La fracture du 10 MAI 1981 …

publié le 3 juil. 2011 à 02:20 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 août 2016 à 13:43 ]
  10/05/2011  

        Le Monde titre, aujourd’hui 10 mai 2011, que Mitterrand est devenu "une icône" pour la gauche ! Le Progrès de Lyon dit, quant à lui, qu’il est devenu "culte" ! Je constate une énième fois que, pour Le Monde, le courant communiste français n’appartient pas à la Gôche ! Je me demande pour quel communiste ou marxiste, cet homme est une icône. Que l’on me cite ceux qui ont placardé sa -paraît-il- « belle gueule » sur les murs de sa chambre. Puisque ce journal que je lis depuis plus de quarante ans (j’appartiens à la gauche-maso) nous invite à dire ce que fut notre "10 mai", je vais répondre à cette invitation.

        Pour moi, le 10 mai a d’abord été un 26 avril. Ce noir dimanche soir, un des frères Duhamel (déjà), avant même les résultats que l’on ne peut déclarer qu’à 20 heures sonnantes, annonçait un bouleversement "spectaculaire" dans la donne politique française. Et effectivement, ça tombe : Marchais ne fait que 15%. Le "parti" -j’étais alors adhérent- perd presque 5%, soit le quart de son électorat. Le ciel me tombe sur la tête. Pire encore, sur l’instant, je me remémore ces trois "camarades" ou compagnons de route qui m’avaient déclaré ne voter Marchais qu’à contrecœur et encore "pas sûr !". Autrement dit, la chute eût pu être encore plus vertigineuse. La suite le confirmera.

        C’est la mort dans l’âme que je suivis la campagne d’entre les deux tours. Le septennat de Giscard avait été si catastrophique - c’était la politique dite du redéploiement, c’est-à-dire de la casse industrielle généralisée - que mon vote pour Mitterrand au second tour ne faisait pas question. Et c’est avec un soulagement mêlé d’une indicible tristesse que j’ai vu apparaître progressivement la tête de ce radical[1] faisant fonction de premier secrétaire du PS sur l’écran. La fête qui suivit le soir même l’annonce du résultat n’était pas ma fête.

        En France, toutes les grandes conquêtes sociales ont été obtenues dans le cadre d’une "poussée" communiste. En 1936, le PCF obtient 15% des exprimés et double son pourcentage. En 1945, il est le premier parti de France. Les évènements de 1968 ont été précédés d’une poussée communiste en 1967 : le PCF franchit la barre des 22% et le cap des 5 millions d’électeurs. Que pouvait bien donner cette victoire de 1981 avec un recul communiste si important ? Rien. Au lycée, lors de la première réunion syndicale qui suivit le 10-mai, le ton était au "ne rien faire", "ne surtout pas gêner le gouvernement". Bonjour la combativité ! En 36, c’était l’occupation des usines APRÈS la victoire électorale. Là, il fallait obéir. D’ailleurs, Chevènement, lors d’un congrès PS post-10-mai, fit l’éloge du godillot, cette bonne, solide et sûre chaussure du fantassin qui marche, qui suit, qui obéit. Un parti de godillots : démarche hétéronomique pure et parfaite.

    Immédiatement, les médias donnèrent des sondages sur les intentions des électeurs avant les législatives qui allaient suivre et extrapolèrent le nombre de sièges qui en résulterait. Le PS avait la majorité absolue à lui tout seul ! C’est alors que j’ai compris - on est souvent naïf quand on est militant communiste de base - la stratégie de long terme de Mitterrand. Mais je l’ai comprise quand il était trop tard. Pauvre de moi. Pour s’être fait avoir, on s’est fait avoir !

    J’avais lu dans l’Huma -mon autre journal quotidien- la déclaration de Mitterrand devant le bureau de l’Internationale socialiste -dites-moi à quoi sert cette institution ? - en 1972, 48 heures seulement après la signature du fameux programme commun de gouvernement de la gauche. Il déclara l’avoir signé pour faire la démonstration que le nouveau PS français pouvait/allait prendre 2 à 3 millions de voix au PCF. Quelle mentalité ! Quelle tromperie ! Mais je n’y avais guère porté attention : c’était tellement gros ! et puis le PCF était une forteresse inexpugnable… Hélas !

    Durant les deux décennies que j’ai donnée à ce parti, qu’ai-je fait -avec mes milliers de camarades- sinon me battre pour l’Union de la Gauche ? C’est le PCF qui -pour contrecarrer l’argument gaulliste de la désunion de l’opposition incapable de gouverner à cause de ses dissensions- a inventé la stratégie de l’union autour d’un programme commun. Le PS la refusa longtemps. Cette longue montée de la gauche c’est nous qui l’avons entretenue, allant jusqu’à retirer notre candidat arrivé en tête (sic) dans certaines circonscriptions au profit du socialiste que l’on pensait mieux placé pour battre la droite. On aidait le bourreau à nous faire accéder à la guillotine !

    Mitterrand a été élu (51%) grâce aux 15% de Marchais, cela représente 30% des voix de gauche. Dans un gouvernement de 40 ministres et secrétaires d’État, l’éthique nous attribuait au moins une douzaine de portefeuilles. Le président en octroya… quatre.

        Aux législatives de juin 81, le PCF obtint 16%. Mais l’examen des résultats par circonscription montre un phénomène contradictoire : dans les circonscriptions où le parti communiste était particulièrement fort, son candidat progressa, mais dans beaucoup d’autres, la dégringolade se confirma. Les électeurs communistes de naguère se transformèrent aisément en électeurs socialistes : où était le FN alors ? Cela dit pour les ignares ou les malhonnêtes qui affirment mensongèrement que les votes PC sont devenus des votes FN.

        La suite, on la connaît. Le tournant de la rigueur, etc... , la gestion des affaires courantes, le célèbre "en termes de chômage, on a tout essayé" de Mitterrand himself… "Himself" parce que le président obtiendra un satisfecit du Financial times sur sa politique économique et monétaire (numéro du 20 avril 1990)[2] : "Quel est le dirigeant d'un grand pays, jadis prodigue, qui a été le plus disposé à accepter un taux de chômage élevé afin de débarrasser son pays du fléau de l'inflation ?"…mais comme l’avouera Charles Pasqua "on ne gouverne pas de la même façon un pays qui a un PC à 20% et un pays qui a un PC à 10%".

        Une anecdote : en 1986, j’ai suivi un stage aux usines Renault RVI (anciennement Berliet) à Vénissieux. Les Lois Auroux étaient censées être appliquées. Le cadre dirigeant qui nous accueillit était, dans l’entreprise, en charge du dialogue social avec les représentants syndicaux. Il était très fier de nous dire comment il manœuvrait lors des négociations, les petits pièges qu’il tendait, etc… Bref, il conservait une mentalité de lutte de classes au sein d’une entreprise nationalisée, sous un gouvernement socialiste, où, au contraire, tout le monde aurait dû tirer dans le même sens. Rien n’avait changé.

        Allez, j’arrête de me faire mal.

Une icône ? Vous avez dit une icône ? 



[1] On sait depuis André Siegfried que ce mot est indéfinissable…

[2] Lire aussi l’article du Monde publié le 14 janvier 2005 et La vie politique en France, avant et après 1981.

Commentaires


Comments