DE GAULLE et son héritage.

publié le 3 juil. 2011 à 02:13 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 févr. 2017 à 14:50 ]
  08/11/2010  

    Tout à fait conscient de la modestie de mon rang, je voudrais donner tout de même mon opinion sur l’héritage gaullien, en tant que militant, citoyen et Français à l’occasion du quarantième anniversaire de sa mort... Ce blog s’adresse aussi aux lycéens et étudiants.

    Lors de l’anniversaire de l’appel du 18 juin, j’ai commis un article intitulé - 18 JUIN : DE GAULLE ET L’ESPRIT DE RÉVOLUTION -. J’y renvoie le lecteur pour la version intégrale, je reprends ici le début pour donner une cohérence à l’article d’aujourd’hui.

     L’appel du Général s’inscrit-il dans un esprit de révolution ? C’est une vaste question qui demande bien sûr une définition de ce terme. Je ne vais pas l’entreprendre ici. Il est bien clair que les De Gaulle n’ont pas effectué leur adultisation dans le sein du mouvement ouvrier, ni même dans les rangs républicains. Mais cela est-il une condition sine qua non ? Il y a deux éléments qui plaident en faveur d’une éducation (au moins partiellement) progressiste, faute de quoi le Général n’aurait jamais entrepris sa démarche. Ces deux éléments sont l’autonomie de la pensée et l’idée d’indépendance et de souveraineté nationales.

    Dans la débâcle, militaire d’abord, spirituelle ensuite, les Français se jettent dans les bras du maréchal Pétain. Observons que cette expression date au moins de Louis XVI qui écrivit dans une lettre confidentielle qu’il fallait lancer la France dans la guerre, afin qu’elle la perde et que les Français « n’aient pas d’autre solution que de se jeter dans mes bras ». C’est la démarche hétéronomique parfaite. Le peuple est un éternel mineur écrit E. Renan, il a besoin d’un adulte qui le gouverne, en l’occurrence un chef. Cela dit, les esprits avaient été préparé - de longue date - au retour du maréchal. Je renvoie à la lecture de mon livre (Chapitres XVI et XVII). Dans cette soumission passive et massive, peu nombreux sont ceux qui font acte de liberté. Je rappelle la devise des Lumières d’E. Kant : "Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Les Lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre"[1]. De Gaulle et les premiers résistants - je pense à Vernant à Toulouse - ont le courage de se servir de leur propre entendement et d’accepter d’être hors normes, minoritaires, exclus.

    Outre cette démarche « lumineuse » -dans le sens où elle relève de l’idéologie des Lumières et où elle apporte la lumière, l’appel du Général engage un processus immédiat de libération de la patrie.

    Dans un autre article de mon blog - Juin 40 : faut-il continuer le combat ? - j’ai montré quelles étaient les intentions des défaitistes, Pétain, Weygand, Brasillach et les autres : retrouver une France du traditionalisme dans le cadre de la nouvelle Europe hitlérienne. Le général de Gaulle qui était membre du gouvernement ne pouvait ignorer ces manigances. Que le peuple français continue la lutte pour rester maître de son destin est une démarche qui repose sur le principe d’autonomie : c’est le peuple qui se fixe ses propres valeurs et objectifs. Ce qui n’exclut pas de suivre les directives d’un leader qui réalise la nécessaire coordination des faits et gestes de résistance. Résistance qui devient mouvement de libération nationale

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

    Ce principe est un héritage commun à tous ceux qui célèbrent, d’une façon ou d’une autre, notre Révolution [2].

    Bafoué en 1815, bafoué par Bismarck en 1871, mais revendiqué malgré tout. Néanmoins, on sait comment et combien le général De Gaulle exploitera à bonnes fins ce principe fondamental du droit des gens pour résoudre le problème algérien. Et auparavant, il l’aura mis en œuvre pour appeler les Français à poursuivre le combat le 18 juin 1940. Car la soumission de Pétain et de tous les défaitistes est le contraire du droit à disposer librement de soi-même, que l’on soit un individu ou que l’on soit une nation.

    La sortie de la France du commandement intégré de l’OTAN en 1966 relève de la même logique. « Il faut que la défense de la France soit française. Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre » déclarait-il dès 1959 [3].

    Cette tradition gaulliste a perduré jusqu’à J. Chirac et Dominique de Villepin. On sait le retentissement du discours du ministre des Affaires étrangères au Conseil de sécurité de l’O.N.U., le 14 février 2003. Ce jour-là, la France fit comprendre au monde que cette guerre en Irak -que les va-t-en-guerre anglo-saxons voulaient à tout prix- n’était pas sa guerre. Avec le sarkozysme nous sommes dans une autre logique politique. La France rentre dans le rang. Le traité de Lisbonne enterre la conception gaullienne de la défense nationale.

    Ainsi donc, le bilan positif du gaullisme me semble tenir dans ces trois propositions : l’insurrection souveraine du 18 juin 1940, l’application du principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes lors du conflit algérien, l’indépendance de la France à l’égard des États-Unis d’Amérique.

    Au regard de cela, qu’est-ce qui peut-être perçu comme négatif ?

Une conception hétéronomique du pouvoir.

    Aussi bien sous la IV° - à Colombey - que sous la V° république -à l’Élysée-, le Général était persuadé d’incarner la vraie légitimité. Il s’appuyait pour cela sur son geste historique de juin 40 qui sauva, il faut bien le dire, la Patrie en danger, même si d’autres résistants moins connus que lui, s’engagèrent au même moment sans connaître le discours de Londres. La base théorique de ce comportement politique lui a certainement été donnée par E. Renan dans sa célèbre « Réforme intellectuelle et morale ».

     Renan écrivit : « une société a besoin d’un gouvernement venant du dehors, d’au-delà, d’avant elle, le pouvoir social n’émane pas tout entier de la société, il y a un droit naturel et historique (…) qui s’impose à la nation », bref, il faut un roi « car le roi a fait la nation, le roi est en dehors de la nation. La royauté est un fait divin pour ceux qui croit au surnaturel, un fait historique pour ceux qui n’y croient pas »[4] (ce qui est le cas de Renan, JPR).

    Le fait historique dont parle Renan - qui était lié à la cour royale des Pays-Bas - est l’insurrection du prince Guillaume le Taciturne qui se dressa contre l’Espagnol. Il en résulta une guerre d’indépendance, victorieuse, qui fonda définitivement -aux yeux des Orangistes et de Renan- la légitimité de la famille des Orange à régner sur les Pays-Bas.

    Pour De Gaulle, il en allait de même dans des circonstances évidemment différentes. Seul l’intéressait dans ces conditions son rapport au peuple, qu’il consultait lors de plébiscites qui confirmaient ou non sa légitimité. Foin des corps intermédiaires et des députés notamment.

    C’est pourquoi le Général exigea une durée de 7 ans pour le mandat présidentiel puis, profitant de son prestige lié à la paix en Algérie, la réforme constitutionnelle de 1962 qui mit en place l’élection du président au suffrage universel. Mais De Gaulle profita aussi de la crise de 1962, pour demander aux Français qu’ils lui envoient une majorité de députés jouant le rôle d’une chambre d’enregistrement. C’est le fait majoritaire. Le gaullisme s’enferma alors dans une politique traditionaliste dont les évènements de mai 68 expriment le rejet.

    Cette élection du président au suffrage universel, immédiatement suivie -ce qui n’était pas initialement prévu - par l’élection de députés aux ordres est tout à fait néfaste à la vie citoyenne. Actuellement, l’article 20 de la constitution est, de facto, caduc.

 

Voilà quelques pensées sur l’héritage gaullien, pensées qu’une réflexion ultérieure pourra enrichir. Ou la parole des lecteurs de ce blog…

 

Pour prolonger : chapitre XV « 6 févriers 34 » où j’expose les principes de la « Réforme de l’Etat » dont la constitution de 1958 est une forme d’aboutissement.    


[1] Was ist Aufklàrung? Réponse d’E. Kant, à la question "qu'est-ce que les Lumières", décembre 1784. D'après Zeev Sternhell, dans "le mythe de l'allergie française au fascisme", page 366.

[2] Et ce n’est pas la célébrer que de dire comme E. Woerth lorsqu’il remit la légion d’honneur à Patrice de Maistre que ce dernier représentait la « synthèse si souhaitable pour notre pays entre l'Ancien Régime et la Révolution ».

[3] Cité par William SERMAN, dans sa communication au colloque de 1992 (bicentenaire de la proclamation de la République) sur « l’exception française ».

[4] E. RENAN, Réforme intellectuelle et moraleLA REFORME INTELLECTUELLE ET MORALE

Commentaires


Comments