« ils ont tué Jaurès »…

publié le 31 juil. 2014 à 01:18 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 sept. 2016 à 10:06 ]

   

Voici la page de mon livre où je parle de la mort de Jaurès. je tente de montrer que Jaurès n'est pas mort à cause d'un acte dément d'un individu isolé mais que cet acte est le produit d'une hystérie collective. Phénomène ressenti par les contemporains qui ont crié "ILS"  -marque du pluriel - alors que le singulier s’imposait, en principe, puisque Villain fut immédiatement arrêté.


    L'Action française n'est pas seule à accabler un homme qui incarne la lutte pour la paix. Un homme pour qui une seule guerre compte : "la guerre à la guerre". C'est Jaurès.

    Les fauteurs de guerre ne vont lui faire aucun cadeau. En 1913, le Temps, journal présenté comme "modéré", écrit : "voilà dix ans que Jaurès est contre l'intérêt national, l'avocat de l'étranger" (4 mars), La Croix publie les photos juxtaposées de Guillaume II et du leader socialiste français avec la légende "deux amis" (12 mars). Le 27 avril de la même année, Charles Péguy publie "l'Argent (suite)" où il écrit, avec sa nouvelle charité, "il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale, c'est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix"[1]. Et, de la Liberté à l’Écho de Paris, la litanie peut s'allonger de ceux qui -dans la droite dite "raisonnable"- accablèrent Jaurès. Mme Rebérioux a donc raison d'écrire : "II existe (…) un véritable florilège des accusations, à la limite de l'appel au meurtre, produites contre Jaurès".

    La crise de l'été 1914 déchaîne le fanatisme.La crise de juillet 1914  Le 18 juillet, Maurras écrit dans l'Action française : "chacun le sait, M. Jaurès, c'est l'Allemagne" et le 23 juillet, il surenchérit : "Nous ne voudrions déterminer personne à l'assassinat politique, mais que M. Jaurès soit pris de tremblement". Mais l'extrême-droite pré-fasciste est rejointe par les "modérés" – quel sens peut avoir ce mot, parfois ! – et, nous dit Mme Rebérioux, "par des «nationalistes» venus de l'extrême gauche. Ainsi Urbain Gohier, ex-dreyfusard, condamné comme responsable de l'Association internationale antimilitariste" mais qui a tourné casaque : «S'il y a un chef en France et qui soit un homme, M. Jaurès sera collé au mur en même temps que les affiches de mobilisation» (Le Matin du  16 juillet 1914). "L'Action française, décidément, n'était pas seule" peut conclure l'historienne[2].

    Effectivement "Villain a tué dans un certain climat" poursuit-elle. "Ils" ont tué Jaurès ! Mais pourquoi ce "ils", ce pluriel, alors que l'assassin est bien identifié, et qu'il n'a pas comploté avec des comparses. Pourquoi l'histoire a-t-elle conservé, elle aussi, ce pluriel ? Tout le monde sent bien qu'il y a là une responsabilité collective. Les quelques citations que j'ai faites à l'instant –il y en aurait des centaines d'autres– montrent assez l'état d'hystérie publique. J'aimerais reprendre ce que disait un historien américain au sujet des meurtres politiques à la fin XVI°, début XVII° siècle. "Toute crise politique ne conduisait pas inéluctablement au tyrannicide. Il fallait pour cela que l'ensemble du corps social fût gagné à cette idée. Ce fut le cas en France au tournant des XVI° et XVII° siècles. On assiste alors à l'apparition d'un véritable rituel du tyrannicide, c'est-à-dire un ensemble de pratiques répétitives auxquelles la société tout entière adhéra et recourut. Seule, cette adhésion permit en définitive, le passage à l'acte du tyrannicide"[3]. Tout se passe comme si l'assassin ressentait derrière lui le consensus approbateur de l'opinion, de la majorité en tout cas. Au demeurant, la suite des évènements montre que la ligne politique de l'assassin – ici, l'entrée en guerre – est acceptée. Cela fait penser à l'assassinat de Itzhak Rabbin. Le passage à l'acte du criminel fut rendu possible par un rejet virulent des accords d'Oslo par une majorité d'Israéliens. Et le camp politique de l'auteur de l'attentat gouverne toujours le pays.

    Eugen Weber qui a accompli un travail formidable de documentation sur la période, nous donne des éléments qui montrent ce caractère consensuel. Quelques jours après l'attentat, Villain écrivait à son frère : "ainsi donc, j'ai abattu le porte-étendard, l'archi-traître de la Loi des Trois Ans, la bouche de fournaise avalant tout appel en provenance de l'Alsace-lorraine. Je l'ai châtié, et mon acte est le symbole d'un jour nouveau". Aucune honte, donc. Dans son Journal d'un cochon de pessimiste, Sybille Riquetti de Mirabeau, comtesse de Martel de Janville, mieux connue des lecteurs sous son pseudonyme de Gyp [4], note qu'elle a reçu une lettre de Jules Soury, qui lui écrit pour exprimer "sa joie de la mort de Jaurès qu'il abhorrait". Gyp estime inutile la recherche de responsabilité. "Toute personne équilibrée, tout patriote d'esprit simple", assure-t-elle, "pouvait facilement avoir eu l'idée, au moment où la guerre devenait imminente, de détruire (sic) l'homme qui avait empêché la France d'armer. Mais si c'est l'Action française et son directeur qui ont vraiment rendu au pays ce signalé service, ils ont fait une bien jolie besogne"[5]. Et voilà. Exit Jaurès…[6]


    Dans son "journal", André Gide après avoir approuvé l'entrée en guerre, note, treize jours seulement après le 2 août : "voici que s'établit un nouveau poncif, une psychologie conventionnelle du patriote, hors quoi il ne sera plus possible d'être un "honnête homme", le ton qu'ont pris les journalistes pour parler de l'Allemagne est à soulever le cœur". Mais cela n'est que la continuation des méthodes de matraquage de l'avant-guerre, le bourrage de crâne continue. Le grand historien Jules Isaac, lui-même, fut victime de la propagande criminelle de ces folles journées de juillet 1914. Après 1918, il raconte comment on lui avait fait croire –lui, l'historien, dont le premier des devoirs est de vérifier les sources des informations, d'avoir toujours en éveil l'esprit critique- on lui avait fait croire que la Russie avait mobilisé après l'Allemagne alors que la Russie avait mobilisé la première, avant l'Allemagne, le 31 juillet 1914 au matin. Information capitale car, rappelons-le, l'alliance franco-russe était défensive.

    L'hystérie n'épargne pas ceux que la fonction aurait dû conduire à calmer les esprits. Les sermons de l'abbé Sertillanges dans l'église de Sainte Madeleine, à Paris, "sont tout entiers à lire" nous conseille J. Benda, "comme monument d'enthousiasme pour les instincts guerriers chez un homme d’Église. C'est vraiment le manifeste du clerc casqué. On y trouve des mouvements comme celui-ci, qu'on croirait, mutatis mutandis, extrait de l'ordre du jour d'un colonel de hussards de la mort : «Voyez Guynemer, ce héros enfant, cet ingénu au regard d'aigle, Hercule fluet, Achille qui ne se retire point sous sa tente, Roland des nuées et Cid du ciel français ; vit-on jamais plus farouche et furieux paladin, plus insouciant de la mort, la sienne ou celle d'un adversaire ? Ce «gosse», ainsi que l'appelaient couramment ses camarades, ne goûtait que la joie sauvage de l'attaque, du combat dur, du triomphe net, et chez lui l'arrogance du vainqueur était à la fois charmante et terrible»"[7].

    Célébration de l'insouciance de la mort des autres par un père dominicain… Il n'est pas inutile d'écrire que l'on verra ce "clerc casqué", se précipiter à Vichy, en 1940, faire ses hommages au gouvernement et idolâtrer le Maréchal.




[1] Outre son nationalisme meurtrier, son hostilité à Jaurès, le catholique Péguy était farouchement hostile au Sillon de Marc Sangnier, "un misérable démocratisme prétendu catholique". Il détestait Sangnier, "un jeune homme assourdissant, d'autant plus insupportable que les lauriers de Jaurès l'empêchent de dormir".

[2] Article du Monde du numéro des 30/31 juillet 1989.

[3] O. RANUM, université de Baltimore, "Guises, Henri III, Henri IV, Concini, trente ans d'assassinats politiques", L'HISTOIRE, n° 51, décembre 1982, pp. 36-44, page 38. Voir -sur ce site, dans mon livre- "La Compagnie du Saint-Sacrement".

[4] Célèbre femme de lettres nationaliste, 1849-1932. Elle descend du comte de Mirabeau, dont on sait qu'il trahit la Révolution pour passer dans le camp de Louis XVI (secrètement). Amie de la famille Lyautey et de Barrès, elle faisait des piges dans les journaux pour gagner sa vie et dissimuler sa gêne financière d'aristocrate déchue. Elle a, par exemple, travaillé pour La LIBRE PAROLE d’Édouard Drumont. Elle tenait un salon distingué… son fils Thierry Martel, président de la corporation des médecins, militera au Faisceau après la guerre.

[5] Eugen WEBER, page 111.

[6] Le procès de Villain aura lieu en 1919, alors qu'on est encore en pleine fièvre nationaliste (voir le chapitre suivant) et l'assassin sera acquitté, Mme Jaurès condamnée aux dépens ! En 1924, après la victoire du Cartel des gauches, le corps de Jaurès sera déposé au Panthéon.

[7] Cité par J. BENDA, "la trahison des clercs", page 170.

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