Peugeot et les Trente Glorieuses : les trains de l’immigration choisie

publié le 16 févr. 2015 à 03:15 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 sept. 2015 à 10:18 ]

    La récente élection partielle de Montbéliard (février 2015) pose à nouveau la question du vote LePen. J’ai montré le rôle du Luthéranisme dans cette enclave qui ne fut rattachée à la France qu’en 1793 et qui, auparavant, dépendait du duché du Württemberg. Il faut aussi, puisqu’il s’agit d’un argument électoral sans cesse mis en avant par le FN, sans omettre ce qui peut se dire de bouche à oreille dans la société civile - évoquer le racisme et la xénophobie. Dans mon essai sur le vote FN dans le Pas-de-Calais, L’Artois pendant l’entre-deux-guerres (2ème partie) j’ai mis en avant l’éclosion du racisme avec l’arrivée massive des Polonais, après la guerre de 1914-1918, arrivée pourtant fort justifiée par l’hémorragie d’hommes jeunes subie par la France. Dans le pays de Montbéliard, sous réserve d’une étude de la période de l’entre-deux-guerres, c’est la réaction -après la crise de 1973- à la présence massive de travailleurs maghrébins que Peugeot -entre autres - avait fait venir après 1963. Pourquoi 1963 ?

    En 1963, Georges Pompidou déclara à l'Assemblée : "L'immigration est un moyen de créer une certaine détente sur le marché du travail (de l’emploi) et de résister à la pression sociale". C’était ouvrir la porte en grand aux travailleurs étrangers avec l’objectif avoué de faire baisser les salaires en France, en tout cas de ne pas les augmenter. (Voir les archives du Monde, numéro du 16 octobre 1996). C’est le sens de l’expression que l’agrégé de Lettres qu’est Pompidou crée : détente sur le marché du travail… Dès lors, l’Office de l’immigration se met en branle et on va lire le récit d’un jeune marocain, natif de la région de Casablanca, qui, avec des centaines de compatriotes, va faire le voyage Casablanca-Tanger-Espagne -Port Bou - Lyon - Montbéliard. On ne peut aucunement parler d’immigration clandestine, toute cette logistique est parfaitement surveillée par les autorités concernées. Et Peugeot.

    Les Marocains arrivent surtout dans les années 1970 (leur nombre passe de 70.000 environ en 1963 à 386.000 en 1979). Leur venue est gérée par l’office national d’immigration (ONI). Entre 1975 et 1976, sous la présidence de Giscard d’Estaing, plusieurs décrets organisent le regroupement familial.

 

DE CASABLANCA AU FORT LACHAUX

 

    Le Fort Lachaux appartenait à la ligne de défense de Montbéliard. Il sera en grande parti démonté dans les années 1950 pour laisser place à des habitations pour l’usine Peugeot. Je présente ici le récit fait par un jeune travailleur immigré à Jean-Paul GOUX, qui le reproduit dans son livre "Mémoires de l’enclave" dont j’ai déjà dit tout le bien que je pensais[1].

LE RÉCIT DU VOYAGEUR

    "Je suis arrivé en France, à Sochaux, le 21 octobre 1970, précisément. En 70, il y avait une grande campagne de recrutement de travailleurs destinés à aller dans des usines, des forêts ou des mines, ici, en France. J'avais dix-huit ans, j'habitais à la campagne, dans la région de Casablanca. Mon père avait des relations avec le notable du village et lui a demandé de me trouver un contrat pour que je vienne travailler en France... parce que je travaillais comme mécanicien dans une usine textile, mais j'avais un salaire ridicule. Ce notable, il vendait les contrats pour le compte du pacha de la ville... - le pacha, c'est comme le sous-préfet - Ça faisait un commerce fructueux, tous ces contrats que les notables allaient marchander avec des gens qu'on connaissait ou pas, il y avait des contrats de trois mois, de six mois, avec différents prix. Je me souviens que mon père a payé 500 dirhams pour m'acheter un contrat... ça ferait dans les 600 francs de l'époque (soit 650€ de 2015, JPR).

    Il y a des gens qui sont venus nous faire passer des visites, des examens, la radio. Des examens avec plein de trucs, un ensemble de cubes de différentes formes qu'il fallait démonter et puis quand même il fallait savoir lire et écrire. J'ai présenté mon C.A.P. de mécanicien, on m'a dit "Bon, ça va". Ce jour-là, J'ai vu des scènes quand même assez pénibles, il y avait des gens qui n'arrivaient pas à faire cet assemblage, qui pleuraient. (…). Après cet examen, on est restés un mois et demi, deux mois à attendre. Alors ils nous ont appelés pour aller à l'Office National d’Émigration [2]. C'est là où on centralise les gens qui viennent de toutes les régions du Maroc, après leur visite médicale. Il y avait des gens de toutes les villes du Maroc, des villages les plus reculés, beaucoup de gens qui venaient de la campagne. Là aussi on nous a fait passer une visite médicale, c'était très poussé, ils mettaient vraiment les gens à poil, ça scandalisait la plupart d'entre nous. Après la visite médicale, le soir même, on nous a dit : "On va vous envoyer en France". Il y a des gens qui n'étaient pas prêts, qui n'avaient même pas leur valise. Moi, j'habitais à dix-sept kilomètres de Casablanca, j'ai été chercher ma valise, j'ai été faire mes adieux à ma famille.

    Des petits groupes se formaient, se préparaient déjà. Des groupes de gens qui avaient les mêmes contrats ou qui cherchaient des connaissances, des gens du village. Moi, j'étais le seul de mon village dans ce groupe-là. Le soir même, vers 7 heures, ils nous ont appelés, ils nous ont dit "Voilà ! le contrat, on va le donner à un gars" C'était un gars assez âgé, ils lui ont donné une enveloppe et ils nous ont donné une fiche avec les informations sur les horaires des trains où il fallait descendre, où il fallait attendre, tout ça. On est partis le vendredi.

    On a pris le train à Casablanca, on n'est pas partis dans un train normal... il y a des trains qui montent directement de Casablanca à Tanger, mais nous, c'était un train de marchandises où ils ont attaché quatre, cinq wagons qui avaient des bancs en bois. On était assis, entassés, c'était à 8 heures 30 du soir, c'était la première fois que je montais dans un train.., j'étais étonné et les gens étaient assez étonnés de monter dans un train comme ça. Ça s'appelait un train de bagages, et nous, on était là, avec des tracteurs, des fourrages. Avant de monter dans le train, ils nous ont donné nos repas : des grosses miches de pain d'ici, des sardines, du corned-beef.., on ne nous a pas donné à boire. On a passé toute la nuit à rouler, on est arrivés à Tanger le matin. Au port, ils nous ont donné un badge, je me rappelle, c'était un badge gris ; il fallait le mettre là, dès qu'on montait dans le bateau. On a passé la douane, et comme il y avait des restrictions pour la sortie des devises, on partait en France avec pas plus de cinquante francs en poche. Et puis on a commencé à découvrir toute l'Europe, à partir de l'Espagne. On sort du bateau, on se retrouve en Espagne !

     On avait en moyenne entre dix-huit et trente ans, et avec nous, il y avait des groupes de paysans, des gens assez gaillards qui venaient du Rif, qui allaient travailler dans des domaines forestiers. C'étaient des gens assez costauds, des montagnards, et tout le monde montait dans les trains. Notre groupe était à peu près de 70, 80 personnes, et il y avait d'autres groupes qui venaient avec nous c'était un vendredi, comme aujourd'hui… des groupes qui allaient dans les forêts, qui allaient aux Câbles de Lyon, dans les mines… je me souviens qu'il y avait quatre, cinq groupes presque deux cents gars. Il y avait le type, devant, avec l'enveloppe qui renfermait tous nos contrats, et nous on le suivait, tout un groupe de Maghrébins... il y avait des gens qui s'arrêtaient pour nous regarder, je ne sais pas ce qu'ils ont pensé à ce moment-là. On a fait tout le voyage en Espagne comme ça. Du vendredi soir jusqu'au mardi. Ça a dure cinq jours.

    Quand on est arrivés en Espagne, on n'avait plus de pain et il fallait attendre un train pendant presque une demi-journée. Je ne comprenais pas parce qu'il y avait des trains qui passaient mais qui nous étaient interdits. Je me souviens qu'on était dans un jardin, en Espagne, et qu'on avait des sardines, du bœuf, du chocolat, mais qu'il ne restait plus de pain. On cherchait une boulangerie, on ne trouvait pas… quand on l'a trouvée, on ne savait pas prononcer le mot pain en espagnol, mais on en a acheté quand même !

    On a continué, c'était un voyage de découverte, on découvrait vraiment l'Europe, là... d'autres contrées, d'autres pays... il y avait des gens qui n'en revenaient pas, qui ne s'imaginaient pas ça comme ça, parce que la plupart venaient de leur village. Et puis ils voyaient que c'étaient les mêmes terres, les mêmes arbres... qu'il y avait des gens, des usines aussi. Je me souviens qu'on ne dormait pas, il fallait voir. On avait rarement voyagé aller à Casablanca, c'était aller au bout de la terre ! Alors faire un voyage de cinq jours, et voir du pays, c'était assez étonnant. Pendant la route on avait quand même des problèmes avec des contrôleurs, et à la douane, à la frontière franco-espagnole, on nous a descendus. II y a des gens qui se sont amusés à descendre pour se dégourdir les jambes… ils ont raté le train, ils ont laissé leur valise, leur passeport, tout ça... ils couraient derrière le train et la douane les sommait d'arrêter ! Heureusement, ils nous ont rejoints après, je ne me souviens plus où. On est arrivés à Lyon.

    Alors là, à Lyon, on était vraiment étonnés par les voitures, la circulation. Je me souviens que je me suis arrêté sur un pont, il y avait des réverbères qui faisaient une lumière orange, c'était la première fois que je voyais ça, J'ai regardé longtemps A Lyon, donc, ils nous ont emmenés a l'antenne de l'Office de l'émigration, ils nous ont passé une troisième visite médicale, ils nous ont donné des vivres… c'étaient des camemberts et des boîtes de sardines, encore. La plupart des gens n'avaient pas envie d'en manger, de ces camemberts ! C’était la première fois qu'ils en voyaient, le goût leur paraissait étrange !

    Je ne sais pas comment le gars avait fait, mais on s'est retrouvés à Lyon avec une demi-journée d'avance… il fallait attendre… et puis il y a un agent de la S.N.C.F. qui est venu nous dire "Qu'est ce que vous foutez là ? II faut rentrer chez vous ! ". Le gars lui a expliqué, lui a demandé si on pouvait dormir dans la salle d'attente. Je me souviens que j'avais très, très mal à la tête, à la gare de Lyon. J'ai été dans un kiosque à journaux, j'ai donné un franc à la dame et je lui ai demandé une aspirine. Parce qu'au Maroc, en ce temps-là, les commerçants achetaient des gros paquets d'aspirine et les revendaient à la pièce et moi, je croyais que c'était pareil en France ! On a passé toute cette nuit-là à la gare, puis on a repris le train et on est arrivés à Montbéliard. On était crevés, très éprouvés, on était très, très fatigués. Dans le train, c'était assez difficile, surtout pour dormir. On se lavait dans les toilettes. Pour boire, on ne trouvait pas d'eau, et à la fin les gens étaient obligés de boire l'eau des wagons, de l'eau non potable.

    C'est quand on est arrivés à Montbéliard qu'on a su qu'on allait chez Peugeot. On est venus de là-bas jusqu'ici, on ne savait pas où on allait... si on rentrait dans une ferme, si on allait travailler dans une forêt ou dans une usine.., on venait comme ça, on allait travailler en France. On ne connaissait ni l'employeur ni la ville, rien du tout... ça ne choquait pas. A ce moment-là, dans la région où j'habite, il n'y avait pas beaucoup de gens qui étaient expatriés malgré tout. Alors je me souviens qu'on est arrivés à Montbéliard à 18 heures... c'était au mois d'octobre... il faisait très gris. Je me souviens qu'ils ont amené nos cars tellement près de la porte qu'on faisait un pas et qu'on se retrouvait dans le car... on n'a même pas été dans la ville, rien du tout."

    Fin de citation.

 

PEUGEOT ET LE DÉVELOPPEMENT EXTENSIF

 

    L’explication classique du manque de main-d’œuvre, en France, durant les Trente Glorieuses, est la dépression démographique des années Trente. En 1936, il y eut plus de décès que de naissance en France. Avant et après, il y eut déjà des classes creuses où le renouvellement des générations n’était pas assuré. Pour faire face à la croissance productiviste des années soixante, les entreprises manquaient de main-d’œuvre. On peut y pallier en développant la robotique, la productivité, la formation professionnelle : c’est la croissance intensive, choisie par exemple, par les Japonais. L’autre solution, c’est l’augmentation quantitative des salariés : on embauche les paysans, les femmes et les immigrés. Ce fut la solution de l’industrie française jusqu’en 1971 et la grande grève des OS de l’usine du Mans.

    Je parle dans le titre d’immigration "choisie" car Peugeot, précisément, choisit des travailleurs non-qualifiés. Concernant les hommes français, (NB. Tous les chiffres dans le document ci-dessous) les effectifs passent de 10.000 ouvriers environ durant les années 50’ à 26.287, sommet historique, en 1973, année du 1er choc pétrolier. Soit 70,3% des effectifs totaux de l’établissement de Sochaux. Concernant les femmes, françaises, on passe d’un moyenne de 1500 ouvrières durant les années 50’ à 3605 en 1973, pour atteindre 4622 en 1979, année du second choc. Soit 12% des effectifs totaux de Sochaux. Pour les étrangers, en 1954, on était à 9,2% des effectifs totaux de Sochaux (1287 personnes), ce chiffre baisse à 5,3% en 1964 -1262 personnes-. Puis les effectifs montent à 7498 ouvriers étrangers en 1973, sommet historique, et 20,1% des effectifs totaux. Ces chiffres resteront élevés jusqu’au second choc de 1979. Mais, socialement, avec la loi giscardienne du regroupement familial, dans les cités, la présence des étrangers ne semblent pas baisser.

    Mais bon, tout cela n’explique en rien la montée du racisme.

    Il faut voir comment naît ce comportement qui est en lien avec la politique Peugeot dans l’entreprise. Nous disposons pour cela, non seulement du livre de J.-P. Goux mais des publications dans la revue Actes de la recherche des années 1984 et 1985. Goux en cite des extraits mais l’intégralité est disponible sur le net. Il s’agit des entretiens entre un chercheur, Michel Pialoux, et un OS de Peugeot, Christian Corouge qui est une personnalité étonnante. Cégétiste, il a toujours refusé de "monter en grade" pour rester aux côtés des OS estimant qu’il y avait trop d’ouvriers qualifiés (OP) dans les organes dirigeants du syndicat. C’est un homme d’une sensibilité rare, et brillant, je le dis pour l’avoir entendu lors d’une conférence, à Lyon. Montbéliard : le patronat, les immigrés et le racisme A lire absolument [3].

DOCUMENTS

 document extrait du livre de Nicolas HATZFELD, "Les gens d'usine, 50 ans d'histoire à Peugeot - Sochaux", les Éditions de l’atelier, Paris, 2000.
 
    Second document (même source) qui montre d'une part l'importance des chocs pétroliers -qui sont en réalité des crises structurelles du capitalisme et mis à profit par la patronat pour restructurer leur appareil de production - et, d'autre part, le lien asse fort entre la croissance quantitative des effectifs et la croissance de la production (cela jusqu’au 1er choc de 1973).
    


[1] Éditions MAZARINE, Paris, 1986, 460 pages. Chapitre XVIII.

[2] Il doit s’agir de l’Office national d’immigration, l’ONI, créé par l’Ordonnance du 2 novembre 1945 (Chapitre V) signée par le général de Gaulle et qui a la charge, à titre exclusif, "du recrutement pour la France et de l’introduction en France des immigrants étrangers". L’ONI est aujourd’hui l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration.

[3] COROUGE Christian, PIALOUX Michel. Chronique Peugeot. In : Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 54, septembre 1984. Le savoir-voir. pp. 57 - 69. doi : 10.3406/arss.1984.2223. url : /web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1984_num_54_1_2223 

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