1. Moyen âge et temps modernes

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    Publié à 28 août 2017 à 06:27 par Jean-Pierre Rissoan
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    Publié à 26 sept. 2016 à 03:17 par Jean-Pierre Rissoan
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    Publié à 26 sept. 2016 à 08:19 par Jean-Pierre Rissoan
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    Publié à 3 déc. 2016 à 04:00 par Jean-Pierre Rissoan
  • 2. Formation territoriale de la France (2ème partie). De François Ier à Mazarin. lien pour la 1ère partie : 1.Formation territoriale de la France (1ère partie). Des origines à la fin du XV° siècle.    2EME PARTIE : DE FRANÇOIS 1ER A MAZARIN ...
    Publié à 18 mai 2014 à 14:59 par Jean-Pierre Rissoan
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    Publié à 27 juin 2013 à 02:53 par Jean-Pierre Rissoan
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    Publié à 27 juin 2013 à 02:43 par Jean-Pierre Rissoan
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La traite négrière, crime contre l'humanité par Mme TAUBIRA

publié le 28 août 2017 à 06:13 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 28 août 2017 à 06:27 ]

   
    je publie ici l'un des "grands discours de la République" que le journal L'Humanité a fait paraître en série durant cet été 2017. Il s'agit du discours prononcé devant l'Assemblée nationale, le 18 février 1999, par madame Christiane TAUBIRA, députée de la Guyane, lors du vote de la loi relative à l'esclavage et à la traite négrière. Mais d'abord, une présentation par le journal.
    J.-P. R.

    Combien de manifestations de rue, combien de débats au Parlement a-t-il fallu pour que la France reconnaissance enfin l’esclavage et la traite négrière en tant que crime contre l’humanité ? Le discours de Christiane Taubira, le 18 février 1999, lors de l’examen de la proposition de loi, en première lecture à l’Assemblée nationale, entre dans le long processus qui a permis l’adoption de la loi, le 10 mai 2001. Avant l’élue de Guyane, d’autres députés avaient déposé des textes législatifs sur le même sujet, tel celui de Bernard Birsinger ou encore de Huguette Bello. Parallèlement, des mobilisations citoyennes tentaient de briser le tabou, dont la plus spectaculaire consistait en une marche silencieuse, le 23 mai 1998, à Paris.

    Si longtemps inavouée, l’histoire de l’esclavage s’est régulièrement incrustée dans le paysage politique et social. Mais il a fallu cent cinquante-trois après son abolition pour que la République prenne ses responsabilités et reconnaisse que la France (comme d’autres pays européens) a pris une part active à « l’épouvante qui accompagna la déportation la plus massive et la plus longue de l’histoire des hommes qui sommeillèrent, un siècle et demi durant, sous la plus pesante chape de silence », soulignera Christiane Taubira dans son discours.

    Facteur décisif de l’émergence du capitalisme industriel moderne, la traite négrière a laissé des traces indélébiles dans le monde entier, que ce soit en Amérique, dans les Caraïbes, en Afrique ou en Europe. Elle a engendré le peuplement tel que nous le connaissons aujourd’hui. L’histoire des continents ne peut se lire et se comprendre sans le dévoilement de la tragédie esclavagiste.


le discours de Mme TAUBIRA

   

    (…) En 1978, un bilan exhaustif de la traite et de l’esclavage pratiqués par la France a été établi. Elle apparaît comme la troisième puissance négrière européenne. Elle a donc pratiqué la traite, ce commerce, ce négoce, ce trafic dont les seuls mobiles sont l’or, l’argent, les épices. Elle a été impliquée après d’autres, avec d’autres, dans l’esclavage qui transforme l’homme en captif, qui en fait une bête de somme et la propriété d’un autre (…).

    Quinze à trente millions de personnes – selon la large fourchette des historiens –, femmes, enfants, hommes, ont subi la traite et l’esclavage et, probablement, au bas mot, soixante-dix millions si nous retenons l’estimation qui établit que, pour un esclave arrivé aux Amériques, quatre ou cinq ont péri dans les razzias, sur le trajet jusqu’à la côte, dans les maisons aux esclaves de Gorée, de Ouidah [1], de Zanzibar et pendant la traversée (…).

    Le commerce triangulaire a duré quatre siècles, puisque les premiers navigateurs ont atteint le cap Bojador en 1416, sur le Rio de Oro (partie méridionale du Sahara). Il est vite apparu que les Amérindiens allaient être décimés de façon impitoyable par l’esclavage, les mauvais traitements, le travail forcé, les épidémies, l’alcool, les guerres de résistance (…).

    Le commerce triangulaire a été pratiqué à titre privé ou à titre public pour des intérêts particuliers ou pour la raison d’État (…). Pendant très longtemps, jusqu’en 1716, les compagnies de monopole ont écarté l’initiative privée (notamment la Compagnie des Indes occidentales, créée par Colbert en 1664, puis la Compagnie du Sénégal en 1674). Mais le développement de l’économie de plantation [2], en plein siècle des Lumières, a nécessité l’ouverture de ce monopole. Les lettres patentes (de marine – attestation de l’état sanitaire d’un navire en partance) du 16 janvier 1716 ont autorisé les ports de Rouen, de Saint-Malo, de La Rochelle, de Nantes et de Bordeaux à pratiquer le commerce de la traite contre vingt livres par tête de Noir introduite dans les îles et une exonération de la taxe à l’importation (…).

    Nous sommes ici pour dire ce que sont la traite et l’esclavage, pour rappeler que le siècle des Lumières a été marqué par une révolte contre la domination de l’Église, par la revendication des droits de l’homme, par une forte demande de démocratie, mais pour rappeler aussi que, pendant cette période, l’économie de plantation a été si florissante que le commerce triangulaire a connu son rythme maximal entre 1783 et 1791.

    Nous sommes là pour dire que si l’Afrique s’enlise dans le non-développement, c’est aussi parce que des générations de ses fils et de ses filles lui ont été arrachées ; que si la Martinique et la Guadeloupe sont dépendantes de l’économie du sucre, dépendantes de marchés protégés, si la Guyane a tant de difficultés à maîtriser ses richesses naturelles (en particulier le bois et l’or), si La Réunion est forcée de commercer si loin de ses voisins, c’est le résultat direct de l’exclusif colonial ; que si la répartition des terres est aussi inéquitable, c’est la conséquence reproduite du régime d’habitation.

    Nous sommes là pour dire que la traite et l’esclavage furent et sont un crime contre l’humanité (…).

    Cette inscription dans la loi, cette parole forte, sans ambiguïté, cette parole officielle et durable constitue une réparation symbolique, la première et sans doute la plus puissante de toutes. Mais elle induit une réparation politique en prenant en considération les fondements inégalitaires des sociétés d’outre-mer liées à l’esclavage, notamment aux indemnisations en faveur des colons qui ont suivi l’abolition. Elle suppose également une réparation morale qui propulse en pleine lumière la chaîne de refus qui a été tissée par ceux qui ont résisté en Afrique, par les marrons (esclaves en fuite) qui ont conduit les formes de résistance dans toutes les colonies, par les villageois et les ouvriers français, par le combat politique et l’action des philosophes et des abolitionnistes (…).

    [1] Ouidah, autrefois également appelée Juda, est une commune du Bénin, située à 42 kilomètres de Cotonou. Cette ville a été au XVIIIᵉ siècle l'un des principaux centres de vente et d'embarquement d'esclaves dans le cadre de la traite occidentale. Wikipédia

    [2] Archétype de la monoculture commerciale dont la production est exportée vers la métropole exclusivement.




La guerre des paysans en Alsace-Lorraine (XVI° siècle)

publié le 5 déc. 2016 à 06:57 par Jean-Pierre Rissoan

    Vous trouverez cet article avec le lien suivant :

    500 ans de Luthéranisme : 1ère partie, la Guerre des Paysans

A propos des racines chrétiennes de la France (suite n°2)...

publié le 17 févr. 2016 à 09:31 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 août 2017 à 04:54 ]

    Il s’agit donc de la troisième partie de cet exposé consacré aux soi-disant "racines chrétiennes de la France". La première partie montrait que derrière Rabelais la bourgeoisie française optait pour le "Ni Rome, ni Genève" et choisissait la science. La partie suivante montrait les influences distinguées par D’Alembert, l’encyclopédiste, sur la pensée française au XVIII° siècle. Voici maintenant un point mis sur l’importance du matérialisme philosophique.

    mots-clés : Encyclopédie, D. Diderot, arts mécaniques, matérialisme & idéalisme, Augustin Cochin, F. Furet, Agathon, Taine, Frères des écoles chrétiennes, autonomie, raison, Ridicule-le film. Chevalier de la Barre.


Le goût des Philosophes pour la "matière".

    Le monde a-t-il été créé par Dieu ou existe-t-il de toute éternité ? Selon qu'ils répondaient de telle ou telle façon à cette question, les philosophes se divisaient en deux grands camps. Ceux qui affirmaient le caractère primordial de l'esprit par rapport à la nature et qui admettaient par conséquent, en dernière instance, une création du monde, de quelque espèce que ce fût ceux-là formaient le camp de l'idéalisme. Les autres, qui considéraient la nature comme l'élément primordial, appartenaient aux différentes écoles du matérialisme.

Pour en finir avec le matérialisme vulgaire

    Au cours du temps, le mot matérialisme a pris une connotation péjorative et F. Engels dut s’astreindre à fustiger l'emploi vulgaire de ces deux expressions (i.e. idéalisme et matérialisme) et notamment…

«…le préjugé philistin contre le mot matérialisme, préjugé qui a son origine dans la vieille calomnie des curés. Par matérialisme, le philistin entend la goinfrerie, l'ivrognerie, la convoitise, les joies de la chair et le train de vie fastueux, la cupidité, l'avarice, la rapacité, la chasse aux profits et la spéculation à la bourse, bref tous les vices sordides, dont il est lui-même l'esclave en secret. Et par idéalisme il entend la foi en la vertu, en l'humanité et, en général, en « un monde meilleur », dont il fait parade devant les autres, mais auxquels il ne croit lui-même que tant qu'il s'agit de traverser la période de malaise ou de crise qui suit nécessairement ses excès « matérialistes » coutumiers (…). Mais si l'on entend par idéalisme, au sens vulgaire, la croyance en de nobles idéaux humains et la poursuite de ces idéaux— fait remarquer eu outre Engels —, il est impossible de ne pas réfléchir au fait que les matérialistes français du XVIIIe siècle, par exemple, furent précisément des hommes exemplaires à cet égard, n'hésitant pas à faire « les plus grands sacrifices personnels » à leurs idéaux : « Si jamais quelqu'un consacra toute sa vie à 1'«amour de la vérité et du droit » - la phrase étant prise dans son bon sens-, ce fut, par exemple, Diderot»[1].

    La grande nouveauté de l’Encyclopédie est d’avoir attaché une importance décisive aux arts mécaniques : aux forges, au tissage, à l’imprimerie… Diderot entreprit cela très consciencieusement :

« On a trop écrit sur les sciences (…) on a presque rien écrit sur les arts mécaniques. Tout nous déterminait à recourir aux ouvriers. On s’est adressé aux plus habiles de Paris et du royaume. On s’est donné la peine d’aller dans leurs ateliers, de les interroger, d’écrire sous leur dictée, de développer  leur pensée, d’en fixer les termes propres à leur profession, d’en dresser des tables, de les définir, (…) ».

    Conférant à l’Encyclopédie une finalité délibérément pratique, Diderot introduit son chef d’œuvre en nous expliquant : « on a envoyé des dessinateurs dans les ateliers ; on a pris l’esquisse des machines et des outils. On a rien omis de ce qui pouvait les montrer distinctement aux yeux ». Avec ses articles précis, puisés aux meilleures sources et accompagnés de dessins soignés - onze volumes de planches accompagnent dix-sept volumes in-folio de texte - « Diderot, à brève échéance, inaugurait une science nouvelle : la technologie »[2]. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b2100119j  En ouvrant, quelques années plus tard, le C.N.A.M. (conservatoire des arts et métiers), la Révolution ne fera que continuer l’œuvre des Encyclopédistes.

  Afficher l'image d'origine  C’est ainsi que Diderot rédige vingt-six pages sur l’entrée "Acier". Les Diderot de Langres sont maîtres-couteliers de père en fils. Fils d’artisans catholiques amoureux du travail bien fait, Denis, s’il quitte la religion de ses parents, conserve le respect et l’amour du métier mécanique.

« De tous les métaux, l’acier est celui qui est susceptible de la plus grande dureté quand il est bien trempé. (…). Prenez le morceau que vous destinez à l’ouvrage dans des tenailles, mettez-le dans le feu ; faites le chauffez doucement, comme si vous vous proposiez de la souder : prenez garde de le surchauffer : l’acier surchauffé se pique et le tranchant qu’on en fait est en scie et, par conséquent, rude à la coupe (…) sur l’enclume, prenez un marteau proportionné au morceau d’acier (…) un marteau trop gros écrasera et empêchera de souder… » Etc.…. etc.…

    N’est-ce pas étonnant sous la plume de cet éminent intellectuel dont la pensée suscite toujours autant d’admiration ?

    Buffon quant à lui, achète des terres, des forêts, des carrières ; il achète aussi des mines de fer et installe sur ses terres des forges qui occupent jusqu’à 400 ouvriers. Il est actionnaire de la Compagnie pour l’exploitation et l’épuration du charbon de terre, qui tentera d’utiliser industriellement le charbon "épuré" - autrement dit le coke - dans la métallurgie.

    Helvétius faisait cultiver ses terres selon les méthodes de la "révolution fourragère". Ses paysans pouvaient bénéficier des services d’un chirurgien et d’une pharmacie. Les "Lumières", c’est du concret. Dans sa propriété de Voré (Perche), il installa une "manufacture de bas au métier" qui fut très profitable. Mais il échoua dans son entreprise de faire valoir les gisements de minerai de fer normands, tentative plus ou moins torpillée par la concurrence.

    Voltaire équipe sa propriété de Ferney, y assèche les marais, y installe des ateliers d’horlogerie. Il montre par ailleurs le rôle utile de l’activité productive : "Je ne sais pourtant pas lequel est le plus utile à un État, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate ou au Caire, et contribue au bonheur du monde" (Lettres philosophiques, 1734). Oublions pour l’instant que Voltaire finançait aussi la traite des Noirs. Notons qu’il emploie le mot "bonheur" dans le sens anglo-saxon du XVIII°: c’est la conséquence de l’abondance de richesses.

       Réaumur, suivant pas à pas les progrès de la métallurgie fonde les bases de la sidérurgie scientifique dès les premières années de la décennie 1720 et la métallographie en 1724. Il vulgarise la possibilité de transformer la fonte en acier dès 1722 et promeut le fer blanc. Familier de la mise au point des fours, il écrit sur l'art du verrier et invente en 1729 un verre blanc opaque, nommé « porcelaine de Réaumur » qui n'est qu'un verre dévitrifié par chauffage et refroidissement. Ses recherches sur la vraie porcelaine ouvrent la voie aux travaux de Darcet et Macquer.

    D'Holbach traduisit et préfaça la "Minéralogie" de Henckel, "l'art des mines" de Lehmann, "les œuvres métallurgiques de Orshall, le "traité du soufre" de Stahl ; parmi plusieurs articles pour L'Encyclopédie, on distingue "la métallurgie".

    Nous sommes à mille lieues de la vie quotidienne de l'aristocratie oisive, de ce que H. Lüthy, dans sa somme imposante d’érudition et de vérité, appelle

« l’histoire anecdotique et mondaine d’une société brillante et raffinée, très éclairée, très cosmopolite et très blasée, assez riche et assez désœuvrée pour n’avoir plus d’autres problèmes que de cultiver l’art de vivre et les jeux de l’esprit »[3].

    Société décadente et parasitaire magnifiquement mise en scène dans le film Ridicule[4] .RIDICULE, à voir … Le héros du film est inspiré d’un personnage réel : le baron Ponceludon de Malavoye. Ponceludon est un seigneur de la Dombes, propriétaire d’étangs mal drainés qui génèrent la maladie du palud. Ingénieur, il met au point un système de drainage et de mise en valeur qu’il se propose de soumettre directement au roi de France. Il se heurte, à Versailles, à cette Cour qui se moque éperdument des morts provoquées par ces étangs insalubres. Il n’obtiendra pas gain de cause. Mais, bien plus positive, la Révolution, en l’espèce la Convention montagnarde, adoptera le décret du 14 frimaire an II (4-XII-1793), portant sur l’assèchement et la mise en culture immédiate de la quasi-totalité des étangs et marais en France. Rallié à la Révolution, Ponceludon se mettra au travail et, jusqu’au XX° siècle, ce sont ses plans et ouvrages qui sont mis en œuvre dans la Dombes. Bel exemple d’esprit des Lumières au service du travail très concret pour le bonheur des gens.

    Diderot n’ignorait pas les sarcasmes que ces/ses "arts mécaniques" suscitaient dans les mentalités du passé. Dans l’article "Art" de l’Encyclopédie, il se moque de ceux qui croient que donner une application constante et suivie à des expériences et à des objets particuliers, sensibles et matériels, c’était déroger à l’esprit humain. Aux "orgueilleux raisonneurs", aux "contemplateurs inutiles", Diderot oppose l’activité pratique, l’activité utile. Il exalte le travail créateur de richesses[5]. Il a cette formule saisissante : « l’intérêt de la vérité demanderait que ceux qui réfléchissent daignassent enfin s’associer à ceux qui se remuent ». Théorie et pratique doivent s’enrichir mutuellement.

Les élucubrations d' A. Cochin et la coquille vide des révisionnistes.

    C'est pourquoi les pensées d’Augustin Cochin (1876-1916), extrême-droite, contre-révolutionnaire, fournisseur officiel d’arguments aux révisionnistes du XX° siècle, dont les mots ont été ressuscités par François Furet, font sourire, même si le sujet est grave. Dans sa conférence du 15 mai 1912 - année de forte et définitive poussée de l'extrême-droite - Cochin, culotté comme son compère Maurras, ose déclarer :

"Dès 1770, la république des lettres est fondée, organisée, armée et intimide la Cour (sic). On voit avec stupeur se lever d'un seul vol de Marseille à Arras, et de Rennes à Nancy, l'essaim tout entier des philosophes. Car on persécute (re-sic). Avant la Terreur sanglante de 1793, il y eut, de 1765 à 1780, dans l'a république des lettres, une terreur sèche, dont l'Encyclopédie fut le comité de salut public, et d'Alembert le Robespierre. Elle fauche les réputations comme l'autre les têtes".

    Voilà la prose mensongère de Cochin, oubliée, enterrée, que Furet a exhumée. Alors que ce sont les amis politiques de Cochin qui ont fait tomber la tête du chevalier de la Barre. Et avec quel barbare raffinement ! (NB. lire le post-scriptum sur cette dramatique affaire) Et les rétractations de Buffon et Helvétius (parmi d'autres) donnent une idée de ce que furent "les racines chrétiennes de l’Europe". Cochin, c'est le voleur qui crie "au voleur! ". Sa mauvaise foi nauséeuse est d'autant plus flagrante que ce qu'il dit est démenti par ses propres amis politiques. Ainsi, les Frères des écoles chrétiennes, en 1924, traditionalistes bon teint, ont une vision bien plus juste de la situation lorsqu'ils évoquent les progrès de leur congrégation enseignante qui passe de 274 frères et 27 établissements à la mort du fondateur (1717, pratiquement avec Louis XIV) à plus d'un millier de frères et 121 écoles dont 6 à l'étranger lors du généralat de frère Agathon (1777-1797)[6].

"Que la France du XVIII° siècle, avec son incrédulité, son libertinage de pensée et de mœurs, ait permis à l'institut de s'établir solidement, c'est, à juger un peu trop vite, chose surprenante" nous disent-ils avant d'apporter la bonne explication "mais on se rappellera qu'entre 1719 et 1789, il existe un pouvoir royal qui officiellement protège la religion, un roi qui, vertueux ou débauché veut rester le "roi très chrétien"; une Église qui légalement garde sous sa juridiction tous les Français; qui a dans l’État la première place; qui en particulier, continue à assumer les responsabilités et les charges de l'enseignement public et montre un souci réel, constant et parfois vif jusqu'à l'angoisse, de l'instruction populaire... ".

    Il faut mépriser les hommes et la pensée pour affirmer les contre-vérités de Cochin. La vérité est que ce dernier se comporte comme un militant politique de l'Action française, c'est un monarchiste qui veut démolir l'héritage révolutionnaire de la France, il le fait dès la période impérialiste de notre histoire (fin XIX°-début XX°) sans attendre - et pour cause - le bolchevisme[7]. Il faut savoir d'où nos furetistes contre-révolutionnaires d'aujourd'hui tirent leurs arguments.

    Augustin Cochin écrit également :

"On a peine à comprendre aujourd’hui, comment la morale de Mably, la politique de Condorcet, l’histoire de Raynal, la philosophie d’Helvétius, ces déserts de prose insipide (sic), purent supporter l’impression, trouver dix lecteurs "[8].

    Et que pense-t-il de l’Encyclopédie ? Il parle du livre et stupeur : c’est une coquille vide :

"Ici, et seulement ici, nous sommes déçus : ce puissant appareil de défense, ne défend rien, rien que du vide et des négations. Il n’y a rien, là derrière (ces reliures, JPR) à aimer, rien à quoi se prendre et s’attacher. Cette raison dogmatique n’est que la négation de toute foi, cette liberté tyrannique, la négation de toute règle. (Les philosophes) eux-mêmes avouent et glorifient le nihilisme de leur idéal"[9].

    Mensonge total et absolu. Cochin avec sa mauvaise foi maurrassienne inverse totalement les propositions. Ces philosophes qui veulent changer le monde, qui exploitent tout progrès scientifique pour mieux enrichir leur conception matérialiste, qui s’intéressent de près aux "arts mécaniques", qui s’attirent les quolibets des oisifs de la Cour, ces philosophes, Cochin les voit… dans les salons. Il est vrai que D’Holbach - par exemple - tenait salon et déjeunait le plus souvent avec vingt ou trente convives, mais la journée avait été préparée, avec un intervenant principal, et chacun devait avoir lu plusieurs ouvrages relatifs au sujet traité ce jour-là. C’était donc un salon d’élaboration de la pensée. On a vu comment Diderot allait prendre ses informations dans les ateliers des artisans. Tout cela n’empêche pas Cochin d’écrire que

"la république des lettres est un monde où l’on cause, mais où l’on ne fait que causer, où l’effort de chaque intelligence cherche l’assentiment de tous (comme Buffon obligé de dissimuler le résultat de ses travaux ! JPR), comme il cherche dans la vie réelle, l’œuvre et l’effet. (…). L’ironie remplace la gaité, (…). Le jeu devient une carrière, le salon un temple, la coterie un empire (…). Et que fait-on dans ce pays-là ? Rien autre, après tout, que dans le salon de Mme Geoffrin : on cause. On est là pour parler, non pour faire"[10].

    J’ai montré, par quelques exemples, que cela est totalement faux. Cochin brosse sans s’en rendre compte, le portrait de ses amis d’autrefois. La citation de Lüthy montre assez le style de vie des oisifs de Versailles. Un fait montre l’inanité des propos de Cochin : si les Philosophes n’avaient fait que "causer", qu’elle eût été leur dangerosité ? Pourquoi l’assemblée générale du clergé de France leur consacre-t-elle toute sa session de 1770 ? Pourquoi une révolution est-elle née de leurs bavardages ? Pourquoi leur Déclaration des droits et de l’homme et du citoyen[11] a-t-elle fait le tour du monde ? Pourquoi Cochin leur consacre-t-il une conférence ?

    Les Philosophes ont voulu changer le monde et c’est ce qu’ils ont permis de faire. Un député aux États généraux devenus Assemblée constituante peut dire sans être démenti : "serions-nous ici si les lumières de la sagesse n’eussent dissipé les ténèbres qui couvraient notre horizon ?".Ils ont permis une démarche autonome que F. Engels décrit de manière lumineuse.

Autonomie de la Révolution française

    Engels montre, en effet, les révolutionnaires au travail[12].

"Les grands hommes qui, en France, ont éclairé les esprits pour la révolution qui venait, faisaient eux-mêmes figure de révolutionnaires au plus haut degré. Ils ne reconnaissaient aucune autorité extérieure, de quelque genre qu’elle fût. Religion, conception de la nature, société, organisation de l'État, tout fut soumis à la critique la plus impitoyable ; tout dut justifier son existence devant le tribunal de la raison ou renoncer à l'existence. La raison pensante fut la seule et unique mesure à appliquer à toute chose. (…). Toutes les formes antérieures de société et d'État, toutes les vieilles idées traditionnelles furent déclarées déraisonnables et jetées au rebut ; le monde ne s'était jusque-là laissé conduire que par des préjugés; tout ce qui appartenait au passé ne méritait que pitié et mépris. Enfin, le jour se levait ; désormais la superstition, l'injustice, le privilège et l'oppression devaient être balayés par la vérité éternelle, la justice éternelle, l'égalité fondée sur la nature, et les droits inaliénables de l'homme".

    Le même processus rend Hyppolite Taine -aussi haineux que Cochin à l’égard de la Révolution Taine ou la contre-révolution absolue. - comme fou-furieux,

"Au nom de la raison que l’État seul représente et interprète, on entreprendra de défaire et de refaire, conformément à la raison et à la seule raison, tous les usages, les fêtes, les cérémonies, les costumes, l'ère, le calendrier, les poids, les mesures, les noms des saisons, des mois, des semaines, des jours, des lieux et des monuments, les noms de famille et de baptême, les titres de politesse, le ton des discours, la manière de saluer, de s'aborder, de parler et d'écrire, de telle façon que le Français, comme jadis le puritain ou le quaker, refondu jusque dans sa substance intime, manifeste par les moindres détails de son action et de ses dehors la domination du tout-puissant principe qui le renouvelle et de la logique inflexible qui le régit. Ce sera là l'œuvre finale et le triomphe complet de la raison classique" [13].

    Il est exact que Robespierre, par exemple, reprochait à la plupart des philosophes d’avoir développé des théories matérialistes, proches de l’athéisme, parfois assumant cet athéisme (D’Holbach), cela loin du peuple, socialement - dans les salons mondains - et idéologiquement -le peuple a besoin d’un secours moral que la foi peut lui apporter et, dans cet esprit, Robespierre voulut implanter le culte de l’Être suprême-. Mais, nonobstant, les philosophes français du XVIII° ont été un chaînon capital dans l’histoire de la pensée libre. Marx et Engels ont dit leur dette à leur égard. Preuve que pour eux, il n’y avait pas de "science bourgeoise". Helvétius et D’Holbach étaient richissimes, ils n’en furent pas moins, eux aussi, un "moment de la conscience humaine"[14].

    Il est exact aussi que, dans le souci de faire table rase de l’Ancien Régime, des erreurs furent commises. Ainsi, dans la première constitution (1791) le représentant du pouvoir central était élu par les populations locales (par souci de décentralisation), les nécessités obligèrent à établir les "représentants en mission" puis les préfets. Il y eut même des propositions de découper la France administrative nouvelle en fonction des méridiens et des parallèles, comme aux États-Unis… On utilisa après réflexion les fleuves et rivières et les crêtes de montagne pour délimiter nos départements. Mais notre système métrique fut un triomphe, le mile anglais est détrôné par le 1500m aux jeux olympiques. Au-delà des cocoricos, avouons que l’héritage législatif et administratif de la Révolution et, dans sa foulée, du Consulat et de l’Empire est colossal.

    La première chose à faire par une révolution authentique est de poser de manière ferme et définitive son autonomie, c’est-à-dire de décider, pour ce qui est de la France "fille ainée de l’Église", en dehors des Écritures, de la tradition patristique, de la tradition romaine, de la hiérarchie pontificale, mais également indépendamment du roi, de la Cour, des institutions du passé (dont les parlements judiciaires). Cela fut fait avec ce que les historiens appellent la "révolution juridique" grâce à laquelle les États généraux se transformèrent en Assemblée nationale constituante. Au secours de laquelle vint le peuple de Paris (et les fusils pris au Invalides) et son immortel 14 juillet. Idéologiquement, l’autonomie de la Révolution s’affirme lors de la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Sera continué.

    PS. "Il y a 251 ans, le 1er juillet 1766, un tout jeune homme qui n’avait pas 20 ans, François Jean Lefebvre de La Barre, était décapité et brûlé en place d’Abbeville après avoir subi, le matin même, le supplice des brodequins. Cette torture faisait partie de la sentence rendue contre lui par le tribunal de police d’Abbeville, confirmée par le Parlement de Paris. Son crime, qu’il nia jusqu’au bout : avoir avec une bande de jeunes gens de la ville – tous fils de bonne famille comme lui – « chanté une chanson impie, passé près d’une procession sans enlever le chapeau qu’il avait sur la tête ni s’agenouiller et rendu le respect à des livres infâmes dont le Dictionnaire philosophique du sieur Voltaire ». Lequel dictionnaire est brûlé avec lui.

    Voltaire, une fois de plus mis en cause, consacrera une partie des douze années qui lui restent à tâcher d’obtenir la réhabilitation du supplicié et du jeune Gaillard d’Etallondes (16 ans au moment des faits), condamné à la même peine par contumace : il avait fui et trouvé en Prusse la protection de Frédéric II, ami du philosophe. La Revue Voltaire – créée en 2001 par la Société d’études voltairiennes et qui paraît tous les ans – consacre à cette affaire abominable l’essentiel de son numéro 17 qui vient de paraître. Des chercheurs y analysent les quelque 160 lettres et autres écrits que Voltaire a consacrés à ce qu’il appelait « un assassinat juridique », notamment « Le cri du sang innocent ». Voltaire y dénonce un système judiciaire soumis au pouvoir royal et trop perméable au fanatisme religieux.

    « Pouvez-vous soutenir l’humanité contre ces cannibales ? La philosophie peut-elle réparer les maux affreux qu’a fait(s) la superstition ? » écrit Voltaire, cité par Linda Gil, dans la lettre par laquelle il lègue à Condorcet et d’Alembert le soin de poursuivre après sa mort la défense de son protégé. Une autre citation, tirée d’une lettre écrite quelques jours avant sa mort, dans l’article introductif de Myrtille Méricam-Bourdet, qui a coordonné ce numéro, mérite réflexion : « Quelle abominable jurisprudence que de ne soutenir la religion que par les bourreaux. » Le fanatisme est malheureusement toujours d’actualité et continue de tuer. Face à lui et contre lui, être voltairien n’est pas seulement un état d’esprit mais un combat. Compte-rendu de Françoise GERMAIN-ROBIN, « L’Affaire La Barre » Revue Voltaire, numéro 17, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 363 pages, À commander sur pups.paris-sorbonne.fr.

 

 



[1] F. ENGELS, L. Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande.

[2] Roland DESNE, C.N.R.S., Le matérialisme français : Diderot, d’Alembert et l’Encyclopédie, Cahiers de l’Université nouvelle, 1965, n°311.

[3] H. LÜTHY, La banque protestante en France…, vol. I, page 11.

[4] Sortie en 1996. Scénario de Rémi Waterhouse, auteur du roman éponyme. Mise en scène de P. Lecomte.

[5] D’après Roland DESNE, page 22. Citation suivante de Diderot extraite de la page 24, (Pensées sur l’interprétation de la nature, 1753).

[6] Frère Agathon, général de l'ordre, est l'auteur d'un traité d'éducation qui "était lu par Maurice Barrès (extrême-droite, JPR) avec ravissement", cité dans LES FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES, publié par "les Frères des Écoles chrétiennes", 50° édition, Letouzey et Ané éditeurs, Paris, 1924, 160 pages. Page 88. Cf. Traditionalisme & Révolution, vol. 1, chap. V. (sur ce site).

[7] 1789 est accusé par les révisionnistes à la Furet d'avoir engendré 1917 et le bolchevisme. Pour combattre l'URSS, il fallait donc déconstruire aussi notre tradition révolutionnaire. Mais, par Cochin, on constate que la tradition contre-révolutionnaire n'a pas attendu 1917 pour se manifester. Cochin est mort en 1916 dans cette guerre qu’il a tant désirée.

[8] Conférence du 15 mai 1912, déjà citée. On se demande pourquoi l’Église établie du XVIII° a condamné Helvétius à la rétractation.

[9] Conférence du 15 mai 1912, pp. 11 & 13.

[10] COCHIN, page 15.

[11] On peut leur en attribuer la paternité même si la plupart étaient morts en 1789. Elle est le fruit des Lumières.

[12] F. ENGELS, Anti-Dühring, pp. 47-48. (C’est moi qui souligne).

[13] Cité par CHARTIER, p19. Nous avons vu que, pour Taine, la raison cartésienne est la source de tous les maux. 

[14] Mot d’Anatole France en hommage à Émile Zola, lors de ses obsèques.

A propos des racines chrétiennes de la France ... (suite)

publié le 26 janv. 2016 à 14:48 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 sept. 2016 à 03:17 ]


    Ce texte prend la suite de A propos des racines chrétiennes de la France…

    Mots-clés du présent texte : D’Alembert, Francis Bacon, Descartes, Pierre Bayle, F. Engels, Jacques Roger, Buffon, Encyclopédistes, H. Taine, Jean-Paul II et le cartésianisme, H. Taine, Classicisme, matérialisme philosophique, déisme et théisme. . 

    Je poursuis la présentation de mon travail sur le caractère laïque et matérialiste de la pensée qui conduira à la Révolution française, vrai berceau de notre patrie.

 

LE POINT DE VUE AUTORISE DE D’ALEMBERT.

 

    D'Alembert, dans son Discours préliminaire de l'Encyclopédie, situe Francis Bacon – avant même Descartes - en tête de ceux à qui la philosophie des Lumières est redevable. Mieux placés que quiconque, les Encyclopédistes savent de qui ils sont les obligés. Ils savent qui "sont les principaux génies que l’esprit humain doit regarder comme ses maîtres". D’Alembert place trois Anglais parmi ces génies : F. Bacon, Newton et Locke. Quelques mots sur Bacon.

Francis Bacon (1561-1626)

    Fils du garde des sceaux de la reine Élisabeth, F. Bacon est d’extraction élevée. Élève extraordinairement facile, il se rend compte de l’inanité de la scholastique médiévale (protubérance de la religion chrétienne de l’époque) qu’il qualifie de "frein au développement des sciences". Il n’aura de cesse de la démolir corps et biens. F. Bacon, non seulement s'attaque à la scholastique, non seulement reconnaît l'existence de la matière comme extérieure et indépendante de l'esprit humain mais il affirme "que la matière est engagée dans le mouvement qui est sa propriété immanente" et que ce mouvement présente une "diversité qualitative", c'est-à-dire qu'il n'est pas seulement mécanique. Et F. Bacon aura ce mot libérateur : "l'objet de la philosophie est de rendre compte de la nature, de façon à permettre à l'homme d'exercer son emprise sur elle". Cela lui vaudra ce quitus de la part de K. Marx "Bacon fut l'ancêtre du matérialisme anglais et de toute science expérimentale moderne". L’influence intellectuelle de Bacon est manifeste. On ne peut en dire autant de son influence politique. Il est apparu comme lié aux classes dirigeantes et son matérialisme philosophique comme un gadget dans les mains de l’aristocratie (on peut en dire autant de Hobbes et de Locke). Le matérialisme anglais n’a pas pénétré les milieux populaires. Quant à la bourgeoisie britannique, elle préférait la lecture littérale de la Bible et l’aval donnée par la vulgate calvinienne à la manipulation des taux d’intérêt. Nonobstant, le matérialisme anglais fut un engrais des Lumières françaises.

René Descartes (1596-1650)

    Le rôle de Descartes fut décisif - sa métaphysique exceptée (les fumeuses idées innées) qui fut dissoute dans le scepticisme de Pierre Bayle - . Ses travaux scientifiques ont alimenté la conception matérialiste que l'on pouvait avoir du monde. Mais c'est surtout sa démarche intellectuelle autonome, débarrassée de la tutelle de l'Autorité dogmatique de la vérité révélée, prônant l'hégémonie/autonomie de la Raison, qui fait date. Bossuet en avait a frémit d'ailleurs : "je vois un grand combat se préparer contre l’Église sous le nom de philosophie cartésienne". Jean-Paul II a confirmé les craintes que pouvait avoir Bossuet. Pour ce pape, la crise de la tradition chrétienne, en Occident, part de Descartes qui rompt avec la philosophie thomiste.

"Pour mieux illustrer un tel phénomène, (la crise de la tradition chrétienne) il faut remonter à la période antérieure aux Lumières, en particulier à la révolution de la pensée philosophique opérée par Descartes. Le «cogito, ergo sum» -«Je pense donc je suis»- apporta un bouleversement dans la manière de faire de la philosophie. Dans la période pré-cartésienne, la philosophie, et donc le cogito, ou plutôt le cognosco ("je connais"), étaient subordonnés à l'esse (l'Etre), qui était considéré comme quelque chose de primordial. Pour Descartes, à l'inverse, l'esse apparaissait secondaire, tandis qu'il considérait le cogito comme primordial. Ainsi, non seulement on opérait un changement de direction dans la façon de faire de la philosophie, mais on abandonnait de manière décisive ce que la philosophie avait été jusque-là, en particulier la philosophie de saint Thomas d'Aquin : la philosophie de l'esse. Auparavant, tout était interprété dans la perspective de l'esse et l'on cherchait une explication de tout selon cette perspective. (…). Le «cogito, ergo sum» portait en lui la rupture avec cette ligne de pensée. L'ens cogitans (être pensant) devenait désormais primordial. Après Descartes, la philosophie devient une science de la pure pensée : tout ce qui est esse — tout autant le monde créé que le Créateur — se situe dans le champ du cogito, en tant que contenu de la conscience humaine. La philosophie s'occupe des êtres en tant que contenus de la conscience, et non en tant qu'existants en dehors d'elle".[1]

    La raison et le raisonnement cartésiens - dont les Français sont légitimement si fiers - sont en réalité pour les traditionalistes, et Jean-Paul II n’y échappe pas, aux origines de la Révolution française. Hyppolite Taine, contemporain de Groen van Prinsterer et qui a vu naître Abraham Kuyper (1867-1930) président-fondateur de l’Anti-Revolutionnaire Partij, XIX° siècle : "réveil" fondamentaliste aux Pays-Bas et création de l’Anti-Revolutionnaire Partij  Taine relève du protestantisme le plus rétrograde et c’est ainsi qu’il croit avoir trouvé une généalogie qui fait remonter l'"esprit révolutionnaire" à sa matrice : le classicisme français. Dans une lettre de 1874, adressée à Boutmy, Taine énonce ainsi son projet :

"Il s'agit de montrer que Boileau, Descartes, Lemaistre de Sacy, Corneille, Racine, Fléchier, etc. sont les ancêtres de Saint-Just et de Robespierre (sic). Ce qui les retenait, c'est que le dogme monarchique et religieux était intact ; une fois ce dogme usé par ses excès et renversé par la vue scientifique du monde (Newton apporté par Voltaire), l'esprit classique a produit fatalement la théorie de l'homme naturel abstrait et le Contrat social".

    Par-delà les Lumières, c'est dans le triomphe de la "raison raisonnante" du classicisme que s'enracine la Révolution. Substituant un "monde abstrait" à "la plénitude et à la complexité des choses réelles", remplaçant l'individu réel, tel qu'il existe effectivement dans la Nature et dans l'histoire, par l'"homme en général", l'esprit classique a fourni son armature à la pensée philosophique en même temps qu'il a sapé les fondements coutumiers et historiques de la monarchie [2]. La Révolution montagnarde, quant à elle, estima que "René Descartes avait mérité les honneurs dus aux grand hommes" par décret pris le 2 octobre 1793 et l’admit au Panthéon.

    Mais après Descartes, la pensée libre a poursuivi sa progression.

Le génie de Pierre Bayle (1647-1706).

    Pierre Bayle marque une autre étape importante dans l'histoire de la pensée révolutionnaire. Avant même son exil au Pays-Bas, il écrivait (1683) :

"Je me demande si l'athéisme n'est pas moins grave, dans ses effets comme dans son principe, que les superstitions et l'idolâtrie. (…). Il me paraît que ce n'est pas l'athéisme –fruit, somme toute, du doute salutaire et de la réflexion – qui puisse abaisser l'homme comme font les superstitions".

    Maître Bob Claessens qui rapporte ces propos insiste auprès de ses auditeurs :

"Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que de telles affirmations présupposaient d'héroïsme et de froide résolution. Elles firent très exactement l'effet d'une bombe. Curés et pasteurs qui, normalement, s'entredéchiraient, cette fois s'unirent contre le monstre que les deux Églises avaient couvé dans leur sein [3]. Mais le livre eut un considérable succès. L'édition fut enlevée en quelques jours".

    Il s'agissait des célèbres "Pensées sur les comètes". P. Bayle est également l'auteur –unique - du colossal "Dictionnaire historique et critique" qui ouvre la voie à l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. Il y développe un point de vue matérialiste qui permit à Marx d’écrire : "P. Bayle fit perdre leur crédit à la métaphysique et à la scolastique. Il fit mieux que préparer au matérialisme et à la philosophie du bon sens leur entrée en France".

    D’Alembert explique fort simplement pourquoi les Philosophes ont suivi des routes divergentes de celles ouvertes par les "principaux génies": "les sciences ayant fait depuis de grands progrès, on ne doit pas être surpris que nous ayons pris quelquefois une route divergente". Il est vrai que le matérialiste F. Bacon lui avait appris que "l’homme n’étend ses connaissances et son action qu’à mesure qu’il découvre l’ordre naturel des choses ". Le progrès de la pensée matérialiste est inséparable des progrès scientifiques. Ne pouvant tout citer, d’Alembert énumère après Huygens et Kepler, Galilée, Harvey, Pascal, "les Vésale, les Sydenham, les Boerhaave, l’illustre Leibniz… ". D’Alembert brosse un "tableau des sciences qui constitue une véritable histoire de la recherche scientifique. Sans doute le premier traité de ce genre que l’on ait écrit depuis l’Antiquité"[4]. Il n’oublie pas Buffon et il souligne le rôle de deux grands pédagogues : Fontenelle, l’abbé de Condillac. Mais on est là en plein XVIII° siècle.

 

Le Grand siècle, "je veux dire le XVIII° siècle"[5]

    F. Engels expose, dans un résumé limpide, la différence radicale dans l’histoire du matérialisme philosophique entre l’Angleterre et la France :

"Cependant, le matérialisme passait d'Angleterre en France où il rencontra une autre école philosophique matérialiste, issue du cartésianisme avec laquelle il se fondit. Tout d'abord, il demeura en France aussi une doctrine exclusivement aristocratique ; mais son caractère révolutionnaire ne tarda pas à s'affirmer. Les matérialistes français ne limitèrent pas leurs critiques aux seules questions religieuses, ils s'attaquèrent à toutes les traditions scientifiques et institutions politiques de leur temps ; et afin de prouver que leur doctrine avait une application universelle, ils prirent au plus court et l'appliquèrent hardiment à tous les objets du savoir dans une œuvre de géants qui leur valut leur nom - l'Encyclopédie. Ainsi sous l’une ou l’autre de ses deux formes - matérialisme déclaré ou déisme - ce matérialisme devint la conception du monde de toute la jeunesse cultivée de France, à tel point que, lorsque la grande Révolution éclata, la doctrine philosophique, mise au monde en Angleterre par les Royalistes, fournit leur étendard théorique aux républicains et aux terroristes français, et fournit le texte de la Déclaration des droits de l'homme"[6].

Buffon et l’héritage cartésien

    "Nous inclinons à croire que Buffon, en 1749, était pratiquement athée" écrit Jacques Roger (Directeur d’études à l’EHESS) qui dit ailleurs "la conception de la science de Buffon exclut toute considération sur le rôle du Créateur"[7]. Voici la conclusion - que j’ai pris le risque d’excessivement condenser - de Jacques Roger, conclusion de la présentation par ce savant de l’œuvre majeure de Buffon : Les époques de la Nature.

"Celle activité synthétique de la pensée fait de l'esprit humain l'instrument suprême de toute découverte. (…). L’esprit, découvre par ses propres forces, et par ses propres forces juge ses découvertes. Ainsi la nature tout entière est-elle soumise à la raison humaine qui ne saurait longtemps se laisser abuser par ses apparences fallacieuses. L'esprit humain est au centre d'un univers qu'il peut comprendre et conquérir. (…). Conquête assurée, parce qu'il n'est rien d'impénétrable aux forces de la pensée, parce que la raison humaine est toute puissante, parce que l'univers lui-même est rationnel dans ses lois et dans son principe.

"Buffon n'a séparé la religion de la science que dans la mesure où il a voulu écarter de la science la contrainte que faisait peser sur elle la théologie chrétienne. En ce sens, affirmer que le Dieu de Moïse n'avait jamais prétendu enseigner la physique, c'était surtout ôter à ses prêtres tout droit de regard sur les opinions des physiciens[8]. Mais le désaccord était plus profond. Le Dieu de Buffon était le Dieu des philosophes et des savants, non le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. (…). Il était fait à l'image de la pure raison, impersonnel et sans visage : il était la raison humaine parfaite, omnisciente et toute puissante, la raison divinisée. (…).

"En donnant à l'homme cette place exceptionnelle dans le monde, en glorifiant la raison humaine, en affirmant la rationalité de l'univers, Les Époques de la nature allaient à l'encontre des idées les plus répandues au XVIII° siècle. (…). Aux contempteurs des systèmes, elles présentaient la plus magnifique construction intellectuelle qu'on put imaginer. (…). Les uns (les Théistes, JPR) faisaient à chaque instant intervenir le Créateur, pour la formation d'un fossile ou la naissance d'une fourmi : Les Époques renvoyaient Dieu à l'origine des temps et ne voulaient connaître que des causes matérielles (c’est le déisme, JPR). Les autres ne voyaient en l'homme qu'un animal mieux doué et plus heureux : Les Époques affirmaient l'infinie supériorité de l'esprit humain sur l'instinct machinal des bêtes. Aux «cause-finaliers», elles niaient les causes finales ; aux tenants du hasard et des infinies combinaisons de la matière vivante, elles niaient le hasard et présentaient une histoire des êtres vivants. Aux partisans du « principe vital » elles soutenaient que la vie est mécanisme pur. A un siècle qui rabaissait l'homme au profit de Dieu, de la société, ou de la nature, elles proclamaient la grandeur de l'homme et de son génie. A un siècle qui se méfiait de la raison humaine, elles chantaient la gloire de la raison. Elles étaient rationalistes en un siècle qui ne l'était pas".

    Et J. Roger montre le lien entre Descartes et Buffon :

"Aussi n'est-ce pas surprenant que les contemporains n'aient pas compris les Époques de la Nature, et moins surprenant encore que le nom de Descartes leur soit aussitôt venu à l'esprit. (…). Ce que représentent les Époques de la nature, c'est bien en effet l'esprit cartésien, avec ses témérités et ses échecs, mais aussi avec sa grandeur et sa discipline. C'est la même confiance dans l'homme et dans son génie, …, c'est le même souci d'écarter de la science tout ce qui n'est pas elle, d’en bannir les explications théologiques et morales, de n'accepter pour vrai que ce qui paraît évidemment être tel, et de ne faire intervenir que des causes matérielles pour expliquer des phénomènes matériels. (…). En conservant intact l'esprit de Descartes dans un siècle qui l'avait oublié ou renié, Buffon pourra le léguer aux grands savants du XIX° siècle, avec sa foi dans l'homme et dans l'avenir de la science"[9].

    Sans doute avons-nous ici un texte conçu et rédigé dans l’euphorie des Trente Glorieuses - il est publié en 1962 - écrit avec un optimisme débordant et qui emballe le lecteur comme la finale d’une symphonie beethovénienne, écrit avant que les "nouveaux philosophes" et les historiens révisionnistes viennent jeter l’ombre mauvaise de leur pessimisme et de leur dénigrement des Lumières[10]. Mais au-delà de l’emphase du vocabulaire et des formules, Roger dit bien où se trouve le chemin. Éloge de l’autonomie.

 

     sera continué A propos des racines chrétiennes de la France (suite n°2)...



[1] Pape JEAN-PAUL II, "Mémoire et identité".

[2] Hippolyte Taine, L'Ancien Régime (1876), l.es Origines de la France contemporaine, t. I, Paris, Laffont, 1986 (la lettre à Boutmy du 31 juillet 1874 est citée dans l'Introduction, «Taine et les Origines de la France contemporaine-», de François Léger, p. XXXI). Note de R. CHARTIER, page 12. Il est intéressant de noter que Taine, le protestant, reprend intégralement les arguments des catholiques Bonald et De Maistre.

[3] P. Bayle fut alternativement protestant et catholique, catholique et protestant.... Cela lui était indifférent. Selon Sainte-Beuve, il fut le "champion le plus redoutable du scepticisme au XVII° siècle". En réalité, cette collusion contre la pensée libre, comme dit Jaurès, n'est pas nouvelle. Elle date des origines mêmes de la Réforme.

[4] Me B. CLAESSENS, première conférence sur l’Encyclopédie.

[5] Jules Michelet.

[6] F. ENGELS, Études philosophiques.

[7] J. ROGER, Les sciences de la vie…. Dans le même ordre d’idées, la religion de l’Être suprême de Robespierre aurait eu pour fêtes nationales : le 21 janvier, le 2juin, le 14 juillet, le 5 septembre, le 21 septembre…

[8] Ainsi Copernic disait, dès le XVI° siècle ; « les vérités mathématiques doivent être jugées par les mathématiciens eux-mêmes ». Pensée laïque.

[9] Introduction à l’édition critique de l’œuvre de Buffon « Les époques de la Nature », publication du Muséum national, pages CXLVIII et CXLIX.

[10] Lire le brillant compte-rendu du livre de M. Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche, par Jean RISTAT, Les lettres françaises. (Cf. biblio.).

A propos des racines chrétiennes de la France…

publié le 25 janv. 2016 à 09:39 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 sept. 2016 à 08:19 ]

    Voici que de soi-disant socialistes mettent en avant les soi-disant racines chrétiennes de la France. Sans contester cet évident héritage qui n’a pas que des avantages – songez au régime de Vichy – les racines vont plus loin encore. Nos ancêtres les Gaulois ont été submergés par l’invasion romaine qui, elle-même, amenait avec elle l’héritage grec. Ce n’est qu’après la disparition de l’Empire romain d’Occident que Clovis s’est fait baptiser. Mais surtout la France contemporaine est née de la lutte contre le catholicisme rétrograde qui a lutté avec ses forces incommensurables contre toute lumière qui voulait bouter l’obscurité.

    Je vais publier les extraits d’une étude que j’ai effectuée il y a deux/trois ans et qui aurait pu figurer dans ce qui devait être – et sera peut-être – mon second essai, après "Traditionalisme & Révolution".

 mots-clés : Rabelais, J. Jaurès, D. Lecourt, Buffon, Helvétius, Galilée, Giordano Bruno, Inquisition, science et religion, Genève, parabole du chanvre, âge de la Terre, Michèle Duchet, Humanistes, Libertins, 


LES FONDEMENTS DE L’IDÉOLOGIE RÉVOLUTIONNAIRE

    La Révolution - et son rejet du traditionalisme dont le vecteur principal était l’Église de Rome - plonge ses racines au moins jusqu’au début du XVI° siècle. La France a été tentée par la Réforme protestante mais si cette dernière a échoué dans notre pays ce n’est pas uniquement à cause de la violence de la Contre-Réforme catholique c’est aussi parce que la bourgeoisie de notre pays – ferment de toute évolution jusqu’au XIX° siècle – a opté pour une autre solution.

    La recherche d’une "troisième voie", entre catholicisme et protestantisme remonte à l’époque de la Renaissance.

 

Ni Rome, ni Genève : la science

    Dans son célèbre discours du 21 avril 1905, prononcé lors du débat sur le projet de loi relatif à la séparation de l’Église et de l’État, Jean Jaurès – qui était aussi docteur en philosophie et philosophe – met en avant le rôle pionnier de Rabelais[1] dans l'élaboration de la pensée laïque. Il est vrai qu'avant d'évoquer la figure du grand intellectuel de la Renaissance française, il parle de ses compatriotes du midi de la France, les Albigeois :

"Aux XII° et XIII° siècles, notre intrépide et ardente France méridionale se levait contre le despotisme d’Église" et "ce n'est pas un schisme, ce n'est même pas une hérésie qu'elle promulguait, c'était par le dualisme manichéen toute une autre métaphysique, toute une autre religion". Car le génie de l'histoire même de notre pays pourrait se résumer ainsi : "je crois pouvoir dire historiquement ceci : la France n'est pas schismatique, elle est révolutionnaire".

    Et Jaurès aborde la question de la faiblesse relative du protestantisme dans notre pays par rapport à nos voisins.

"Au XVI° siècle, quand (le) grand mouvement de la Réforme se produit, quand éclate cet admirable réveil des consciences individuelles (…), en France il se heurte à la résistance de l'immense majorité. Pourquoi? Est-ce parce que la France était au-dessous de la Réforme ? (…) Non Messieurs ! C'est parce que déjà de grands génies, comme Rabelais, avaient entrevu toute la grandeur future de la science libre, parce qu'ils avaient glorifié symboliquement cette fibre de chanvre avec laquelle se fabriquaient les voiles des navires mettant en communication les terres et les mers et aussi les livres, les papiers de ces livres qui mettent en communication les esprits. Rabelais disait : L'humanité ira plus haut encore : après avoir conquis les mers et la terre, elle s'élèvera vers les hauteurs de l'espace. Et devançant le «plein ciel» de Hugo, il annonçait «L'humanité ira loger un jour à l'enseigne des étoiles »".

 

Rabelais : ni Rome, ni Genève…[2]

Résultat de recherche d'images pour "Rabelais, illustrations"Jean Jaurès évoque ici les célèbres chapitres L et LI du Tiers Livre de Rabelais. Les multiples usages de la fibre de chanvre – le Pantagruélion, symbolisant les progrès techniques de l'époque – montrent le caractère prométhéen de l'action des hommes qui, comme le héros antique, se rapprochent des dieux. Ils vont même s'installer à leur table.

"Les dieux olympiens, dans un pareil effroi, se dirent : «Pantagruel nous a mis dans une pensée nouvelle et ennuyeuse plus que ne le firent jamais les Aloïdes, par l'usage et la vertu de son herbe. Il sera bientôt marié ; de sa femme, il aura des enfants. A cette destinée nous ne pouvons contrevenir, car elle est passée par les mains et fuseaux des sœurs fatales, filles de la Nécessité. Par ses enfants, peut-être, sera inventée une herbe de semblable énergie moyennant laquelle les humains pourront visiter l'origine des grêles, les bondes des pluies et l'officine des foudres. Ils pourront envahir les régions de la lune, entrer dans le territoire des signes célestes, et là, prendre logis, (…), s'asseoir à table avec nous et prendre femme parmi nos déesses, car ce sont les seuls moyens d'être déifiés»"[3].

    Rabelais écarte aussi bien l’Église de Rome, son pape, ses conciles, que le calvinisme genevois.

"Les Genevois ne font pas ainsi quand le matin, après avoir, dans leurs écritoires et cabinets, discouru, propensé et résolu de qui et desquels ils pourront, ce jour tirer de l'argent et qui, par leur astuce, sera dépouillé, volé, trompé, ils sortent sur la place et, s'entre-saluant disent : «Santé et gain, messire !» Ils ne se contentent pas de la santé, ils souhaitent en plus le gain. D'où il advient qu'ils n'obtiennent souvent ni l'un ni l'autre"[4].

    Et Rabelais exprime une foi inextinguible dans les progrès humains, il conduit l'humanité vers son Utopie : l'oracle de la Dive bouteille.

    La flotte de Pantagruel s'embarque avec son chargement de pantagruélion après que "fut mélodieusement chanté le psaume du saint roi David qui commence ainsi : "quand Israël s'en fut hors d’Égypte"…"[5]. L’Égypte de Rabelais, qu’il faut fuir, est le pays de l'ignorance, et la terre promise est le pays du savoir, de la science, de la liberté de l'homme qui sait. D'ailleurs le navire est chargé de pantagruélion. Et lorsque Pantagruel arrive avec ses compagnons vers sa terre promise, l'oracle lui dit sobrement : trinque !

"Car Trinc est un mot universel, célébré et compris de toutes les nations. Il signifie «Buvez»". Et la prêtresse de l'oracle poursuit : "ici, maintenons que, non pas rire, mais boire, est le propre de l'homme; je ne dis pas boire simplement et absolument, car les bêtes boivent bien aussi, je dis boire le vin bon et frais. Notez, amis, que du vin on devient divin et il n'y a d'argument plus sûr ni art de divination moins fallacieux. Vos Académiciens l'affirment, en donnant l'étymologie de vin qu'ils nomment en grec OINOS, ce qui est comme vis (= vigne), force, puissance. Car il a le pouvoir d'emplir l'âme de toute vérité, de tout savoir et philosophie. Si vous avez noté ce qui est écrit en lettres ioniques au-dessus de la porte du temple, vous avez pu comprendre que dans le vin la vérité est cachée. La dive Bouteille vous y envoie, soyez vous-mêmes les interprètes de votre entreprise.

- Il n'est pas possible de dire mieux que ne le fait ce vénérable pontife, dit Pantagruel.

- Trinquons ! dit Panurge"[6].

    On aura relevé le magnifique "soyez vous-mêmes les interprètes de votre entreprise" qui annonce le mot célèbre de Kant "Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !". Et le non moins magnifique et prométhéen : Notez, amis, que du vin on devient divin. Autant de thèmes révolutionnaires. Il faut souligner, ici, l’influence des travaux de Nicolas Copernic. Travaux qui ont porté aux idées traditionalistes de l’Église un coup dont cette dernière ne s’est jamais totalement remise. La parabole du chanvre n’eût pas été écrite sans le De Revolutionibus Orbium Coelestium. Avec son double rejet du papisme et du calvinisme, sa foi dans le progrès de l’esprit humain, Rabelais est un père fondateur de la pensée libre. Complétons cette brève introduction en évoquant la célèbre lettre de Gargantua à son fils Pantagruel dans laquelle il lui demande de s’intéresser à tout et de tout retenir. C'est la naissance de l'encyclo-pédisme.

 

L’Église et la science

    La résistance protestante à la pensée rationaliste est tout aussi rude que celle de Rome. Voici ce qu'écrit H. Hauser :

"Calvin veut arrêter la pensée humaine sur le chemin des hardiesses, sauver le dogme de la Trinité, mis en cause par Michel Servet, celui de la nature divine du Christ, contre ce Claude d'Aliod, qui avait, dès 1534, prêché que «le Christ est tout simplement un homme». Bref il s'agit pour Calvin d'empêcher la Réforme de faire mûrir son fruit le plus dangereux, la libre pensée. Cette secte des «non chrétiens», voilà l'ennemi. L'un des points les plus frappants du cas Servet, ce sont les relations épistolaires qui s'établissent sur ce sujet de l'antitrinitarisme entre Calvin et Tournon, deux persécuteurs. Pour une fois la Rome de l'Évangile (Genève) est aussi intransigeante que celle des papes"[7].

    Les humanistes sont pourtant relayés au XVII° siècle par les libres penseurs autrement dit les libertins. Face à une censure omniprésente, surtout que le concile de Trente a comme initié une nouvelle croisade contre la Réforme, il faut un courage certain pour entretenir les débats que souhaite une pensée libre. En 1624, le parlement de Paris "défendait, à peine de vie sic- de tenir et enseigner aucune maxime contre les auteurs anciens et approuvés". Le souvenir de Giordano Bruno, atrocement supplicié en 1600 par l'Inquisition, est dans toutes les mémoires éclairées. Et pourtant Gassendi publia son ouvrage "Contre Aristote" et réhabilita la personne et la pensée du philosophe Épicure. Épicure, à la suite de Démocrite, voyait le monde comme un ensemble organisé d'atomes. Matérialiste, Gassendi osa écrire "l'espace et le temps ne peuvent être ni créés, ni détruits" ! Ce qui nie tout simplement le dogme de la Création et celui du jugement dernier…

     Si l’on suit le philosophe D. Lecourt, cependant, les catholiques avaient plus à se mobiliser contre la science que les protestants.

"C'est en Europe qu'est née la «science moderne» (…) au début du XVIIe siècle, avec Galilée, Descartes[8], Kepler, Newton et quelques autres : une manière de penser tout à fait nouvelle, fruit d'un remaniement profond des mathématiques, d'une modification radicale du sens même du mot «science» et d'une révolution cosmologique. L'activité particulière que l'on appelait «philosophie» depuis l'Antiquité grecque, se trouvait relancée, arrachée à la tutelle théologique médiévale.

(…). Galilée fut sans doute condamné moins parce qu'il confirmait la thèse copernicienne de l'héliocentrisme que parce qu'il démantelait la philosophie et la physique d'Aristote, et risquait d'apporter de l'eau au moulin, métaphysiquement parlant, des Réformés. Descartes ne s'y est pas trompé et a multiplié les précautions pour poursuivre ce démantèlement nécessaire. Le résultat, c'est que l’Église catholique est apparue comme l'adversaire résolue, irréductible de la science moderne dès sa naissance. En un sens, elle était fidèle à une tradition qui remonte à saint Paul. Elle y restée en condamnant successivement toutes les grandes découvertes de la science moderne. De Galilée à Darwin, de Darwin à Einstein, elle a manqué tous les rendez-vous avec la science moderne, parce que, de ces rendez-vous-là, elle ne voulait pas".[9]

 

L’infâme veille…

   Résultat de recherche d'images pour "Buffon,portrait illustrations" Dans ces conditions, contrairement à ce qu’on peut penser, la marche des Lumières vers la Révolution ne fut pas triomphale. La censure royale, l’inquisition, la police, l’Église instituée veillaient. Si, aujourd’hui, l’Église catholique (l’Église-qui-ne-peut-pas-se-tromper de Grégoire VI) admet l’apport des Lumières c’est parce qu’elle a effectué une révolution de 180°.

"Mieux vaut être plat que pendu"

    Le naturaliste (mais aussi mathématicien et écrivain) Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), peut être considéré comme le père de la datation scientifique. Son hypothèse est que notre planète serait née d’un choc entre une comète et le soleil. De ce choc auraient jailli de multiples éclats de feu qui seraient restés dans l’orbite de notre étoile. La terre - comme ses sœurs planètes issues de ce choc - est initialement une sphère chauffée au rouge (ce qui définit le temps de la naissance de la Terre) et qui se refroidit pour atteindre sa température actuelle. Ce temps de refroidissement permet alors d’estimer son âge. Des mesures de temps de refroidissement de sphères de rayons différents permettent à Buffon d’extrapoler (hélas linéairement), au rayon de la Terre. Il trouvera, à partir de ces temps de refroidissement expérimentaux, un âge de 77.000 ans pour la Terre, ce qui est, même si cette valeur est infiniment sous-estimée, loin de l’âge officiel issu de la Bible (environ 6.500 ans). On relèvera - c’est essentiel - que tout cela explique (même si c’est inexact par rapport aux connaissances actuelles) la naissance de la Terre indépendamment de la religion catholique. Dieu ne fait rien. Finie la semaine de six jours durant laquelle Il fait tout apparaître et à la fin de laquelle Il se repose le septième. Buffon veut tout expliquer par les seules raison et observation. Buffon fera également d’autres considérations sur le temps de sédimentation : il calcule la vitesse de sédimentation nécessaire pour former une strate (en millimètres par an), puis, par une règle de trois, aboutit à un âge de la Terre de quelques millions d’années (prudemment non publié) "On sait que, dans le secret de ses manuscrits, Buffon parlait de 2 ou 3 millions d’années" écrit Michèle Duchet.[10].

    Sommé en 1751 par les députés et syndics de la Faculté de théologie de l'université de Paris-Sorbonne de se rétracter pour ses "propositions contraires à la croyance de l'Église" laquelle s'émeut de certaines conceptions de l'histoire de la terre que le savant ose proposer, Buffon jure :

"je déclare que je n’ai eu aucune intention de contredire le texte de l’Ecriture ; que je crois très fermement tout ce qui est rapporté sur la création, soit pour l’ordre des temps, soit pour les circonstances des faits, et que j’abandonne ce qui, dans mon livre, regarde la formation de la terre, et, en général, tout ce qui pourrait être contraire à la narration de Moïse" (12 mars 1751).

    Le savant se justifia par la suite en écrivant qu’il "valait mieux être plat que pendu". Il a bien fait, et, vivant, il a bien mieux servi le progrès que mort. Sa déclaration fait écho au fameux "Eppur si muove" (« et pourtant, elle tourne »), attribué à Galilée, après son abjuration.

    La rétractation d'Helvétius après la publication de son livre "De l'esprit" est tout aussi accablante pour les infâmes qui l’ont obligé à la prononcer :

" … je souhaite très vivement et très sincèrement que tout ceux qui auront eu le malheur de lire cet ouvrage me fasse la grâce de ne point me juger d’après la fatale impression qui leur en reste. Je souhaite qu’ils sachent que dès qu’on m’en a fait apercevoir la licence et le danger, je l’ai aussitôt désavoué, proscrit, condamné, et ait été le premier à en désirer la suppression. Je souhaite qu’ils croient en conséquence et avec justice que je n’ai voulu donner atteinte ni à la nature de l’âme, ni à son origine, ni à sa spiritualité, comme je croyais l’avoir fait sentir dans plusieurs endroits de cet ouvrage : je n’ai voulu attaquer aucune des vérités du christianisme, que je professe sincèrement dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale, et auquel je fais gloire de soumettre toutes mes pensées, toutes mes opinions et toutes les facultés de mon être, certain que tout ce qui n’est pas conforme à son esprit ne peut l’être à la vérité. Voilà mes véritables sentiments, j’ai vécu, je vivrai, je mourrai avec eux".

    Ces rétractations célèbres montrent dans quelles conditions travaillaient les intellectuels au XVIII° siècle, avant la Révolution.

 

    Voilà quelques premiers éléments qui démentent les propos fantaisistes et légers sur les racines chrétiennes de la France… Ces soi-disant racines, il a fallu les arracher.

  la suite :    A propos des racines chrétiennes de la France ... (suite)

 lire aussi : (1)…DEBAT MELENCHON-LE PEN : Où L’ON VOIT QUE MARINE N’EST PAS UNE LUMIERE…



[1] Dans son Rabelais, le philosophe Henri LEFEBVRE écrit : "Dès lors que l'on ne définit pas étroitement la pensée philosophique par la systématisation formelle, Rabelais apparaît comme un penseur de premier plan. Au même titre que Léonard. (…). Saluons donc en ce Rabelais – qui a passé et passe encore chez certains pour un écrivain bouffon, voire un pornographe – un grand moraliste. Plus encore, saluons en lui un inventeur en morale, un inventeur de la morale". 

[2] Titre d’un chapitre de Didier FOUCAULT, Histoire du libertinage.

[3] Rabelais, TIERS LIVRE, chapitre LI.

[4] QUART LIVRE, prologue de l'auteur. Ce livre date de 1552, Calvin ‘règne’ à Genève depuis une dizaine d’années seulement. Est-ce suffisant pour avoir créé cette mentalité que dénonce Rabelais ? En fait, il est probable que le goût pour la manipulation de l’argent date de bien avant (1387) comme je l’ai annoncé en introduction générale.

[5] Cette précision est importante à plus d'un titre. Avec la sortie d’Égypte, on retrouve un des thèmes les plus chers des protestants de toutes confessions. Le peuple élu –dont Jahvé a pris en compte les souffrances – sera conduit vers la Terre promise. Or les protestants se disent tous plus ou moins élus. Est-ce à dire que Rabelais se range derrière cette lecture de l'Ancien Testament et veut amener les Français vers la Réforme ? Point du tout. Il y a là un hommage rendu à Clément Marot, persécuté pour avoir mis en rimes ce psaume. Lutte de Rabelais pour la liberté d'expression.

[6] Extraits du CINQUIEME LIVRE, chapitre XLVII.

[7] H. HAUSER, Naissance du protestantisme.

[8] Si la France est un pays « cartésien », c’est grâce à lui (La Palisse). Je reviendrai sur son apport capital dans un autre article.

[9] Dominique LECOURT, rapporteur au colloque « La République, l’Europe et l’Universel », 21 et 22 septembre 1991, Belfort, publication IREP Belfort, 1993, 262 pages. Notons l’évolution de l’Église. Le pape Pie XII reçut en grandes pompes, au Vatican, les auteurs de la théorie du Big Bang qui s’accordait si bien avec le dogme de la Création du monde.

[10] Tout ce qui précède doit beaucoup à cette auteure.

La croisade contre les Albigeois (1ère partie)

publié le 26 août 2013 à 10:08 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 28 août 2017 à 01:02 ]

   

SOUVENIR D’UNE CIVILISATION DÉFAITE : la bataille de MURET,

12 septembre 1213

 

par Francis PORNON

Écrivain,




   
Bataille de Muret, 12 septembre 1213. Les chevaliers du croisé Simon de Monfort reconnaîtront Pedro II, roi d’Aragon, comte de Barcelone, qui s’est démasqué par défi. Ils tueront le roi sudiste. Malgré leur supériorité numérique, la débandade commence pour ses hommes : Toulousains et Catalans seront massacrés. AKG Album/Documenta/


   

    Vers Muret, près de Toulouse, un sentiment d’étrangeté surprend le visiteur. D’où viennent l’« acceïn » des gens, leur dérision envers l’Église, celle envers les Parisiens ? Et cette attraction pour Barcelone et la Catalogne ? Regardons quelques siècles en arrière...

    Nous sommes en l’an 1213. En plein Moyen Âge. Les chevaliers passent leur temps à s’armer et à se barder de fer pour se battre, tandis que les seigneurs enferment leurs femmes dans leurs châteaux forts. Le Sud est peuplé, prospère, souvent cultivé. En pays de droit écrit où tout est occasion de rédiger et de signer contrats, mariages, successions, etc., on cohabite avec les juifs, côtoie ou fréquente les « bons hommes » cathares. Le vent nouveau de la poésie courtoise souffle de ce Sud jusqu’en Angleterre et en Allemagne, secouant l’idéologie et les pratiques des cours. Les troubadours écrivent en occitan, la langue commune à la moitié sud de la future France et au nord de l’Espagne.

    Or, voici que depuis des années (1209), la région allant de l’Agenais au Languedoc est dévastée par une croisade prêchée par le pape. Une armée est venue du Nord, envoyée soi-disant contre les cathares. Chevaliers et seigneurs en quête d’"indulgences" papales, ainsi que routiers et ribauds en mal de rapines, parcourent les terres, accaparent les châteaux, pillent, mutilent et tuent. Béziers est prise et incendiée, ses habitants violés et massacrés. S’ensuivent les prises de Carcassonne et de bien d’autres places et villes, presque toujours accompagnées de massacres et de bûchers.

    Le chef croisé Simon de Montfort se voit attribuer le vicomté de Carcassonne et brigue la conquête de Toulouse et de toute la région. Après maintes tergiversations et péripéties, Raymond VI (dit Raimon le Vieux) vient d’abdiquer pour son fils, Raimon VII, comte de Toulouse, afin d’obtenir l’arrêt de la croisade. En vain. Père et fils veulent alors, avec Pedro II, le roi d’Aragon, comte de Barcelone et seigneur de Montpellier, mettre un coup d’arrêt au fléau.

    Ce roi sudiste serait sensible aux jupons. Les mariages des puissants s’effectuent pour raison d’État, afin de sceller alliances et pouvoirs, et la fidélité n’est pas matrimoniale, même pour les dames, puisque l’amour troubadouresque est adultère. Passion raffinée en plein temps brutal, il promeut le culte de la dame. Raimon de Miraval adresse à Pedro II des chansons l’invitant à défendre ses vassaux et sa gloire... et aussi vantant la beauté et la valeur d’Alazaïs de Boissezon, dame de Lombers (Tarn). Le roi arrive avec son armée... Soutenus par une résistance populaire citadine, ainsi que par la milice levée par les capitouls (représentants communaux toulousains), avec les seigneurs de la région, les deux Raimon et Pedro décident d’attirer le chef des croisés sur les rives de la Garonne devant la ville de Muret, non loin de Toulouse, le 11 septembre. Simon de Montfort accourt défendre la place. Mais les alliés provoquent la bataille en campagne. Alors se manifestent la furie et l’art guerriers de Montfort et les divisions du camp sudiste. Contrordres entre corps et défection de la milice font que, malgré leur supériorité numérique, les sudistes ne résistent pas aux guerriers du Nord, le 12 septembre. Les chevaliers de Montfort reconnaissent le roi qui s’est démasqué par défi et le tuent. C’est alors la débandade et un massacre des Toulousains et des Catalans.

    On dit que les morts fleurissent alors de rouge les prairies et que, le lendemain, la Garonne va charrier des cadavres traversant Toulouse. Le comte Raimon le Jeune fuit dans ses possessions provençales de Saint-Gilles et son père en Catalogne. Par la suite, le Sud ne se couchera pourtant pas tout de suite et, avec les faidits (bannis) et les deux Raimon, se battra encore des décennies durant contre les accapareurs de Montfort. Ce dernier trouvera la mort au cours d’un siège de Toulouse que lèvera son fils. Et ce n’est que plus tard, à la faveur d’un mariage, que le pays se ralliera au roi de France. Au terme d’une croisade qu’on oublie d’enseigner à l’école : génocide avec son cortège d’horreurs et d’éliminations, mais aussi désastre pour une civilisation, sa langue et sa culture et grande perte pour l’humanité.

    Cela n’empêchera pas les poèmes des troubadours de traverser les siècles jusqu’aux bibliothèques du début du troisième millénaire. Ainsi que le conte la Chanson de la croisade albigeoise (traduction Henri Gougaud, éd. Livre de poche.) :

"Oui, ce fut un malheur pour la race des hommes.

La fleur d’or de l’honneur fut en ce lieu brisée

Et le monde chrétien souillé de honte ignoble. "

 

F. PORNON

www.francispornon.fr

dernier ouvrage paru : Chant général au pays (Ed. Encres vives).


 le seconde partie consacrée aux CATHARES se trouve dans la rubrique "Religion - Réforme". La croisade contre les Albigeois (2ème partie)


1.Formation territoriale de la France (1ère partie). Des origines à la fin du XV° siècle.

publié le 4 juil. 2013 à 02:57 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 déc. 2016 à 04:00 ]


    Ce cours est destiné aux lecteurs francophones de ce site qui sont dispersés dans cent deux pays. C’est à l’origine un cours de la classe de seconde mais je l’ai largement augmenté.

Plan du cours (1ère partie)

    I. Les origines remontent au haut Moyen-âge.

        a) le partage de Verdun

        b) l’avènement des Capétiens

    II. Naissance d’une nation

        a) le XIII° siècle

        b) le bas Moyen-âge

 

Introduction.

    La France a une diversité géographique beaucoup plus grande que ses voisins et, paradoxalement, elle a connu une formation territoriale précoce. Ce paradoxe s’explique par la création d’un État puissant dans des délais relativement brefs. A cet égard, une dynastie a joué un rôle important, celle des Capétiens directs. Si nous privilégierons la croissance territoriale, il ne nous sera pas possible de ne pas évoquer le rôle de l’État dont la logique politique de créer des frontières "sûres et reconnues" émergera progressivement. Le partage de l’empire de Charlemagne, en 843, est le point de départ et la logique en question consiste à progresser vers l’Est. A une époque, cependant, le contrôle des frontières maritimes fut aussi essentiel.


I. LES ORIGINES REMONTENT AU HAUT MOYEN-AGE


Voici la carte de l’empire en 843 à la mort de Louis le Pieux, fils de Carolus Magnus.carte n°1.


A. LE PARTAGE DE VERDUN

    En 843, les fils de Louis le Pieux se partagent l’empire. Le partage a été précédé par le(s) serment(s) de Strasbourg de 842. Les deux fils cadets -Charles et Louis- se jurent fidélité réciproque contre leur frère ainé, Lothaire, qui désirait l’empire entier pour lui seul.

    Petit retour en arrière. Après l’éclatement de la Gaule romaine en plusieurs royaumes barbares, le territoire actuel de la France est réunifié par Clovis au début du VI° siècle. Les Francs saliens donnent leur nom à notre pays dont le souverain, jusqu’au début du XIII° siècle, s’appelle "roi des Francs". Mais la notion romaine d’un État indépendant des individus a disparu et les Mérovingiens[2] considèrent leur royaume comme une propriété personnelle à partager entre leurs héritiers. NB. : cette idée de propriété personnelle sera encore défendue par Charles Maurras aux XIX-XX° siècles. Autre NB. : la guerre civile entre les héritiers de Louis le Pieux est causée par cette tradition franque des partages qui avait perduré.

    L’idée d’Empire, avec un E majuscule car il s’agit de l’Empire romain, n’a pas disparu des esprits - Clovis obtint même de l’empereur de Constantinople le titre de consul- et on souhaite reconstruire l’Empire romain d’Occident. C’est Charlemagne qui fait aboutir ce projet avec son sacre à Rome, par le pape, au jour de Noël 800. Il est à la fois Empereur d’Occident et roi des Francs. Son histoire appartient autant à la France qu’à l’Allemagne[3].

    Les guerres civiles qui suivent la mort de Louis le Pieux aboutissent au traité de Verdun (843). Pourquoi Verdun ? parce que c’est là que les armées des frères ennemis étaient concentrées pour un éventuel affrontement : preuve -déjà- du caractère stratégique de l’emplacement de cette ville.

    Il est logique de faire débuter la construction territoriale de la France à partir de ce traité. D’autant que ce partage est autant territorial que culturel et linguistique. Wikipaedia possède un bon article sur les serments de Strasbourg. Charles le Chauve -à qui sera donné la Francia occidentalis- s’exprime dans un langage proto-allemand (tudesque) afin que les soldats de Louis le comprennent ; Louis-le-Germanique réplique dans un langage proto-français (roman) pour la même raison. La Francia orientalis est le cœur de la future Allemagne. Entre les deux, la part de Lothaire qui va de la Mer du nord au sud de l’Italie avec les Alpes savoyardes au beau milieu : ingérable, ingouvernable. Cette part de l’empire de Charlemagne va rétrécir comme peau de chagrin, devenir la Lotharingie -Lothringen en allemand qui sera notre Lorraine.

    Les "experts" réunis pour dresser la carte des territoires qui reviendront aux trois frères raisonnent en termes de bassins-versants. La Francie occidentale comprend les bassins de la Seine, de la Loire et de la Garonne. Les vallées de la Meuse, de la Saône et du Rhône sont données à Lothaire : les cours d’eau ne sont donc pas, à proprement parler, les limites naturelles de notre frontière orientale. Nonobstant, "la France va rester, des siècles durant, limitée à l’est par la frontière dite des quatre rivières, Rhône, Saône, Meuse, Escaut -bien qu’elle les touchât en fait, sauf l’Escaut, que très imparfaitement ou pas du tout" (F. Braudel).


B. L’avènement des Capétiens


    La carte n°2 est à observer de près. A l’est, les "quatre rivières" ne sont pas respectées comme limites. Il y eut - après Verdun- création du royaume dédié à Charles de Provence, en 855, qui hérite de la Provence et de la Bourgogne cisjurane (voir carte de cette dernière sur l’encyclopédie Wikipaedia). Cette partie de la Bourgogne comprend le comté de Forez (actuel département de la Loire) ainsi que le comté du Lyonnais. La Provence comprend, quant à elle, l’évêché de Viviers (Vivarais, département de l’Ardèche).  En 1080, il existe toujours un royaume de Bourgogne qui relève du saint Empire romain germanique.

    Mais l’idée à retenir est la faiblesse des propriétés personnelles du roi des Francs par rapport à celles des seigneurs qui sont, en principe, ses subordonnés. Ce qui appartient directement au roi est de couleur bleue sur la carte. 

    Il faut, en effet, bien distinguer le domaine royal du royaume de France. Le domaine royal est la propriété personnelle du roi. NB. : aujourd’hui, on a gardé cette appellation de "domaine" pour dire la propriété de la République[4]. En 1180, le Domaine s’étend du nord de Paris à Bourges via Orléans : c’est maigre…20.000 km2 pour les 400.000 du royaume. Le royaume est l’espace sur lequel s’exerce la suzeraineté -fût-elle théorique- du roi sur ses vassaux. La différence entre les deux espaces appartient à des seigneurs qui sont parfois/souvent immensément plus riches (cf. le comté de Toulouse, le duché de Bourgogne, et les terres du Plantagenêt) que le roi mais qui -au moins formellement- le reconnaissent comme leur roi. Les possessions des vassaux sont appelés "fiefs". En simplifiant, on peut dire que l’histoire des rois de France - des meilleurs en tout cas - se résume à faire correspondre leur domaine au royaume. Il leur faudra des siècles (carte n°3).


Les Capétiens.

    Tout commence en 987. Le roi carolingien Louis V-le-Fainéant meurt à la suite d'une chute de cheval. Le 1er juin, Hugues Capet, petit-neveu du comte Eudes de Paris[5], est élu roi de Francie occidentale à Senlis par une assemblée des Grands - les plus grands vassaux - du royaume avec l'aide de l'influent archevêque de Reims Adalbéron qui écarte la candidature du dernier carolingien Charles de Lorraine, oncle de Louis V[6]. Il bénéficie également de l’appui de Richard-sans-Peur de Normandie, de Gerbert d'Aurillac (futur pape Sylvestre II) et de son frère Henri de Bourgogne. Le 3 juillet, Hugues Capet est sacré roi des Francs. Le 25 décembre, il associe son fils Robert au trône.

    Cette courte narration montre deux éléments décisifs : les Capétiens ont le secours/recours/concours de la hiérarchie catholique. D’autre part, le roi est sacré, cela grâce à l’huile sainte répandue sur son front : cela lui donne autant d’autorité -il est l’oint du Seigneur-Dieu - autant d’autorité qu’à l’Église qui est celle qui confère la légitimité.

    

    Mais, de plus, le roi est le suzerain : il n’est le vassal de personne mais, au contraire a des vassaux : c’est un suzerain souverain. Enfin, autre élément de la force des Capétiens, si leur domaine est réduit, il est constitué des meilleures terres limoneuses du Bassin parisien. Nonobstant, la place est fragile : Hugues associe immédiatement son fils Robert au pouvoir pour que la transmission du sceptre royal se fasse sans trop de difficultés : Robert est sacré de son vivant… Tous les Capétiens suivront cette méthode jusqu’à ce que l’hérédité par primogéniture mâle au sein de la famille des Capet soit admise définitivement (règne de Philippe Auguste).

     Avec les premiers Capétiens, le Domaine s’agrandit du Gâtinais, du Vexin, de Corbie (Somme) et surtout de Bourges. Lors du règne de Louis VII (1137-1180), un évènement d’apparence bénigne faillit être mortel pour le Royaume : le divorce du roi d’avec Aliénor d’Aquitaine[7] (1152) laquelle se remaria avec Henri Plantagenet (carte n°4). "Or, (le duc) Henri Plantagenet possédait déjà l’Anjou, le Maine, la Touraine et la Normandie. En y ajoutant les biens de sa femme, il se trouva maître de toute la France maritime, du cours inférieur de la Seine, de celui de la Loire et de la Gironde ; environ trente cinq de nos départements, près de dix fois le domaine royal, les villes les plus importantes de France, Rouen, Angers, Tours, Bordeaux". Ce n’est pas tout : "deux ans plus tard, en 1154, Henri Plantagenet devenait roi d’Angleterre sous le nom d’Henri II" !

    NB. à cause des problèmes de place sur ce site, j'ai supprimé la carte n°4 qui présente les possessions -anglaises - des Plantagenêt. Vous pouvez la consulter ici :

http://eq1.blog.mefound.com/asp?=Z3ZzLnJmLTA4MTFfZWNuYXJGX3BhTUEzJXJlaWhjaUYvaWtpdy9ncm8uYWlkZXBpa2l3LnJmLy9BMyVzcHR0aA==


II. NAISSANCE D’UNE NATION


    Très lentement, un sentiment national se crée, sentiment qui se mêle intimement à celui de l’amour/fidélité au roi des Francs. En août 1124, par exemple, l’empereur germanique, gendre et allié d’Henri II, envahit la France du bon roi Louis VI-le-Gros du côté de Reims. "De toutes parts, la France met en mouvement l'élite de ses soldats.... Un corps est composé des gens de Reims et de Châlons, dans le second se rangent ceux de Laon et de Soissons ; le troisième est composé des gens d'Orléans, d'Étampes et de Paris ; le quatrième était formé par le comte Thibaut avec son oncle, le noble comte de Troyes, Hugues : il était venu sur la sommation de la France quoiqu'il fut alors en guerre avec le roi ; (…)"[8]. Par "gens", il faut comprendre les paroissiens de ces villes, regroupés en milices commandées par les curés sous incitation du seigneur-évêque.

    A l’occasion de la lutte contre l’Anglais / Plantagenet, les Capétiens augmentent autant leur Domaine qu’ils développent ce premier patriotisme. 

A. Le XIII° siècle

    C’est un siècle décisif.

    1. Avec Philippe Auguste (1180-1223)

    Son épouse lui apporte en dot, la province de l’Artois. Victorieux d’une coalition de grands vassaux inquiets de cette progression du Domaine, Philippe acquiert par traité la ville d’Amiens et son plat pays ainsi que le Vermandois [9] (réuni au Domaine en 1215).

    Jean-sans-terre eut comme tous ses prédécesseurs la double casquette de roi d’Angleterre et de vassal du roi de France -en tant que possessionné dans le royaume-. Ayant refusé de se présenter devant son suzerain, lors d’une affaire judiciaire, comme le droit féodal l’y obligeait, il fut condamné à perdre toutes les terres qu’il possédait en France (avril 1202). Restait à Philippe Auguste à les conquérir ! après le gain de l’Anjou et de la Touraine, le roi de France s’attaqua à la Normandie avec l’étape obligatoire de la prise de Château-Gaillard, forteresse réputée inexpugnable bâtie, par l’Anglais, sur la rive droite de la Seine pour barrer la route du Capétien sur la Normandie. Ce fut fait après un blocus de plusieurs mois (sept.-1203 à mars-1204). La province "tombe" alors rapidement sauf Rouen soucieuse de conserver ses privilèges obtenus sous domination anglaise. La ville cède après confirmation de ses privilèges.

    La lutte contre le Plantagenet concerne également l’Auvergne (cf. carte n°4). Les seigneurs du lieu doivent choisir leur camp. Les plus grands ayant opté pour le Plantagenet sont éliminés par le roi qui intègre l’essentiel de la province au Domaine (1188 avec rebondissement en 1212).  

     En 1206, Philippe arrive en Poitou et "il pénétra même en Bretagne où il fut bien accueilli (1206). C’était la première fois qu’un roi capétien atteignait en personne le rivage de l’Océan".[10] La Bretagne, en effet, quitte la suzeraineté anglaise et entre dans le giron du roi de France. Jean-sans-terre doit traiter : il ne lui reste plus que le sud du Poitou et la Guyenne. Mais c’est avec Bouvines que Philippe Auguste entre dans la grande Histoire

    Bouvines est, si j’ose dire, une bataille ouest-est. Elle oppose la Francie occidentale à la Francie orientale, là jouent ce que F. Braudel appelle les "limites linguistiques". "Ainsi, de part et d'autre du ruban des terres lotharingiennes, nous assistons à la pré-naissance, au premier affleurement encore imparfait de deux communautés nationales en voie de se constituer, qui se signalent par leur langue. Bien sûr, pas question de parler de nationalités, de limites linguistiques précises. Mais à Saint-Germain-la-Feuille, où elle naît, la Seine n'est-elle pas déjà la Seine? En 1914, en tout cas, nous nous battions encore, Français et Allemands, pour la possession de la Lotharingie"[11]. En effet, face au roi de France qui trouvons-nous ? Otton IV empereur germanique, Ferrand comte de Flandre, Thiébaud duc de Lorraine, Henri duc de Brabant, Guillaume comte de Hollande et d’autres…C’est le français contre le tudesque. Mais ce n’est pas une nation contre une autre, l’avenir le démontrera.

    Nonobstant, la nation française est en gestation et Bouvines le montre de façon éclatante. Face à ses ennemis -auxquels il faut ajouter les Anglais de Jean-sans-terre qui, lui, attaquait par le versant atlantique (et sera aussi défait)- face à ses ennemis largement supérieurs en nombre, Philippe Auguste fait appel à son ban, à son arrière-ban mais cela ne suffit pas : il fait appel à la France profonde : celle des milices communales. "Dix-sept des trente-neuf communes de l'État capétien répondent à l'appel" du roi nous informe Wikipaedia. Mais on compte aussi des milices paroissiales de Bourgogne et de Champagne, du Perche… Les fêtes populaires qui suivirent la victoire montrent aussi l’adhésion du commun à la royauté.


    Au total, à sa mort en 1223, le Domaine a été largement agrandi (carte n°5). NB. Sur sa carte, J.Isaac dessine le comté de Barcelone qui, effectivement, depuis le partage de Verdun relève du roi des Francs. Mais, de facto comme disent les juristes, le comté est indépendant depuis Hugues Capet qui n'est pas venu à son secours comme l'obligeait son devoir de suzerain. Par traité, saint Louis abandonne ses droits sur le comté de Barcelone en 1258. Indépendance de jure.

    Surtout, Philippe Auguste fait entrer la monarchie dans sa phase dite "administrative" par les historiens, c’est-à-dire une monarchie qui a besoin d’administrateurs de plus en plus nombreux pour gérer des affaires de plus en plus complexes. C’est la naissance de l’État moderne. (Cf. texte de Michel Sot)



     2. Avec Louis VIII (1223-1226) et sa veuve, la régente Blanche de Castille (1226-1235

    Philippe Auguste associa son fils Louis à sa politique sans pour autant estimer nécessaire de le faire sacrer. C’est Louis qui dirigea la lutte, à l’ouest, contre Jean sans terre -qu’il vainc à la Roche-aux-Moines (Maine & Loire)- quand son père combattait, au nord, à Bouvines, c’est Louis qui combat en Languedoc pour la dramatique croisade des Albigeois. Devenu roi, Louis, huitième du nom, reprit la lutte contre les Plantagenet et s’empara de La Rochelle (porte d’entrée des Anglais en France avec Calais), acheva la conquête du Poitou et s’empara de la Saintonge. Surtout, en 1226, il intègre le Languedoc au royaume : Beaucaire et Carcassonne devinrent sénéchaussées royales. "Le domaine royal et la puissance capétienne s’étendent jusqu’à la Méditerranée" (J. Isaac). Le Languedoc s’arrête au Rhône (branche ouest du delta) mais les comtes de Toulouse avaient obtenu, après guerre, la suzeraineté sur des terres de Provence : le marquisat de Provence - entre la Drôme et la Durance, hors de France et terre d’Empire - relevait théoriquement d’eux[12]. (cf. carte n°4).

    Blanche de Castille affaiblit le comte de Champagne en obtenant la suzeraineté des seigneuries de Blois et de Chartres et, mariage heureux, le prince royal est uni à Marguerite de Provence, ce qui augure un empiétement du royaume de l’autre côté du Rhône, en terre d’Empire. Autre promesse : le comte de Toulouse s’étant rebellé contre la régente, sa fille -unique- épousera un frère du roi de France, Alphonse. C’est le traité de Paris, 1229, signé entre Raymond VII de Toulouse et le roi de France. "Lorsque Alphonse succédera à Raymond VII après la mort de celui-ci, ce ne sera pas au titre de sa femme, fille et héritière du comte de Toulouse, mais au titre du traité de Paris"[13]"Quant aux pays qui sont en terre d’Empire -rive gauche du Rhône, i.e. Marquisat de Provence- je les ai cédés à perpétuité à l’Église romaine" écrit de sa main Raymond VII dans le traité de Paris. En 1229, le légat du pape donne l’administration du Marquisat au lieutenant du roi de France….

    3. Sous Philippe le Hardi et Philippe le Bel (1285-1314).

    Avec le règne de Louis IX (saint Louis), Domaine et royaume ne connaissent pas de changement majeur. Le règne de Louis IX est surtout important pour le développement de la monarchie administrative et l’abaissement des grands seigneurs grâce, notamment, à la mise en place de la procédure de l’appel : les jugements des seigneurs seront dorénavant susceptibles d’appel en cassation à la justice du roi.

    En 1271, (règne de Philippe III le hardi), à la mort d’Alphonse Poitiers, les possessions et dépendances du comté de Toulouse sont intégrées au domaine royal. Le Comtat Venaissin (pays de Carpentras) en est soustrait pour en faire don au pape. Avignon est alors propriété du comte de Provence. En 1309, à la mort de ce dernier, Avignon passe à la papauté, par achat, et devient résidence des papes. Avignon et Comtat Venaissin seront une enclave pontificale au sein du royaume de France jusqu’à la Révolution française (département du Vaucluse). Visible sur la carte n°6.


    Avec Philippe le Bel, les choses évoluent davantage. Grâce à son mariage avec Jeanne 1ère de Navarre, il reçoit en dot le comté de Champagne et la Navarre. Il est le premier à porter le titre de roi de France et de Navarre. Après un conflit avec le comte de Flandre, il intègre au Domaine Lille, Douai et Béthune. Il achète le comté de Chartres. Surtout, la marche vers l’est se fait, fût-ce à petits pas : le comté de Bar (dans la Meuse actuelle), le comté de Lyon et l’évêché de Viviers (1308) passent sous la souveraineté du roi de France. Lyon est intégré au Domaine en 1310. Lien. Philippe le bel y fait une entrée solennelle le 13 mars 1311.carte 6  

    Cette politique illustre les trois méthodes d’agrandissement du domaine royal et du royaume instiguées par les Capétiens : la guerre, l’achat, le mariage. 







B. Le bas Moyen-âge

    Le bas Moyen-âge (XIV-XV° siècles) commence avec les "rois maudits" et surtout l’affaire de la succession de France : les Capétiens directs n’ont plus de successeurs sauf un cousin : un Capétien-Valois : Philippe. Le roi d’Angleterre, petit-fils de Philippe le bel par sa mère[14], fait valoir ses droits à la couronne de France : une assemblée de grands seigneurs l’en déboute. C’est la Guerre. Elle va durer plus d’un siècle. C’est la trop fameuse Guerre de cent ans (1337-1453). Les historiens admettent que le rejet de la prétention de l’Anglais reflète la réalité du sentiment national : pas de prince étranger sur le trône de France.

    Pendant cette période, domaine royal et limites du royaume vont varier en fonction des victoires et défaites réciproques. Je m’en tiens au bilan définitif. Le règne de Louis XI (1461-1483) et celui de son fils appartiennent au bas Moyen-âge.

    1. Bilan territorial après la Guerre de cent ans. (carte 6)

    Au début de la Guerre, le prestige de la France était encore intact malgré les défaites. Philippe VI de Valois négocia l’acquisition du Dauphiné. Le dauphin[15] céda le Dauphiné au royaume de France le 30 mars 1349, par le traité de Romans. En contrepartie, le fils du roi de France devait dorénavant prendre le titre de dauphin et la France reconnaître l’autonomie de la province. Le royaume de France atteignait ainsi la frontière des Alpes[16].

    La fin de la Guerre de cent ans fut obtenue grâce à une étape préalable : la réconciliation du roi de France et du duc de Bourgogne. Le roi dut céder les comtés de Mâcon et d’Auxerre et les villes de la Somme (un des remparts aux avant-postes de Paris). Mais les aléas du conflit permirent au roi d’étendre son influence vers l’est : Épinal, Toul et Verdun acceptèrent la protection du roi de France. Après la victoire de Castillon,[17] le roi de France obtint la capitulation de Bordeaux[18] et s’empara de toute la Guyenne (côte landaise de l’Aquitaine). Sur le continent, les Anglais ne possèdent plus que Calais et ses alentours (ce qui restait une bonne tête de pont pour maîtriser la traversée de la Manche).

    2. Le règne de Louis XI

    Pour notre problématique, ce règne est dominé par un conflit majeur : la lutte du roi contre le duc de Bourgogne. Mais d’autres acquisitions territoriales font date.

Déjà en 1245, une fille du roi de Provence avait épousé le roi Louis IX et une autre un frère du roi, Charles 1er d’Anjou. Ce fut la première maison capétienne d’Anjou. En 1382, Jeanne, comtesse de Provence, sans enfant, adopta Louis 1er d’Anjou, fils du roi Jean le Bon : c’est la deuxième maison capétienne d’Anjou pour la Provence. En 1481, le dernier comte lègue son héritage à Louis XI : la Provence entre dans le domaine royal en 1487. A l’exception de la Savoie, de Nice et son arrière-pays, le sud-est de la France commence à prendre sa configuration actuelle. Carte n°6, la France de 1477. Mais concernant cette extension territoriale, F. Braudel explique : "l’extension de 1481-1483 a été décisive ; c’est alors que le roi de France, maître de la Provence et de Marseille, acquiert ses aises sur les bords de la Méditerranée" et l’historien de rappeler que la tentative de Saint-Louis de créer un port nouveau sur les côtes du Languedoc - Aigues-Mortes qui eût été le premier port des Capétiens sur la mer Méditerranée - n’a pas eu "une importance durable".

    3. Les causes de la puissance bourguignonne en ce milieu du XV° siècle.

    Charles le téméraire avait pour titulature : « Duc de Bourgogne, de Brabant, de Limbourg et de Luxembourg, comte d’Artois, de Flandre et de Franche-Comté, palatin de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Namur, marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines ». Carte n°7.

   



Curieusement, la puissance bourguignonne avait une origine royale. Le point de départ est un apanage, c’est-à-dire un morceau du Domaine donné par le roi à son fils puîné pour le dédommager en quelque sorte de n’être pas l’aîné à qui revient le trône et le royaume. Le prince apanagé est donc de sang royal, "prince du sang" (cf. texte de Lot). Il n’y en a pas qu’un ! Les rois ont multiplié les occasions de se faire battre par des dynasties créées par leur propre soin, ce sont les "sires des fleurs de lys". Carte n°8


Jean le Bon avait donné à son fils préféré, Philippe le Hardi,[19] le duché de Bourgogne en apanage. Par son mariage, le duc obtiendra le comté de Flandre, l’Artois, le Nivernais et la Franche-Comté. Au temps de Charles le Téméraire, la puissance bourguignonne c’est, à peu près, le Benelux d’aujourd’hui plus onze de nos départements (régions de Bourgogne, de Franche-Comté, du Nord-Pas-de-Calais, département de la Somme et des Ardennes). La carte 7 montre pourquoi le Duc pouvait avoir l’ambition de reconstituer une Lotharingie et de prendre le titre de roi.

    Je n’entre pas dans les détails. Louis XI remporta la victoire finale. Il annexe toute la Bourgogne à l’ouest de la Saône et la Picardie. Malheureusement, la Flandre est perdue définitivement pour le Royaume, les Flamands restant fidèles à la fille du Téméraire qui avait épousé Maximilien d’Autriche.

    Par le mécanisme des successions, le roi de France récupère deux apanages : l’Anjou et le Maine.


4. Charles VIII - La Bretagne

    Forte de son originalité celtique, enjeu entre les rois de France et d’Angleterre, "depuis des siècles, la Bretagne semble moins un fief qu’un État distinct du royaume de France" (J. Isaac)[20]. En lui forçant quelque peu la main, Anne de Bretagne, fille unique et héritière du duché, accepta de donner ladite main au roi de France Charles VIII (1491). La Bretagne ne devint province française qu’en 1532. Mais ce fut définitif.

A l’avènement du roi Charles VIII, le problème de la succession de Bourgogne n’était pas réglé. L’ Artois et la Franche-Comté devaient revenir à la France car un mariage du Dauphin avec l’héritière de Bourgogne était prévu. Mais, on vient de le voir, Charles VIII, dauphin devenu roi, est marié à la princesse de Bretagne. Surtout il a l’envie folle d’aller en Italie, Eldorado du XV°siècle, régler des questions d’héritage qui lui paraissent essentielles. Par traité, Charles VIII abandonne ses prétentions sur ces deux provinces de la frontière Est ainsi que le Roussillon au Sud[21]. Lourde erreur.

    Les guerres d’Italie commencent.

Fin de la 1ère partie

A suivre. 2. Formation territoriale de la France (2ème partie). De François Ier à Mazarin..



[1] Le lecteur trouvera grand intérêt à lire la pensée de Fernand Braudel, telle qu’il l’exprime dans son "Identité de la France", tome I, chapitre 3 : la géographie a-t-elle inventé la France ?

[2] Dynastie de Clovis, qui tire son nom de Mérovée ancêtre de Clovis. Elle a régné jusqu’en 751.

[3] Il fonde la dynastie des Carolingiens, de Carolus = Charles.

[4] Wikipaedia : "En droit public français, le domaine public est l'ensemble des biens (immeubles ou meubles, la domanialité publique des meubles étant controversée) appartenant à l'État, à des collectivités locales et à des établissements publics et affectés à une utilité publique".

[5] Qui s’était illustré dans la défense de Paris contre les Vikings, ce qui lui valu d’être élu roi des Francs.

[6] Cette « affaire » restera au travers de la gorge des descendants carolingiens, notamment la famille du duc de Lorraine et des Guise.

[7] La dot d’ Aliénor était pourtant coquette : Auvergne, Limousin, Poitou, Périgord et Gascogne…

[8] Abbé Suger, Vie de Louis le Gros, chap. 27, cité par J. Isaac.

[9] C’est aujourd’hui l’arrondissement de St-Quentin (Aisne).

[10] Jules Isaac, c’est moi qui souligne. Néanmoins, la Bretagne reste un fief non rattaché au Domaine.

[11] Braudel, L’identité de la France, Espace et histoire. En juillet 1914, le 700° anniversaire de Bouvines donna de lieu à de vigoureuses manifestations nationalistes, guerrières et anti-allemandes.

[12] Au sud de la Durance, jusqu’à la mer, était le Comté de Provence.

[13] P. Belperron, "La croisade contre les Albigeois et l’union du Languedoc à la France".

[14] On ne peut hériter du trône de France par les femmes, c’est la loi salique.

[15] Le dauphin portait également les titres de prince du Briançonnais, duc de Champsaur, marquis de Cézanne, comte de Vienne, d'Albon, de Grésivaudan, d'Embrun et de Gapençais, baron palatin de La Tour, de la Valbonne, de Montauban et de Mévouillon (d’après Wiki).

[16] Le Dauphiné correspond en effet aux départements actuels de l’Isère, de la Drôme et des Hautes-Alpes. Sa frontière occidentale était constituée par la rive gauche du Rhône. Ainsi la ville de Villeurbanne (69) était autrefois en Dauphiné.

[17] 1453. En Gironde. Depuis, la ville se dénomme Castillon-la-Bataille ; cet affrontement est considéré comme la fin de la Guerre de cent ans.

[18] Bordeaux avait de gros intérêts avec l’Angleterre, premier de ses importateurs de vins. Petite anecdote : c’est le nombre de tonneaux de vins que pouvait emporter un navire qui permet de le jauger. On parlait d’un navire de 150 tonneaux…

[19] A ne pas confondre avec le roi de France Philippe III le hardi, père de Philippe IV le Bel.

[20] On observera qu’elle ne faisait pas partie de l’empire de Charlemagne. Voir carte 1.

[21] A l’est des Pyrénées, il n’y a donc pas de frontières naturelles. C’est toujours Carcassonne et ses doubles remparts qui sont la base arrière de lutte en cas d’invasion aragonaise puis espagnole. Carcassonne commande le passage du seuil du Lauragais (dit aussi seuil de Naurouze).

2. Formation territoriale de la France (2ème partie). De François Ier à Mazarin.

publié le 4 juil. 2013 à 02:54 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 mai 2014 à 14:59 ]

lien pour la 1ère partie : 1.Formation territoriale de la France (1ère partie). Des origines à la fin du XV° siècle.
   

2EME PARTIE : DE FRANÇOIS 1ER A MAZARIN.

 

Plan de cette leçon

I.  Y-a-t-il eu une "politique des frontières" au XVI° siècle ?

            A. François Ier (roi de 1515 à 1547)

    B. Henri II et les Trois-évêchés et les traités du Câteau-Cambrésis (1559)

            C. L’apport d’ Henri IV.

II.   Le XVII° siècle : Richelieu et Mazarin

    A. Où l’on reparle des frontières naturelles.

    B. Les grands acteurs : Richelieu, Mazarin.

 

    Après les Guerres d’Italie, la politique extérieure de la France est dominée par la question des Habsbourg, dynastie germanique omniprésente en Europe surtout après l’héritage de Charles Quint (1516) lequel est de surcroît élu empereur du Saint empire romain germanique en 1519. Se pose alors la question dite des "frontières naturelles" et plusieurs évènements dramatiques montrent que la frontière de l’Est et du Nord doit être renforcée. A bien y réfléchir, cette question ne sera résolue qu’après les deux guerres mondiales avec la construction européenne. C’est dire son importance. Du côté des Alpes et des Pyrénées, les problèmes n’eurent pas cette ampleur mais ils ne sauraient pour autant être négligés.


    Dans mon livre "Traditionalisme et révolution", je présente ainsi la problématique des frontières au début du XVI° siècle[1].

    "Charles, le cinquième du nom, est élu empereur du Saint Empire romain germanique en 1519. Il est le fils de Philippe le beau et de Jeanne dite la folle. Son père était lui-même fils de Maximilien de Habsbourg (c'est l'héritage autrichien, dont la haute Alsace) et de Marie de Bourgogne (c'est l'ancien duché de Bourgogne qui tombe dans son escarcelle : Franche-Comté, Luxembourg, Pays-Bas[2]). Par sa mère, Charles hérite de l'Espagne et de toutes ses possessions en péninsule ibérique, en Amérique, en Italie, au nord de la France, sans oublier le Roussillon qui fait des Pyrénées orientales une frontière ouverte. Ferdinand de Habsbourg, frère de Charles, est lui-même souverain du royaume de Hongrie et de celui de Bohème. Charles peut à nouveau rêver à l'Imperium mundi, à la domination du Monde. Carte n°1.

Il faut ajouter qu'à ce moment, la frontière orientale de la France suit grosso modo le tracé de la Meuse (la Lorraine est à l'Empire) et de la Saône (Bourg-en-Bresse -savoyarde- est à l'Empire également). Entre Grenoble (française) et Chambéry (savoyarde) il y a des forteresses, car la Savoie est indépendante et relève du Saint Empire. Sans doute, quelques années plus tard, Charles Quint abdique-t-il et partage ses possessions entre son fils espagnol et son frère autrichien. Mais tout cela baigne dans la religion catholique la plus pure et l'Espagnol hérite de tout ce qui touche de près à la France : de l'Artois au nord, au Roussillon au sud, en passant par la Franche-Comté. La France est bel et bien encerclée à l'époque dite de la prépondérance espagnole par une puissance hégémonique qui s'alimente des métaux précieux d'Amérique. Cette menace s'éternise sur presque deux siècles".

NB. Cette carte, schématique, sans nomenclature, vaut surtout par son caractère pédagogique. Elle montre la diversité des origines de l'héritage de Charles-Quint et son étendue. Mais il y a des erreurs : la frontière des "Pays-bas espagnols" s'arrête à celle d'aujourd'hui et la Franche-Comté est imprimée en pleine Suisse...

      Et j’ajoute : "Tout ce que la France compte de "décideurs" est confronté à ce problème : faut-il protéger coûte que coûte les intérêts du royaume, faut-il aller jusqu'à financer les armées des princes protestants ? Ou bien faut-il accepter les directives de la hiérarchie catholique pour qui la défense de l'orthodoxie est la priorité, fût-ce au prix d'une alliance avec l'Espagne donc d'une soumission à cette dernière compte tenu du rapport de forces du moment ?" Cette opposition entre Ultra-catholiques partisans de la papauté et de la prépondérance espagnole, d’une part, et Politiques, d’autre part, qui donnent la primauté à la sécurité du pays en cours de construction est une faille que l’ennemi peut (et va) faire jouer.

 

I. Y-A-T-IL EU UNE "POLITIQUE DES FRONTIÈRES" AU XVI° SIÈCLE ?

 

    Avant d’aborder cette question, il faut considérer la politique de François 1er.

A. François Ier (roi de 1515 à 1547)

    Après des débuts désastreux (malgré Marignan) qui le montrent chevauchant en Italie et durant lesquels il perd presque tout - "fors l’honneur"[3] - il est le premier roi Valois à avoir conscience du danger Habsbourg et à tout mettre en œuvre pour sauver son royaume. Alors que la Chrétienté -catholique et romaine- est encore une tunique sans couture et sans déchirure, il a l'idée des alliances de revers, l'idée de s'allier à des partenaires –quels qu'ils fussent- qui pourront prendre son ennemi mortel par derrière. Ainsi, il conclut des alliances avec les très hérétiques princes luthériens de l'Empire (1532). Puis il s'allie aux très infidèles Turcs musulmans (des navires ottomans mouilleront dans la baie de Toulon) alors que Charles Quint tentait d'organiser contre eux une croisade ! (1536). En donnant la prééminence aux intérêts de l'État sur ceux de la religion, François Ier est le premier souverain politique du XVI° siècle. Il y a là une donnée stratégique fondamentale en termes de politique étrangère.

    L’intérêt de l’alliance turque.

    Cette alliance obligea les Impériaux à combattre sur deux fronts. Cette stratégie fut une arme constante de la France jusqu’à l’alliance franco-russe avant la guerre de 1914[4]. Mais François 1er avait obtenu également le privilège de commercer sur toutes les côtes de l’Empire turc et ce fut une des raisons de la prospérité du port de Marseille. De plus, la France acquit le protectorat des Lieux-saints à Jérusalem. La "question d’Orient" comme on dira plus tard ne pouvait pas se régler sans la France.

    En 1536, la France conquit la Bresse, le Bugey, la Savoie et le Piémont, possessions du duc de Savoie, prince d’Empire, allié de Charles Quint. Mais, en 1544, la frayeur fut vive : les armées impériales envahirent la Champagne et, descendant la vallée de la Marne, arrivèrent jusqu’à Meaux, à 40 km de Paris. Ce danger extrême fit prendre conscience à tous ceux qui avaient quelque sens des responsabilités.

    La frontière de l’Est.

    Ainsi le sire de Vieilleville, futur maréchal de France, déclara à Henri II successeur de François 1er et héritier de son trône et de ses problèmes : "Emparez-vous tout doucement des susdites villes -Metz, Toul et Verdun-, qui seront un inexpugnable rempart pour la Champagne et la Picardie. Et en outre un beau chemin et tout ouvert pour enfoncer le duché du Luxembourg et les pays jusqu’à Bruxelles. Plus, vous faire maître à la longue de tant de belles et grandes villes que l’on a arrachées des fleurons de votre couronne et de recouvrez pareillement la souveraineté des Flandres que l'on vous a si frauduleusement ravie, qui appartient aux rois de France il y a plus de mille ans et de toute immémoriale ancienneté". Cet expert militaire a parfaitement raison. Ses propos sont corroborés par F. Braudel qui exploite lui-même les travaux d’autres militaires.

    Comment Charles Quint est-il arrivé à Meaux en 1544 ? Parti de Luxembourg arrosée par l’ Alzette il a remonté le cours de cette rivière avant de fondre sur Thionville, sur la Moselle, et remonter le val jusqu’à Metz puis Toul, de là il a franchi le seuil de Foug qui donne accès au bassin versant de la Marne, pris la ville de Saint-Dizier[5] et descendu les rives de la rivière. La maitrise de la Moselle et de la voie de l’Est est donc stratégique. D’où la construction de la ville-nouvelle de Vitry-le-François, ordonnée par François 1er en 1545, là où la Marne perce le front de côte de la Champagne pouilleuse (dénommée aujourd’hui « crayeuse »). D’où aussi l’intérêt porté à Toul et à Metz. D’où l’intérêt porté ultérieurement par Vauban à Luxembourg[6]. NB : retrouvez cet itinéraire sur la carte n°4 plus bas (ne pas tenir compte du n° 7 de la carte ci-dessous, "les places de l'Est").

    

Braudel écrit "un gros avantage naturel protège la frontière entre Meuse et Rhin, c’est l’Ardenne. Plateau bas couvert d’une forêt dense (qui) est un obstacle considérable. Il est infiniment plus facile de traverser l'obstacle par les deux étroites percées que sont la trouée de la Meuse et la trouée de la Moselle (analogues, en moins grandiose, à la trouée héroïque du Rhin à travers le massif schisteux rhénan dont l'Ardenne est la partie occidentale). C'est sur ces deux percées que se dressent les places fortes : Verdun, Stenay, Mézières, Bouillon, Givet sur la Meuse, Metz, Thionville, Mont-Royal sur la Moselle"[7]. La maîtrise de la Meuse permet l’accès aux seuils qui conduisent à l’Aisne ou à la Marne. Du point de vue français, la Meuse ouvre l’accès à Namur et, de là, "aux pays jusqu’à Bruxelles" comme dit le sire de Vieilleville.


    Henri II entreprend alors "le voyage d’Austrasie".

 

B. Henri II et les Trois-évêchés

    Pourquoi l’Austrasie ? L' Austrasie (territoires de l'est) désignait durant la période mérovingienne un royaume franc couvrant le nord-est de la France actuelle, les bassins de la Meuse et de la Moselle, jusqu’aux bassins moyen et inférieur du Rhin. La capitale en fut d’abord Reims, puis Metz (Wikipaedia). Le dessein d’Henri II est clair : montrer que le roi de France, anciennement roi des Francs, va prendre possession de ce qui lui appartenait. Ce "voyage" a été préparé diplomatiquement. En 1551, Henri II signe le traité secret de Friedwald avec les princes protestants allemands en guerre contre Charles Quint bras armé de l’Église catholique. Les princes acceptent que "le roi de France prennent possession des villes qui de tout temps ont appartenu à l’Empereur, bien que la langue allemande n’y soit pas en usage, c’est-à-dire Toul en Lorraine, Metz et Verdun".

    Pratiquement sans combattre, Henri II prit possession de ce qu’on va appeler dorénavant les "Trois-évêchés" (1552). La réaction de Charles Quint ne se fit pas attendre puisque dès octobre de la même année, il investit la place de Metz. Cela donna lieu à un siège dont la défense est considérée comme un modèle du genre[8]. Dès lors, les Trois-évêchés sont sous la "protection" du roi de France sans pour autant quitter le Saint Empire germanique et cette situation juridiquement bancale ne sera régularisée - au plan du droit international - que presque un siècle plus tard, en 1648, aux traités de Westphalie.

    Lors d’une reprise des hostilités, les Espagnols sont victorieux à St-Quentin (1557) : là encore, on mesure l’absence de protection pour Paris. Mais les armées françaises attaquent sur leur arrière et prennent Calais en moins d’une semaine. Les Anglais[9] sont définitivement évincés du continent (1558).

Traités du Cateau-Cambrésis (1559)

    La paix signée entre la France et l’Espagne marque la sanction de l’hégémonie espagnole en Europe[10]. Carte n°2.


La France abandonne ses prétentions en Italie qui est soumise à l’influence du pape et de Philippe II. Elle doit rendre la Bresse, le Bugey et la Savoie cisalpine. Le seul aspect positif est la conservation de Calais et des Trois-évêchés (mais l’Empereur n’est pas partie au traité). C’est pourquoi il est difficile de parler d’une « politique délibérée des frontières naturelles ». Si cela avait été le cas, on n’eût pas restitué les provinces qui ont pour limites les cimes du Jura et des Alpes. "Rendre et quitter tant de provinces avec une si émerveillable étendue de pays, qui avait coûté au feu roi (François 1er, JPR) et à la couronne de France plus de quarante millions d’or et cent mille têtes à conquérir, cela troublait l’esprit et dragonnait l’âme" écrit le maréchal de Vieilleville. Vauban, maréchal de France, parlera plus tard de "l’infâme paix du Cateau-Cambrésis qui déshonora Henri second". Une des raisons de cette reculade est le désir d’Henri II de soumettre les protestants français, alors en pleine vigueur.

    A cette date, les Trois-évêchés, avec leurs dépendances féodales, figurent comme "une sorte d’archipel au milieu de la mer" (Braudel), en l’occurrence la Lorraine ducale, terre d’Empire.

 C. L’apport d’Henri IV

    On sait dans quelles conditions difficiles Henri IV accéda au trône de France. La Sainte Ligue, contre-réformée, contre-révolutionnaire, s’était alliée à l’Espagne et à la papauté pour maintenir la France dans le giron de la Sainte Église catholique apostolique et romaine, fût-ce au prix d’une domination de l’Espagne et de l’éclatement de la France en principautés diverses et en cités-Etats multiples sous un roi espagnol. Mais le sentiment national joue fortement en faveur du "Béarnais"[11]. Après sa victoire sur les ligueurs, Henri IV poursuivit la lutte contre l’Espagnol. Une forme spécifique de ce conflit est la lutte contre la maison de Savoie - impériale et catholique - qui n’avait jamais accepté l’indépendance de la calviniste république de Genève. La lutte de la France et Genève contre la Savoie et l’Espagne aboutit à la victoire d’Henri IV qui signa le traité de Lyon (1601).

   Le haut-Rhône, frontière naturellePar ce traité, la France annexe toute la rive droite du haut-Rhône de Lyon à Genève exclue. La Bresse (plaine de la Saône), les Dombes, le Bugey (plis du Jura méridional), le pays de Gex sont intégrés au Domaine[12]. Carte n°3 . http://www.cosmovisions.com/cartes/VL/028.htm

    Mais la Franche-Comté, l’Artois, entre autres, restent espagnols. La Frontière de l’Est et du Nord offre toujours des béances aux forces d’invasion.

  

II. LE XVII° : RICHELIEU ET MAZARIN

 

    Ces deux grands ministres - quoique cardinaux - poursuivent, non sans mal, la lutte contre l’Espagne catholique et les Habsbourg soutenus par la papauté.


 A. Où l’on reparle des frontières naturelles.

    F. Braudel écrit : "La frontière artificielle et dangereuse de la France court de la mer du Nord au Rhin. Fragile, cette frontière du Nord-Est et de l'Est est la plus remuante de toutes, la plus vivante, car toujours en alerte, en raison même du danger que constituent des voisins agressifs et redoutables. Ceux-ci ont appris que c'est là qu'il faut attaquer la maison française, avec une chance d'en enfoncer la porte. C'est Charles Quint, en 1544, qui en a donné la première démonstration (cf. supra). La démonstration recommence en 1557, en 1596, en 1636, en 1708, en 1814, en 1870, en 1914, en 1940. Qu'on ne nous dise pas trop que l'histoire, irréversible par nature, ne se répète jamais. Elle manque souvent d'imagination. Elle a ses habitudes"[13].

    1557 : menace après la défaite de Saint-Quentin (cf. supra)

    1596 : guerre d’Henri IV. Les Espagnols prennent Amiens[14], après leur victoire de Doullens quelques mois auparavant.

    1636 : guerre de Richelieu (Guerre de Trente ans), les Espagnols sont à Corbie (ville sur la Somme) leur avant-garde arrive à Pontoise. L'alerte fut chaude à Paris écrit J. Isaac qui cite un témoin du temps : "Tout fuyait, et on ne voyait que carrosses, coches et chevaux sur les chemins d'Orléans et de Chartres, qui sortaient de cette grande ville pour se mettre en sûreté, comme si déjà Paris eût été au pillage. On n'entendait que murmure de la populace contre le Cardinal..., mais lui, qui était intrépide, pour faire voir qu'il n’appréhendait rien, monta dans son carrosse et se promena sans gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot". Voilà qui n’est pas sans évoquer juin 1940 !

    1708 : guerre de Louis XIV. Défaite d’Audenarde (Flandre), chute de la citadelle de Lille.

    A ces éléments cités par F. Braudel, on peut rajouter quelques grands faits antérieurs (cf. supra) mais présents dans les mémoires des dirigeants : 1124 (invasion repoussée du côté de Reims) et Bouvines (1214) près de Lille (entre autres).

    Tout cela fait naître ou re-naître l’idée de la nécessité des frontières naturelles. La Somme - "je la connais, c’est une rivière difficile à traverser" disait Louis XIV- jouait d’ailleurs déjà ce rôle. Mais, on vient de le voir, c’était très insuffisant et les collines de l’Artois, plus au nord, ne sont en rien une barrière.

    La première mention de la théorie des frontières naturelles semble datée de 1482 lorsqu’un agent royal à Lyon déclara : "le royaume s’étend d’une part jusqu’aux Alpes et d’autre part jusqu’au Rhin".  Le bon Sully disait "la France pourrait s’augmenter de quelques territoires voisins qui lui ont autrefois appartenu et semblent être de la bienséance de ses milites, à savoir, la Savoie, la Franche-Comté, la Lorraine, les provinces des Pays-Bas, compris Clèves et Juliers". Un proverbe du temps de Richelieu ne disait-il pas "quand Paris boira le Rhin, Toute la gaule aura sa fin" ? Concernant Richelieu justement, son testament latin est souvent cité "le but de mon ministère a été de rendre à la Gaule les limites que la nature lui a fixées, d’identifier la France avec la Gaule, et partout où fut l’ancienne Gaule de rétablir la nouvelle". On sait aujourd’hui que ce testament est apocryphe. Mais, dit F. Braudel "après tout, il a été composé dans l’entourage même de Richelieu, et la formule exprimée est donc née au centre même de la politique française". Nonobstant cela n’emporte pas l’adhésion de ce grand historien, ni celle de Jules Isaac. Pour retrouver le langage prêté à Richelieu, il faut attendre les proclamations de la France révolutionnaire, écrit Braudel.

    Donc pas de plan préconçu, pas de politique délibérée, pas de diplomatie systémique. Mais la situation est telle, malgré tout, que les rois et ministres des XVII et XVIII° siècle n’ont eu de cesse de renforcer la frontière du Nord et de l’Est.

 B. Les grands acteurs : Richelieu, Mazarin.

    Richelieu a donné un cap à la politique française. Sa résolution est décidément politique au sens que j’indiquais précédemment : c’est-à-dire les intérêts de la France d’abord, ceux de la religion ensuite. Il se heurte au parti des dévots ultra-catholiques, ultramontains et pro-espagnols. On ne connaît plus aujourd’hui, à l’exception des historiens de métier, le sens de la journée des dupes, le 10 novembre 1630. M. Carmona[15], biographe de Richelieu, est fondé à écrire que cette journée "constitue incontestablement un tournant de l'histoire de France". Pierre Goubert confirme : "ce fut en 1630 que tout se décida". Louis XIII doit choisir apparemment entre sa mère Marie de Médicis, membre du Conseil, et le cardinal de Richelieu, ministre depuis six ans seulement[16]. En réalité, le roi doit choisir entre deux politiques totalement différentes. C'est le choix entre la paix et la guerre. La guerre contre l’Espagne au roi catholique… Dans un coup de majesté, Louis XIII tranche : ce sera Richelieu. On a cru que ce serait Marie de Médicis ! Marillac - "premierministrable" du parti dévot - formait déjà son gouvernement, on débattait du sort que l'on allait réserver à Richelieu…Tous ceux qui ont cru à la victoire de la Reine-mère sont dupés. Ce sera le nom de la journée…

  À partir de 1635, ses alliés protestants allemands et suédois étant momentanément out, la France entre en guerre contre les Habsbourg d’Autriche et d’Espagne. Dès 1636, St-Jean-de-Losne est investi par les Espagnols. Or, nous somme là près de "l’entonnoir" de Beaune, l’ennemi peut partir dans toutes les directions. Au nord, nous l’avons vu, il est à Pontoise. Paris s’affole…

    Mais la réaction française s’effectue sur tous les tableaux : Arras au nord, l’Alsace à l’est, Perpignan au sud, sont sous contrôle de Richelieu. Les négociations s’ouvrent en Westphalie. Ce sont cependant les victoires obtenues sous le ministériat de Mazarin - à partir de 1642 - qui portent les coups les plus rudes avec des chefs militaires de génie : Condé et Turenne. L’équilibre des forces favorable aux Espagnols lors de la paix de Cateau-Cambrésis est renversé en faveur de la France par les traités de Westphalie[17]. La France obtient officiellement les Trois-évêchés ainsi que l’Alsace[18] avec une ambigüité concernant cette dernière. La France est garante de la constitution allemande : l’empire allemand n’est plus une force diplomatique. C’est le siècle de la prépondérance française, le français devient la langue diplomatique[19].

    Avec le traité des Pyrénées (1659), la France gagne le Roussillon et la Cerdagne au sud, au nord la plus grande partie de l’Artois, l’Avesnois et la ville de Le Quesnoy, à l’est Montmédy et Thionville (mouillée par la Moselle). Comme le traité des Pyrénées est signé en 1659 et que cela correspond chronologiquement au règne de Louis XIV, les historiens placent la carte sous la houlette du roi qui n'y est pour pas grand chose. La carte ci-dessous va au-delà du traité des Pyrénées et est utilisable pour la troisième partie. Elle devrait porter le N°5...


à suivre : Troisième partie :3. Formation territoriale de la France (3ème partie). Louis XIV et Vauban.



[1] Chapitre II, la « sainte » ligue. Lisible sur ce site.

[2] Au XVI° siècle, "Pays-Bas" désignent ce que nous appelons aujourd'hui Belgique et Pays-Bas mais aussi nos actuels départements du Nord et du Pas de Calais (sauf les villes de Calais et Boulogne).

[3] Après le désastre de Pavie, François 1er, fait prisonnier, écrit à sa mère : "Madame, pour vous avertir comme se porte le reste de mon infortune, de toute chose ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui m'est sauve", ce que la postérité retiendra sous la forme "Tout est perdu, fors l'honneur".

[4] Et toujours revendiquée par le général De Gaulle dans l’entre-deux-guerres.

[5] Les habitants de Saint-Dizier sont appelés les Bragards. Selon la tradition populaire, ce nom proviendrait de François 1er qui se serait exclamé « Ah ! Les braves gars ! », en apprenant la résistance des habitants, en 1544, lors du siège de Charles Quint. (Wikipaedia).

[6] Beaucoup plus tard, en 1684, Vauban assiège victorieusement la ville de Luxembourg et déclare : "c’est la plus belle et glorieuse conquête que le roi ait jamais faite dans sa vie". Mais cette conquête fut éphémère.

[7] "Identité de la France. Espace et histoire", troisième chapitre. Braudel évoque la période de Vauban. Sous le règne de François 1er ces places fortes ne sont pas encore construites.

[8] Lire les détails dans l’article de Wikipaedia, "siège de Metz (1552)".

[9] Les Anglais, pour une courte période, ont alors un souverain catholique, la reine Marie Tudor qui a épousé le roi d’Espagne Philippe II (fils de Charles Quint). Ils furent donc, momentanément, alliés des Espagnols.

[10] Article détaillé sur Wikipaedia : "traités du Cateau-Cambrésis".

[11] L’ambassadeur d’Espagne était obligé de constater : "les Français aiment mieux le Béarnais qui est de leur race, qu’un étranger quand ce serait un ange". Au demeurant, le 28 juin 1593 (avant la conversion d’Henri IV au catholicisme), le Parlement de Paris prit un arrêt célébrissime visant à "empêcher que, sous le prétexte de la religion, la couronne ne soit transférée en mains étrangères contre les lois du royaume".

[12] C’est le département de l’Ain actuel.

[13] F. Braudel, ouvrage cité.

[14] L’attaque des Espagnols par le nord surprend toujours, même les étudiants d’aujourd’hui ! C’est qu’ils oublient fréquemment que Philippe II d’Espagne, fils de Charles Quint, a hérité de son père « les Pays-Bas » -conséquence du lointain héritage bourguignon- autrement dit, à cette date, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas actuels.

[15] M. CARMONA, "Richelieu", Fayard, 1983.

[16] Mais qui, en 1629, avait clarifié sa pensée -et celle de Louis XIII par voie de conséquence- dans un mémoire intitulé « Avis donné au roi après la prise de La Rochelle pour le bien de ses affaires ». On y trouve toute la politique étrangère future du royaume. (http://www.philisto.fr/doc-43-la-lutte-contre-l-imperialisme-espagnol.html).

[17] Nous sommes en 1648, c’est donc le règne de Louis XIV depuis la mort de son père en 1643.

[18] Sauf Strasbourg.

[19] Jusqu’au traité de Versailles, en 1919.


3. Formation territoriale de la France (3ème partie). Louis XIV et Vauban.

publié le 4 juil. 2013 à 02:51 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 août 2016 à 01:31 ]


 LOUIS XIV ET VAUBAN


Plan:

A. Vauban et le patrimoine mondial de l'humanité

    1. Le personnage

    2. Le patrimoine mondial de l'UNESCO

B. "la plus belle frontière..."

    1. au Nord, la Flandre et les Pays-Bas  2. L' Ardenne et ses "trouées". 3.De la Moselle à l'Alsace

    4. L'Alsace 5. La frontière du Jura 6.Les Alpes 7. La frontière des Pyrénées catalanes.

    *

    Puis ce sont les guerres de Louis XIV[1]. Louis XIV première manière. Je dis "première manière" parce qu’il y a deux parties dans le long règne de Louis XIV. Au début -c’est-à-dire après la mort de Mazarin- il poursuit la lutte des deux grands ministres et guerroie contre l’Espagne y compris avec l’aide de princes protestants allemands. Après le milieu des années 1680’, la menace des Habsbourg a disparu, la France a remporté le défi. Louis XIV devient ultramontain, il a dressé les puissances calvinistes contre lui (Provinces-Unies et Royaume-Uni) avec la révocation de l’Édit de Nantes, c’est une autre période qui commence dont le prolongement est appelé parfois "seconde guerre de cent ans" (parce qu'elle dure jusqu'en ...1815). La France n’est plus en danger, son expansion se heurte aux ambitions maritimes des pays de la Mer du Nord. Le sens des guerres change.

    Au demeurant, seules les deux premières guerres -qui s’inscrivent dans la logique de celles de Richelieu et de Mazarin- apportent des bienfaits aux frontières de la France. Les deux dernières sont plutôt calamiteuses. Mais Vauban poursuit son travail de fortification, c’est la célèbre "ceinture de fer", jusqu’à sa mort. Ensuite, hélas, la guerre continue…



Les débuts

Guerre de Dévolution

Guerre de Hollande

"Réunions"

Ligue d’Augsbourg

Succession d’Esp.

 

1667-1668

1672-1678

Vauban

1688-1697

1702-1713

-1661 : continuité territoriale de Verdun à Metz et à la frontière*.

-1662 : Dunkerque.

-Marsal 1663

-Travaux à Brest 1665

 

Paix d’Aix-la-Chapelle.

- 12 places flamandes dont Lille et Douai.

Paix de Nimègue.

-Franche-Comté ; -parties de la Flandre : Maubeuge, St-Omer, Ypres, Cambrai et du Hainaut : Valenciennes.

-Givet/Meuse.

-Montbéliard

-Villes de la Sarre, Deux-Ponts

-Luxembourg.

-Strasbourg 1681

Trêve de Ratisbonne (1684)

-Charolais

-Dévastation du Palatinat.

Paix de Ryswick.

-"Réunions" annulées sauf Strasbourg confirmée

Traité d’Utrecht.

- Toutes les conquêtes du règne confirmées.

- Barcelonnette.

* confirmée à Nimègue.

 

    Le tableau précédent résume l’essentiel de l’œuvre de Louis XIV. Il est à compléter par la lecture des cartes 3 et 4 de la II° partie.

    À ce niveau, il convient de s’arrêter sur le rôle de Vauban.

 

A. Vauban, et le patrimoine mondial de l’UNESCO

 

1. Le personnage

   Vauban a été "le meilleur ingénieur de (son) temps". Très jeune -il n’avait pas trente ans- il se vit confier ses premières fortifications et ses premiers sièges. Puis, son envergure se déployant sans cesse, il est investi -par Louvois et Louis XIV- "du soin de penser la défense du royaume dans son intégralité"[2]. Cela après la Paix de Nimègue (voir tableau) où les acquisitions territoriales de la France qui s’accumulent depuis Westphalie, par leur diversité, posent problème. La carte des voyages de Vauban, de 1678 à 1688, ne laisse pas d’impressionner. Carte n°1. (où l'on voit les frontières les plus "préoccupantes"). 

    Il a parcouru des dizaines de milliers de kilomètres. Plus de 5000 une seule année ! Et à l’époque pas d’avion privé pour les grands commis de l’État ! Mme de Sévigné a su écrire les conditions abracadabrantesques de transport des voyageurs. Vauban était sans doute mieux loti mais tout s’effectuait à cheval, en coche et en diligence aux amortisseurs douteux. Le macadam n’existait pas, l’école des Ponts & Chaussées n’était pas encore créée, etc... Beaucoup de rivières se franchissent à gué ou ne se franchissent pas lors des hautes-eaux et pire encore lors des crues. Il faut presque une semaine, dans les meilleures conditions, pour se rendre de Paris à Marseille. La France était alors un pays immense[3]. Et pourtant, pas une seule frontière, maritime ou terrestre, n’échappe au contrôle et aux aménagements du Commissaire général des fortifications, titre qu’il acquiert en 1678. Vauban a quarante-cinq ans. Ce qui frappe, c’est l’ampleur de son esprit : il a fait entrer dans sa tête tout l’hexagone, il en a une vision globale. Des millions de ses compatriotes connaissaient tout juste la foire annuelle du bourg voisin de leur village.

 

  Il y aurait beaucoup à dire sur le personnage de Vauban. Bourguignon généreux -il partageait ses primes avec ses collaborateurs mal payés- il osa demander l’annulation de la révocation de l’édit de Nantes et le retour des protestants dont il savait l’entregent et le sens des affaires, il osa démontrer l’inefficacité économique et l’injustice des impôts royaux dans son livre "La dîme royale". Un grand monsieur que les révolutionnaires de 1792 saluèrent en baptisant Fort-Vauban la citadelle de Fort-Louis. La patrie était en danger, on faisait appel aux grands ancêtres.













2. Le patrimoine mondial

    Je ne résiste pas au plaisir de publier la carte des "sites majeurs" du réseau Vauban [4]. Carte n° 2.

Cette carte confirme la carte des voyages du Commissaire général aux fortifications. C’est lui qui a forgé l’hexagone. Créé en novembre 2005, le Réseau des sites majeurs de Vauban est une association loi-1901 qui fédère les 12 sites fortifiés par Vauban inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO[5]. Sur ce point, visite obligatoire du site : http://www.linternaute.com/sortir/sorties/architecture/citadelle-vauban/diaporama/17.shtml

- la citadelle pentagonale d'Arras (Pas-de-Calais),

- la citadelle, l'enceinte urbaine et le fort Griffon de Besançon (Doubs),

- les forts de Blaye/Cussac-Fort-Médoc (Gironde),

- l'enceinte urbaine, les forts et le pont d'Asfeld à Briançon (Hautes-Alpes),

- la Tour dorée de Camaret-sur-Mer (Finistère),

- la ville neuve de Longwy (Meurthe-et-Moselle),

- le fort de Mont-Dauphin (Hautes-Alpes),

- la citadelle de Mont-Louis (Pyrénées-Orientales),

- la place forte de Neuf-Brisach (Haut-Rhin),

- les tours côtières de Tatihou/Saint-Vaast-la-Hougue (Manche),

- l'enceinte et les forts de Villefranche-de-Conflent (Pyrénées-Orientales).

- la citadelle de Saint-Martin-de-Ré (Charente-Maritime) (photo ci-dessus)

Pour l’immédiat, je laisse de côté les ouvrages construits sur la côte atlantique

Nous allons prendre les frontières une à une et tâcher nous aussi de nous approprier le territoire de la France[6].


 B. "La plus belle frontière…"

 

1. Au nord : la Flandre et les Pays-Bas

    Chronologiquement, Vauban a dû commercer ses travaux dans le nord de la France. Ici, se trouve la terminaison occidentale de la grande plaine germano-polonaise avec la plaine de Flandre maritime de sable et d’argile. Tout le monde francophone connaît le « plat pays » de Jacques Brel. C’est ici, surtout, la "frontière artificielle et dangereuse de la France" (Braudel). Comment arrêtez les envahisseurs ? Le plateau crayeux de Brabant est moins inondable mais pas plus infranchissable pour autant. La topographie se présente de la manière suivante : des collines de l’Artois -orientées NO/SE- descendent des rivières orthogonales, orientées SO/NE et grossièrement parallèles : la Lys, l’Escaut, la Sambre. Plus à l’Est, limite de notre région, la Meuse. Ce sont ces rivières dont l’envahisseur remonte le cours. Ailleurs, chaque site est utilisé dès qu’il permet une protection. C’est le cas de Lille dont le nom vient de L’Isle ou L’île formée par un méandre de la Deûle. C’est plus à l’ouest de ce site de départ cependant que Vauban construit sa fameuse citadelle, la "reine des citadelles" dit-on[7], également grâce à un méandre de la Deûle (affluent de la Lys) qui était ici un marais mal drainé. 

    La Flandre ? Dès le XVI° siècle, un Guichardin pouvait dire que cette région était comme "une ville continue"[8]. Les cités très proches l’un de l’autre s’étaient déjà entourées de murailles dès le Moyen-âge. Aux XVI° et XVII° siècles, les Espagnols ont apporté les modifications qu’ils jugeaient nécessaires. Vauban doit tout reprendre. Avant lui, disons avant la paix de Nimègue, l’imbrication des frontières était telle que justement on ne pouvait pas parler de frontières. Des villes françaises étaient exclavées en Pays-Bas espagnols, des villes espagnoles étaient des enclaves au sein du royaume de France[9]. "La conception de la frontière-ligne ne se dégageait pas encore" (cité par Braudel).

    

C’est pourquoi Vauban va plaider pour des annexions décisives : "trouvez bon que je vous dise librement mes sentiments", "sérieusement, Monseigneur, le roi devrait un peu songer à faire son pré carré. Cette confusion de places amies et ennemies pêle-mêlées (sic) ne me plait point. (…). C’est pourquoi, soit par traité, soit par une bonne guerre, prêchez toujours la quadrature, non pas du cercle, mais du pré"[10]. Les trouées des hautes vallées de la Lys, de l’Escaut et de la Sambre forment autant de tentacules vers le royaume[11]. Il faut les réduire. Ainsi sont fortifiées par Vauban : sur la Lys, Menin et Aire, sur l’Escaut : Tournai, Condé, Valenciennes, Bouchain et Cambrai ; sur la Sambre, Maubeuge et le Quesnoy. Le système s’appuie aussi sur des places fortes de la Meuse.

    Bref, Vauban et Louis XIV adoptent le parti d’une double ligne de places fortes. Carte n°3. Lignes perpendiculaires au tracé des cours d’eau. Donc pas de fortification linéaire continue "comme le limes romain ou la grande muraille de Chine" (Braudel) mais un semis de points d’arrêt organisé en deux lignes.


 2. L’ Ardenne et ses "trouées" : Meuse et Moselle

  

 Carte n°4. Le lecteur a noté que les frontières de la France progressent vers le nord et vers l’est. Par là-même, des sites qui étaient aux avant-postes deviennent des sites de front puis des sites d’arrière-garde. C’est le cas de Metz. Certaines places fortes deviennent inutiles et sont rasées. "Vauban obtiendra que soit détruite la place de Stenay qui a eu autrefois un rôle majeur mais que l’avance de la frontière a rendue obsolète" (Anne Blanchard).

    Sur la Meuse, Verdun "remarquablement améliorée" devient une place de seconde ligne. Vers l’aval, sont les places de Sedan, Mézières et Givet. Sur la Moselle, Metz passe également en seconde ligne, protégée à l’aval de la rivière par Thionville. Entre les deux rivières majeures, sont les Ardennes considérées, on l’a vu, comme difficilement franchissables. A toutes fins utiles, Vauban obtient de faire construire sur la rivière Chiers, affluent mosan de direction Est-ouest, les deux forteresses de Montmédy et, surtout de Longwy. Cette dernière, créée ex-nihilo par Vauban, "surveille à la fois le débouché des Ardennes, Luxembourg et la trouée de la Moselle".


3. De la Moselle à l’Alsace

Carte n°5.  cette carte montre que le relief n'est en rien un obstacle. La Sarre sépare le plateau lorrain à l'ouest et les Basses Vosges à l'est, visibles sur la carte précédente.

Nous sommes ici en pleine Lorraine où les possessions entre princes français, francophones, germaniques, germanophones, sont plus que partout ailleurs "pêle-mêlées" comme dirait Vauban. C’est l’imbroglio total, mot qui a donné le français "embrouille". D’ailleurs, Louis XIV va effectivement chercher des embrouilles à ses voisins germaniques en faisant travailler des juristes sur les héritages lointains qui découlent de ses récentes conquêtes territoriales (depuis Aix-la-Chapelle et Nimègue). Toute terre qui, à un moment ou à un autre de son histoire, a dépendu des conquêtes louis-quatorziennes, sera réputée française et donc réunie à la France. D’autorité. Que cela plaise ou non. Malgré cela, on est ici en pleine zone d’ exclaves et d’enclaves. Cela rejouera sous la Révolution française avec l’affaire des "princes possessionnés" allemands en France. Comme cela a déjà joué, lors de la Réforme, avec l’introduction du protestantisme par des princes germaniques au cœur de la Lorraine catholique.



     Nous avons vu que Verdun et Metz étaient passées en places fortes de second rang du fait des gains territoriaux. L’Alsace passe à la France. En 1661, Louis XIV supprime toute solution de continuité entre Verdun et l’Alsace par la réunion d’une bande de terres Ouest-Est grosso modo et cela jusqu’au Col de Saverne. Carte n°6


NB. Cela isole, au sud de cette ligne, le Duché de Lorraine qui n’est toujours pas français mais qui, du fait de cette position, est tenu à une neutralité de facto sinon de jure. Autre conséquence : le col de Saverne devient un passage éminemment stratégique. Vauban construit une ville nouvelle à un endroit qu’il avait repéré comme verrouillant à la fois la route de Saverne et la vallée de la Sarre : Phalsbourg. Verdun-Metz-Phalsbourg forment une ligne de second rang en continuité territoriale. Et en première ligne ? On a Longwy et Thionville mais rien vers l’est, vers l’Alsace. "Louvois estime qu’il manque une place forte pour couvrir l’espace découvert entre la Moselle et les Petites Vosges" (A. Blanchard). Ce sera Sarrelouis, dénomination qui dit sa ville nouvelle.  

    Car, écrit Vauban, "c’est une nécessité de continuer notre première ligne de places qui est demeurée à Thionville et de lui faire prendre le chemin du Rhin par la Sarre".

    Un peu plus à l’est encore, "surveillant la forêt de la Warndt et les confins palatins", s’élève Bitche[12]. La petite ville est "réunie" à la France en 1683. Vauban la fortifie. Louis XIV y fait s’installer des "Français" comprendre des francophones car nous sommes ici en pays de langue germanique. La ville-forteresse sera rendue par le roi de France, en 1697, à Ryswick[13] mais redeviendra française sous Louis XV. Aléas trop connus dans cette partie du territoire national et qui sont loin d’être terminés à cette date.

 

4. L’ Alsace

    L’ Alsace était terre d’Empire. Son histoire est celle du Saint-Empire romain germanique au moins jusqu’en 1648. L’enchevêtrement entre les terres alsaciennes et celles qui appartiennent à des princes allemands est inextricable. Je me permets de renvoyer le lecteur à la carte publiée dans mon article "Vote FN, vote ouvrier, la religion, l’Alsace… (3ème partie)".

    L’ Alsace est comme un rectangle long, posé nord-sud. On a vu que la route de Saverne la branchait aux Trois-évêchés, vers l’Ouest. Son côté Nord participe de la frontière "artificielle et dangereuse". La plaine d’Alsace est, en effet, la terminaison méridionale du "grand fossé rhénan", rien ne s’oppose à ce niveau à une armée d’agression.


    Son côté Est est constitué par le Rhin, frontière naturelle, "encore sauvage, divaguant en bras multiples qui enserrent d’innombrables îles plus ou moins mouvantes" (A. Blanchard) voir le site de Fort-Louis : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fort-Louis . Au Sud, l’ennemi peut venir de Bâle, c’est-à-dire du Rhin supérieur, ou du Pays de Bade et, de là, s’engouffrer dans la vallée du Doubs. Entre le Rhin qui file vers le nord après son coude bien connu et le Doubs -qui lui-même ouvre sur la Saône vers l’ouest- il y a un seuil appelé localement "trouée de Belfort" que les géographes appellent de façon explicite "Porte de Bourgogne" (cf. carte 4).

    Vauban doit travailler dans ces trois directions.

  

 Là encore, il fonde sa stratégie sur la base des première et deuxième lignes. Au nord, c’est la ville de Landau qui est chargée de barrer la route. Cette ville sera française de 1648 à 1815. Elle constitue une première ligne avec Bitche, à l’ouest. Du côté du Rhin, la grande affaire est la "réunion" de Strasbourg à la France. Cela se passe en 1681, en pleine paix, et cela "ne s’habille d’aucun oripeau juridique" (P. Goubert). Vauban fortifie la ville et s’empare d’une tête de pont sur la rive droite (orientale) du fleuve mais la paix de Ryswick cantonne la France "à la gauche du Rhin" et cette tête de pont disparaît. C’est Ryswick, également, qui fait perdre Brisach -rive droite du Rhin- auparavant française. Vauban construit alors Neuf-Brisach, en rive gauche. Une de ses plus belles réalisations. 

    Au sud, la route est barrée par la forteresse de Huningue[14]. Landau, Strasbourg, Neuf-Brisach, Huningue forment l’essentiel de la première ligne de défense de l’Alsace.

    En seconde ligne, on a Phalsbourg, Sélestat, Colmar et, surtout, au sud, Belfort.

    Il est à remarquer que ces places fortes, avec quelques aménagements, joueront leur rôle bien après la disparition de Vauban. Lors des guerres napoléoniennes, et même en 1870-1871.

    L’Alsace fut terre d’Empire, du côté allemand de la frontière linguistique qui distingue la langue française et pourtant, elle est bel et bien française, nous aurons l’occasion d’y revenir. Une des raisons -majeure- est la suivante : en 1648, l’Allemagne a subi la Guerre de Trente ans, tout simplement un désastre. Une catastrophe humanitaire et démographique. Ce n’est pas fini. Son calvaire reprend avec la guerre de la ligue d’Augsbourg durant laquelle Louvois ordonne le saccage du Palatinat, politique terroriste qui restera gravée dans les mémoires allemandes. Il faudra plus d’un siècle à l’Allemagne pour se remettre. En comparaison, le royaume de France est un havre de paix ! Les Alsaciens et Strasbourgeois vont prospérer en échangeant avec le royaume si vaste et si peuplé[15]. Les mille liens du tissu économique permettent d’autres liens entre les hommes. En 1789, l’Alsace n’a pas un siècle et demi de "francité", elle ne songe nullement à revenir dans l’Empire.

 

5. La frontière du Jura

   carte n°7 ci-dessus.  Ici aussi nous avons une frontière "naturelle". "L’acquisition de la Franche-Comté simplifie beaucoup la situation" écrit A. Blanchard. On sait que la faiblesse défensive des plis du Jura sont les cluses perpendiculaires à ces plis et éternelles voies de passage. A cet égard, deux cluses appartiennent à ce que l’on pourrait appeler la première ligne : la cluse de Nantua et celle de Pontarlier. Nantua permet la liaison Bourg-en-Bresse/Genève et Savoie. Vauban ré-aménage le fort de l’Ecluse un peu à l’amont de la confluence Rhône-Valserine. Il protège le pont de Seyssel[16]. Le fort de Joux tient la cluse de Pontarlier. Belfort, plus au Nord, appartient aussi au système de défense de l’Est de la France. Derrière elle, se trouve Montbéliard, qui fait partie du Saint-Empire Romain Germanique depuis 1042 (et jusqu’en 1793). Montbéliard appartient à la famille des ducs de Wurtemberg. C’est gênant…Mais les Français y prennent leurs aises (destruction de la forteresse lors de l’occupation de 1676 à 1698).

    En seconde ligne, on a Salins mais surtout Besançon que l’on peut définir comme une citadelle augmentée de forts détachés. Comme le fort Griffon de l’autre côté du Doubs. Auxonne, ancienne place espagnole, devient arsenal.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:0_Besan%C3%A7on_-_Citadelle_%281%29.jpg

 

6. La frontière des Alpes

    Pendant longtemps, la frontière naturelle des Alpes n’exista pas pour le Royaume. Elle était tenue par le duc de Savoie, prince d’Empire, ennemi de la France. La carte de 15592. Formation territoriale de la France (2ème partie). De François Ier à Mazarin. le montre très bien. Les choses évoluèrent avec le déplacement du centre de gravité géographique de la Maison de Savoie qui devient propriétaire du Piémont. Sa capitale passa de Chambéry à Turin, géopolitique significative.

    A l’époque de Vauban, lors de la Guerre de la Ligue d’Augsbourg, les armées de Louis XIV occupèrent la Savoie. Le duc Victor-Amédée constituait donc ses armées du côté italien. La France eut à subir une attaque de sa part dans les Alpes. Les États européens étaient presque tous coalisés contre Louis XIV et les champs de bataille étaient éparpillés un peu partout. Victor-Amédée fut chargé par ses alliés d’attaquer la France par le Piémont italien afin d’obliger Louis XIV à partager ses forces. Stratégie bien connue de tous les militaires. Il fit cela lors de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1692) mais également lors de la Guerre de succession d’Espagne en 1707. À cette date, Vauban est mort.

    L’itinéraire suivi par les troupes de "Monsieur de Savoie" permet de pénétrer dans le secret militaire des Alpes.


En 1692 : l’invasion du Dauphiné

    La Savoie étant occupée par les armées françaises, le duc attaque le Dauphiné. Cette province comprend le département actuel des Hautes-Alpes. Nous sommes en juillet, les armées ducales franchissent au terme de la montée du val Pellice (ou Pèlis), en Piémont, des cols très élevés (+2500m) à Malaure et La Croix qui donnent sur la vallée du Guil, autrement dit le Queyras. Là, Victor-Amédée pensait trouver des Huguenots qui allaient l’accueillir bras ouverts. Il n’en fut rien. A Guillestre, ces régiments retrouvent un autre corps d’armée qui était passé par le col de Larche, après l’ascension, côté italien, de la vallée de la Stura di Demonte. Après le col, on "tombe" dans le bassin-versant de l’Ubaye. Mais, au lieu de descendre les rives de ce cours d’eau[17], les armées ducales marchent au nord par le col de Vars qui fait basculer sur Guillestre. L’Embrunois et le Gapençais sont ravagés. Elles poursuivent, au Nord, par les cols de Manse et de la Croix-Haute et débaroulent sur le Champsaur -bassin du Drac- et la Matheysine (La Mure). Grenoble est menacé. Par le sud ! [18]


En 1707 : le siège de Toulon

   Le siège de Toulon, pendant la Guerre d’Espagne, s’inscrivit dans une opération d’envergure continentale. Toulon, c’est "le centre unique de la force maritime française en Méditerranée " (Braudel). Les deux grandes puissances maritimes ex-rivales, aujourd’hui alliées, à savoir l’Angleterre et la Hollande attaqueront la flotte française par voie de mer et bloqueront la ville. C’est Victor-Amédée qui doit attaquer par voie de terre, côté non défendu comme souvent, trop souvent. Le duc peut attaquer la France par quatre voies à partir de son piedmont : la route du Petit-St-Bernard qui conduit à la Tarentaise, celle qui conduit au Montgenèvre à partir de Suse ou de Pignerol, celle qui part de Coni (Cuneo), remonte le val di Demonte et débouche sur le col de Larche et donc dans l’Ubaye, enfin celle du col de Tende qui part également de Coni et débouche sur un petit fleuve qui donne accès à ce qui sera plus tard, la côte d’Azur et Nice. Le commandement en chef de l’armée des Alpes s’était installé à Briançon, comme de juste, avec le gros des troupes françaises et attendait de voir.

    Victor-Amédée choisit le col de Tende et se pose à Nice début juillet. Là, il discute le bout de gras, à savoir le prix de sa participation à la guerre. Face aux calvinistes Anglais et Hollandais, on suppute une négociation dure. Tergiversations qui auront permis aux armées françaises de rejoindre Toulon à temps et même de construire - au pied du Mt Faron, au nord de la ville - un camp fortifié et équipé d’artillerie lourde qui barrera la route aux Savoyards. Pour accéder aux arrières du port de Toulon, ces derniers sont passés par Grasse, ont suivi la dépression périphérique qui borde le nord de l’Estérel puis le val d’Argens - autre dépression qui borde les Maures - puis bifurqué vers le sud entre Toulon et Hyères. Ils se heurtent aux rudesses du climat provençal : c’est la canicule, l’eau manque, on boit n’importe quoi. Le gibier est rare.

    Les salves d’artillerie des navires anglo-hollandais permettent aux gens du duc et du Prince Eugène de plier bagages. Ils s’en retournent par le même chemin qu’à l’aller. Même chemin, même terre-brûlée…


La riposte

    L’alerte a été, ici aussi torride. Comme le climat. Vauban tire les conclusions de l’invasion de 1692. Briançon, véritablement névralgique est encore renforcée mais une ceinture de forts complète le dispositif. Pour la vallée du Guil, Vauban renforce le rôle de Château-Querellas et, surtout, crée la ville nouvelle de Mont-Dauphin (confluence du Guil, de la Durance et d’une troisième rivière qui descend du col de Vars). Quant à Grenoble, Vauban en renforce les forts périphériques et réaménage le fort Barrault (nord du Grésivaudan) qui est en France alors que Montmélian est en Savoie ennemie[19]

    Après la mort de Vauban en 1707, la Guerre d’Espagne bat son plein. L’attaque par les Alpes est d’actualité, on vient de le voir. La défense est assurée par le duc de Berwick, Jacques Fitz-James, maréchal de France (1670-1734). Le croquis n°8 ci-dessus -que j'ai complété-montre comment il conçoit sa stratégie. Les postes d’agression sont comme un arc et sa ligne de défense en est comme la "corde". Centré avec le gros de ses troupes à Briançon, il peut au plus vite passer le Galibier et se retrouver en Maurienne, soit - si l’ennemi attaque par le col de Larche - franchir le col de Vars et se retrouver en Ubaye et pour défendre une attaque sur le littoral, passer La Cayolle et descendre le Var. C’est ce qui avait déjà permis aux Français d’arriver aux arrières de Toulon avant Victor-Amédée et le prince Eugène.

    Le traité d’Utrecht (1713) clôt la Guerre d’Espagne, la France annexe Barcelonnette. L’ennemi n’a plus intérêt à ménager cette vallée et s’il descend l’ Ubaye, la situation de Mont-Dauphin devient sans effet. Ville-nouvelle, ville morte. Vauban ne pouvait pas savoir.

 

7. La frontière des Pyrénées catalanes.

    Il aura fallu que des Espagnols attaquent la France par l’Espagne et non par la Flandre pour que Versailles prenne conscience du danger ! Simplifions au maximum. Par où peut-on entrer en France catalane à partir de l’Espagne ? carte n°9.


    

Il y a le sentier qui longe la Côte Vermeille. Trop périlleux. A toutes fins utiles cependant on renforce Collioure et, plus tard, Port-Vendres.

    Il y a le Perthus, bien connu aujourd’hui, qui débouche sur la vallée du Tech au Boulou.

    Le col d’Arès est une troisième voie. Il donne sur le Vallespir, nom donné à la haute vallée du Tech. Mais on peut passer à l’ouest du Canigou et descendre une rivière qui conflue avec le Têt - d’où le nom de "Conflent" donné au "pays". Villefranche-de-Conflent est une ville médiévale autorisée en 1091.

    Enfin un quatrième accès est possible via les sources du Sègre, rivière qui appartient au bassin-versant de l’Ebre, tournée plein sud donc. Une soulane[20]. Le "pays" s’appelle Cerdagne. Le col de la Perche donne accès au Conflent et, à l’aval, au Roussillon. Mais, il y a mieux : à quelques kilomètres après La Perche, en filant au nord, on trouve la source de l’Aude, vallée étroite qui s’épanouit au Capcir. En bas, c’est Carcassonne et le seuil du Lauragais.

L’œuvre de Vauban.

    En seconde ligne, on renforce les places de Perpignan et surtout de Villefranche-de-Conflent*, toutes deux sur le Têt. En première ligne, on a le fort de Bellegarde à côté du Perthus et, haute montagne, la citadelle de Prats-de-Mollo -qui barre la route du col d’Arès- et, surtout, la ville nouvelle de Mont-Louis, véritable "nid d’aigle" qui bloque toutes les voies qui arrivent de La Perche ou qui partent vers le Capcir ou le Conflent.

 * curieusement, Villefranche-de-Conflent n'est pas mentionnée sur la carte. Elle est à l'amont de Prades, sur le Têt..

A suivre : 4.Formation territoriale de la France (4ème partie). La France en 1789



[1] Pour ceux qui peuvent se le procurer, je conseille la lecture de la carte page 116 de l’inimitable Grosser atlas zur weltgeschichte édité par Westermann.

[2] Anne Blanchard, Vauban, Fayard éditeur, 1996.

[3] Sur tout cela, lire les bonnes pages de F. BRAUDEL dans L’identité de la France, Espace et histoire, III. La distance : une mesure qui varie.

[4] Lire l’article de Wikipaedia "Réseau des sites majeurs de Vauban".

[5] Ce réseau a bien sûr un site officiel : http://www.sites-vauban.org/Objets-et-missions. Concernant la décision de l’UNESCO, lire l’article du journal Le Monde du 7 juillet 2008.

[6] Tout ce qui suit doit beaucoup à Anne Blanchard, historienne qui s’est spécialisée dans l’histoire militaire. On se déplace dans le sens des aiguilles d’une montre.

[7] Le mot est de Vauban. Lire à l’article Wikipaedia « citadelle de Lille » les raisons de son non classement au patrimoine de l’UNESCO.

[8] Cité par Anne Blanchard. Cela est dû à une industrialisation textile précoce rendue possible par une révolution agricole (fourragère d’où laitages et viande pour les masses ouvrières) également précoce (XIII° siècle).

[9] Comme écrit F. Braudel, "exclaves et enclaves sont en fait la même chose si vous changez de côté".

[10] Cité par Anne Blanchard, "lettres à Louvois".

[11] Les érudits rajouteraient la Scarpe, affluent de l’Escaut, avec la forteresse de Douai.

[12] Aujourd’hui dans l’arrondissement de Sarreguemines (Moselle).

[13] C’est pour cela qu’elle figure comme « place perdue » sur la carte n°7.

[14] Ville alsacienne considérée aujourd’hui comme faisant partie de la banlieue de Bâle. Cela donne une idée de sa situation.

[15] Cf. le livre de P. Goubert : "Louis XIV et vingt millions de Français". Pour le Saint Empire, P. Chaunu avance les chiffres de vingt millions tombés à cinq à l’issue du désastre des guerres du XVII° siècle.

[16] Seyssel est une ville à cheval sur le Rhône qui est alors frontière avec la Savoie. Il y a, aujourd’hui, Seyssel-Ain et Seyssel-Savoie.

[17] La vallée de l’ Ubaye est appelée vallée de Barcelonnette. Cf. infra.

[18] Pour connaître la suite, lire l’article détaillé de Wikipaedia « l’invasion du Dauphiné en 1692 ».

[19] La citadelle de Montmélian sera ultérieurement détruite par les Français.

[20] Soulane est l’équivalent pyrénéen d’adret. Pour l’ubac on dit "ombrée". En Cerdagne, a été installé le four solaire d’ Odeillo et équipée la station de Font-Romeu.        



4.Formation territoriale de la France (4ème partie). La France en 1789

publié le 4 juil. 2013 à 02:48 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 janv. 2015 à 02:30 ]

    LIEN :  1.Formation territoriale de la France (1ère partie). Des origines à la fin du XV° siècle.
    
2. Formation territoriale de la France (2ème partie). De François Ier à Mazarin.
    3. Formation territoriale de la France (3ème partie). Louis XIV et Vauban.

   

La France en 1789

Plan

1.      les apports de Vauban

2.      l’incorporation de la Lorraine ducale au Royaume

3.      le rattachement de la Corse

4.      le territoire français en 1789 et la création des départements révolutionnaires.

 

A. Les apports de Vauban : la "ceinture de fer"


    A voir absolument si vous doutez que les œuvres de Vauban puissent faire partie du patrimoine de l’UNESCO : http://www.linternaute.com/sortir/sorties/architecture/citadelle-vauban/diaporama/17.shtml



     Le XVII° siècle a vu une transformation radicale dans l'art de la fortification. Les fortifications hautes perfectionnées du XIII° et du XIV° siècle se sont trouvées brusquement déclassées par l'artillerie. Il a fallu s’adapter. Vauban n’a pas tout inventé, loin de là. Mais il a été un des constructeurs les plus efficients du territoire national. Pagan fut l'auteur d'un Traité des fortifications (1645) et Vauban a reconnu sa dette à son égard. Mais ce sont des ingénieurs italiens qui avaient trouvé la réponse aux progrès de l’artillerie avec deux innovations décisives : le mur de terre remparé de 25 mètres d'épaisseur revêtu de pierres ou de briques qui absorbe le choc du boulet métallique. Le problème est que, comme on ne sait pas élever de tels remparts de grandes hauteurs sans qu'ils s'écroulent, il est nécessaire de les défiler dans le fossé et donc, étant très bas, il devient impossible pour le défenseur de voir ce qui se passe au bas du rempart qu'il défend et donc d'empêcher un mineur de s'en approcher. La seule solution est de faire surveiller et défendre ce pied de rempart par ses voisins de droite et de gauche, d'où le tracé en redans qui deviendra vite le tracé bastionné (fig.2), où chaque bastion est couvert latéralement par un bastion adjacent dont les feux ne laissent aucun angle mort. En avant du rempart un glacis également couvert par les feux provenant des remparts oblige l'assaillant à progresser à découvert[1].

 


    a)
XVI° siècle/ début du XVII° siècle

    
Les tracés géométriques complexes qui permettent la multiplication des angles de tir sont fort anciens. La solution la plus simple, le flanquement latéral, apparait en Perse, dans les défenses de Suze,
croquis 1, six siècles avant notre ère. Même effet obtenu en Grèce avec le tracé à crémaillère : le mur de crête du Monnichie (403 av. NE) économise les tours, croquis 2. Parti de là, on aboutit insensiblement - via la double enceinte avec tours décalées, (croquis 3), ouvrages à cornes[2] et tracé à redans (croquis 4) - au tracé étoilé fractionné (croquis 5) imaginé par Vauban.

    Le plan de Mariembourg est un plan pré-vaubanien (figure 1). Il est grossièrement carré. À chaque pointe de ce carré est construit un bastion qui a, ici, une forme triangulaire (avec deux faces qui forment pointe).

     Le bastion, avancé par rapport à la courtine, permet de surveiller celle-ci sur toute sa longueur et éventuellement de faire feu sur les assaillants (rôle des canons A et B sur le croquis de la figure 2).



Le schéma du plan fig.3 reproduit ici est hybride. Son intérêt est d’être clair et de fournir des éléments de vocabulaire. Mais il ne comporte pas d’échelle des distances, le glacis est très pentu -rien à voir avec le glacis représenté sur le croquis n°6- et, donc, la forteresse est visible de loin ; les bastions sont pentagonaux avec deux faces pour la pointe et deux flancs [3]. La ville protégée a un plan radial [4]. Les rues rayonnantes depuis la place d’armes permettent l’accès rapide aux quatre bastions et au chemin de ronde (ou banquette) derrière le parapet. Autre élément important : les bastions sont incorporés à l’enceinte de la ville. Si l’ennemi prend un bastion, la ville est perdue. Et alors les rues radiales se retournent contre les assiégés : l’ennemi peut canonner en enfilade toute la population qui se trouve dans la rue. Tout cela permet de dire que ce n’est pas une forteresse « à la Vauban ».

Ce plan schématique est à rapprocher du plan de Rocroi








    Rocroi est une vieille forteresse rajeunie par Vauban fig.4. Au nord de la Champagne, sur un saillant de la frontière française avant ses améliorations décisives, dans la seconde moitié du XVIII siècle, Rocroi couvrait la Champagne et une partie du dispositif est et nord des défenses françaises. D’où l'intérêt de l'enjeu en 1643. Il fallait toute la crainte suscitée par la chute éventuelle de Rocroi menacée pour que l'armée française se décidât à affronter en rase campagne cette redoutable infanterie du roi d'Espagne et les bandes wallonnes qui l'appuyaient. Concernant la citadelle, c’est le type même de fortifications complexes de type ancien, c'est-a-dire avec place centrale et plan étoilé, à la différence de Neuf-Brisach sensiblement postérieure.



Rocroi montre que Vauban n'a fait, ici, que systématiser et rassembler ce qui existait déjà en puissance avant lui. Le contour pentagonal date de la première moitié du XV siècle. Il commande le tracé des rues intérieures au nombre de dix, divergeant toutes d'une place centrale. C'est le premier exemple important en France du système rayonnant des ingénieurs italiens (dans ce plan radio-concentrique, des canons placés au milieu de la ville peuvent prendre en enfilade toutes les rues conduisant aux portes ; il était recommandé au XVI° siècle par tous les auteurs de traités militaires, et fut utilisé très souvent pour les villes-forteresses). "Rocroi est assez bon et non fini" (réflexion de Vauban en 1706). Sans modifier beaucoup la forme de la place, il en a conçu les fortifications défensives et reconsolidé les murailles. (Paris, musée des Plans en relief).


Le plan-relief[5] de la citadelle de l’île de Ré fig.5 montre que les conceptions de Vauban n’ont pas été immédiatement figées dans son esprit. On distingue parfaitement, le plan carré avec bastion http://www.vauban.asso.fr/plansreliefs.htm à chaque pointe,

    Entre chaque bastion une demi-lune. La demi-lune donnant sur la mer est aménagée en rade protégée.  









Le siège de la ville d'Aire (1676). Fig.6.




Aire appartenait alors aux Espagnols ; c'est aujourd'hui uns petite ville du Pas-de-Calais, un peu au sud-est de Saint-Omer. Les retranchements qui l'entouraient, moins élevés que les fortifications du Moyen Age pour permettre le tir rasant, avaient cependant
un relief encore assez marqué. Autour de la ville où des incendies sont allumés par les bombardements ennemis, l'enceinte proprement dite ; au-delà d'un fossé empli d'eau, les ouvrages avancés. A droite et au milieu, au premier plan, trois demi-lunes ou redans; à gauche, un ouvrage à cornes au milieu duquel se dressent des bâtiments. Tous ces ouvrages sont précédés de fossés remplis d'eau.

 


             b) le Vauban de la maturité

            À quoi reconnaître une forteresse Vauban ?

            Les fortifications rasantes ou enterrées, voilà la réponse efficace au progrès de l'artillerie. Cela s'est fait en deux temps. La fortification basse de Pacciotto (1567), première étape : de forts massifs de terre au pied des murs qui fuient en oblique. Au terme de l'évolution, (on a) la première fortification rasante (qui est) imputable au chevalier Antoine de Villé telle qu’elle figure dans son traité de 1628.


Le raccord (croquis 6) de la plongée du parapet du rempart à celle du glacis est fondamental. La fortification n'offre plus aux coups que les massifs de terre, tandis que le tracé étoilé fractionné mu1tip1ie les angles de tir meurtriers de la défense. La coupe montre bien le caractère nouveau de la méthode de Vauban. Le mur d'enceinte - l'escarpe - complètement enterré, n'est plus visible du dehors. Il est surmonté du parapet, masse de terre gazonnée où les boulets s'enjonçaient sans produire de dégâts sérieux; derrière le parapet, la banquette, gradin établi pour les tireurs. L'escarpe est précédée d'un large fossé -ou cuvette- destiné à être rempli d'eau. A gauche du fossé, vu en coupe, un second mur, la contrescarpe, au sommet duquel court le chemin couvert (chemin de ronde), défilé aux regards de l'ennemi par le glacis, dont les pentes allongées vont se confondre au loin avec la campagne environnante. Ces fortifications "rasantes" sont presque totalement invisibles de loin.

            Il y a ensuite l’isolement des bastions par rapport à l’enceinte de la ville. Cela est très lisible sur le plan-relief de Neuf-Brisach.             fig.7.


    Le plan est octogonal et chacune des huit pointes possèdent un petit terre-plein à cinq côtés. Au-delà, c’est le fossé. Devant chacune des huit pointes est construit un bastion avec deux faces et deux flancs. Entre deux bastions : une tenaille. Devant chaque tenaille : une demi-lune. Demi-lunes, tenailles[6] et bastions sont tous entourés d’eau. L’intérêt poliorcétique est le suivant : si un bastion tombe, l’enceinte de la ville reste protégée puisque, pour l’assaillant, il y a encore un fossé à franchir entre le bastion et le mur d’enceinte. 

    Troisième critère. Le plan de Neuf-Brisach abandonne le plan radial et marque un retour au plan orthogonal. C’est le chef-d’œuvre de Vauban, Neuf-Brisach, parfaitement bien conservé de nos jours et dont nous avons donné une vue aérienne. Une partie des dehors destinés à empêcher les approches - ils se multiplieront au XVIII° siècle avec l'allongement des tirs d'artillerie - sont aujourd'hui effacés ou en partie effacés par l'érosion et recouverts d'un épais tapis végétal. Le plan de la ville, par contre, est admirablement conservé. La plus typique des villes de Vauban. Le contour est un hexagone parfait, divisé en îlots rectangulaires de 45 mètres sur 6o. Ailleurs, Vauban a mélangé les formes, et les rectangles introduisent leur variété. Sur la place centrale sont groupés, outre l'église, les organes vitaux de la cité, civils aussi bien que militaires : la halle, la maison de ville, les habitations du gouverneur, du major et de l'aide-major, de l'intendant. (Paris, musée des Plans en relief.)


Plan théorique d'un siège, d'après le système de Vauban Fig.8.


En haut, le bastion attaqué. A droite et à gauche, les tranchées en zigzag qui permettaient d'avancer, à couvert, vers la place assiégée. Les "parallèles", creusées comme les tranchées dans le sol et sommairement fortifiées, servaient à l'installation de canons de siège. La première était à 500 mètres environ du bastion, la seconde à 250 mètres ; la troisième, armée de batteries de brèche, était ouverte aux abords mêmes du glacis.


 











Bilan : ceinture de fer. Fig.9. carte Blanchard,

     

          

                                            

Vers 1680, la défense des places a pris le pas sur l'attaque. D'où l'efficacité de "la ceinture de fer" de Vauban, cet ensemble de places fortifiées qui couvrent les frontières du royaume de France. Elle sauve la France de l'invasion en 1709 et en 1793. Elle ne cède en 1814 et 1815 que dans la mesure où elle a été abandonnée sans défenseurs et sans artillerie.

 















B. L’incorporation de la Lorraine ducale au Royaume

 

    J’ai dit ailleurs que les Trois-évêchés, au départ, étaient comme un archipel au milieu de la Lorraine du Saint-Empire. En 1661, Louis XIV "réunit" ces îlots français par un bande de terre jusqu’au col de Saverne. Il n’en demeure pas moins que ces villes vivent de la campagne qui les entoure. "Nous sommes au milieu de la Lorraine", expliquaient une fois de plus au roi les échevins de la ville de Metz, le 3 mai 1707 "Il n'y a pas dans le terroir [de notre] pays de quoi faire subsister pour trois mois les habitants. Et tous les bois qui servent pour les bâtiments, les blés et le nécessaire à la vie nous viennent de la Lorraine". Après cette citation, F. Braudel écrit : La Lorraine est donc un voisinage qu'il faut supporter et ménager, le grenier où l'on puise. Mais aussi un danger continuel : un moment d'inattention, l'ennemi pourrait, d'un seul élan, pousser jusqu'à Nancy et s'y loger. Alors le mieux, dès que les hostilités menacent, c'est que les Français occupent les pays lorrains, qu'ils y vivent en pays conquis, saisissent les places fortes, lèvent les impôts que levait le duc, en créent carrément de nouveaux, vendent des offices, abonnent de nouveaux officiers nantis à l'annuel... Et ainsi de suite. La Lorraine est occupée de 1633 à 1661 ; de 1670 à 1697 ; de 1702 à 1714, soit cinquante-sept ans sur quatre-vingt-un ! Le danger, vers le sud, est ainsi conjuré. Sinon supprimé[7].

    On comprend que l’intégration du duché de Lorraine au royaume ait été une des grandes affaires de la diplomatie française au XVIII° siècle.

    L’occasion se présente avec la guerre dite de Succession de Pologne. Mais il fau8t évoquer d’abord le cas de Stanislas Leszczynski. Cet aristocrate "fut fait" roi de Pologne par le roi de Suède Charles XII [8], l’un des grands envahisseurs de la Russie avant Napoléon. Stanislas est roi de 1704 à 1709, il "tombe" en même temps que son protecteur lors du désastre de Poltava. Du fait des hasards de la Guerre de Trente ans, où la Suède luthérienne de Gustave-Adolphe joua un grand rôle, Charles XII possédait la principauté de Deux-Ponts qui jouxte Bitche que l’on connait. Stanislas s’installe alors à Wissembourg où l’ennui le guette ainsi que sa fille Marie Leszczynska. Le conte de fée existe : le régent de France du moment, soucieux de garder sa coupe sur le jeune Louis XV (15 ans) et de lui donner une épouse facile à manœuvrer, décide de marier le roi de France à Marie (22 ans) qui est fille de roi, roi déchu mais roi tout de même. Voici Stanislas beau-père du roi de France ! (1725).

    La mort du roi de Pologne en 1733 ouvre une crise de succession. La France a son candidat : Stanislas, la Russie et l’Autriche aussi, mais un autre : c’est la guerre. L’intérêt de la France pour la Pologne relève de la stratégie évoquée lors de l’alliance de François 1er avec le Turc : c’est l’alliance de revers. Je passe sur les détails [9]. C’est l’époque où l’on fait fi du droit des peuples. Le duc de Lorraine Frédéric, époux de Marie-Thérèse d’Autriche, recevra le duché de Toscane, quant à Stanislas il renonce au trône de Pologne et on lui donne en viager le duché de Lorraine et le comté de Bar [10]. Stanislas est donc duc de Lorraine, en réalité ses pouvoirs sont bien limités. Il a dû accepter que s’installe à Nancy, un Intendant de justice, police et finances, exactement comme dans toutes les autres provinces françaises. Les impôts lorrains vont à Versailles, Stanislas vit d’une rente annuelle, substantielle au demeurant. A sa mort, en 1766, la Lorraine est entièrement française.

 

C. le rattachement de la Corse


    Depuis le XIV° siècle, la Corse relève de la République de Gênes. Suite à des interventions militaires de Gênes dans l’île, la France était devenue sa créancière. Par un traité signé à Versailles en 1768, Gênes cède à la France ses droits sur la Corse comme gage provisoire de la dette qu’elle a contractée antérieurement. Juridiquement, cette session n’est donc pas définitive. Elle le sera de facto : Gênes ne pourra jamais rembourser.

    Pascal Paoli, héros insulaire, refuse ce traité. Il prend les armes mais est battu à Ponte-Novo. En 1769, on peut dire que la Corse est française.

    Présenté de cette manière, le rattachement fait un peu annexion forcée. Il est donc nécessaire de dire que le "parti français" -c’est-à-dire l’ensemble des Corses favorables au rattachement à la France- était très nombreux. La victoire des Continentaux, en 1769 à Ponte-Novo, s’explique aussi par l’importance des contingents corses qui ont grossi l’armée du roi de France. Ce parti français est ancien. Au XVI° siècle, les Corses présents en France étaient suffisamment nombreux pour que François 1er pût former un régiment corse au sein de son armée guerroyant en Italie. Mais lors du conflit contre Charles-Quint, si Gênes est du côté de l’Empereur, une délégation de l’île est envoyée à Paris pour demander le rattachement au royaume. Au XVIII° siècle, Versailles n’aura de cesse de renforcer le parti français en Corse dans le cadre d’un "grand jeu" méditerranéen où l’Anglais, fatalement, est toujours présent [11].

    Au demeurant, les quatre députés corses élus aux États généraux de 1789 demanderont ce rattachement à titre officiel et définitif, ce qui sera accordé au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cerise sur le gâteau : c’est Pascal Paoli qui devient chef de l’exécutif corse (présidence du conseil général du nouveau département).  

 

D. Le territoire français en 1789.

 

    Lors du déclenchement de la Révolution, le territoire du royaume se présente comme suit :


A la veille de la Révolution, la superficie du royaume de France était légèrement supérieure à 526000 km2 (551000 km2 aujourd'hui). Mulhouse, Montbéliard, la Savoie, le comte de Nice étaient hors des frontières. Le comté de Montbéliard appartient toujours à la famille des Wurtemberg qui y avait introduit le luthérianisme. La république de Mulhouse, cité-État, relève de la Confédération helvétique. Là aussi la réforme fut introduite, dans sa variante zwinglienne.

Avignon et le Comtat Venaissin formaient une enclave pontificale dans le Royaume mais la ville d’Orange (visible sur la carte) est française depuis 1713. Par contre, plusieurs territoires aujourd'hui étrangers appartenaient au royaume. Mariembourg et Philippeville, acquises aux traités des Pyrénées seront conservées en 1814 mais perdues en 1815 (province belge de Namur aujourd’hui). Sarrelouis est également perdue en 1815 ainsi que Landau, toutes deux fortifiées par Vauban.

D'ailleurs, la frontière n'était alors pas conçue avec précision comme une ligne de démarcation absolue entre la France et ses voisins. Par exemple il paraissait normal que le duc de Bouillon fût un prince souverain bien que les habitants de son duché fussent sujets du roi de France. La citadelle de Bouillon, sur la Semois affluent de la Meuse, était la "clé des Ardennes" selon Vauban. De l'évêché français de Vence dépendaient plusieurs paroisses du comté de Nice tandis que des paroisses françaises étaient rattachées à l'évêché de Tournai (Pays-Bas autrichiens). Par ailleurs des princes allemands, "les princes possessionnés", possédaient des terres en Alsace.


Les 83 départements

http://plaque.free.fr/f_rec7.html = carte des 83 départements. fig.11.


    La création du département est une des plus belles réussites de la Révolution française. La plupart existent toujours dans leurs limites intactes de 1790. Sur cette carte-document -et celle plus lisible que je viens de rajouter- on relèvera les différences suivantes avec aujourd’hui.

    Les deux départements corses de Golo et Liamone ont été conçus en 1793 et réalisés en 1793. L’île sera réunifiée en 1811 et ce jusqu’en 1976.

    L’unique département de Rhône-et-Loire correspondant à l’ancienne Généralité de Lyon. Scindé en deux après la révolte fédéraliste lyonnaise afin de soustraire le Forez à l’influence de Lyon (1793).

    L’absence du département de Tarn-et-Garonne, crée en 1808 seulement.

    L’appellation de "Comtat Venaissin". A la date où le document a été réalisé, le département de Vaucluse n’est pas encore créé. Il faudra attendre la solution au problème d’Avignon, papale, qui deviendra française après la tenue d’un referendum au suffrage universel masculin. Le 25 juin 1793, la Convention nationale française prit un décret « relatif à la formation d'un 87ème département, sous la dénomination de département de Vaucluse ». Le département de Vaucluse fut ainsi définitivement constitué par la réunion de la cité-État d'Avignon, du Comtat Venaissin, incluant l'enclave des papes dans la Drôme devenue le canton de Valréas, les principautés d'Orange et de Mondragon, la viguerie d'Apt et le comté de Sault. Le nouveau département se vit supprimer cinq évêchés sur six : Carpentras, Cavaillon, Apt, Orange et Vaison, seul resta l'archevêché d'Avignon[12].

   autres différences avec aujourd'hui :

    - La non-intégration immédiate de Mulhouse et de Montbéliard. les taches blanches en Alsace-Lorraine (carte ci-dessous) qui correspondent aux "possessions" de princes allemands et que la Révolution rattachera à la France.

    - L’absence de la Meurthe-et-Moselle créée en 1871 après la prise de l’Alsace-Moselle par les Allemands bismarckiens. En 1790, on avait créé la Meurthe.

    - La Seine totalement enclavée dans le département de Seine-et-Oise.

    - Le Var, limité à l’est par le fleuve éponyme. Quand sera annexé le comté de Nice, on prendra l’arrondissement de Grasse au Var, ce qui donnera une superficie plus convenable au département des Alpes-Maritimes. Cela donnera lieu à l’incongruité bien connue : le fleuve Var ne se trouve pas dans le Var !

    - Enfin, relevons les dénominations comme "inférieure" ou "basse" qui seront supprimées sous la pression des lobbies touristiques. Question d’image !...    

 1ère partie de ce travail : Formation territoriale de la France (1ère partie). Des origines à la fin du XV° siècle.

Addenda : voici une carte des 83 départements beaucoup plus claire et soignée (source : Le Monde)


[2] Un ouvrage à cornes est une fortification consistant en un ouvrage avancé hors du corps de la place, et qui est composé d'une courtine et de deux demi-bastions. Ce type d'ouvrage est un élément de la fortification bastionnée et applique les principes du tracé à l'italienne.

[3] Le cinquième côté du pentagone du bastion c’est l’ouverture sur la ville défendue, c’est la « gorge ». Définition donnée par l’association Vauban : "le bastion est un ouvrage de forme pentagonale et de profil remparé dont l'artillerie des deux flancs flanque les fossés et celle des deux faces tire sur la campagne. Le fossé est précédé d'un glacis, en pente descendante vers la campagne, qui protège la crête du bastion bien moins élevé que les anciennes tours médiévales".

[4] "Radial" vaut ici pour "rayon". Comme les rayons d’une roue de bicyclette.

[5] Construction du "plan-relief" : Construites en bois et en carton, ces maquettes étaient destinées à présenter le projet de construction au Roi. Cependant, elles n'avaient pas que cette fonction. Si une place était prise ou détruite par l'ennemi, cela permettait d'en garder la trace et si elle était reprise, le plan-relief servait comme base de travail pour apporter des améliorations. En raison de leur importance militaire, ces maquettes étaient à l'époque classées "secret-défense". Depuis 1927, la collection est classée monument historique et conservée, à Paris, au musée des Plans en relief.

[6] Tenaille : Dans l'architecture classique et moderne, dehors bas placé devant la courtine d'un front bastionné et formé de deux faces en angles rentrants vers la campagne, qui sont généralement sur le même alignement que les faces des demi-bastions d'encadrement. Un croquis vaut mieux qu’un long discours.

[7] Ouvrage cité, § IV : "des sondages sont-ils utiles ? ".

[8] La couronne royale de Pologne était élective. Charles XII de Suède avait les moyens de faire voter pour son candidat…

[9] Lire l’article très détaillé de Wikipaedia "Stanislas Leszczinski".

[10] Bar-le-Duc, sur la Meuse.

[11] On l’a vu au siège de Toulon… (cf. 3° partie de ce travail).

[12] Source : Wikipaedia. NB. : Cette prolifération d’évêchés sous l’Ancien régime est due aux papes d’Avignon qui s’entouraient de protégés tout autour d’eux. Elle explique aussi le nombre élevé de villes dans le département  du Vaucluse car un évêché faisait vivre des centaines de personnes sans compter les emplois induits (jpr). 

voici également ce que la France a évité :


Bibliographie :

A. Blanchard, Vauban, Fayard.

P. Chaunu, la civilisation de l'Europe classique, Arthaud.

F. Braudel, L'identité de la France, tome 1.

François Lebrun, la face cachée de Vauban, revue L'Histoire, n°61, novembre 1983.

Autres liens :

Citadelle de Lille http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9bastien_Le_Prestre_de_Vauban

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Coupe_fortification_vauban_%28french%29.svg

http://fr.wikipedia.org/wiki/Citadelle_Vauban

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Fortyfikacje.jpg = croquis vocabulaire

http://www.vauban.asso.fr/glossaire.htm


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