La grippe "espagnole".

publié le 4 nov. 2011 à 08:30 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 31 déc. 2013 à 09:58 ]

    La grippe espagnole nous éloigne de l’actualité mais le journal l’Humanité nous offre un article fort intéressant sur la célébrissime grippe dite espagnole de 1918 [1]. Je dis célébrissime mais en réalité les manuels d’Histoire en parlent très peu. Le professeur Zylberman dresse ici un tableau général et planétaire. Pour ce qui me concerne, je retiens les arguments qui plaident en faveur d’une démonstration de l’interaction entre les données structurelles et les phénomènes conjoncturels. Est-ce que la grippe aurait fait autant de morts si l’Europe l’avait reçue dans une ambiance de prospérité matérielle, de paix civile et de détente internationale ?

    Ce phénomène éminemment imprévisible "débarque" au contraire en 1918 après quatre années d’une guerre dont on sait l’ampleur catastrophique qu’elle eut. Ainsi, dans la ville du Havre, il ne reste plus que 18 médecins, tous les autres -ils étaient 90 en 1914- étant mobilisés. Et l’auteur parle fort justement "d’un grand désert médical" dans la plupart des régions françaises. De même, les blessés de guerre étaient-ils dramatiquement exposés à l’agression du virus : "les gazés lui ont offert des cibles de choix" écrit Zylberman. Etc…Les civils étaient exposés du fait de la raréfaction de la nourriture, du charbon et des médicaments à l’arrière, comme l’on disait alors. "25 % des femmes décédées dans la capitale durant l'épidémie étaient des bonnes à tout faire, sous- alimentées et vivant dans des chambres exiguës et mal chauffées".

    Bref, voici, je le répète, un document précieux qui abonde ce que pouvait affirmer le professeur Labrousse, par ailleurs grand admirateur et historien de la Révolution française, concernant les phénomènes qualifiés « d’évènementiels ». Il traite de la Peste Noire, catastrophe démographique du XIV° siècle.

« Je considère que la Peste Noire, aspect démographique d’une crise bien plus large, est au moins un phénomène conjoncturel. Et comme la conjoncture est liée à la structure, je dirai que, dans une certaine mesure, tous les accidents analogues -accidents démographiques compris, survenus à l’occasion des crises du vieux régime économique [2]– sont en principe, par nature, des faits structurels. (…). Puisque nous parlons de vocabulaire et de définition, que nos positions soient bien claires à cet égard. Dans une large mesure, la Peste Noire et les évènements démographiques analogues sont des évènements conjoncturels liés à une certaine structure »[3].

J.-P. Rissoan

 



IL Y A 94 ANS, LA GRIPPE "ESPAGNOLE" DÉCIMAIT LES JEUNES ADULTES.

 


    par Patrick ZYLBERMAN,

    professeur d’histoire de la santé à l’école des hautes études en santé publique

    EHESP, Rennes, Paris-Sorbonne.

 

    La grippe espagnole a débarqué en France en avril 1918, avec l'arrivée des soldats américains baptisés les "sammies". Venait-elle des camps d’entrainement du Kansas ? C'est l'hypothèse la plus souvent retenue par les historiens. Après une vague dite «"de printemps" très infectieuse mais peu létale, une deuxième vague bien plus meurtrière explose fin août, fauchant indifféremment soldats, ouvriers, généraux, femmes enceintes. Une troisième vague moins virulente frappera une dernière fois au cours de l'hiver 1918-1919. Le taux de mortalité -entre 2,5% et 6%- représente cinq à dix fois celui de la dernière pandémie du siècle précédent, la grippe "russe" de 1889-1890.

    La grippe de 1918-1919 s'est singularisée par son extraordinaire virulence mais aussi par l'âge de ses victimes. Agneaux du sacrifice, personnes âgées et jeunes enfants ont été cette fois-là relativement épargnés, et ce sont les personnes de quinze à trente-cinq ans qui ont supporté le principal de la mortalité. Le phénomène ne s’est reproduit qu'en 2009 (avec la grippe A- NDLR). C’est pourquoi les autorités se sont inquiétées. Aussi la grippe "espagnole" s'est-elle présentée d’abord comme un problème militaire. "La maladie attaquait parfois un bataillon entier en une seule journée" rapporte un médecin américain. L’épidémie a pesé sur la tactique : intervenant lors des dernières offensives de l’Entente, elle a éclairci les rangs, compliqué la mobilisation des renforts. Les gazés lui ont offert des cibles de choix.  

    Avec une mortalité de près de 4%, la France a moins souffert que l’Europe dans son ensemble. Les complications sont responsables d'une proportion anormalement élevée des décès. A Toulon, pleuropneumonies et pneumococcémies ont été fatales dans 10% des cas. Une estimation récente de la mortalité s'arrête à 240.000 décès civils et militaires pour l’automne de 1918 (la Grande-Bretagne a enregistré 225000 décès, la Prusse 223.000).

     Extrême sera la désorganisation de la défense sanitaire. L’armée a renvoyé les malades dans leurs foyers, contribuant à répandre la contagion. Avec 80% des médecins issus de la réserve, un grand désert médical s'est installé parmi les civils. Le Havre comptait 90 praticiens en 1914 : il n'en restait que 18 en 1917. Un médecin pour 7500 habitants (1 pour 2300 en Grande Bretagne, 1 pour 5700 en Allemagne). Idem pour les 200.000 infirmières et infirmiers, happés par la machine de guerre au moment où les équipes soignantes, surmenées, étaient décimées par la maladie. Au plus fort de l'épidémie, les hôpitaux ont manqué de tout : lits, personnels, ambulances, médicaments. Le conseil d’hygiène de la Seine a demandé la fermeture des lieux publics : en vain, le préfet refusant d’appliquer ces mesures par crainte de mécontenter la population. Pompes funèbres, service des eaux, enlèvement des ordures, la grippe a mis en panne les services municipaux, ce qui n’a pu que compliquer un peu plus la défense sanitaire.

    Les contemporains ont accusé la guerre. Mais, neutres ou belligérants, Copenhague ou Paris, tous ont été frappés. Les historiens jettent aujourd’hui un œil de blâme sur la croissance des liaisons par rail ou par mer, croissance encore accélérée par les hostilités. Favorisant d'énormes rassemblements au front, à l'arrière, dans les trains bondés de permissionnaires, celle-ci a provoqué une sorte d’égalisation bactérienne entre catégorie sociales, zones urbaines et zones rurales, multipliant échanges et promiscuité, et donc contagion. On dit la grippe "démocratique" car elle choisit ses victimes sans prêter attention à leur origine sociale ou ethnique. Oui mais comment comprendre qu'à Paris le riche 7° arrondissement ait été plus atteint que le 13° miséreux ? Le mystère s'éclaircit si l’on se rend compte que 25 % des femmes décédées dans la capitale durant l'épidémie étaient des bonnes à tout faire, sous- alimentées et vivant dans des chambres exiguës et mal chauffées[4]. Autres proies désignées, les cordonniers, tailleurs, ébénistes, couturières ou blanchisseuses travaillant dans de minuscules ateliers insalubres. Comment expliquer encore que des populations aient été proprement décimées, tels ces villages d'Afrique subsaharienne, d'Amérique (Inuits et Indiens de l’Alaska) ou d'Océanie (Samoa occidentales) où la mortalité a atteint des hauteurs effroyables (27 % et même 80%), sinon en raison de leur situation biogéographique (populations isolées) ?

    Faut-il craindre un retour de 1918 ? En aucun cas. En 1918, le virus était encore inconnu (il sera isolé chez l'homme en 1933), et l’on ne disposait ni d’antibiotiques (pour lutter contre les surinfections bactériennes), ni de vaccins, ni de services de réanimation (pour récupérer les cas graves).

fin de l’article de P. Zylberman


pour prolonger : http://www.tv5.org/TV5Site/webtv/video-5905-La_grippe_espagnole_histoire_d_un_meurtre_de_masse.htm



 



[1] Numéro des vendredi-samedi-dimanche 28-29-30 octobre 2011.

[2] Par « vieux régime économique » il faut entendre la structure économique d’un pays avant la révolution industrielle. Alors, ce sont les crises agricoles qui provoquent la crise de l’industrie (les paysans cessent leurs achats de produits textiles, ou de matériels agricoles, etc.…). Avec la révolution industrielle, ce sont les faillites et le chômage conséquent, dans l’industrie, qui provoqueront les réactions en chaîne.

[3] Intervention au colloque de Toulouse, CNRS, vol. II, page 509.

[4] Et les bonnes travaillaient dans le 7° pas dans le 13° (JPR).

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