1981 - 1984 : les nationalisations

publié le 10 déc. 2012 à 01:39 par Jean-Pierre Rissoan

Décryptage: quand Jean-Marc Ayrault change l'histoire des nationalisations

L'Humanité, Le 9 Décembre 2012 et témoignage personnel.

 

Pour expliquer pourquoi le gouvernement n'a pas choisi de nationaliser Florange, Jean-Marc Ayrault prend appui, ce dimanche, sur les nationalisations de 1981 qui, à l'entendre, n'ont pas empêché "les dizaines de milliers d'emplois supprimés". Il oublie de dire que le tournant de la rigueur de 1984 est en grande partie responsable. Contre-point.

1.      Ce qu'affirme Jean-Marc Ayrault

 

"Sur la nationalisation, reprenons l'histoire", explique -t-il dans un entretien au Journal du dimanche. "Sous Giscard, en 1978, Sacilor annonce 22.000 suppressions d'emplois et l'Etat prend son contrôle. En 1982, François Mitterrand nationalise la sidérurgie. Et en 1984, le plan Mauroy, sévère, se fait sous le régime de la nationalisation. En 1995, quand Alain Juppé privatise Usinor-Sacilor, 75.000 emplois auront été supprimés en 20 ans dans la sidérurgie". Le premier ministre sous-entend que les nationalisations n'ont en rien changé la donne, voire l'ont empiré. Selon lui, l'histoire vient en appui de la stratégie actuelle du gouvernement de ne pas nationaliser Florange, qui aurait coûté "1 milliard d'euros" "pour un résultat hypothétique en matière industrielle et en termes d'emplois".

2.      Ce que lui répond Jean-Christophe Le Duigou, économiste, syndicaliste

 

Dans l'Humanité, Jean-Christophe Le Duigou revient sur les nationalisations et la sidérurgie: "La loi de nationalisation de 1981 a permis d’intégrer dans le secteur public les cinq premiers groupes industriels français (Compagnie générale d’électricité, Péchiney, Rhône-Poulenc, Saint-Gobain et Thomson), trente-neuf banques et deux compagnies financières. Elle a concerné 670 000 salariés. Ces nationalisations avaient un caractère stratégique et intervenaient dans des secteurs qui n’étaient pas en difficulté. En nationalisant simultanément des segments clés de l’appareil productif et du système financier, l’État se donnait les moyens d’intervenir massivement et directement dans le fonctionnement de l’économie. Il voulait orienter plus facilement les choix industriels et réduire le poids des contraintes financières dans les décisions des entreprises.

Pendant la période 1982-1984, les entreprises du secteur public ont contribué au soutien de l’investissement et à la progression de la recherche industrielle. L’investissement des entreprises publiques a représenté ainsi près de 35% de celui de l’ensemble des entreprises alors que leur valeur ajoutée était inférieure à 20% de cet ensemble. Dans un premier temps les négociations avec les pouvoirs publics ont permis des avancées sociales, notamment en matière d’emploi et de formation.

Le «tournant de la rigueur», en 1984, allait rapidement changer la donne et faire apparaître les limites du plan de nationalisation de 1982. L’État lâche la bride aux directions d’entreprises qui en profitent pour revenir à une gestion plus classique. Les «contrats de plan» entre les entreprises et l’État sont vidés de l’essentiel de leur contenu puis oubliés. Les problèmes de financement apparaissent dans plusieurs secteurs. Les droits nouveaux qu’avaient spécifiquement acquis les salariés de ces entreprises, au travers de la loi de démocratisation du secteur public, se révèlent insuffisants pour contrecarrer cette régression.

Le développement du secteur public est venu buter sur l’absence de réorientation de l’activité des banques et institutions financières. Dès 1982 une nouvelle politique du crédit et de l’épargne était possible compte tenu de la large maîtrise publique des banques et des assurances. Les velléités de «financer autrement» furent cependant étouffées dans l’œuf. La réforme bancaire mise en œuvre à partir de 1984 allait aligner les pratiques bancaires sur celles de la finance anglo-saxonne. La logique financière prenait ainsi le pas sur la recherche d’une efficacité économique et sociale. Ce retournement, les privatisations et les suppressions d’emplois qui suivront laisseront un goût amer à la majorité des salariés.

3.      Un souvenir personnel (JPR)

 

A la fin des années 80’ (1986 ? 1987 ?), j’ai participé à un stage très court - en réalité une simple visite - chez les établissements RENAULT V.I., anciennement BERLIET, qui étaient à l’époque nationalisés. J’en viens à l’essentiel : à un moment de la journée nous avons eu un entretien avec un cadre qui était, entre autres choses, chargé des négociations avec les représentants du personnel, autrement dit les syndicats. Il n’a eu de cesse de nous raconter comment il s’y prenait pour négocier, les feintes, les manœuvres, les affirmations contradictoires pour désarçonner l’adversaire, bref, il était très fier de nous montrer qu’il était un habile négociateur.

J’avais perdu mes illusions sur la révolution Mitterrand. Mais cela m’a confirmé que, vraiment, rien ne changerait. Car où étions-nous ? Dans un entreprise NATIONALISEE, propriété de la nation, c’est-à-dire des ouvriers qui y travaillent et même propriété de ce cadre dirigeant. Au lieu de nous décrire une direction d’entreprise publique et des syndicats qui travaillent main dans la main pour le succès de tous, on nous présente un combat de classes car c’est de cela qu’il s’agissait. Les lois AUROUX ? ben, très insuffisant.

En fait, les nationalisations ont été gérées comme des entreprises privées.

Elles n’ont pas résisté au tsunami néo-libéral venu d’outre-Manche et d’outre-Atlantique
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