1.Formation territoriale de la France (1ère partie). Des origines à la fin du XV° siècle.

publié le 4 juil. 2013 à 02:57 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 déc. 2016 à 04:00 ]

    Ce cours est destiné aux lecteurs francophones de ce site qui sont dispersés dans cent deux pays. C’est à l’origine un cours de la classe de seconde mais je l’ai largement augmenté.

Plan du cours (1ère partie)

    I. Les origines remontent au haut Moyen-âge.

        a) le partage de Verdun

        b) l’avènement des Capétiens

    II. Naissance d’une nation

        a) le XIII° siècle

        b) le bas Moyen-âge

 

Introduction.

    La France a une diversité géographique beaucoup plus grande que ses voisins et, paradoxalement, elle a connu une formation territoriale précoce. Ce paradoxe s’explique par la création d’un État puissant dans des délais relativement brefs. A cet égard, une dynastie a joué un rôle important, celle des Capétiens directs. Si nous privilégierons la croissance territoriale, il ne nous sera pas possible de ne pas évoquer le rôle de l’État dont la logique politique de créer des frontières "sûres et reconnues" émergera progressivement. Le partage de l’empire de Charlemagne, en 843, est le point de départ et la logique en question consiste à progresser vers l’Est. A une époque, cependant, le contrôle des frontières maritimes fut aussi essentiel.


I. LES ORIGINES REMONTENT AU HAUT MOYEN-AGE


Voici la carte de l’empire en 843 à la mort de Louis le Pieux, fils de Carolus Magnus.carte n°1.


A. LE PARTAGE DE VERDUN

    En 843, les fils de Louis le Pieux se partagent l’empire. Le partage a été précédé par le(s) serment(s) de Strasbourg de 842. Les deux fils cadets -Charles et Louis- se jurent fidélité réciproque contre leur frère ainé, Lothaire, qui désirait l’empire entier pour lui seul.

    Petit retour en arrière. Après l’éclatement de la Gaule romaine en plusieurs royaumes barbares, le territoire actuel de la France est réunifié par Clovis au début du VI° siècle. Les Francs saliens donnent leur nom à notre pays dont le souverain, jusqu’au début du XIII° siècle, s’appelle "roi des Francs". Mais la notion romaine d’un État indépendant des individus a disparu et les Mérovingiens[2] considèrent leur royaume comme une propriété personnelle à partager entre leurs héritiers. NB. : cette idée de propriété personnelle sera encore défendue par Charles Maurras aux XIX-XX° siècles. Autre NB. : la guerre civile entre les héritiers de Louis le Pieux est causée par cette tradition franque des partages qui avait perduré.

    L’idée d’Empire, avec un E majuscule car il s’agit de l’Empire romain, n’a pas disparu des esprits - Clovis obtint même de l’empereur de Constantinople le titre de consul- et on souhaite reconstruire l’Empire romain d’Occident. C’est Charlemagne qui fait aboutir ce projet avec son sacre à Rome, par le pape, au jour de Noël 800. Il est à la fois Empereur d’Occident et roi des Francs. Son histoire appartient autant à la France qu’à l’Allemagne[3].

    Les guerres civiles qui suivent la mort de Louis le Pieux aboutissent au traité de Verdun (843). Pourquoi Verdun ? parce que c’est là que les armées des frères ennemis étaient concentrées pour un éventuel affrontement : preuve -déjà- du caractère stratégique de l’emplacement de cette ville.

    Il est logique de faire débuter la construction territoriale de la France à partir de ce traité. D’autant que ce partage est autant territorial que culturel et linguistique. Wikipaedia possède un bon article sur les serments de Strasbourg. Charles le Chauve -à qui sera donné la Francia occidentalis- s’exprime dans un langage proto-allemand (tudesque) afin que les soldats de Louis le comprennent ; Louis-le-Germanique réplique dans un langage proto-français (roman) pour la même raison. La Francia orientalis est le cœur de la future Allemagne. Entre les deux, la part de Lothaire qui va de la Mer du nord au sud de l’Italie avec les Alpes savoyardes au beau milieu : ingérable, ingouvernable. Cette part de l’empire de Charlemagne va rétrécir comme peau de chagrin, devenir la Lotharingie -Lothringen en allemand qui sera notre Lorraine.

    Les "experts" réunis pour dresser la carte des territoires qui reviendront aux trois frères raisonnent en termes de bassins-versants. La Francie occidentale comprend les bassins de la Seine, de la Loire et de la Garonne. Les vallées de la Meuse, de la Saône et du Rhône sont données à Lothaire : les cours d’eau ne sont donc pas, à proprement parler, les limites naturelles de notre frontière orientale. Nonobstant, "la France va rester, des siècles durant, limitée à l’est par la frontière dite des quatre rivières, Rhône, Saône, Meuse, Escaut -bien qu’elle les touchât en fait, sauf l’Escaut, que très imparfaitement ou pas du tout" (F. Braudel).


B. L’avènement des Capétiens


    La carte n°2 est à observer de près. A l’est, les "quatre rivières" ne sont pas respectées comme limites. Il y eut - après Verdun- création du royaume dédié à Charles de Provence, en 855, qui hérite de la Provence et de la Bourgogne cisjurane (voir carte de cette dernière sur l’encyclopédie Wikipaedia). Cette partie de la Bourgogne comprend le comté de Forez (actuel département de la Loire) ainsi que le comté du Lyonnais. La Provence comprend, quant à elle, l’évêché de Viviers (Vivarais, département de l’Ardèche).  En 1080, il existe toujours un royaume de Bourgogne qui relève du saint Empire romain germanique.

    Mais l’idée à retenir est la faiblesse des propriétés personnelles du roi des Francs par rapport à celles des seigneurs qui sont, en principe, ses subordonnés. Ce qui appartient directement au roi est de couleur bleue sur la carte. 

    Il faut, en effet, bien distinguer le domaine royal du royaume de France. Le domaine royal est la propriété personnelle du roi. NB. : aujourd’hui, on a gardé cette appellation de "domaine" pour dire la propriété de la République[4]. En 1180, le Domaine s’étend du nord de Paris à Bourges via Orléans : c’est maigre…20.000 km2 pour les 400.000 du royaume. Le royaume est l’espace sur lequel s’exerce la suzeraineté -fût-elle théorique- du roi sur ses vassaux. La différence entre les deux espaces appartient à des seigneurs qui sont parfois/souvent immensément plus riches (cf. le comté de Toulouse, le duché de Bourgogne, et les terres du Plantagenêt) que le roi mais qui -au moins formellement- le reconnaissent comme leur roi. Les possessions des vassaux sont appelés "fiefs". En simplifiant, on peut dire que l’histoire des rois de France - des meilleurs en tout cas - se résume à faire correspondre leur domaine au royaume. Il leur faudra des siècles (carte n°3).


Les Capétiens.

    Tout commence en 987. Le roi carolingien Louis V-le-Fainéant meurt à la suite d'une chute de cheval. Le 1er juin, Hugues Capet, petit-neveu du comte Eudes de Paris[5], est élu roi de Francie occidentale à Senlis par une assemblée des Grands - les plus grands vassaux - du royaume avec l'aide de l'influent archevêque de Reims Adalbéron qui écarte la candidature du dernier carolingien Charles de Lorraine, oncle de Louis V[6]. Il bénéficie également de l’appui de Richard-sans-Peur de Normandie, de Gerbert d'Aurillac (futur pape Sylvestre II) et de son frère Henri de Bourgogne. Le 3 juillet, Hugues Capet est sacré roi des Francs. Le 25 décembre, il associe son fils Robert au trône.

    Cette courte narration montre deux éléments décisifs : les Capétiens ont le secours/recours/concours de la hiérarchie catholique. D’autre part, le roi est sacré, cela grâce à l’huile sainte répandue sur son front : cela lui donne autant d’autorité -il est l’oint du Seigneur-Dieu - autant d’autorité qu’à l’Église qui est celle qui confère la légitimité.

    

    Mais, de plus, le roi est le suzerain : il n’est le vassal de personne mais, au contraire a des vassaux : c’est un suzerain souverain. Enfin, autre élément de la force des Capétiens, si leur domaine est réduit, il est constitué des meilleures terres limoneuses du Bassin parisien. Nonobstant, la place est fragile : Hugues associe immédiatement son fils Robert au pouvoir pour que la transmission du sceptre royal se fasse sans trop de difficultés : Robert est sacré de son vivant… Tous les Capétiens suivront cette méthode jusqu’à ce que l’hérédité par primogéniture mâle au sein de la famille des Capet soit admise définitivement (règne de Philippe Auguste).

     Avec les premiers Capétiens, le Domaine s’agrandit du Gâtinais, du Vexin, de Corbie (Somme) et surtout de Bourges. Lors du règne de Louis VII (1137-1180), un évènement d’apparence bénigne faillit être mortel pour le Royaume : le divorce du roi d’avec Aliénor d’Aquitaine[7] (1152) laquelle se remaria avec Henri Plantagenet (carte n°4). "Or, (le duc) Henri Plantagenet possédait déjà l’Anjou, le Maine, la Touraine et la Normandie. En y ajoutant les biens de sa femme, il se trouva maître de toute la France maritime, du cours inférieur de la Seine, de celui de la Loire et de la Gironde ; environ trente cinq de nos départements, près de dix fois le domaine royal, les villes les plus importantes de France, Rouen, Angers, Tours, Bordeaux". Ce n’est pas tout : "deux ans plus tard, en 1154, Henri Plantagenet devenait roi d’Angleterre sous le nom d’Henri II" !

    NB. à cause des problèmes de place sur ce site, j'ai supprimé la carte n°4 qui présente les possessions -anglaises - des Plantagenêt. Vous pouvez la consulter ici :

http://eq1.blog.mefound.com/asp?=Z3ZzLnJmLTA4MTFfZWNuYXJGX3BhTUEzJXJlaWhjaUYvaWtpdy9ncm8uYWlkZXBpa2l3LnJmLy9BMyVzcHR0aA==


II. NAISSANCE D’UNE NATION


    Très lentement, un sentiment national se crée, sentiment qui se mêle intimement à celui de l’amour/fidélité au roi des Francs. En août 1124, par exemple, l’empereur germanique, gendre et allié d’Henri II, envahit la France du bon roi Louis VI-le-Gros du côté de Reims. "De toutes parts, la France met en mouvement l'élite de ses soldats.... Un corps est composé des gens de Reims et de Châlons, dans le second se rangent ceux de Laon et de Soissons ; le troisième est composé des gens d'Orléans, d'Étampes et de Paris ; le quatrième était formé par le comte Thibaut avec son oncle, le noble comte de Troyes, Hugues : il était venu sur la sommation de la France quoiqu'il fut alors en guerre avec le roi ; (…)"[8]. Par "gens", il faut comprendre les paroissiens de ces villes, regroupés en milices commandées par les curés sous incitation du seigneur-évêque.

    A l’occasion de la lutte contre l’Anglais / Plantagenet, les Capétiens augmentent autant leur Domaine qu’ils développent ce premier patriotisme. 

A. Le XIII° siècle

    C’est un siècle décisif.

    1. Avec Philippe Auguste (1180-1223)

    Son épouse lui apporte en dot, la province de l’Artois. Victorieux d’une coalition de grands vassaux inquiets de cette progression du Domaine, Philippe acquiert par traité la ville d’Amiens et son plat pays ainsi que le Vermandois [9] (réuni au Domaine en 1215).

    Jean-sans-terre eut comme tous ses prédécesseurs la double casquette de roi d’Angleterre et de vassal du roi de France -en tant que possessionné dans le royaume-. Ayant refusé de se présenter devant son suzerain, lors d’une affaire judiciaire, comme le droit féodal l’y obligeait, il fut condamné à perdre toutes les terres qu’il possédait en France (avril 1202). Restait à Philippe Auguste à les conquérir ! après le gain de l’Anjou et de la Touraine, le roi de France s’attaqua à la Normandie avec l’étape obligatoire de la prise de Château-Gaillard, forteresse réputée inexpugnable bâtie, par l’Anglais, sur la rive droite de la Seine pour barrer la route du Capétien sur la Normandie. Ce fut fait après un blocus de plusieurs mois (sept.-1203 à mars-1204). La province "tombe" alors rapidement sauf Rouen soucieuse de conserver ses privilèges obtenus sous domination anglaise. La ville cède après confirmation de ses privilèges.

    La lutte contre le Plantagenet concerne également l’Auvergne (cf. carte n°4). Les seigneurs du lieu doivent choisir leur camp. Les plus grands ayant opté pour le Plantagenet sont éliminés par le roi qui intègre l’essentiel de la province au Domaine (1188 avec rebondissement en 1212).  

     En 1206, Philippe arrive en Poitou et "il pénétra même en Bretagne où il fut bien accueilli (1206). C’était la première fois qu’un roi capétien atteignait en personne le rivage de l’Océan".[10] La Bretagne, en effet, quitte la suzeraineté anglaise et entre dans le giron du roi de France. Jean-sans-terre doit traiter : il ne lui reste plus que le sud du Poitou et la Guyenne. Mais c’est avec Bouvines que Philippe Auguste entre dans la grande Histoire

    Bouvines est, si j’ose dire, une bataille ouest-est. Elle oppose la Francie occidentale à la Francie orientale, là jouent ce que F. Braudel appelle les "limites linguistiques". "Ainsi, de part et d'autre du ruban des terres lotharingiennes, nous assistons à la pré-naissance, au premier affleurement encore imparfait de deux communautés nationales en voie de se constituer, qui se signalent par leur langue. Bien sûr, pas question de parler de nationalités, de limites linguistiques précises. Mais à Saint-Germain-la-Feuille, où elle naît, la Seine n'est-elle pas déjà la Seine? En 1914, en tout cas, nous nous battions encore, Français et Allemands, pour la possession de la Lotharingie"[11]. En effet, face au roi de France qui trouvons-nous ? Otton IV empereur germanique, Ferrand comte de Flandre, Thiébaud duc de Lorraine, Henri duc de Brabant, Guillaume comte de Hollande et d’autres…C’est le français contre le tudesque. Mais ce n’est pas une nation contre une autre, l’avenir le démontrera.

    Nonobstant, la nation française est en gestation et Bouvines le montre de façon éclatante. Face à ses ennemis -auxquels il faut ajouter les Anglais de Jean-sans-terre qui, lui, attaquait par le versant atlantique (et sera aussi défait)- face à ses ennemis largement supérieurs en nombre, Philippe Auguste fait appel à son ban, à son arrière-ban mais cela ne suffit pas : il fait appel à la France profonde : celle des milices communales. "Dix-sept des trente-neuf communes de l'État capétien répondent à l'appel" du roi nous informe Wikipaedia. Mais on compte aussi des milices paroissiales de Bourgogne et de Champagne, du Perche… Les fêtes populaires qui suivirent la victoire montrent aussi l’adhésion du commun à la royauté.


    Au total, à sa mort en 1223, le Domaine a été largement agrandi (carte n°5). NB. Sur sa carte, J.Isaac dessine le comté de Barcelone qui, effectivement, depuis le partage de Verdun relève du roi des Francs. Mais, de facto comme disent les juristes, le comté est indépendant depuis Hugues Capet qui n'est pas venu à son secours comme l'obligeait son devoir de suzerain. Par traité, saint Louis abandonne ses droits sur le comté de Barcelone en 1258. Indépendance de jure.

    Surtout, Philippe Auguste fait entrer la monarchie dans sa phase dite "administrative" par les historiens, c’est-à-dire une monarchie qui a besoin d’administrateurs de plus en plus nombreux pour gérer des affaires de plus en plus complexes. C’est la naissance de l’État moderne. (Cf. texte de Michel Sot)



     2. Avec Louis VIII (1223-1226) et sa veuve, la régente Blanche de Castille (1226-1235

    Philippe Auguste associa son fils Louis à sa politique sans pour autant estimer nécessaire de le faire sacrer. C’est Louis qui dirigea la lutte, à l’ouest, contre Jean sans terre -qu’il vainc à la Roche-aux-Moines (Maine & Loire)- quand son père combattait, au nord, à Bouvines, c’est Louis qui combat en Languedoc pour la dramatique croisade des Albigeois. Devenu roi, Louis, huitième du nom, reprit la lutte contre les Plantagenet et s’empara de La Rochelle (porte d’entrée des Anglais en France avec Calais), acheva la conquête du Poitou et s’empara de la Saintonge. Surtout, en 1226, il intègre le Languedoc au royaume : Beaucaire et Carcassonne devinrent sénéchaussées royales. "Le domaine royal et la puissance capétienne s’étendent jusqu’à la Méditerranée" (J. Isaac). Le Languedoc s’arrête au Rhône (branche ouest du delta) mais les comtes de Toulouse avaient obtenu, après guerre, la suzeraineté sur des terres de Provence : le marquisat de Provence - entre la Drôme et la Durance, hors de France et terre d’Empire - relevait théoriquement d’eux[12]. (cf. carte n°4).

    Blanche de Castille affaiblit le comte de Champagne en obtenant la suzeraineté des seigneuries de Blois et de Chartres et, mariage heureux, le prince royal est uni à Marguerite de Provence, ce qui augure un empiétement du royaume de l’autre côté du Rhône, en terre d’Empire. Autre promesse : le comte de Toulouse s’étant rebellé contre la régente, sa fille -unique- épousera un frère du roi de France, Alphonse. C’est le traité de Paris, 1229, signé entre Raymond VII de Toulouse et le roi de France. "Lorsque Alphonse succédera à Raymond VII après la mort de celui-ci, ce ne sera pas au titre de sa femme, fille et héritière du comte de Toulouse, mais au titre du traité de Paris"[13]"Quant aux pays qui sont en terre d’Empire -rive gauche du Rhône, i.e. Marquisat de Provence- je les ai cédés à perpétuité à l’Église romaine" écrit de sa main Raymond VII dans le traité de Paris. En 1229, le légat du pape donne l’administration du Marquisat au lieutenant du roi de France….

    3. Sous Philippe le Hardi et Philippe le Bel (1285-1314).

    Avec le règne de Louis IX (saint Louis), Domaine et royaume ne connaissent pas de changement majeur. Le règne de Louis IX est surtout important pour le développement de la monarchie administrative et l’abaissement des grands seigneurs grâce, notamment, à la mise en place de la procédure de l’appel : les jugements des seigneurs seront dorénavant susceptibles d’appel en cassation à la justice du roi.

    En 1271, (règne de Philippe III le hardi), à la mort d’Alphonse Poitiers, les possessions et dépendances du comté de Toulouse sont intégrées au domaine royal. Le Comtat Venaissin (pays de Carpentras) en est soustrait pour en faire don au pape. Avignon est alors propriété du comte de Provence. En 1309, à la mort de ce dernier, Avignon passe à la papauté, par achat, et devient résidence des papes. Avignon et Comtat Venaissin seront une enclave pontificale au sein du royaume de France jusqu’à la Révolution française (département du Vaucluse). Visible sur la carte n°6.


    Avec Philippe le Bel, les choses évoluent davantage. Grâce à son mariage avec Jeanne 1ère de Navarre, il reçoit en dot le comté de Champagne et la Navarre. Il est le premier à porter le titre de roi de France et de Navarre. Après un conflit avec le comte de Flandre, il intègre au Domaine Lille, Douai et Béthune. Il achète le comté de Chartres. Surtout, la marche vers l’est se fait, fût-ce à petits pas : le comté de Bar (dans la Meuse actuelle), le comté de Lyon et l’évêché de Viviers (1308) passent sous la souveraineté du roi de France. Lyon est intégré au Domaine en 1310. Lien. Philippe le bel y fait une entrée solennelle le 13 mars 1311.carte 6  

    Cette politique illustre les trois méthodes d’agrandissement du domaine royal et du royaume instiguées par les Capétiens : la guerre, l’achat, le mariage. 







B. Le bas Moyen-âge

    Le bas Moyen-âge (XIV-XV° siècles) commence avec les "rois maudits" et surtout l’affaire de la succession de France : les Capétiens directs n’ont plus de successeurs sauf un cousin : un Capétien-Valois : Philippe. Le roi d’Angleterre, petit-fils de Philippe le bel par sa mère[14], fait valoir ses droits à la couronne de France : une assemblée de grands seigneurs l’en déboute. C’est la Guerre. Elle va durer plus d’un siècle. C’est la trop fameuse Guerre de cent ans (1337-1453). Les historiens admettent que le rejet de la prétention de l’Anglais reflète la réalité du sentiment national : pas de prince étranger sur le trône de France.

    Pendant cette période, domaine royal et limites du royaume vont varier en fonction des victoires et défaites réciproques. Je m’en tiens au bilan définitif. Le règne de Louis XI (1461-1483) et celui de son fils appartiennent au bas Moyen-âge.

    1. Bilan territorial après la Guerre de cent ans. (carte 6)

    Au début de la Guerre, le prestige de la France était encore intact malgré les défaites. Philippe VI de Valois négocia l’acquisition du Dauphiné. Le dauphin[15] céda le Dauphiné au royaume de France le 30 mars 1349, par le traité de Romans. En contrepartie, le fils du roi de France devait dorénavant prendre le titre de dauphin et la France reconnaître l’autonomie de la province. Le royaume de France atteignait ainsi la frontière des Alpes[16].

    La fin de la Guerre de cent ans fut obtenue grâce à une étape préalable : la réconciliation du roi de France et du duc de Bourgogne. Le roi dut céder les comtés de Mâcon et d’Auxerre et les villes de la Somme (un des remparts aux avant-postes de Paris). Mais les aléas du conflit permirent au roi d’étendre son influence vers l’est : Épinal, Toul et Verdun acceptèrent la protection du roi de France. Après la victoire de Castillon,[17] le roi de France obtint la capitulation de Bordeaux[18] et s’empara de toute la Guyenne (côte landaise de l’Aquitaine). Sur le continent, les Anglais ne possèdent plus que Calais et ses alentours (ce qui restait une bonne tête de pont pour maîtriser la traversée de la Manche).

    2. Le règne de Louis XI

    Pour notre problématique, ce règne est dominé par un conflit majeur : la lutte du roi contre le duc de Bourgogne. Mais d’autres acquisitions territoriales font date.

Déjà en 1245, une fille du roi de Provence avait épousé le roi Louis IX et une autre un frère du roi, Charles 1er d’Anjou. Ce fut la première maison capétienne d’Anjou. En 1382, Jeanne, comtesse de Provence, sans enfant, adopta Louis 1er d’Anjou, fils du roi Jean le Bon : c’est la deuxième maison capétienne d’Anjou pour la Provence. En 1481, le dernier comte lègue son héritage à Louis XI : la Provence entre dans le domaine royal en 1487. A l’exception de la Savoie, de Nice et son arrière-pays, le sud-est de la France commence à prendre sa configuration actuelle. Carte n°6, la France de 1477. Mais concernant cette extension territoriale, F. Braudel explique : "l’extension de 1481-1483 a été décisive ; c’est alors que le roi de France, maître de la Provence et de Marseille, acquiert ses aises sur les bords de la Méditerranée" et l’historien de rappeler que la tentative de Saint-Louis de créer un port nouveau sur les côtes du Languedoc - Aigues-Mortes qui eût été le premier port des Capétiens sur la mer Méditerranée - n’a pas eu "une importance durable".

    3. Les causes de la puissance bourguignonne en ce milieu du XV° siècle.

    Charles le téméraire avait pour titulature : « Duc de Bourgogne, de Brabant, de Limbourg et de Luxembourg, comte d’Artois, de Flandre et de Franche-Comté, palatin de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Namur, marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines ». Carte n°7.

   



Curieusement, la puissance bourguignonne avait une origine royale. Le point de départ est un apanage, c’est-à-dire un morceau du Domaine donné par le roi à son fils puîné pour le dédommager en quelque sorte de n’être pas l’aîné à qui revient le trône et le royaume. Le prince apanagé est donc de sang royal, "prince du sang" (cf. texte de Lot). Il n’y en a pas qu’un ! Les rois ont multiplié les occasions de se faire battre par des dynasties créées par leur propre soin, ce sont les "sires des fleurs de lys". Carte n°8


Jean le Bon avait donné à son fils préféré, Philippe le Hardi,[19] le duché de Bourgogne en apanage. Par son mariage, le duc obtiendra le comté de Flandre, l’Artois, le Nivernais et la Franche-Comté. Au temps de Charles le Téméraire, la puissance bourguignonne c’est, à peu près, le Benelux d’aujourd’hui plus onze de nos départements (régions de Bourgogne, de Franche-Comté, du Nord-Pas-de-Calais, département de la Somme et des Ardennes). La carte 7 montre pourquoi le Duc pouvait avoir l’ambition de reconstituer une Lotharingie et de prendre le titre de roi.

    Je n’entre pas dans les détails. Louis XI remporta la victoire finale. Il annexe toute la Bourgogne à l’ouest de la Saône et la Picardie. Malheureusement, la Flandre est perdue définitivement pour le Royaume, les Flamands restant fidèles à la fille du Téméraire qui avait épousé Maximilien d’Autriche.

    Par le mécanisme des successions, le roi de France récupère deux apanages : l’Anjou et le Maine.


4. Charles VIII - La Bretagne

    Forte de son originalité celtique, enjeu entre les rois de France et d’Angleterre, "depuis des siècles, la Bretagne semble moins un fief qu’un État distinct du royaume de France" (J. Isaac)[20]. En lui forçant quelque peu la main, Anne de Bretagne, fille unique et héritière du duché, accepta de donner ladite main au roi de France Charles VIII (1491). La Bretagne ne devint province française qu’en 1532. Mais ce fut définitif.

A l’avènement du roi Charles VIII, le problème de la succession de Bourgogne n’était pas réglé. L’ Artois et la Franche-Comté devaient revenir à la France car un mariage du Dauphin avec l’héritière de Bourgogne était prévu. Mais, on vient de le voir, Charles VIII, dauphin devenu roi, est marié à la princesse de Bretagne. Surtout il a l’envie folle d’aller en Italie, Eldorado du XV°siècle, régler des questions d’héritage qui lui paraissent essentielles. Par traité, Charles VIII abandonne ses prétentions sur ces deux provinces de la frontière Est ainsi que le Roussillon au Sud[21]. Lourde erreur.

    Les guerres d’Italie commencent.

Fin de la 1ère partie

A suivre. 2. Formation territoriale de la France (2ème partie). De François Ier à Mazarin..



[1] Le lecteur trouvera grand intérêt à lire la pensée de Fernand Braudel, telle qu’il l’exprime dans son "Identité de la France", tome I, chapitre 3 : la géographie a-t-elle inventé la France ?

[2] Dynastie de Clovis, qui tire son nom de Mérovée ancêtre de Clovis. Elle a régné jusqu’en 751.

[3] Il fonde la dynastie des Carolingiens, de Carolus = Charles.

[4] Wikipaedia : "En droit public français, le domaine public est l'ensemble des biens (immeubles ou meubles, la domanialité publique des meubles étant controversée) appartenant à l'État, à des collectivités locales et à des établissements publics et affectés à une utilité publique".

[5] Qui s’était illustré dans la défense de Paris contre les Vikings, ce qui lui valu d’être élu roi des Francs.

[6] Cette « affaire » restera au travers de la gorge des descendants carolingiens, notamment la famille du duc de Lorraine et des Guise.

[7] La dot d’ Aliénor était pourtant coquette : Auvergne, Limousin, Poitou, Périgord et Gascogne…

[8] Abbé Suger, Vie de Louis le Gros, chap. 27, cité par J. Isaac.

[9] C’est aujourd’hui l’arrondissement de St-Quentin (Aisne).

[10] Jules Isaac, c’est moi qui souligne. Néanmoins, la Bretagne reste un fief non rattaché au Domaine.

[11] Braudel, L’identité de la France, Espace et histoire. En juillet 1914, le 700° anniversaire de Bouvines donna de lieu à de vigoureuses manifestations nationalistes, guerrières et anti-allemandes.

[12] Au sud de la Durance, jusqu’à la mer, était le Comté de Provence.

[13] P. Belperron, "La croisade contre les Albigeois et l’union du Languedoc à la France".

[14] On ne peut hériter du trône de France par les femmes, c’est la loi salique.

[15] Le dauphin portait également les titres de prince du Briançonnais, duc de Champsaur, marquis de Cézanne, comte de Vienne, d'Albon, de Grésivaudan, d'Embrun et de Gapençais, baron palatin de La Tour, de la Valbonne, de Montauban et de Mévouillon (d’après Wiki).

[16] Le Dauphiné correspond en effet aux départements actuels de l’Isère, de la Drôme et des Hautes-Alpes. Sa frontière occidentale était constituée par la rive gauche du Rhône. Ainsi la ville de Villeurbanne (69) était autrefois en Dauphiné.

[17] 1453. En Gironde. Depuis, la ville se dénomme Castillon-la-Bataille ; cet affrontement est considéré comme la fin de la Guerre de cent ans.

[18] Bordeaux avait de gros intérêts avec l’Angleterre, premier de ses importateurs de vins. Petite anecdote : c’est le nombre de tonneaux de vins que pouvait emporter un navire qui permet de le jauger. On parlait d’un navire de 150 tonneaux…

[19] A ne pas confondre avec le roi de France Philippe III le hardi, père de Philippe IV le Bel.

[20] On observera qu’elle ne faisait pas partie de l’empire de Charlemagne. Voir carte 1.

[21] A l’est des Pyrénées, il n’y a donc pas de frontières naturelles. C’est toujours Carcassonne et ses doubles remparts qui sont la base arrière de lutte en cas d’invasion aragonaise puis espagnole. Carcassonne commande le passage du seuil du Lauragais (dit aussi seuil de Naurouze).

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