Un patriote : Jean-Melchior De VOGÜE, VAILLANT dans la Résistance

publié le 30 août 2018 à 02:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 23 sept. 2018 à 11:30 ]
    Voici une tentative de portrait d'un personnage éminent de la résistance, Compagnon de la Libération, et pourtant peu connu. Il a dirigé avec Villon et Kriegel-Valrimont, le COMAC , comité d'action militaire du CNR, le Conseil National de la Résistance.1944 : Ne pas oublier l’histoire du Comité d’action militaire (COMAC) Il appartient à l'aristocratie dans ce qu'elle a de meilleur : le sens de l'honneur et l'amour de la patrie. Malgré cela Jean de Vogüé n'était pas "gaulliste" au sens étroit du terme. Il relevait de la Résistance intérieure - chef de CDLR - et n'avait pas la même perception du réel que ceux de Londres. On verra qu'il agit toujours pour que "ça bouge", pour que les Français se mobilisent, arme au poing, pour bouter les Boches hors de France, en plein accord de ce point de vue avec le colonel Rol-Tanguy, Kriegel-Valrimont et Villon. Il se distingue en cela des "attentistes" qui pensent qu'il faut attendre l'arrivée des armées de la France Libre et celles des Alliés. Pour moi, il est clair que ces différences politiques expliquent, par exemple, le refus qui lui a été opposé de prendre le commandement d'une unité de fusiliers-marins dans la marine de la France libérée. De même, le colonel Rol-Tanguy sera intégré dans l'armée de la France combattante comme lieutenant-colonel, alors que son envergure -commandant des FFI de l'Ile-de-France- lui permettait d'accéder au grade de général de brigade. De Gaulle a tenté de réduire le rôle du COMAC  en nommant le général Koenig au poste de commandant en chef des FFI à Londres. Mais les organes parisiens de libération étaient nés sui generis, ils étaient ancrés dans la chair du peuple de Paris et de sa banlieue. Jean de Vogüé - VAILLANT  par son nom de résistance - l'avait bien senti malgré ses origines sociales qui l’éloignaient du Titi parisien. Mais c'est cela la RÉSISTANCE FRANÇAISE..
    J’utilise comme canevas le texte du site du Musée de la Résistance en ligne mais je l'ai modifié à ma guise selon ce qui me paraissait plus proche de la vérité, plus précis. J.-P. R.

Jean Alexandre Melchior de VOGÜÉ dit "VAILLANT"

(1898 - 1972)


    Né à Paris le 27 avril 1898, (Parents : Robert de VOGÜÉ -1870-1936-&  Lucie SOMMIER [1] 1874-1946) Jean de Vogüé s'engage dans la Marine à dix-neuf ans. Admis à l’École navale (promotion 1917), il en sort enseigne de vaisseau en décembre 1917. Embarqué sur un torpilleur, il prend part à la guerre navale en Méditerranée. Après l'armistice, Vogüé est envoyé à la flottille du Danube [2] pendant l'année 1919. En 1921, Toulon est son port d’affectation. Promu lieutenant de vaisseau en 1924, il quitte la Marine deux ans plus tard. Il rentre alors dans les affaires familiales (sucreries) et devient l'animateur du Comité de répartition des sucres[3]. Il s’est marié à Paris, le 15 septembre 1927, à 29 ans, avec Hélène JAUNEZ, fille de Maximilien JAUNEZ lequel était juriste de formation, industriel, député sous l’occupation allemande -1903/1907-. Hélène JAUNEZ (1908-2002) sera présidente de la société HAVILAND (Limoges). Ainsi que le dit Kriegel-Valrimont, syndicaliste et communiste, "c’était donc un ennemi de classe"…Et pourtant, ils vont travailler main dans la main !

Mobilisé fin août 1939, il est désigné comme officier de liaison à l'Amirauté britannique. Promu capitaine de corvette (le guide des anciens de l’École navale indique Capitaine de frégate) -équivalent au grade de colonel dans l'armée de terre -  en mai 1940, il prend part aux combats et à l'évacuation de Dunkerque, qu'il quitte le 4 juin au matin. Jean de Vogüé est alors promu chevalier de la Légion d'honneur. Retourné en Angleterre, il refuse de reconnaître l'armistice et décide de rentrer en France en juillet 40 où il est aussitôt démobilisé. En 1940 et 1941, son action se porte sur la propagande dans tous les milieux de la zone Nord (occupée), dans le but de préparer le climat pour les luttes futures et d'entraîner des couches de plus en plus importantes de la population dans la Résistance. Il participe alors à la diffusion de nombreux journaux clandestins.

A partir de novembre 1942, il travaille en étroite coordination avec le mouvement Combat zone Nord. Grâce à l'appui de Combat, il peut développer un groupe en zone Nord. En février-mars 1943, à la demande du BCRA (missions de Brossolette et Passy) (Bureau Central de Renseignements et d’Action, à Londres), il fusionne ses forces avec le mouvement CDLR (Ceux De La Résistance) dirigé par Lecompte-Boinet, dont il devient l'adjoint. Il s'applique d'abord à donner une structure régionale et départementale solide, à la fois hiérarchisée et décentralisée.

En mai 1943, CDLR étant bien organisé, Jean de Vogüé prend une part active aux travaux du Comité de coordination des mouvements de zone nord. Il est l'un des créateurs, en juin 1943, du Comité central de la Résistance. Après des conversations avec des dirigeants d'autres mouvements, en particulier ceux de l'OCM (Organisation Civile & Militaire), de Vogüé propose de créer une organisation de Résistance unique pour la Région parisienne. Il rédige une note complète, passant en revue toute l'activité de la Résistance dans la Région parisienne, tant militaire qu'administrative et politique. Il propose que tous les mouvements fusionnent leur organisation de la Région parisienne pour n'en former qu'une seule. Par suite de certaines négligences, de certaines hésitations et à cause de la politique de certains chefs de mouvements, ce projet d'unification n'a pas été réalisé.

Le mois suivant, la direction nationale du Noyautage des administrations publiques (NAP) lui est confiée. Toujours dans le but d'étendre l'action de la Résistance et d'y entraîner les masses populaires, Vogüé ("Madelin") entre en contact en juin 1943 avec l'union des syndicats de la Seine. Au cours de ces conversations, Vogüé et Tollet –ouvrier tapissier, syndicaliste CGT, du PCF) ont l'idée de constituer un Comité parisien de la Résistance, faisant appel à toutes les organisations et à tous les partis décidés à mobiliser leurs forces pour chasser l'ennemi. Mais ce projet ne fut pas mis à exécution immédiatement. Il fut repris en septembre et donna naissance au CPL (Comité Parisien de la Libération) le 23 octobre 1943, présidé par Tollet.

Jean de Vogüé rédige à l'attention des régions et départements des instructions complètes concernant la préparation de l'action insurrectionnelle et de la prise du pouvoir en faveur du général de Gaulle (instructions du 10/8/43). (Il y a là, en germe, la création des CDL = comités départementaux de la Libération, JPR).

En novembre 1943, en l'absence de Lecompte-Boinet parti pour Londres, et par suite des arrestations des dirigeants de CDLR, il prend seul la direction du mouvement jusqu'en avril 1944. Il réorganise entièrement le mouvement en l'orientant vers l'action immédiate (c’est une différence nette avec les "attentistes" et les Gaullistes –souvent les mêmes- JPR) avec comme adjoint le colonel Grandval. Sur sa proposition le Comité central constitue, le 1er février 1944, une commission d'action militaire (COMIDAC) composée de trois membres. De Vogüé soumet aussitôt un plan de constitution d'un état-major national. Le 12 avril, il rédige à l'attention du CNR, un mémoire destiné à fixer le rôle des FFI et de leur commandement. Le CNR reconnaît alors le COMIDAC comme organe supérieur de commandement des FFI. Il devient le COMAC et est dirigé par Villon pour le FN [4], Kriegel-Valrimont pour la zone Sud et Vogüé pour la zone Nord. (Ce sont les trois V). Vogüé prend dès lors le nom de résistant Vaillant. A partir du 6 juin 1944, Vogüé décide de donner une vigoureuse impulsion à l'action des formations militaires et des groupes francs de CDLR dans la Région parisienne. Il s'adjoint Massiet, dit "Dufresne", qui sera chargé du recrutement, et de l'organisation des forces militaires de CDLR dans la Seine, et Cocteau, dit "Gallois", qui représente CDLR à l'état-major de l'Ile-de-France.

Le 19 août à Paris, éclatent les premiers combats de la libération, combats qui font suite à l’affiche de Rol-Tanguy (18 août) appelant à la mobilisation générale. Vaillant-Vogüé représentant du COMAC auprès du commandant FFI de la Seine, le colonel Lizé, prend une part active à la conduite des opérations qui ont abouti à la libération de la capitale[5]. (Pourquoi ne pas citer le colonel Rol-Tanguy commandant FFI de la région Ile-de-France ?). Fait hautement significatif, lors du débat sur "la trêve" décidée avec les Allemands par les "attentistes" (en fin de journée du 19), Jean de Vogüé s’y opposa énergiquement et fut de ceux qui emportèrent la décision de l’annuler. "Il n’était pas génétiquement gaulliste (JPR)". Je parle ici du débat du CNR où cette question fut débattue, débat mis en scène par René Clément dans son film, et où la Trêve fut dénoncée à une voix de majorité (21 août).

Après la Libération, Vaillant s'occupe particulièrement de tout ce qui concerne l'intégration des FFI dans l'armée française. Nommé délégué à l'Assemblée consultative en octobre 1944, il est vice-président de la commission de la défense nationale. Il avait demandé à faire la guerre, comme commandant de marine, avec une unité de fusiliers-marins ; on ne le lui accorda pas mais on lui offrit un poste honorifique avec le grade d'amiral, qu'il refusa.

Il revient alors aux affaires et devient, en 1945, président directeur général de la Compagnie nouvelle de sucreries réunies, vice-président de la raffinerie Lebaudy-Sommier. En 1950, il est administrateur de la Compagnie de commerce et de gérance pour les colonies. Il est également membre du comité de rédaction du journal Volontés. A partir de 1968, il est président d'honneur de la Générale sucrière.

Jean de Vogüé est décédé en septembre 1972.

Le 20 septembre 1972, Maurice Kriegel-Valrimont, communiste, lui rend hommage en ces termes : "Pour moi Jean de Vogüé est toujours resté Vaillant, celui qui représentait la moitié nord de la France au COMAC : le commandement de la Résistance militaire sur le territoire national. Il dirigea un mouvement de résistance. Il était délégué du commandement militaire suprême sur le territoire national auprès du commandement des FFI de Paris pendant l'insurrection d'août 1944. Le simple rappel de ces faits suffit à rendre surprenant le silence fait depuis vingt ans autour de son action. Si Paris avait brûlé, il eût été un des hommes que l'on en eût accusés. Quand Paris fut libéré, on ne lui en sut aucun gré. (...). Oui ! Vaillant a contribué à ce qu'aucun frein n'entrave la libération de Paris et de la France. Il a été, sans aucune naïveté, en faveur de l'action libératrice du peuple. (...) Je lui rends hommage dû au patriotisme le plus pur."

      Hommage.

 

NB. la photographie - extraite de La Libération, les archives du COMAC, mai-août 1944, Éditions de Minuit, 1964 - est empruntée au Musée de la Résistance en ligne. Lien :     http://museedelaresistanceenligne.org/media3257-Jean-de-VogA


[1] Fille d’Alfred SOMMIER, raffineur de sucre, amateur d’art et propriétaire du château de Vaux-le-Vicomte, dont Jean de Vogüé héritera.

[2] Le traité de Versailles a créé la Commission du Danube promu "fleuve international" à l’instar du Rhin. La France est membre de la Commission, le français langue officielle, avec d’autres, et dispose d’une flotte battant pavillon national.

[3] Il s’agissait de répartir le sucre fourni par les Allemands au titre des réparations aux populations françaises sinistrées des départements saccagés par la guerre et l’ennemi en retraite. Voir "Les réparations allemandes et la France, tome III (avril 1924-1936) ", par Weill-Reynard, Nouvelles éditions latines, 1948. https://sites.google.com/site/jeanpierrerissoan/le-coin-du-bachotage/les-relations-internationales/k-centenaire-de-la-guerre-1914-1918/laguerrelannee1917/destruction%20dune%20sucrerie.JPGIl s’agissait de répartir le sucre fourni par les Allemands au titre des réparations aux populations françaises sinistrées des départements saccagés par la guerre et l’ennemi en retraite. Voir "Les réparations allemandes et la France, tome III (avril 1924-1936) ", par Weill-Reynard, Nouvelles éditions latines, 1948. https://sites.google.com/site/jeanpierrerissoan/le-coin-du-bachotage/les-relations-internationales/k-centenaire-de-la-guerre-1914-1918/laguerrelannee1917/destruction%20dune%20sucrerie.JPG

 [4] Il s’agit du Front National des patriotes, créé par le PCF mais au recrutement plus large.

[5] Les auteurs ne citent pas le colonel Rol-Tanguy car celui-ci commande le niveau supérieur : l’Ile-de-France.

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