GUERRE D'ALGERIE : LES MASSACRES DU 17 OCTOBRE 1961 A PARIS

publié le 4 oct. 2011 à 01:07 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 17 oct. 2015 à 10:59 ]

Le 17 octobre 2011 marquera le 50° anniversaire du massacre de centaines d’Algériens dans les rues de Paris. Le FLN avait décidé de faire manifester les Algériens de Paris pour des raisons politiques mais aussi pour une raison pratique : Papon, préfet de police, que l’on ne présente plus étant entré dans l’Histoire pour des crimes imprescriptibles, avait instauré de facto un couvre-feu "raciste", selon le mot d’Anne Tristan, en demandant aux "Français musulmans" de ne plus sortir après 20h30 et de fermer leurs bars à 19h.

Utilisant largement les travaux de Jean-Luc Einaudi, Serge Laurent rend compte de cette soirée terrible de 1961 où tout ce qui, à Paris, porte un uniforme semble s’être défoulé contre celui qui apparaît, somme toute, comme le vainqueur de la guerre : l’arabe algérien. Mais le monolithe médiatique, manipulé par l’administration du ministère de l’Intérieur, s’est abattu sur la capitale et le pays et, pendant longtemps, tout ceci fut nié et enfoui dans l’oubli.

C’est le grand mérite de Jean-Luc Einaudi chercheur en histoire et citoyen comme il aime à le dire, d’avoir publié "Octobre 1961"[1], un travail de référence sur cette période, qui prend appui sur nombre de documents gardés dans les archives de la préfecture de police.

Comment sera célébré ce 50° anniversaire ? Voilà qui donnera une idée de l’état de notre démocratie et de notre république, à l’heure où certains nostalgiques inaugurent des monuments en l’honneur des "victimes françaises de la Guerre d’Algérie".

Jean-Pierre RISSOAN

addendum (X-2015) : je rajoute un texte d'Alain RUSCIO qui présente un livre  de F. Riceputi intitulé "la bataille d'Einaudi".

 

                            Notre démocratie sortira-t-elle du régime du mensonge d’État ?

 

par Serge LAURENT,

Société populaire de Villefranche-sur-Saône

 

 

Les journées des 17 et 18 octobre 1961 représentent le paroxysme de pratiques policières qui s’étaient installées et banalisées depuis bien longtemps. On pourrait même remonter au déclenchement de la guerre en Algérie tant les traditions policières anti-algériennes sont anciennes. C’est le cas de la manifestation commémorative du 14 juillet 1953, à laquelle s’était associé le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques de Messali Hadj et au cours de laquelle la police ouvrit le feu sur le cortège des Algériens faisant sept morts place de la Nation. On pourrait citer la répression extrêmement violente des manifestations du mois de mai 1950.

Des pratiques policières banalisées depuis bien longtemps

Mais, avec la guerre et avec l’arrivée de Maurice Papon à la tête de la préfecture de police en mars 1958, ces comportements s’intensifient. De grandes rafles de Nord- Africains ont lieu fin-août début-septembre de la même année, et leurs victimes sont enfermées au Vél’d’Hiv’ de sinistre mémoire, suscitant des protestations. Les rafles au faciès accompagnées de violences se banalisent, jusqu’à devenir quotidiennes. En 1959, un camp est ouvert dans le bois de Vincennes et rares sont les "Français musulmans d’Algérie" qui n’y ont pas été conduits une fois ou une autre.

De cette période date le "comité d’accueil", pratique consistant à faire passer les personnes arrêtées entre une double haie de policiers qui les matraquent systématiquement. Les noyades n’ont pas été inventées le 17 octobre, elles avaient été utilisées auparavant, la torture elle-même se développe à Paris à partir de la création en 1960 de la force auxiliaire de police dont les tortionnaires exercent notamment dans des hôtels des 13e et 18e arrondissements.

La répression s’accentue encore dans l’été 1961

En juillet, les négociations sont rompues avec le FLN sur la question de l’avenir du Sahara. Fin août, le premier ministre, Michel Debré, favorable à l’Algérie française qui veut absolument démanteler le FLN en France où l’organisation avait acquis, non sans luttes, la faveur de la population immigrée, obtient de De Gaulle le départ d’Edmond Michelet[2], garde des Sceaux, qui était lui, plutôt favorable aux négociations et à l’indépendance de l’Algérie. Une situation qui va faciliter le recours aux supplétifs algériens, ces hommes enrôlés en Algérie, parfois de force et placés en région parisienne sous le contrôle direct et permanent de militaires français détachés à la préfecture de police : les célèbres "harkis". Durant l’été, ils vont multiplier les exactions, les tortures, les descentes dans les cafés, les tabassages dans les autobus, etc.

Du côté du FLN, qui, en juin, avait suspendu les attentats contre les policiers pour faciliter les négociations, on décide de reprendre les hostilités sur le terrain dès la fin août. Onze policiers français seront tués jusqu’au début du mois d’octobre (sur un total de quatre-vingts victimes dans les rangs de la police durant toute la guerre). Cela a encouragé le désir de vengeance du côté des fonctionnaires français et exacerbé leur sentiment anti-algérien. Peu à peu on entre dans la période la plus meurtrière de la guerre sur le territoire métropolitain qui commence en septembre et culmine en octobre 1961.

 Des mensonges

Un certain nombre de responsables officiels, tels Maurice Papon ou Roger Frey, ont affirmé que le 17 octobre était essentiellement dû à des règlements de comptes entre le FLN et le MNA[3]. C’est totalement mensonger.

En 1961, dans la région parisienne, le conflit FLN-MNA était réglé depuis trois ans. Cela n’a pas été sans mal ni sans faire couler le sang. Le FLN jouit d’une autorité incontestée, ce qui n’est pas le cas dans le nord de la France où le MNA gardera une audience importante jusqu’à la fin de la guerre. Mais le FLN avait recours à des méthodes expéditives à l’égard de ceux qui refusaient sa discipline et ses ordres. Le versement des cotisations était, par exemple, une obligation impérative, pouvant conduire à la mort en cas de non respect.

 Le rôle du FLN sur le territoire métropolitain

La mission principale est la collecte de fonds auprès de l’immigration, c’est-à-dire à l’époque environ 300 000 personnes, et le travail de conviction en direction de l’opinion.

Dans l’ensemble, les actions menées sont défensives, les attentats contre les policiers sont menés en réponse à des actes de répression. Ils n’ont pas de caractère terroriste : ils ne visent pas la population. Cette question a pourtant fait débat au sein de l’organisation, un certain nombre de dirigeants ayant projeté sans succès de porter la guerre sur le territoire métropolitain. Le FLN a toujours eu le souci politique de l’opinion publique, il n’a jamais entrepris d’actions qui auraient pu signifier que les Français étaient considérés dans leur masse comme des ennemis.

 La manifestation du 17 octobre en réaction au couvre-feu décidé par les autorités françaises

Le couvre-feu amène cette manifestation, qu’il faut replacer dans un contexte élargi. A partir du mois de septembre, les exécutions sommaires se multiplient, on retrouve par dizaines, des cadavres de noyés dans divers lieux de la région parisienne. Une nouvelle catégorie apparaît : celle des Nord-Africains "inconnus".

Papon, qui est préfet de police de Paris et du département de la Seine, dispose de pouvoirs très importants. Il écrit dans une circulaire au mois de septembre : « Les membres des groupes de choc pris en flagrant crime doivent être abattus sur place». C’est un ordre très clair qui se situe d’autorité en marge de la justice, qui n’évoque même pas la légitime défense. Le 2 octobre, lors des obsèques d’un policier, Papon lance ce mot d’ordre : « Pour un coup reçu nous en porterons dix ! ».

 Préparation de la manifestation

Les familles algériennes entières sont invitées à y participer et les directives sont de préserver impérativement une action pacifique quel que soit le comportement de la police. Le FLN est conscient que les attentats des mois précédents sont d’un très mauvais effet dans l’opinion française et, depuis le 5 octobre, ordre a été donné de cesser toute action violente.

Tout un plan d’actions est prévu : le 18 octobre, une autre manifestation et une grève des commerçants, le 20, une manifestation des femmes pour demander la libération des emprisonnés. Il est question ensuite d’élargir l’action à la province. Mais ce qui n’est pas prévu, c’est le caractère extraordinairement sauvage de la répression.

 Les caractéristiques de cette répression sauvage

C’est une chasse à l’homme généralisée, à Paris comme en banlieue. Tous les cortèges sont visés. L’un part du bidonville de Nanterre en direction de l’Étoile et sera stoppé au pont de Neuilly. Les supplétifs ouvrent le feu sur la foule. Il y a de nombreux tués et des gens sont jetés à la Seine. Même scénario entre République et Opéra. La manifestation se déroule sans incident et est interceptée lors du retour sur les grands boulevards à hauteur du cinéma Rex par les CRS. "Un bain de sang" dit Jean-Luc Einaudi.

Même chose aux boulevards Saint-Michel et Saint Germain. On ne se situe pas du tout dans le contexte d’opérations de maintien de l’ordre. Les policiers ne sont pas menacés. Il n’y a pas d’affrontements. C’est seulement la haine raciste qui se donne libre cours. Les rafles au faciès sont tellement nombreuses que les véhicules de police ne suffisent pas. On réquisitionne les autobus, ce qui d’ailleurs ne suscite quasiment pas d’opposition parmi les chauffeurs de la RATP. Le lendemain, le syndicat CGT lancera un appel à refuser les réquisitions. "Les jours suivants, on continuera à tuer froidement dans les enceintes du Palais des sports et de la porte de Versailles et ce, jusqu’à la fin de la semaine" (J.-L. Einaudi). De nombreux témoignages, de la part notamment de membres du service de santé des armées, le confirment. "Les forces de police, de gendarmerie et les CRS ont donc été autorisées à exercer une vengeance collective contre l’ensemble d’une population. Le préfet de police organisant un défoulement sans limites avec l’objectif de vider le sac du mécontentement de la police qui est réel, afin de le détourner du gouvernement qui a fort à faire avec les états d’âme de nombreux militaires et les entreprises séditieuses de l’OAS".

 Y a-t-il eu des protestations chez les policiers ?

Ceux qui cherchent à s’opposer sont une petite minorité. À la préfecture de police elle-même, on garrotte les Algériens sous les fenêtres de Papon. Dans la cour dite "d’isolement" va se produire dans le courant de la nuit un massacre au cours duquel une soixantaine de victimes seront frappées à mort. Ces faits seront révélés à la fin du mois d’octobre dans un tract des policiers républicains, dont l’un des auteurs était le communiste Emile Portzer, alors responsable de leur amicale[4]. D’autres policiers se rendront, littéralement en état de choc, dans la nuit au siège de France-Observateur pour faire le récit des exactions à Claude Bourdet, alors conseiller de Paris. Lorsque quelques jours après, le 27 octobre, celui-ci interpellera le préfet de police sur la réalité du crime commis dans la préfecture, Papon ne prendra même pas là peine de lui répondre. "C’est dire qu’il se sentait totalement à l’abri et couvert" (Einaudi).

 Comment la répression fut mesurée et dénoncée

Claude Bourdet déposa une demande de commission d’enquête avec le soutien des élus communistes et socialistes. Ce fut également le cas au conseil général de la Seine et au Sénat, par la voix de Gaston Defferre. Il y eut quelques mouvements de protestation dans des lycées ou des entreprises comme Renault-Billancourt. Mais les réactions n’ont pas été à la hauteur de ce qui s’était produit, qui d’ailleurs n’a été que partiellement connu car le mensonge s’installe tout de suite au plus haut niveau de l’État. Ceux qui veulent savoir ne disposent d’aucun moyen d’investigation efficace. L’institution judiciaire contribue d’ailleurs à jeter le voile. Par exemple, la découverte de cadavres n’entraîne pas d’information judiciaire systématique, on classe sans suite. Fin octobre, juste avant le débat au Sénat, curieusement, une soixantaine d’informations sont ouvertes. Cela permet d’éviter que ces faits puissent faire l’objet d’une enquête parlementaire - la loi prévoyant qu’il ne peut y avoir d’enquête si la justice est saisie : toutes ces informations seront conclues par un non-lieu soit en invoquant la raison que les auteurs des crimes n’ont pu être trouvés, soit en application du décret d’amnistie de mars 1962.

 Que sait-on aujourd’hui sur le nombre des victimes ?

La version officielle en reste toujours aux deux morts, puis aux six morts reconnus par les services de police. Il a fallu attendre le rapport du conseiller d’État Mandelkern établi en 1997 à partir des archives de la préfecture de police alors secrètes, pour qu’on parle de plusieurs dizaines de morts, ce qui reste loin du compte. Les recherches de l’historien Jean-Luc Einaudi le conduisent à affirmer qu’il y a eu au moins 200 morts lors des journées des 17 et 18 octobre et plusieurs centaines durant les mois de septembre et d’octobre. Il publie les noms de 400 personnes retrouvées mortes, auxquelles il faut ajouter de très nombreux disparus dont on n’a jamais retrouvé les corps.

 Haut lieu pour porter un grand coup au FLN en France ?

Incontestablement Michel Debré voulait la destruction du FLN, il était partisan d’une guerre à outrance. Il ne se plaçait pas dans l’optique de la négociation mais de la liquidation. Papon a toujours été également sur une ligne "Algérie française". On peut penser que dans cette période très incertaine, marquée par les actions subversives de l’OAS, certains, dans les rangs de la police, aient voulu pousser les choses au pire. Même dans l’optique de la négociation, De Gaulle trouvait avantage à se situer en position de force. De fait, l’organisation du FLN a été atteinte. Il lui a fallu plusieurs semaines pour mesurer l’ampleur des dégâts, d’autant qu’il y eut beaucoup de déportations vers des camps en Algérie. Néanmoins, les contacts avec le FLN reprirent dans les jours qui suivirent. En février suivant, c’est le massacre de Charonne et c’est la dernière ligne droite vers les accords d’Évian. On ne parlera plus beaucoup des journées d’octobre.

 Le 17 octobre et Charonne

Dans les deux cas, les mêmes policiers, sous les ordres du même préfet de police, répriment sauvagement une manifestation d’Algériens et une manifestation contre l’OAS. Mais il y aura 500 000 personnes aux obsèques des 8 militants communistes assassinés. Pour des raisons diverses, Charonne va prendre une place prépondérante dans la mémoire ouvrière : un voile d’oubli sera jeté sur tout ce qui entoure la guerre d’Algérie.

 L’intérêt de l’opinion française

L’un des événements qui marque un tournant dans la prise de conscience, ce sont les procès Papon de 1997 et de 1999. Michel Slitinsky, l’homme sans lequel il n’y aurait sans doute jamais eu le procès de Bordeaux, a voulu dès l’origine que les crimes commis à Paris contre les Algériens soient connus des jurés, à côté de ceux que Papon avait commis sous Vichy. Il était très important que cela se sache et beaucoup de Français l’ont découvert, trente ans après, durant ces semaines. Le deuxième procès a été intenté par Papon contre Jean-Luc Einaudi, qui voulait absolument le faire condamner pour diffamation. L’enjeu était considérable, car pour la première fois et probablement pour la seule, ces crimes d’octobre 1961 furent abordés et appréciés, certes indirectement, par la justice française. Le représentant du parquet a reconnu la réalité des massacres, ce qui ne l’a pas empêché de demander la condamnation de principe. Or il n’a pas été suivi par les juges qui ont reconnu la bonne foi.

 Les choses changent

Une plaque commémorative a été apposée à l’initiative du Conseil de Paris (municipalité Delanoë) face au pont Saint-Michel. Cela signifie qu’on est sorti du temps de la négation systématique pour entrer dans celui de la reconnaissance. Désormais, on saura en se rendant sur ce pont que des Algériens ont été assassinés, même s’il n’est pas dit par qui... Mais on ne s’en tirera pas en faisant comme si c’était une simple affaire parisienne : ces crimes ont été commis par des fonctionnaires de police agissant sous les ordres de leur hiérarchie et ils ont été couverts par toutes les instances de décision. La responsabilité de l’État est pleinement engagée. Il reste beaucoup à faire à ce propos, quand on lit comment le comportement de cette police est relaté dans une plaquette officielle éditée pour le bicentenaire de la préfecture de police : la tragédie du Vél’d’Hiv’ est à peine évoquée et malgré ce qu’a dit le président de la République Jacques Chirac dans son discours de 1995 sur la responsabilité de Vichy, on ne dit pas que les juifs furent livrés aux nazis par des policiers français. Quant au 17 octobre 1961, pas un mot : il n’existe pas. On écrit même que la police a été durant cette période constamment à pied d’œuvre pour défendre la paix publique !

 Qu’attendre des autorités de l’Etat aujourd’hui ?

Octobre 1961, c’est l’émergence en plein Paris des pratiques criminelles qui s’étaient installées et généralisées en Algérie, c’est la manifestation de tout le système d’exactions que ce conflit a généré. La question aujourd’hui est bien de savoir si notre démocratie continue à vivre sous le régime du mensonge d’État exprimé par Papon en 1961 ou si nous prenons enfin le dessus. Cinquante ans après, le premier ministre et le président de la République doivent se prononcer clairement, de façon officielle, en reconnaissant que ces crimes ont été commis et en les condamnant au nom des principes proclamés de la République.

 Sources :

Jean-Luc Einaudi : “Octobre 1961, un massacre à Paris”, éditions Fayard (septembre 2001). Un travail de référence sur cette période, qui prend appui sur de nombreux documents gardés dans les archives de la préfecture de police. Jean-Luc Einaudi, chercheur en histoire, a consacré de nombreux ouvrages à la guerre d’Algérie.

 

A ce livre majeur, je rajouterai (JPR) :

Aux archives du Monde : « la répression de la manifestation algérienne à Paris », numéro daté des dimanche 20-lundi 21 octobre 1991, par Anne TRISTAN, auteure du Silence du fleuve, aux éditions « au nom de la mémoire », Bezons. 

Aux archives de l’Humanité : de nombreux interviews dont celle de J.-L. Einaudi, celle de l'auteur et réalisateur Mehdi Lallaoui, président de l'association Au nom de la mémoire.

 et aussi 314754 Image 0

Par l'historien Alain Ruscio.
"La Bataille d’Einaudi" de Fabrice Riceputi, préface de Gilles Manceron.
Éditions Le Passager clandestin, 230 pages, 15 euros.

    Il y a cinquante-quatre ans, plusieurs dizaines de milliers d’Algériens défilaient, à l’appel du Front de libération nationale (FLN), dans les rues de Paris, pour protester contre la décision inique de leur imposer un cessez-le-feu. Sur les ordres du préfet Papon – mais agissant au nom de son gouvernement, donc du chef de l’État, Charles de Gaulle, et du premier ministre, Michel Debré –, la police parisienne procéda à des assassinats en règle (tués par balles, blessés précipités inconscients dans la Seine, etc.) et à des matraquages.

    Longtemps, cette journée fut « portée disparue » dans la mémoire collective, malgré les efforts courageux de quelques témoins et militants. Mais, avant Jean-Luc Einaudi, elle n’avait pas eu son historien. En 1991, celui-ci publia un livre qui fit l’effet d’une bombe : la Bataille de Paris (Éditions du Seuil), première pierre d’un édifice patiemment construit, ouvrage suivi de bien d’autres et, surtout, d’un nombre impressionnant d’interventions dans des colloques universitaires, dans des réunions organisées par des associations. Jusqu’à une double confrontation Papon-Einaudi. Une première lors du procès intenté à l’ancien préfet, complice actif de la déportation de juifs de la région bordelaise lorsqu’il était secrétaire général de la préfecture de Gironde, de 1942 à 1944 : le rôle de Papon, en octobre 1961, devait y être inévitablement évoqué, et Einaudi y fut entendu comme témoin. Papon, qui ne manquait pas de morgue, osa alors intenter un procès à Einaudi pour… diffamation ! Il fut fort heureusement débouté. Un jeune historien, Fabrice Riceputi, a eu l’excellente idée de rappeler cette série d’événements, sous le titre on ne peut mieux trouvé de la Bataille d’Einaudi, clin d’œil appuyé aux lecteurs de son aîné. Il s’agit d’un récit, quasi en forme d’enquête, sur le cheminement vers la vérité d’un historien – oui, historien, et de qualité, même si Einaudi n’avait pas la formation universitaire traditionnelle. Cheminement ?

    Il serait plus judicieux d’évoquer une course d’obstacles, tant son travail fut entravé, tant la « vérité » serinée depuis un demi-siècle était devenue « officielle », Papon osant dire lors du premier procès : nous n’avons fait que « prier les Algériens de monter dans les cars et les autobus ».

    Jean-Luc Einaudi nous a quittés le 22 mars 2014, laissant beaucoup d’entre nous tristes et désemparés. Mais il avait fait auparavant son métier d’homme, de citoyen, inextricablement mêlé à celui d’historien. Il a bien mené une « bataille » contre le mensonge, contre la « raison d’État », contre le négationnisme. Et il l’a gagnée. Merci à Riceputi de l’avoir rappelée.

A.R.



[1] Octobre 1961, un massacre à Paris, Fayard, septembre 2001, 376 pages.

[2] Grand résistant et chrétien fervent (JPR).

[3] Mouvement National Algérien, fondé par Messali Hadj, rival du FLN, qui fut bien implanté dans la population algérienne en France.

[4] Il s’agit de « l’amicale des policiers républicains » créée à l’époque par le PCF (JPR).

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