Philippe le beau et de Jeanne dite la folle. Son père était lui-même fils de Maximilien de Habsbourg (c'est l'héritage autrichien, dont la haute Alsace) et de Marie de Bourgogne (c'est l'ancien duché de Bourgogne qui tombe dans son escarcelle : Franche-Comté, Luxembourg, Pays-Bas[2]). Par sa mère, Charles hérite de l'Espagne et de toutes ses possessions en péninsule ibérique, en Amérique, en Italie, au nord de la France, sans oublier le Roussillon qui fait des Pyrénées orientales une frontière ouverte. Ferdinand de Habsbourg, frère de Charles, est lui-même souverain du royaume de Hongrie et de celui de Bohème. Charles peut à nouveau rêver à l'Imperium mundi, à la domination du Monde. Carte n°1.

Il faut ajouter qu'à ce moment, la frontière orientale de la France suit grosso modo le tracé de la Meuse (la Lorraine est à l'Empire) et de la Saône (Bourg-en-Bresse -savoyarde- est à l'Empire également). Entre Grenoble (française) et Chambéry (savoyarde) il y a des forteresses, car la Savoie est indépendante et relève du Saint Empire. Sans doute, quelques années plus tard, Charles Quint abdique-t-il et partage ses possessions entre son fils espagnol et son frère autrichien. Mais tout cela baigne dans la religion catholique la plus pure et l'Espagnol hérite de tout ce qui touche de près à la France : de l'Artois au nord, au Roussillon au sud, en passant par la Franche-Comté. La France est bel et bien encerclée à l'époque dite de la prépondérance espagnole par une puissance hégémonique qui s'alimente des métaux précieux d'Amérique. Cette menace s'éternise sur presque deux siècles".

NB. Cette carte, schématique, sans nomenclature, vaut surtout par son caractère pédagogique. Elle montre la diversité des origines de l'héritage de Charles-Quint et son étendue. Mais il y a des erreurs : la frontière des "Pays-bas espagnols" s'arrête à celle d'aujourd'hui et la Franche-Comté est imprimée en pleine Suisse...

      Et j’ajoute : "Tout ce que la France compte de "décideurs" est confronté à ce problème : faut-il protéger coûte que coûte les intérêts du royaume, faut-il aller jusqu'à financer les armées des princes protestants ? Ou bien faut-il accepter les directives de la hiérarchie catholique pour qui la défense de l'orthodoxie est la priorité, fût-ce au prix d'une alliance avec l'Espagne donc d'une soumission à cette dernière compte tenu du rapport de forces du moment ?" Cette opposition entre Ultra-catholiques partisans de la papauté et de la prépondérance espagnole, d’une part, et Politiques, d’autre part, qui donnent la primauté à la sécurité du pays en cours de construction est une faille que l’ennemi peut (et va) faire jouer.

 

I. Y-A-T-IL EU UNE "POLITIQUE DES FRONTIÈRES" AU XVI° SIÈCLE ?

 

    Avant d’aborder cette question, il faut considérer la politique de François 1er.

A. François Ier (roi de 1515 à 1547)

    Après des débuts désastreux (malgré Marignan) qui le montrent chevauchant en Italie et durant lesquels il perd presque tout - "fors l’honneur"[3] - il est le premier roi Valois à avoir conscience du danger Habsbourg et à tout mettre en œuvre pour sauver son royaume. Alors que la Chrétienté -catholique et romaine- est encore une tunique sans couture et sans déchirure, il a l'idée des alliances de revers, l'idée de s'allier à des partenaires –quels qu'ils fussent- qui pourront prendre son ennemi mortel par derrière. Ainsi, il conclut des alliances avec les très hérétiques princes luthériens de l'Empire (1532). Puis il s'allie aux très infidèles Turcs musulmans (des navires ottomans mouilleront dans la baie de Toulon) alors que Charles Quint tentait d'organiser contre eux une croisade ! (1536). En donnant la prééminence aux intérêts de l'État sur ceux de la religion, François Ier est le premier souverain politique du XVI° siècle. Il y a là une donnée stratégique fondamentale en termes de politique étrangère.

    L’intérêt de l’alliance turque.

    Cette alliance obligea les Impériaux à combattre sur deux fronts. Cette stratégie fut une arme constante de la France jusqu’à l’alliance franco-russe avant la guerre de 1914[4]. Mais François 1er avait obtenu également le privilège de commercer sur toutes les côtes de l’Empire turc et ce fut une des raisons de la prospérité du port de Marseille. De plus, la France acquit le protectorat des Lieux-saints à Jérusalem. La "question d’Orient" comme on dira plus tard ne pouvait pas se régler sans la France.

    En 1536, la France conquit la Bresse, le Bugey, la Savoie et le Piémont, possessions du duc de Savoie, prince d’Empire, allié de Charles Quint. Mais, en 1544, la frayeur fut vive : les armées impériales envahirent la Champagne et, descendant la vallée de la Marne, arrivèrent jusqu’à Meaux, à 40 km de Paris. Ce danger extrême fit prendre conscience à tous ceux qui avaient quelque sens des responsabilités.

    La frontière de l’Est.

    Ainsi le sire de Vieilleville, futur maréchal de France, déclara à Henri II successeur de François 1er et héritier de son trône et de ses problèmes : "Emparez-vous tout doucement des susdites villes -Metz, Toul et Verdun-, qui seront un inexpugnable rempart pour la Champagne et la Picardie. Et en outre un beau chemin et tout ouvert pour enfoncer le duché du Luxembourg et les pays jusqu’à Bruxelles. Plus, vous faire maître à la longue de tant de belles et grandes villes que l’on a arrachées des fleurons de votre couronne et de recouvrez pareillement la souveraineté des Flandres que l'on vous a si frauduleusement ravie, qui appartient aux rois de France il y a plus de mille ans et de toute immémoriale ancienneté". Cet expert militaire a parfaitement raison. Ses propos sont corroborés par F. Braudel qui exploite lui-même les travaux d’autres militaires.

    Comment Charles Quint est-il arrivé à Meaux en 1544 ? Parti de Luxembourg arrosée par l’ Alzette il a remonté le cours de cette rivière avant de fondre sur Thionville, sur la Moselle, et remonter le val jusqu’à Metz puis Toul, de là il a franchi le seuil de Foug qui donne accès au bassin versant de la Marne, pris la ville de Saint-Dizier[5] et descendu les rives de la rivière. La maitrise de la Moselle et de la voie de l’Est est donc stratégique. D’où la construction de la ville-nouvelle de Vitry-le-François, ordonnée par François 1er en 1545, là où la Marne perce le front de côte de la Champagne pouilleuse (dénommée aujourd’hui « crayeuse »). D’où aussi l’intérêt porté à Toul et à Metz. D’où l’intérêt porté ultérieurement par Vauban à Luxembourg[6]. NB : retrouvez cet itinéraire sur la carte n°4 plus bas (ne pas tenir compte du n° 7 de la carte ci-dessous, "les places de l'Est").

    

Braudel écrit "un gros avantage naturel protège la frontière entre Meuse et Rhin, c’est l’Ardenne. Plateau bas couvert d’une forêt dense (qui) est un obstacle considérable. Il est infiniment plus facile de traverser l'obstacle par les deux étroites percées que sont la trouée de la Meuse et la trouée de la Moselle (analogues, en moins grandiose, à la trouée héroïque du Rhin à travers le massif schisteux rhénan dont l'Ardenne est la partie occidentale). C'est sur ces deux percées que se dressent les places fortes : Verdun, Stenay, Mézières, Bouillon, Givet sur la Meuse, Metz, Thionville, Mont-Royal sur la Moselle"[7]. La maîtrise de la Meuse permet l’accès aux seuils qui conduisent à l’Aisne ou à la Marne. Du point de vue français, la Meuse ouvre l’accès à Namur et, de là, "aux pays jusqu’à Bruxelles" comme dit le sire de Vieilleville.


    Henri II entreprend alors "le voyage d’Austrasie".

 

B. Henri II et les Trois-évêchés

    Pourquoi l’Austrasie ? L' Austrasie (territoires de l'est) désignait durant la période mérovingienne un royaume franc couvrant le nord-est de la France actuelle, les bassins de la Meuse et de la Moselle, jusqu’aux bassins moyen et inférieur du Rhin. La capitale en fut d’abord Reims, puis Metz (Wikipaedia). Le dessein d’Henri II est clair : montrer que le roi de France, anciennement roi des Francs, va prendre possession de ce qui lui appartenait. Ce "voyage" a été préparé diplomatiquement. En 1551, Henri II signe le traité secret de Friedwald avec les princes protestants allemands en guerre contre Charles Quint bras armé de l’Église catholique. Les princes acceptent que "le roi de France prennent possession des villes qui de tout temps ont appartenu à l’Empereur, bien que la langue allemande n’y soit pas en usage, c’est-à-dire Toul en Lorraine, Metz et Verdun".

    Pratiquement sans combattre, Henri II prit possession de ce qu’on va appeler dorénavant les "Trois-évêchés" (1552). La réaction de Charles Quint ne se fit pas attendre puisque dès octobre de la même année, il investit la place de Metz. Cela donna lieu à un siège dont la défense est considérée comme un modèle du genre[8]. Dès lors, les Trois-évêchés sont sous la "protection" du roi de France sans pour autant quitter le Saint Empire germanique et cette situation juridiquement bancale ne sera régularisée - au plan du droit international - que presque un siècle plus tard, en 1648, aux traités de Westphalie.

    Lors d’une reprise des hostilités, les Espagnols sont victorieux à St-Quentin (1557) : là encore, on mesure l’absence de protection pour Paris. Mais les armées françaises attaquent sur leur arrière et prennent Calais en moins d’une semaine. Les Anglais[9] sont définitivement évincés du continent (1558).

Traités du Cateau-Cambrésis (1559)

    La paix signée entre la France et l’Espagne marque la sanction de l’hégémonie espagnole en Europe[10]. Carte n°2.


La France abandonne ses prétentions en Italie qui est soumise à l’influence du pape et de Philippe II. Elle doit rendre la Bresse, le Bugey et la Savoie cisalpine. Le seul aspect positif est la conservation de Calais et des Trois-évêchés (mais l’Empereur n’est pas partie au traité). C’est pourquoi il est difficile de parler d’une « politique délibérée des frontières naturelles ». Si cela avait été le cas, on n’eût pas restitué les provinces qui ont pour limites les cimes du Jura et des Alpes. "Rendre et quitter tant de provinces avec une si émerveillable étendue de pays, qui avait coûté au feu roi (François 1er, JPR) et à la couronne de France plus de quarante millions d’or et cent mille têtes à conquérir, cela troublait l’esprit et dragonnait l’âme" écrit le maréchal de Vieilleville. Vauban, maréchal de France, parlera plus tard de "l’infâme paix du Cateau-Cambrésis qui déshonora Henri second". Une des raisons de cette reculade est le désir d’Henri II de soumettre les protestants français, alors en pleine vigueur.

    A cette date, les Trois-évêchés, avec leurs dépendances féodales, figurent comme "une sorte d’archipel au milieu de la mer" (Braudel), en l’occurrence la Lorraine ducale, terre d’Empire.

 C. L’apport d’Henri IV

    On sait dans quelles conditions difficiles Henri IV accéda au trône de France. La Sainte Ligue, contre-réformée, contre-révolutionnaire, s’était alliée à l’Espagne et à la papauté pour maintenir la France dans le giron de la Sainte Église catholique apostolique et romaine, fût-ce au prix d’une domination de l’Espagne et de l’éclatement de la France en principautés diverses et en cités-Etats multiples sous un roi espagnol. Mais le sentiment national joue fortement en faveur du "Béarnais"[11]. Après sa victoire sur les ligueurs, Henri IV poursuivit la lutte contre l’Espagnol. Une forme spécifique de ce conflit est la lutte contre la maison de Savoie - impériale et catholique - qui n’avait jamais accepté l’indépendance de la calviniste république de Genève. La lutte de la France et Genève contre la Savoie et l’Espagne aboutit à la victoire d’Henri IV qui signa le traité de Lyon (1601).

   Le haut-Rhône, frontière naturellePar ce traité, la France annexe toute la rive droite du haut-Rhône de Lyon à Genève exclue. La Bresse (plaine de la Saône), les Dombes, le Bugey (plis du Jura méridional), le pays de Gex sont intégrés au Domaine[12]. Carte n°3 . http://www.cosmovisions.com/cartes/VL/028.htm

    Mais la Franche-Comté, l’Artois, entre autres, restent espagnols. La Frontière de l’Est et du Nord offre toujours des béances aux forces d’invasion.

  

II. LE XVII° : RICHELIEU ET MAZARIN

 

    Ces deux grands ministres - quoique cardinaux - poursuivent, non sans mal, la lutte contre l’Espagne catholique et les Habsbourg soutenus par la papauté.


 A. Où l’on reparle des frontières naturelles.

    F. Braudel écrit : "La frontière artificielle et dangereuse de la France court de la mer du Nord au Rhin. Fragile, cette frontière du Nord-Est et de l'Est est la plus remuante de toutes, la plus vivante, car toujours en alerte, en raison même du danger que constituent des voisins agressifs et redoutables. Ceux-ci ont appris que c'est là qu'il faut attaquer la maison française, avec une chance d'en enfoncer la porte. C'est Charles Quint, en 1544, qui en a donné la première démonstration (cf. supra). La démonstration recommence en 1557, en 1596, en 1636, en 1708, en 1814, en 1870, en 1914, en 1940. Qu'on ne nous dise pas trop que l'histoire, irréversible par nature, ne se répète jamais. Elle manque souvent d'imagination. Elle a ses habitudes"[13].

    1557 : menace après la défaite de Saint-Quentin (cf. supra)

    1596 : guerre d’Henri IV. Les Espagnols prennent Amiens[14], après leur victoire de Doullens quelques mois auparavant.

    1636 : guerre de Richelieu (Guerre de Trente ans), les Espagnols sont à Corbie (ville sur la Somme) leur avant-garde arrive à Pontoise. L'alerte fut chaude à Paris écrit J. Isaac qui cite un témoin du temps : "Tout fuyait, et on ne voyait que carrosses, coches et chevaux sur les chemins d'Orléans et de Chartres, qui sortaient de cette grande ville pour se mettre en sûreté, comme si déjà Paris eût été au pillage. On n'entendait que murmure de la populace contre le Cardinal..., mais lui, qui était intrépide, pour faire voir qu'il n’appréhendait rien, monta dans son carrosse et se promena sans gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot". Voilà qui n’est pas sans évoquer juin 1940 !

    1708 : guerre de Louis XIV. Défaite d’Audenarde (Flandre), chute de la citadelle de Lille.

    A ces éléments cités par F. Braudel, on peut rajouter quelques grands faits antérieurs (cf. supra) mais présents dans les mémoires des dirigeants : 1124 (invasion repoussée du côté de Reims) et Bouvines (1214) près de Lille (entre autres).

    Tout cela fait naître ou re-naître l’idée de la nécessité des frontières naturelles. La Somme - "je la connais, c’est une rivière difficile à traverser" disait Louis XIV- jouait d’ailleurs déjà ce rôle. Mais, on vient de le voir, c’était très insuffisant et les collines de l’Artois, plus au nord, ne sont en rien une barrière.

    La première mention de la théorie des frontières naturelles semble datée de 1482 lorsqu’un agent royal à Lyon déclara : "le royaume s’étend d’une part jusqu’aux Alpes et d’autre part jusqu’au Rhin".  Le bon Sully disait "la France pourrait s’augmenter de quelques territoires voisins qui lui ont autrefois appartenu et semblent être de la bienséance de ses milites, à savoir, la Savoie, la Franche-Comté, la Lorraine, les provinces des Pays-Bas, compris Clèves et Juliers". Un proverbe du temps de Richelieu ne disait-il pas "quand Paris boira le Rhin, Toute la gaule aura sa fin" ? Concernant Richelieu justement, son testament latin est souvent cité "le but de mon ministère a été de rendre à la Gaule les limites que la nature lui a fixées, d’identifier la France avec la Gaule, et partout où fut l’ancienne Gaule de rétablir la nouvelle". On sait aujourd’hui que ce testament est apocryphe. Mais, dit F. Braudel "après tout, il a été composé dans l’entourage même de Richelieu, et la formule exprimée est donc née au centre même de la politique française". Nonobstant cela n’emporte pas l’adhésion de ce grand historien, ni celle de Jules Isaac. Pour retrouver le langage prêté à Richelieu, il faut attendre les proclamations de la France révolutionnaire, écrit Braudel.

    Donc pas de plan préconçu, pas de politique délibérée, pas de diplomatie systémique. Mais la situation est telle, malgré tout, que les rois et ministres des XVII et XVIII° siècle n’ont eu de cesse de renforcer la frontière du Nord et de l’Est.

 B. Les grands acteurs : Richelieu, Mazarin.

    Richelieu a donné un cap à la politique française. Sa résolution est décidément politique au sens que j’indiquais précédemment : c’est-à-dire les intérêts de la France d’abord, ceux de la religion ensuite. Il se heurte au parti des dévots ultra-catholiques, ultramontains et pro-espagnols. On ne connaît plus aujourd’hui, à l’exception des historiens de métier, le sens de la journée des dupes, le 10 novembre 1630. M. Carmona[15], biographe de Richelieu, est fondé à écrire que cette journée "constitue incontestablement un tournant de l'histoire de France". Pierre Goubert confirme : "ce fut en 1630 que tout se décida". Louis XIII doit choisir apparemment entre sa mère Marie de Médicis, membre du Conseil, et le cardinal de Richelieu, ministre depuis six ans seulement[16]. En réalité, le roi doit choisir entre deux politiques totalement différentes. C'est le choix entre la paix et la guerre. La guerre contre l’Espagne au roi catholique… Dans un coup de majesté, Louis XIII tranche : ce sera Richelieu. On a cru que ce serait Marie de Médicis ! Marillac - "premierministrable" du parti dévot - formait déjà son gouvernement, on débattait du sort que l'on allait réserver à Richelieu…Tous ceux qui ont cru à la victoire de la Reine-mère sont dupés. Ce sera le nom de la journée…

  À partir de 1635, ses alliés protestants allemands et suédois étant momentanément out, la France entre en guerre contre les Habsbourg d’Autriche et d’Espagne. Dès 1636, St-Jean-de-Losne est investi par les Espagnols. Or, nous somme là près de "l’entonnoir" de Beaune, l’ennemi peut partir dans toutes les directions. Au nord, nous l’avons vu, il est à Pontoise. Paris s’affole…

    Mais la réaction française s’effectue sur tous les tableaux : Arras au nord, l’Alsace à l’est, Perpignan au sud, sont sous contrôle de Richelieu. Les négociations s’ouvrent en Westphalie. Ce sont cependant les victoires obtenues sous le ministériat de Mazarin - à partir de 1642 - qui portent les coups les plus rudes avec des chefs militaires de génie : Condé et Turenne. L’équilibre des forces favorable aux Espagnols lors de la paix de Cateau-Cambrésis est renversé en faveur de la France par les traités de Westphalie[17]. La France obtient officiellement les Trois-évêchés ainsi que l’Alsace[18] avec une ambigüité concernant cette dernière. La France est garante de la constitution allemande : l’empire allemand n’est plus une force diplomatique. C’est le siècle de la prépondérance française, le français devient la langue diplomatique[19].

    Avec le traité des Pyrénées (1659), la France gagne le Roussillon et la Cerdagne au sud, au nord la plus grande partie de l’Artois, l’Avesnois et la ville de Le Quesnoy, à l’est Montmédy et Thionville (mouillée par la Moselle). Comme le traité des Pyrénées est signé en 1659 et que cela correspond chronologiquement au règne de Louis XIV, les historiens placent la carte sous la houlette du roi qui n'y est pour pas grand chose. La carte ci-dessous va au-delà du traité des Pyrénées et est utilisable pour la troisième partie. Elle devrait porter le N°5...


à suivre : Troisième partie :3. Formation territoriale de la France (3ème partie). Louis XIV et Vauban.



[1] Chapitre II, la « sainte » ligue. Lisible sur ce site.

[2] Au XVI° siècle, "Pays-Bas" désignent ce que nous appelons aujourd'hui Belgique et Pays-Bas mais aussi nos actuels départements du Nord et du Pas de Calais (sauf les villes de Calais et Boulogne).

[3] Après le désastre de Pavie, François 1er, fait prisonnier, écrit à sa mère : "Madame, pour vous avertir comme se porte le reste de mon infortune, de toute chose ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui m'est sauve", ce que la postérité retiendra sous la forme "Tout est perdu, fors l'honneur".

[4] Et toujours revendiquée par le général De Gaulle dans l’entre-deux-guerres.

[5] Les habitants de Saint-Dizier sont appelés les Bragards. Selon la tradition populaire, ce nom proviendrait de François 1er qui se serait exclamé « Ah ! Les braves gars ! », en apprenant la résistance des habitants, en 1544, lors du siège de Charles Quint. (Wikipaedia).

[6] Beaucoup plus tard, en 1684, Vauban assiège victorieusement la ville de Luxembourg et déclare : "c’est la plus belle et glorieuse conquête que le roi ait jamais faite dans sa vie". Mais cette conquête fut éphémère.

[7] "Identité de la France. Espace et histoire", troisième chapitre. Braudel évoque la période de Vauban. Sous le règne de François 1er ces places fortes ne sont pas encore construites.

[8] Lire les détails dans l’article de Wikipaedia, "siège de Metz (1552)".

[9] Les Anglais, pour une courte période, ont alors un souverain catholique, la reine Marie Tudor qui a épousé le roi d’Espagne Philippe II (fils de Charles Quint). Ils furent donc, momentanément, alliés des Espagnols.

[10] Article détaillé sur Wikipaedia : "traités du Cateau-Cambrésis".

[11] L’ambassadeur d’Espagne était obligé de constater : "les Français aiment mieux le Béarnais qui est de leur race, qu’un étranger quand ce serait un ange". Au demeurant, le 28 juin 1593 (avant la conversion d’Henri IV au catholicisme), le Parlement de Paris prit un arrêt célébrissime visant à "empêcher que, sous le prétexte de la religion, la couronne ne soit transférée en mains étrangères contre les lois du royaume".

[12] C’est le département de l’Ain actuel.

[13] F. Braudel, ouvrage cité.

[14] L’attaque des Espagnols par le nord surprend toujours, même les étudiants d’aujourd’hui ! C’est qu’ils oublient fréquemment que Philippe II d’Espagne, fils de Charles Quint, a hérité de son père « les Pays-Bas » -conséquence du lointain héritage bourguignon- autrement dit, à cette date, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas actuels.

[15] M. CARMONA, "Richelieu", Fayard, 1983.

[16] Mais qui, en 1629, avait clarifié sa pensée -et celle de Louis XIII par voie de conséquence- dans un mémoire intitulé « Avis donné au roi après la prise de La Rochelle pour le bien de ses affaires ». On y trouve toute la politique étrangère future du royaume. (http://www.philisto.fr/doc-43-la-lutte-contre-l-imperialisme-espagnol.html).

[17] Nous sommes en 1648, c’est donc le règne de Louis XIV depuis la mort de son père en 1643.

[18] Sauf Strasbourg.

[19] Jusqu’au traité de Versailles, en 1919.


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