Montbéliard : le patronat, les immigrés et le racisme

publié le 17 févr. 2015 à 10:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 sept. 2015 à 10:22 ]

        Tout ce qui précède Peugeot et les Trente Glorieuses : les trains de l’immigration choisie n’explique en rien la montée du racisme (et donc du vote FN).

    Il faut voir comment naît ce comportement qui est en lien avec la politique Peugeot dans l’entreprise. Nous disposons pour cela, non seulement du livre de J.-P. Goux mais des publications dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales  des années 1984 et 1985. Goux en cite des extraits mais l’intégralité est disponible sur le net. Il s’agit des entretiens entre un chercheur, Michel Pialoux, et un OS de Peugeot, Christian Corouge qui est une personnalité étonnante. Cégétiste, il a toujours refusé de "monter en grade" pour rester aux côtés des OS estimant qu’il y avait trop d’ouvriers qualifiés (OP) dans les organes dirigeants du syndicat. C’est un homme d’une sensibilité rare, et brillant, je le dis pour l’avoir entendu lors d’une conférence, à Lyon. A lire absolument [1].

    Corouge est interviewé en 1983, à une date où le FN n’existe pas encore politiquement. Mais les tisons sont rougis et la flamme va prendre à la vitesse grand V. Le livre de Goux nous donne un autre exemple intéressant avec le témoignage d’une ouvrière tisserande à l’usine de tissage d’ Héricourt.

 

CHEZ PEUGEOT

 

    Voici donc le témoignage de Christian Corouge, témoignage enregistré par le chercheur CNRS Michel Pialoux qui l’a retranscris par écrit tout en respectant cette dimension orale. Pour les besoins de ma démonstration, j’ai "organisé" le discours. Les puristes pourront trouver l’intégralité du discours de C. Carouge sur le net.

    "(...) Dans les ateliers durs (où le travail est particulièrement intense, JPR) comme garniture ou carrosserie, tu trouves souvent sur les chaînes un pourcentage de 55 à 60 % d'immigrés. Et nous, dans notre section syndicale d'OS, on est habitués complètement à côtoyer d'autres formes de cultures, (...).

    T'as deux sortes de trucs. T'as d'abord les jeunes, ceux qui ont été embauchés y'a cinq ou six ans, ceux-là sont beaucoup moins racistes parce qu'ils n'ont connu que l'usine comme elle est maintenant. Ils se sont intégrés avec des copains arabes, des copains turcs, yougoslaves, etc., qui étaient déjà présents dans l'usine, souvent ils ont appris leur poste avec un copain immigré. Mais là où le problème se pose vraiment, c'est avec les anciens de carrosserie, les mecs qui ont une quarantaine d'années, qui ont connu l'usine sans y voir de travailleurs immigrés. Alors, là, y'a un rejet total, quoi ! Y'a une cassure entre les deux. (…). Y'a un blocage au niveau de l'âge : à un moment donné, tu t'aperçois que tu peux plus faire marche arrière sur quoi que ce soit. Donc jusqu'à la fin de ta vie tu seras obligé de subir... les mauvaises conditions de travail... mais aussi le mauvais climat social. (…). Ben oui, le mec qui est jeune comme maintenant, ça ne fait que 5 ou 6 ans qu'il est en chaîne, il a toujours peut-être pas dépassé 30 ou 40 ans, tu vois, il a toujours l'impression que c'est qu'une époque de sa vie, et qu'il va se tirer. Il va pas rester là toute sa vie, quoi, c'est plus tard qu'il commence à devenir particulièrement raciste, quand à 40 ans, 35 ans, il voit qu'il est en train de gratter pareil, comme tout le monde... Et là, ça fait king kong dans sa tête, et là il prend un caractère en disant : "Ouais, ça fait chier, un Arabe gagne pareil que moi, etc... "- Là, ça devient vachement violent... Quand l'avenir se ferme, et que le mec se replie sur lui-même et qu'il a une espèce de haine pour tout ce qui l'entoure, et ça se comprend d'ailleurs. Le mec qui est jeune, il pense plutôt : "Après tout, je suis là... ". Jusqu'à 30 ans, tu te dis : "Après tout, j'ai mon fric, ça me plaît pas, demain je suis malade et puis c'est tout". A 30 ans, tu commences à t'interroger autrement. A 30 ans tu te dis : "ça fait chier d'habiter dans les blocs, y a mon voisin arabe qui me fait chier, y a l'autre qui élève son mouton, il m'emmerde. " C'est vrai, y a des trucs qui se sont passés qui sont pas simples. Quand tu déplantes une population de 5.000 Marocains ou de 2.000 Turcs, quand tu les préviens pas, tu finis par avoir des lapins dans la baignoire, c'est aussi con que ça, ou des gens qui saignent des lapins dans les caves, et y a du sang partout (...)".

    On a connu aussi une période, à l'usine, où (la direction) mettait un Turc, puis un Yougoslave, puis un Marocain, sur les trains de chaîne. Et vu qu'ils pouvaient pas s'entendre, les trois, parce qu'il y avait tellement de différence entre eux, au départ, quand ils arrivaient, le Yougoslave voulait montrer qu'il était le plus fort, donc travaillait plus vite, et ceux qui étaient derrière étaient obligés de travailler à la même vitesse... Et ça c'était une politique volontaire de Peugeot de séparer systématiquement les races. (…). Mais, il y a de la camaraderie au milieu, ça existe, tu vois, entre Français et immigrés, elle existe. Alors qu'avant Peugeot la cassait systématiquement : il y avait un jeune embauché, crac, on le mettait là, ils cassaient tout début de dialogue, quoi…

    J’ai entendu les Français dire : "Avant, ça débrayait, mais depuis qu'il y a les immigrés, ça débraye plus". Et on en arrivait à un moment donné à une rupture, à un conflit, lié en partie au fait que les gens se connaissaient beaucoup mieux, parce qu'il y avait pas eu d'embauché et aussi au fait que y'avait un trop plein, que, au niveau des cadences ça n'allait plus, parce que le vieillissement de l'usine était quand même important.

    Je veux dire qu'il y a des cons aussi bien chez les immigrés que chez les Français, mais on finit par se connaître et ça c'est dangereux pour Peugeot. Il aimerait bien faire comme en Allemagne, virer tous les immigrés, je crois que ça serait la solution idéale à un moment donné pour lui…". Fin de citation.

 

 

AU TISSAGE DE LA GRAND-PRE

 

    Voici une présentation de l’usine de tissage d’ Héricourt dite "de la Grand-Pré". En 1883-1885, l'industriel mulhousien Fritz Kœchlin édifie un tissage mécanique à la combe de la Petite-Pré. Il y transfère les métiers à tisser qu'il faisait fonctionner dans le tissage de la Grand-Pré, appartenant à Dollfuss - Niffenecker. C'est pourquoi l'établissement terminé en 1885 portera le nom de tissage de la Grand-Pré. Vers 1891, une petite cité ouvrière est édifiée. Une seconde cité comprend cinq maisons de contremaître. Un logement patronal est édifié en 1911 avenue de la Gare. Le tissage est acheté par la société Schwob Frères en 1911, puis est mentionné comme usine de la société Dreyfus et Cie à partir de 1931 sous le nom de SA des Établissements de la Grand-Pré (EGP). (…). Vers 1968, l'usine de la Grand-Pré est reprise par la société de teinturerie Leboucher Frères, de Rouen, et réduit ses effectifs dans les décennies 1970 et 1980. Elle poursuit néanmoins la production de tissus écrus jusqu'à sa fermeture le 31 décembre 2000 [2].

    J.-P. Goux a effectué, en 1981, un entretien avec une tisserande de cette usine qui y a travaillé plus de 40 ans, son embauche remontant à 1941.

    Cette femme est très compétente et on la croit totalement lorsqu’elle dit qu’elle eut "un directeur formidable ! Un directeur qui est resté (à l’usine) jusqu’à 75 ans, et qui connaissait le fil ! il savait lui quand on recevait du fil, s’il était bon…", en revanche, "les dernières années, ç’avait bien changé parce que l’usine a été rachetée par un transformateur de Rouen". Il s’agit donc de la société de Teinturerie Leboucher frères (cf. supra). Avant, c’était "une entreprise familiale toute la famille travaillait à l'usine, a part les hommes qui allaient à Sochaux (chez Peugeot, JPR) parce que les salaires étaient meilleurs. Le textile n'a jamais donné de gros salaires. Donc la plupart du temps c'était toute la famille au Tissage, alors ça créait quand même une certaine ambiance. Et puis avec si peu de personnel, on connaissait tout le monde, on connaissait les problèmes de chacun. Les dernières années, ç'avait bien changé parce que l'usine a été rachetée par un transformateur de Rouen. Maintenant on ne fait plus de sentiment, on ne connaît plus les gens, les ouvriers sont devenus des numéros, c'est plus du tout pareil. Et puis il y a beaucoup d'étrangers". "Le patron actuel a repris derrière son père et il ne connaît rien du tout au tissage".

    Cette dame "trouve qu’il y a quand même une certaine considération à avoir pour l’ouvrier. (…). Il faut reconnaître que dans le textile, le niveau est assez bas… ce ne sont pas des gens très…là, en filature c’est le bas de l’échelle. On avait encore des ouvriers qui ne savaient ni lire ni écrire". Or ces deux fonctions sont indispensables, il faut savoir lire la catégorie de fil inscrite sur l’étiquette de la bobine, il faut savoir compter "parce que dans une caisse, il y a le poids brut et il y a la tare pour avoir le poids net de la caisse. (…). Les étrangers, quand je leur faisais faire des opérations, ils comptaient dans leur langue, alors ils mettaient du temps (…)".

    Derrière tout cela, on sent une mauvaise gestion du personnel, la direction se moque de la formation de base des ouvriers, surtout des immigrés et en laisse le soin aux "Anciens" qui jouent un mini-rôle d’encadrement. On sent la mise en concurrence de la main-d’œuvre : bas salaires, pas de formation professionnelle, les immigrés peuvent parfaitement faire l’affaire aux yeux des patrons. Mais le plus grave est à venir. Voici comment sont organisées les 3x8, les ouvriers travaillent huit heures de suite puis sont relayés par l’équipe suivante qui travaille 8h et ainsi de suite :

        "Il y avait trois équipes : la nuit, le matin et l'après-midi. L'ouvrière qui arrive le matin reprend les mêmes métiers que l'ouvrier de nuit vient de quitter. En général, tous les ouvriers de nuit, maintenant, c'est des Turcs, des Algériens, et c'est des hommes. Déjà, un homme n'a pas la dextérité d'une femme… il n'a pas les doigts aussi habiles et souvent, ces ouvriers-là ne sont pas extrêmement consciencieux, ils laissent passer énormément de défauts. Alors quand l'ouvrière du matin arrive, quand la bonne tisserande arrive, elle est obligée bien souvent de détisser et même quelquefois de couper carrément parce que ça serait vraiment impossible de vendre du tissu comme ça".

    On comprend bien que le laisser-aller patronal a jeté les bases du rejet, du racisme. C’est lamentable.

     en 1984, Montbéliard vota FN à hauteur de 14% des exprimés (10,5% en France) et 7,5% des inscrits pour le département du Doubs (6,5% en France).

 

 



[1] COROUGE Christian, PIALOUX Michel. Chronique Peugeot. In : Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 54, septembre 1984. Le savoir-voir. pp. 57 - 69. doi : 10.3406/arss.1984.2223. url : /web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1984_num_54_1_2223 la conférence de Lyon était organisée par L'Improbable.

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