L'armée républicaine ?

publié le 20 juil. 2011 à 06:04 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 20 juil. 2011 à 06:35 ]

20.07.2011. Je l’ai dit ailleurs : la fête du 14 juillet a été dévoyée par le général putschiste Georges BOULANGER qui l’a transformée en défilé militaire pour montrer ses muscles à la Prusse (1886). J’ai dit aussi comment les Montagnards concevaient les défilés populaires en citant le déroulement de la fête du 10 août 1793, mise en scène par David, défilé d’où l’armée n’était pas absente, redisons-le.


A ceux qui s’étonnent de la proposition d’Eva Joly, je rappelle l’initiative de M. Gorbatchev, alors secrétaire général du PCUS, auteur de la Perestroïka, qui descendit du haut du Kremlin pour manifester en bas, sur la Place Rouge, avec le peuple qui agitait de fleurs, en lieu et place de ses affreuses fusées qui donnaient une bien piètre idée du socialisme…. Ce geste de Gorbatchev était authentiquement révolutionnaire. Et  pourtant ! l’Armée Rouge était au système soviétique ce que les Sans-culottes de l’an II furent à notre première république.


Je n’ignore pas que l’armée française compte en son sein des officiers supérieurs et généraux qui éprouvent des sentiments républicains. Mais qui peut dire combien ils sont ?


Sans écrire une étude académique, je transmets simplement des faits que chacun a pu constater. Remontons le temps  :

- ce général qui publie dans le Figaro du 26 janvier 2011 : "le mot « guerre », hélas, a retrouvé son actualité, sa noblesse peut-être". Aucun républicain authentique ne parlera de la noblesse de la guerre. Ils disent au contraire avec Jacques Prévert Quelle connerie la guerre !

- en 1994, centième anniversaire de l’affaire Dreyfus. Voici un extrait du chapitre XII de mon livre :

Un siècle après le déclenchement de l'Affaire, certains militaires n'en ont toujours pas "digéré" les conclusions. Voici les extraits (en gras) d'un texte du service historique de l'armée de terre[1] que j'assortis de quelques commentaires.  

D'un côté, les dreyfusards se recrutent essentiellement dans les rangs de !a gauche, notamment les républicains mécontents du service militaire obligatoire (à part la majorité des Anarchistes, je vois mal quels sont les républicains qui entrent dans ce cas de figure. Le peuple en arme est dans la pure tradition républicaine. Tradition que l'auteur de ces lignes ignore manifestement[2]) et qui trouvent là une opportunité pour tenter de briser la caste militaire. Ils sont rejoints par les francs-maçons, les radicaux et les socialistes (Jaurès) ainsi que par la Ligue des droits de l'homme. De l'autre, la droite, qui essaye, dans le contexte de la préparation d'une guerre avec l'Allemagne, (en disant cela, l'auteur contredit les hommes politiques qui déclarent que, en 1914, la France a été "agressée". Il confirme qu'il y a responsabilité partagée) de désamorcer les tentatives de déstabilisation de l'armée (accusation gratuite, il s'agissait de sauver l'honneur d'un homme, officier de l'armée française. C'est l'armée qui se déstabilise elle-même en refusant de reconnaître son erreur). Des personnalités telles que Barrés et Maurras sont épaulées par les tenants de l'antisémitisme (formule retorse qui laisse accroire que ni l'un, ni l'autre n'était antisémite, alors que leurs déclarations constituent une anthologie du discours antisémite. De plus, cette formule donne le beau rôle à ces deux nationalistes) et par les catholiques (ici aussi l'auteur de l'article dédouane les catholiques de tout antisémitisme). Ils forment la Ligue de la patrie française.

Aujourd'hui, l'innocence de Dreyfus est la thèse généralement admise par les historiens. (Formule maligne qui laisse entendre que certains historiens n'en seraient pas convaincus, et que l'armée française de 1994 ne se sent pas concernée par ce jugement de la –soi-disant- majorité des historiens). Autour de l'affaire politique se greffe une affaire d'intoxication dirigée contre les services allemands et dont personne encore n'est en mesure de dire si Dreyfus en a été une victime consciente ou inconsciente. Là c'est proprement scandaleux.

L'auteur de l'article fut destitué par le ministre de la défense nationale, F. Léotard.


- en 1961, la France est la seule grande démocratie occidentale à connaître un coup d’Etat militaire à une époque si moderne (du moins le croyait-on). Avec les généraux constellés d’étoiles : Challe, Salan, Jouhaud, Zeller. Plus les colonels comme Argoud et les terroristes comme Bastien-Thiry.


- pour ce qui concerne la seconde guerre mondiale, faut-il parler de Weygand ? grand chef d’état-major, homme d’extrême-droite et membre de la Cité catholique. Pétain et Weygand étaient tous deux convaincus qu’il fallait « cesser les combats pour sauver l’ordre ». Certainement pas l’ordre républicain ! Faut-il rappeler tous ces militaires qui adhérèrent dans les années Trente au réseau Corvignolles ? et du maréchal Franchet d’Esperey, chef suprême de la vraie Cagoule ?


- tous les maréchaux issus de la guerre de 14-18 étaient d’extrême-droite : Joffre, Foch, Pétain, Franchet d’Esperey ; Lyautey…


- lors de l’affaire Dreyfus, toute l’armée -ou presque, il y eut tout de même des Picquart que l’on aimerait applaudir encore aujourd’hui, presque toute l’armée s’est déshonorée en soutenant la crapule Esterhazy, en renouant les liens entre le sabre et le goupillon…

 

Bref, le 14 juillet n’est pas pour ces gens-là, 14 juillet que d’ailleurs ils récusent : ce sont des traditionalistes et N. Sarkozy le confirme en disant sans ambages : « L'armée française, c'est l'expression la plus achevée de la continuité de la Nation française dans l'Histoire ». Même de Gaulle avait stigmatisé l’armée d’Ancien régime du maréchal Soubise, resté célèbre pour une anecdote qui le ridiculise, pour célébrer celle des jeunes généraux trentenaires, sortis du rang, qui furent la gloire de l’armée républicaine avec les immortels soldats de l’an II chantés par Victor Hugo. De Gaulle célébra cette discontinuité. Mais pour Mr Sarkozy, l’armée de la Révolution n’existe plus…    



[1] Paru dans "Sirpa actualité" du 31 janvier 1994, hebdomadaire de l'armée, Le Monde, jeudi 10 février 1994.

[2] Et il ignore également que le traditionaliste comte de Bonald était hostile à la conscription…

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