10 députés PCF comme en ...1958 et Le Pen député gaulliste.

publié le 19 juin 2012 à 07:36 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 janv. 2015 à 08:38 ]

  

    Le Front de Gauche après une campagne pour la présidentielle formidable qui défraya la chronique et mis en mouvement le peuple de France obtient 10 députés en métropole. La montagne des 4 millions de voix Mélenchon accouche d’une souris. Il aurait pu aisément en obtenir 16 (lien Front de Gauche : les désastres du scrutin majoritaire) ; Mais même dans ce cas, on eût été loin des 35/40 députés qu’il pouvait espérer. J’ai pris l’exemple du Haut Pays lorrain (lien Le pays haut Lorrain, rouge en bas) parce que j’ai pensé qu’avec 5 conseillers généraux sur les 7 cantons de la circonscription, avec 18% et plus à Mélenchon, le siège de député ne devait pas échapper au PCF : il suffisait que 5 à 6% d’électeurs passent du PS au FG : avec 24% des voix, en tête de la gauche, le candidat communiste était qualifié pour le second tour et l’élection ne pouvait pas lui échapper . Pourquoi ce schéma ne s’est-il pas réalisé ? Attendons la voix des experts. Une chose est sure : la présidentialisation du régime et sa bi-polarisation est une tragédie pour la démocratie.

    Le Front de Gauche a mené campagne sur un thème profondément démocratique et révolutionnaire : "Prenez le pouvoir !" Loin de le prendre, les Français l’ont délégué à un seul parti qui dispose de tous les pouvoirs dans l’hexagone sauf le pouvoir économique -à l’exception de ce qui reste du secteur public-.

     Étrangement ce chiffre de 10 députés me fait penser à la situation de 1958, année terrible avec le "coup du 13 mai" et le changement de république. De Gaulle fait adopter par referendum une nouvelle constitution. Cette constitution prévoit une Assemblée nationale laquelle est élue au scrutin d’arrondissement à deux tours -c’est le système d’aujourd’hui- et non plus à la représentation proportionnelle comme sous la IV° république. En janvier 1956 eurent lieu les dernières élections de la IV° république. On en trouvera les résultats intégraux sur le site suivant : http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/histoire-1946.asp . Ainsi avec 25,7% des voix, le PCF obtenait 27% des députés soit 147. Avec 11,4%, les poujadistes en obtenaient 51 (9,4%) dont Le Pen Jean-Marie.

    En 1958, Le système du scrutin majoritaire à deux tours fait s’effondrer le nombre de députés communistes qui passe à 10.

 

En 1958, le PCF était seul contre tous

    Il s’en est fallu de peu que le PCF passât à zéro député car, à cette date, il n‘avait aucun allié. Le PS-SFIO était au gouvernement du général De Gaulle, la SFIO se présentant comme « la figure de proue de la V° république » (sic). En voici une preuve parmi mille autres. Le Monde -numéro daté du 29 novembre 1958- publie un communiqué du secrétariat général de l’UNR (Union pour la Nouvelle République), parti gaulliste créé pour l’occasion, qui déclare "l’UNR invite les électrices et électeurs d’Arras à donner massivement leurs voix au second tour à M. Guy Mollet, ministre du général De Gaulle". Guy Mollet était le secrétaire général du PS-SFIO. Sur la même page, le journal nous informe que, dans la Nièvre, "le candidat communiste se désiste pour M. Mitterrand". Ce qui suscite ipso facto, une réponse de Mitterrand -lequel ne veut surtout passer pour un allié des communistes- dans l’édition du lendemain "il n’y a aucun accord particulier pour un désistement local. C’est donc d’un retrait qu’il s’agit et non d’un désistement (…)"[1].

    Dans le cadre d’une campagne vigoureusement anti-communiste, le PCF obtient, seul contre tous, malgré tout, 10 sièges. Ce que le Front national de la famille LePen n’a jamais réussi à faire.

    On voit les conséquences du changement de mode scrutin.

 

Exit le salariat modeste.

    Le nombre de députés à la Chambre a baissé de manière substantielle (de 544 à 465). Mais sous la IV°, tout se passait au Palais Bourbon. Avec De Gaulle, priorité est donnée à l'Élysée et à Matignon.

    Dans ces condition, le poids des professions libérales au sein de l’assemblée augmente, passant de 25,7% à 31,8% : l’effondrement du nombre des représentants de ce que l’INSEE appelle aujourd’hui le "salariat modeste" (ouvriers et employés) est bien évidemment lié à la disparition du groupe communiste. Avec 10 sièges, le PCF n’a plus de groupe à l’assemblée nationale [2]. C’est évidemment lui qui, dans la logique de sa promotion de cadres ouvriers, présentait des ouvriers et des employés à la députation. Dans le même ordre d’idées, hors tableau, le nombre de femmes passe de 19 à 6. Le PS-SFIO présentait, quant à lui, beaucoup d’enseignants et de postiers, son recul explique la baisse du nombre de fonctionnaires.

 

Tableau 1

"Moins d’ouvriers et de fonctionnaires, plus de cadres, d’industriels et de commerçants "

source : Le Monde, 2 décembre 1958

 

Professions

1956

1958

Avocats

59

57

Médecins

38

37

Autres prof. Libérales

43

54

Fonctionnaires

132

92

Cadres

46

60

Ouvriers & employés

58

7

Agriculteurs

66

52

Industriels & commerçants

65

74

Militaires

8

8

Ecclésiastiques

2

3

Divers

27

21

Total

544

465

 

    Ainsi que l’écrivit l’hebdomadaire Témoignage Chrétien (classé à gauche) : "la classe ouvrière campera hors du Parlement". En revanche, le gaullisme fait entrer nombre de patrons dans l’hémicycle. Avec les "cadres", les industriels et commerçants représentent presque 29% des députés -au lieu de 20% sous la IV°-.

 

Tableau 2

« Si la représentation proportionnelle avait joué… »

source : Le Monde, 6 décembre 1958 (R.P. = proportionnelle ; S.M. : scrutin majoritaire de 1958)

 

Partis

Sièges obtenus

 

R.P.

S.M.

PCF

88

10

SFIO

72

40

Div. Gauche

8

2

Radicaux

23

13

Centre gauche

31

22

MRP - DC

42

57

UNR

82

189

"Modérés"

94

132

Ext-droite

15

1

NB. Le tableau indique le nombre de députés qu’aurait obtenu chaque parti ou tendance avec le régime de la représentation proportionnelle (R.P.) et le nombre qu’il a obtenu avec le scrutin majoritaire (S.M.). DC indique les députés catholiques qui ont opté pour l’Algérie française (Démocratie chrétienne, sic). L’appellation "Modérés" est une farce : il s’agit en réalité des Indépendants&Paysans constituant la droite/droite extrême (LePen en était).

 

    A cette date, le journal Le Monde pointe les effets du mode de scrutin. Avec ses 19% des voix (chute importante par rapport à 1956) le PCF eût obtenu 88 sièges et non pas 10 ! En revanche l’UNR est sur-représentée.

    Présentation détaillée des élections de 1958 : article Wikipaedia Élections législatives françaises de 1958.

 

 

Le Pen était alors un gaulliste affiché.

    J.-M. Le Pen, en 1958, se présente avec l’étiquette des Indépendants & Paysans.[3] Son gaullisme est alors sans fard  Voici le texte de sa profession de foi (en rouge, mes commentaires).

 

« Fédération de la Seine du Centre national des indépendants (Frédéric-Dupont, Julien Tardieu)

Parisiennes, Parisiens,

Hier (élections de janvier 1956) vous m'avez élu (député poujadiste) pour lutter contre le "système" (les guillemets sont de lui) et ses injustices fiscales (obsession lepéniste) et sociales, pour combattre la trahison communiste et le défaitisme.

Pendant les trois années de mon mandat, j'ai lutté contre le système à l’Assemblée et dans le pays. J'ai combattu de toutes mes forces le communisme et ses alliés défaitistes tels que Mendés-France. (Mendès-France détestait les communistes au point de refuser leur voix si celles-ci devaient faire la majorité à la Chambre)

J'ai quitté le Parlement pour aller rejoindre vos fils et vos frères et combattre à leurs côtés, en Algérie .

Le sursaut national du 13 mai et l'arrivée du Général du Gaulle ont balayé les institutions mauvaises ; il vous reste maintenant à exclure par votre vote les hommes qui, imposés par les états-majors des partis, rêvent encore de ressusciter le système.

Aujourd'hui je vous convie à vous unir autour du Général de Gaulle, Il a restauré le prestige de la France dans le monde. Il sauvera l'Algérie française (à cette date déjà, les partisans de l’Algérie française se déchaînaient contre les gaullistes dont ils soupçonnaient qu’ils n’étaient pas de vrais partisans de l’Algérie française). Il donnera à la France sa vraie place dans une Europe renforcée (LePen pour la construction européenne, engagée l’année précédente par le traité de Rome !).

Demain nous l'aiderons à faire une politique sociale généreuse, une politique financière basée sur la confiance et sur une fiscalité réformée, une politique économique exclusive de dirigisme (le patronat lui-même était pour l’intervention de l’État au profit des entreprises et c’est ce que les gaullistes vont faire) et basée sur l'expansion dans la liberté.

Nous nous acharnerons à résoudre le problème n°1 : celui du logement.

Face aux impérialismes russe ou complices, nous veillerons à la sauvegarde de la civilisation occidentale et chrétienne (traditionalisme maurrassien).

Accordez-moi votre confiance. Je serai votre ami des bons et mauvais jours. Notre cher quartier par ses vieilles pierres et sa jeunesse estudiantine unit le passé et l'avenir, la tradition et le progrès.

Vive Paris ! Vive la France !

Voici les grandes lignes de mon programme

ALGÉRIE -SAHARA : une Algérie française qui, par la voie d’une révolution sociologique, économique et sociale, marchera vers l’intégration (lire son discours à la Chambre du 28 janvier 1958 [4]). L’exploitation des immenses richesses sahariennes (cela est de l’impérialisme authentique !), équilibrera rapidement les efforts que la métropole sera obligée de faire.

Etc… ». Fin de citation.

    Le Pen put ainsi se faire élire député de Paris au scrutin d’arrondissement.

 

Le FN et la proportionnelle.

    Le FN a eu la possibilité de faire élire des députés grâce au mode de scrutin proportionnel. C’était en 1986, les socialistes au pouvoir avaient procédé à cette réforme électorale qui était une de leurs promesses de 1981. C’était une bonne occasion de faire élire des ouvriers puisque, paraît-il, le FN est un parti ouvrier. Quelle plaisanterie.

    Députés FN élus à la proportionnelle en 1986 [5] : les 35 députés FN qui siégèrent de 1986 à 1988 déclarèrent les professions suivantes : 9 chefs d’entreprise (dont deux chefs d’exploitation agricole), 4 cadres de direction, 15 professions libérales (2 médecins, 2 experts-comptables, 2 chirurgiens-dentistes, 6 avocats, 3 journalistes…), 5 hauts-fonctionnaires (dont un conseiller d’État, un officier…). Plus prolo tu meurs…  

    Gigantesque escroquerie. lire aussi : Les fantômes du Front national...



[1] Le PCF a appelé à voter pour Mitterrand au second tour parce que celui-ci avait fait campagne pour le "non" lors du referendum sur la nouvelle constitution. Le parti socialiste de Guy Mollet votant "oui" (avec quelques opposants cependant). Mitterrand était à la tête d’un petit groupe, l’UDSR.

[2] Contrairement à ce qu’indique le PROGRÈS de Lyon qui n’en est plus à une erreur près. Ce journal indique que le PC-FG n’aurait plus de groupe à la chambre des députés pour la première fois depuis le Libération. C’est faux. De 1958 à 1962, les 10 députés communistes étaient chez les "non-inscrits".

[3] Ce parti a été créé par Antoine Pinay, industriel, ancien membre du Comité National de Vichy sous Pétain. C’est un des partis les plus importants de la IV° république.

[4] Dans lequel on peut lire : "j'affirme que dans la religion musulmane rien ne s'oppose, au point de vue moral, à faire du croyant ou du pratiquant musulman un citoyen français complet. Bien au contraire. Sur l'essentiel, ses préceptes sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne, fondement de la civilisation occidentale. D'autre part, je ne crois pas qu'il existe plus de race algérienne que de race française. Il y a une collectivité que les us et coutumes ancestraux séparent à la fois du monde moderne et de la collectivité d'origine métropolitaine. (…). Offrons aux Musulmans d'Algérie, (…) l'entrée et l'intégration dans une France dynamique, dans une France conquérante. Au lieu de leur dire comme nous le faisons maintenant : vous nous coûtez cher, vous êtes un fardeau, disons-leur: nous avons besoin de vous. Vous êtes la jeunesse de la nation".

[5] Source : http://www.assemblee-nationale.fr/8/deputes8.asp lire aussi l’article de Wikipaedia : Élections législatives françaises de 1986.

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