18 mars : la Commune n’est pas morte !

publié le 3 juil. 2011 à 02:22 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 11 févr. 2012 à 03:11 ]
  18/03/2011  

Pour saluer l’anniversaire du soulèvement des Communards parisiens, le 18 mars 1871, je laisse d’abord la parole à Jean Vautrin, auteur du roman Le cri du peuple.

« En deux mois et demi, les 
Communards ont pris une torche et foutu le feu à la société de manière totalement irréversible. Ils ont légiféré, ils ont réinventé la démocratie, alors même qu’ils étaient assiégés par les Versaillais et par les Prussiens. Une situation de crise incroyable. Quand on nous parle de crise aujourd’hui, ça me fait sourire. Les communards sont quand même des gens qui ont bouffé du rat ! C’est le meilleur et le plus bel exemple de démocratie directe que la France ait connue. C’est aussi la première. Il y a des modèles dans la Commune, et puis, c’est la revanche des femmes, elles émergent brusquement et pour la première fois dans l’histoire de France, prennent leur destin en mains. Même si on les a transformées en pétroleuses, elles se battaient, avaient le droit de vote. Les communards, en soixante-douze jours, ont créé une assemblée, ont supprimé la peine de mort, mis en place l’autogestion des entreprises. Ce sont des choses absolument fantastiques, une période exemplaire. Non seulement c’était moderne, mais ça l’est encore aujourd’hui ! Je crois que c’est depuis la Commune de Paris que le mot "révolution" fait encore plus peur aux Français. C’est une vraie révolution, du latin "revolvere" qui signifie "retourner". Oui, c’est un retournement. De situation, de constitution, du rôle du peuple qui gouverne par lui-même et pour lui-même. C’était sauvage, c’est vrai. L’épilogue a été rude et sanglant mais les communards étaient des gens incroyables, en avance sur tous les temps, d’un grand modernisme. On les décrit volontiers comme des soiffards, c’est un peu l’ivrogne et la putain. Il y a tout un aspect caricatural mais c’est une lutte des classes. C’est ce que j’écris dans le bouquin : la Commune, « elle est gueuse. Elle est crâne. Elle est spontanée. Elle est piquante comme un rire heureux. Elle n’est pas coiffée. Elle n’a pas trop de redingote. Pas de raie au milieu. Elle ne commande pas à une réunion de beaux messieurs cravatés de blanc. C’est un troupeau d’inconnus lâchés dans les rues. C’est un bouillon rouge. Elle est le rassemblement des malheureux, des bannis de la spéculation, des exploités de fabriques, des habitants des faubourgs et de la grande réserve des pauvres ». Oui, une lutte des classes. Les gens du peuple, face à la bourgeoisie versaillaise grosso modo. (…) »[1].

 

    Les Communards ont été fusillés, déportés et, pire encore pour leur combat, leur mémoire a été trainée dans la boue.

"Un rouge" n'est pas un homme, c'est un rouge...

    Il faut savoir la représentation que la classe dominante se faisait des ouvriers révolutionnaires, qu’elle appelait "Les Rouges"…

    Dans une brochure de propagande contre les "Rouges" financée par les ultras, Jean Wallon, un professeur en Sorbonne écrivait : "Un rouge" n'est pas un homme, c'est un rouge... Ce n'est pas un être moral, intelligent et libre comme vous et moi... C'est un être déchu et dégénéré. II porte bien du reste sur sa figure le signe de cette déchéance. Une physionomie abattue, abrutie, sans expression, des yeux ternes, mobiles... et fuyants comme ceux du cochon, les traits grossiers, sans harmonie, le front bas..., la bouche muette et insignifiante comme celle de l'âne"[2] (1849).

Voici ce qu’en pensait le demi-frère de Napoléon III, le duc de Morny, l’homme de l’expédition du Mexique.[3]Pour situer le personnage, on pourrait dire qu'il était très connu parmi les milieux financiers et particulièrement à la bourse où il spéculait sans arrêt. Mais, soyons juste, il n'était pas seul dans ce cas. Disons plutôt pour mieux le cerner, qu'au lendemain des élections de 1849, il écrivit ceci : "le socialisme a fait des progrès effrayants ; dans plusieurs départements la liste rouge passera.... Dans ce cas, il n'y aura plus qu'à plier bagage, à organiser la guerre civile et à prier MM. les Cosaques de nous aider[4]... Je pense que votre fierté nationale va se révolter ; mais, croyez-moi, si vous voyiez un socialiste de près, vous n'hésiteriez pas à lui préférer un Cosaque. Mon patriotisme s'arrête là". Quel cynisme impassible ! Plier bagage ! L'émigration du comte d'Artois, dès le 17 juillet 1789, a fait des émules… Et voilà encore une extrême-droite sans xénophobie, pour Morny l'arrivée des cosaques eût été une divine surprise avant la lettre. Déjà, l’émigration de 1789 est une émigration de guerre civile : on quitte le pays pour revenir avec les armées étrangères !! Morny souhaite l’intervention des cosaques russes pour se débarrasser des Rouges. En 1940, la victoire d’Hitler permettra à Pétain de "sauver l’armée, pour sauver l’ordre ! "

Mais on sait bien que les Communards subiront un sort identique : Thiers et Bismarck, sur le sol de la patrie profanée, pactisent : les Allemands garderont les portes Est de Paris pour empêcher la retraite des "Rouges", les Versaillais entreront dans Paris insurgé par l’Ouest, les Versaillais, c’est-à-dire les soldats français libérés par Bismarck pour cette sale besogne.  

    Avec des appels à l'extermination comme celui-ci pour la "semaine sanglante", celle du temps des cerises, Le Figaro, début juin 1871 : "II reste à M. Thiers une tâche importante : celle de purger Paris. Jamais occasion pareille ne se présentera pour guérir Paris de la gangrène morale qui la ronge depuis vingt ans... Qu'est-ce qu'un républicain ? Une bête féroce... Allons, honnêtes gens ! Un coup de main pour en finir avec la vermine démocratique et sociale".

    Quelque temps plus tard, Gustave Le Bon dont les travaux auraient mérité l’anonymat, vomissait sur le socialisme : "Ce césarisme des vieux âges que l'histoire a constamment vu apparaître dans les civilisations à leur extrême aurore et à leur extrême décadence subit actuellement une évolution manifeste. Il renaît aujourd'hui sous le nom de socialisme. (…). Le socialisme paraît être actuellement le plus grave des dangers menaçant les peuples européens. (…). Le socialisme constitue la croyance nouvelle de cette foule immense de déshérités auxquels les conditions économiques de la civilisation actuelle créent une existence souvent très dure. Il sera la religion nouvelle qui peuplera les cieux vides. Elle remplacera, pour tous les êtres qui ne sauraient supporter la misère sans illusion, les lumineux paradis que leur faisaient jadis entrevoir les vitraux de leurs églises"[5]. Bref, le nouvel opium.

    Qui sont donc ces "foules" qui s’abandonnent au socialisme selon Le Bon ?

    "Chez les races primitives et inférieures -et il n'est pas besoin d'aller chez les purs sauvages pour en trouver, puisque les couches les plus basses des sociétés européennes sont homologues des êtres primitifs- on constate toujours une incapacité plus ou moins grande de raisonner, (…). De cette incapacité de raisonner résulte une grande crédulité et une absence complète d'esprit critique. Chez l'être supérieur, au contraire, la capacité d'associer les idées et d'en tirer des conclusions est très grande, l'esprit critique et la précision hautement développés. Les êtres inférieurs se distinguent encore par une dose d'attention et de réflexion très minime, un grand esprit d'imitation, l'habitude de tirer des cas particuliers des conséquences générales inexactes, une faible capacité d'observer et de déduire des résultats utiles des observations, une extrême mobilité du caractère et une très grande imprévoyance. L'instinct du moment est le seul guide. (…). Cette incapacité de prévoir les conséquences lointaines des actes et cette tendance à n'avoir pour guide que l'instinct du moment condamnent l'individu, aussi bien que la race à rester toujours dans un état très inférieur" (p.41-42). Grande crédulité, absence complète d'esprit critique, esprit d'imitation, extrême mobilité du caractère, incapacité de prévoir les conséquences lointaines : c'est ce que Le Bon appelle la "foule psychologique".

    Alors pourquoi donner tant d'importance à des textes pareils ? Parce que Le Bon est le recordman mondial de la production scientifique. Il a été directeur de collection chez Flammarion. Il a vendu ses ouvrages à des millions oui, des millions d'exemplaires. Les "lois psychologiques de l'évolution des peuples" parues en 1894, en étaient à leur douzième édition en 1914. Ses livres ont été traduits en plus de seize langues. Son influence a été considérable[6]. On sait qu'Adolphe Hitler fera des œuvres de Le Bon ses livres de chevet.

Travailleurs ! Soyez intelligents ! Debout !

    Mais la haine de classe ne peut camoufler sans cesse la vérité. Voici les révolutionnaires de la Commune de Paris qui s'adressent au peuple en ces termes le 5 avril 1871 :

    "Citoyens de Paris, (…), le bonheur du pays, l'avenir du monde entier sont dans vos mains. C'est la bénédiction ou la malédiction des générations futures qui vous attend.

Travailleurs, ne vous y trompez pas; c'est le parasitisme et le travail, l'exploitation et la production, qui sont aux prises. Si vous êtes las de végéter dans l'ignorance et de croupir dans la misère ; Si vous voulez que vos enfants soient des hommes ayant le bénéfice de leur travail et non des sortes d'animaux dressés pour l'atelier ou pour le combat, fécondant de leurs sueurs la fortune d'un exploiteur, ou répandant leur sang pour un despote ; Si vous ne voulez plus que vos filles, que vous ne pouvez élever et surveiller à votre gré, soient des instruments de plaisir au bras de l'aristocratie d'argent ; si vous ne voulez plus que la débauche et la misère poussent les hommes dans la police et les femmes à la prostitution [7]; si vous voulez, enfin, le règne de la justice, travailleurs, soyez intelligents, debout !

Citoyens de Paris, commerçants, industriels, boutiquiers, vous tous enfin qui travaillez et qui cherchez de bonne foi la solution des problèmes sociaux, le comité central vous adjure de marcher unis dans le progrès. Inspirez-vous des destinées de la patrie et de son génie universel. Vive la République! Vive la Commune! "[8].

    Oui, Le Bon vous avez bien lu : soyez intelligents ! Comme on est loin de la foule aveugle et bête que vous vous complaisez à décrire. Soyez intelligents ! C'est-à-dire soyez lucides, ayez conscience de ce qui se passe ! Construisez votre avenir. Soyez debout.

 

    En ces périodes troublées, où la bête immonde monte, monte, redisons aux travailleurs, à la veille d’échéances électorales décisives : travailleurs, soyez intelligents, debout ! :

 

Il n'est pas de sauveur suprême:

Ni Dieu, ni César, ni tribun.

Travailleurs sauvons-nous nous-mêmes:

Travaillons au Salut Commun.

Groupons-nous et demain

L'Internationale

Sera le genre humain.


[1] Extrait de l’ITW qu’il a accordée à l’Humanité des 11-12 et 13 mars 2011. ITW complète dans les archives de ce journal.

[2] Jean Wallon, rédacteur en chef de "la revue de l'ordre social", "Les partageux", 1849.

[3] Lire, sur ce blog, dans les archives de février 2011 : l’expédition du Mexique.

[4] Allusion à l'aide que les armées russes donnaient en cette année 1849 au gouvernement autrichien en lutte contre les Hongrois révoltés.

[5] Dans son livre "les lois psychologiques de l'évolution des peuples",

[6] Lire l'article de MOSCOVICI, "la psychologie des foules à l'origine du fascisme", dans mélanges POLIAKOV, "le racisme, mythes et sciences", Editions Complexe, Bruxelles, 1981, 478 pages,

[7] Victor Hugo, authentique républicain et à ce titre proche des préoccupations populaires, était sensible à ce problème de la prostitution que dénonce les Communards. Hugo écrivit : « on dit que l’esclavage a disparu de la civilisation européenne. C’est une  erreur. Il existe toujours, mais il ne pèse plus que sur la femme, et il s’appelle prostitution » Les Misérables, 1862.

[8] Proclamation du Comité Central de la Garde nationale.

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