1947, un massacre colonial français à Madagascar

publié le 3 avr. 2019 à 04:52 par Jean-Pierre Rissoan

    Il y a soixante-dix ans ce jour (article écrit le 29 mars 2017), le peuple malgache se levait pour se libérer du joug colonial. À cette insurrection, la France répondit par un crime d’ampleur, qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts.

    Il est minuit, ce 29 mars 1947, lorsque plusieurs centaines d’insurgés, colonne de paysans pauvres, armés de vieux fusils, s’attaquent au camp militaire de Moramanga, à l’est de l’île. C’est le signal d’une insurrection qui va embraser, pendant près de deux ans, la colonie française de Madagascar, au large des côtes africaines de l’océan Indien. La création, quelques mois plus tôt, d’une assemblée élue, aux pouvoirs limités, n’a pas suffi à éteindre la flamme nationaliste qui s’est allumée sur l’Île rouge, vaste comme la France et la Belgique, longtemps théâtre de la rivalité franco-britannique avant d’être placée, en 1896, sous la tutelle coloniale française. Le retour des tirailleurs malgaches enrôlés en métropole durant la Seconde Guerre mondiale, les conditions de vie misérables des populations indigènes et l’activisme de mouvements nationalistes et de sociétés secrètes attisent l’aspiration indépendantiste et précipitent le déclenchement de l’insurrection.

    La répression est sanglante. Elle fait des dizaines de milliers de victimes jusqu’en 1958. Les autorités françaises envoient d’abord à Madagascar un corps expéditionnaire de 18 000 militaires. Très vite, les effectifs atteignent 30 000 hommes. L’armée française se montre impitoyable : exécutions sommaires, tortures, regroupements forcés, incendies de villages. La France expérimente une nouvelle technique de guerre « psychologique » : des suspects sont jetés, vivants, depuis des avions afin de terroriser les villageois dans les régions d’opération.

Insurgés appartenant au Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), dans la région de tamatave, en septembre 1947. ImageForum/AFP

insurgés appartenant au Mouvement démocratique de la Rénovation malgache (MDRM) dans la région de Tamatave en septembre 1947. ImagesForum/AFP.

Pillage et spéculation

    Soixante ans plus tôt, une première guerre franco-malgache entre 1883 et 1885 s’était soldée par une défaite française. Mais un traité inique obligea le gouvernement malgache de l’époque à emprunter auprès du Comptoir national d’escompte de Paris pour payer une indemnité de guerre de 10 millions de francs. Ce traité retirait à Madagascar le monopole du commerce et lui imposait de distribuer de vastes concessions à des étrangers. Une seconde guerre franco-malgache permit aux troupes françaises d’entrer à Antananarivo, la capitale, le 27 novembre 1895. Le 28 septembre 1896, le gouverneur général Gallieni condamna à l’exil la reine Ranavalona III et son premier ministre, avant de s’atteler à la « pacification » de l’île. Il décida le maintien de l’esclavage, la fermeture de toutes les écoles existantes, l’obligation pour les indigènes de parler le français…

    Avec l’emprise coloniale française, le pillage et la spéculation tiennent lieu de politique. « Sans condition de mise en valeur », d’énormes concessions minières et forestières, dans le style des grandes compagnies congolaises, sont accordées à de grosses sociétés. Une partie des terres est attribuée aux chefferies locales pour les récompenser de leur loyalisme, la population malgache, elle, est cantonnée dans des réserves indigènes. Le fait colonial, c’est aussi la réquisition de la force de travail, l’impôt pour obliger les paysans à se salarier (notamment dans les concessions coloniales) au détriment de l’agriculture vivrière (d’où des hausses de prix excessives et la pénurie, notamment de riz), la formation des travailleurs suivant les demandes des colons et le travail forcé pour les infrastructures nécessaires au développement du capital marchand.

"Pacification" et résistances

    La  "pacification" se prolonge durant plus de quinze ans, en réponse aux guérillas rurales éclatées en plusieurs foyers, sur les hautes terres et dans les régions périphériques. Au total, la répression de cette résistance à la conquête coloniale fait entre 100 000 et 700 000 victimes malgaches, selon les sources (1). En 1915, après la défaite des guérillas rurales, entre en scène le VVS (Vy, Vato, Sakelika-Fer, Pierre, Section) sous l’impulsion du pasteur Ravelojaona et des docteurs Joseph Raseta et Joseph Ravoahangy, avec le soutien des Français François Vittori et Paul Dussac. Cette société secrète d’intellectuels subit aussitôt une violente répression. L’instituteur et syndicaliste Jean Ralaimongo (ami dans l’armée, lors de la guerre de 1914-1918, de Nguyen Ái Quoc, le futur Hô Chi Minh) engage une campagne pour la libération des emprisonnés VVS et contre la spoliation des paysans privés de leurs terres. Il crée, sur l’île, une déclinaison de la Ligue française pour l’accession des indigènes de Madagascar aux droits de citoyens français fondée, en métropole, par Anatole France et Charles Gide. Le 19 mai 1929, à Antananarivo, se tient la première manifestation pour l’« accession de tous à la citoyenneté française ». Le mot d’ordre d’« Indépendance » y surgit pour la première fois. Ralaimongo, Ravoahangy, Raseta et Dussac sont condamnés à des peines de prison ou d’exil. De cette dynamique de lutte, et dans la foulée du Front populaire, naîtra (dans la clandestinité) le syndicalisme malgache. Créé dans ce même élan, le Parti communiste de la région de Madagascar – section française de l’Internationale communiste – se « saborde » deux ans après sa constitution. Mais dès 1939, toutes les organisations sont dissoutes par l’administration de la colonie, qui opte pour le régime de Vichy. Le 12 décembre 1943, à la libération de l’île, l’Union des syndicats CGT de Madagascar se reconstitue sur des bases unitaires avec comme secrétaires généraux Joseph Ravoahangy et Pierre Boiteau. En 1947, l’Union compte quatre unions locales, sept sections fédérales, 89 syndicats et 14 000 adhérents à jour de leur cotisation.

L’insurrection de 1947 et ses résonances

    Dès sa fondation, en 1946, le Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM) s’impose comme le principal parti politique indigène, avec une base de 300 000 membres dépassant les clivages ethniques et sociaux. En janvier 1947, le MDRM, tenant de « l’indépendance dans l’Union française », triomphe aux élections générales et fait élire trois députés à l’Assemblée nationale française. Le 29 mars 1947, l’insurrection éclate et gagne rapidement un tiers de l’île. Débordé par sa Jeunesse nationaliste, le MDRM clame son innocence, il est quand même dissout. À Paris, le parti colonialiste met violemment en cause les communistes, accusés d’avoir fomenté et financé la rébellion malgache. Les insurgés défient l’ordre colonial pendant vingt et un mois. La répression, sanglante, affecte durablement la société malgache et le mouvement nationaliste. Les chefs militaires de l’insurrection sont traduits devant des cours militaires françaises. Des dizaines d’entre eux sont exécutés. Du 22 juillet au 4 octobre 1948, les parlementaires et les dirigeants du MDRM sont jugés à leur tour. La Cour criminelle prononce six sentences de mort, dont celles de Ravoahangy et Raseta. Les condamnés sont finalement graciés. Mais jusqu’en 1958, des paysans cachés dans les forêts en ressortent exténués, affamés. C’est un désastre humanitaire.

    En visite d’État à Madagascar en 2005 pour célébrer l’« amitié franco-malgache », le président Jacques Chirac a qualifié d’« inacceptable » la sauvage répression du soulèvement de 1947. À sa suite, en marge du sommet de la francophonie à Antananarivo, en novembre 2016, François Hollande a rendu « hommage à toutes les victimes de ces événements ». Subterfuges diplomatiques ? À quand donc la reconnaissance de ce crime colonial inhérent à la logique d’oppression et d’exploitation de tout un peuple ? À Madagascar, le pouvoir néocolonial malgache de la Ire République n’a commémoré « 1947 » que du bout des lèvres, pour faire oublier l’insurrection. De son côté, le pouvoir « révolutionnariste » de la IIe République, qui s’est dévoyé dans l’autoritarisme et la corruption, a instrumentalisé « 1947 » pour se construire une légitimité. En fait, depuis l’entrée en crise de la Ire République à la fin des années 1960, Madagascar vit une réorganisation tendancielle du procès néocolonial : les régimes qui se sont succédé ont commémoré ou pas, instrumentalisé ou pas « 1947 » avec, toujours, en arrière-plan, les jeux de pouvoirs et la soumission aux puissances anciennes ou émergentes de ce monde. Sur l’île, « 1947 » reste pourtant un traumatisme inscrit dans la mémoire collective. Les Malgaches aspirent aujourd’hui à commémorer ces événements avec dignité, à s’approprier leur histoire, celle d’une résistance à l’oppression coloniale.

    Jean-Claude Rabeherifara et Rosa Moussaoui

(1) Pierre Boiteau, Contribution à l’histoire de la nation malgache, Éditions le Temps des cerises. Jacques Tronchon, l’Insurrection malgache de 1947, Karthala, 1986. Afaspa, Madagascar 1947. La tragédie oubliée, actes du Colloque international des 9, 10 et 11 octobre 1997 à l’université Paris VII Saint-Denis, Éditions le Temps des cerises, 1998.

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