portrait d'un résistant : Daniel CORDIER, la liberté au cœur

publié le 24 nov. 2020, 07:20 par Jean-Pierre Rissoan

   

    Le secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier, est décédé à 100 ans tout juste, vendredi 20 novembre. Retour sur le parcours idéologique atypique d’un homme délicieux.

    Toute sa vie, celui qui fut le secrétaire de Jean Moulin a eu la notion de liberté chevillée au corps et au cœur, et dans tous les domaines de sa vie. Daniel Cordier est décédé, vendredi 20 novembre, à l’âge de 100 ans tout juste. C’était un vieil homme vif, malicieux et délicieux. Il a témoigné de son parcours dans la Résistance en 2009, dans des mémoires, tardives, Alias Caracalla, du nom que lui avait donné Roger Vailland dans Drôle de jeu, après la guerre.

Admirateur de Pétain "sauveur" de la guerre de 14-18

    Et pourtant, rien ne prédestinait le jeune Daniel à devenir résistant aux côtés de de Gaulle. Daniel Cordier avait tout juste 20 ans quand l’armistice a été prononcé par Pétain, le 22 juin 1940. Issu d’une famille de droite, l’adolescent, depuis ses 16 ans, vouait un culte à l’écrivain Charles Maurras, et avait même monté à Bordeaux un cercle de l’Action française. Monarchiste, antisémite, admirateur de Pétain « sauveur » de la guerre de 14-18, Daniel Cordier frémit pourtant quand les clefs de la France sont offertes aux nazis. Avec l’aide de son beau-père, il prend un bateau qui, croit-il, l’emmène vers Alger. Il arrive en fait en Angleterre, face à de Gaulle, avec 630 autres jeunes gens. « Nous étions très peu, vraiment des fous, qui voulions que la France s’oppose à l’Allemagne. J’avais 19 ans, j’étais un des plus âgés. Mon meilleur ami avait 17 ans. Nous étions des enfants », remarquait-il en 2013.

Sur place, les garçons sont accueillis fraîchement par le général de Gaulle : « Je ne vous féliciterai pas d’être venus, vous avez fait votre devoir. » Il suit des formations de renseignement et des rudiments de guerrier. Même s’il conservera toute sa vie un regret : « J’étais parti pour tuer des boches et n’en ai tué aucun », confiait-il à l’Humanité en 2013. Du coup, longtemps il ne s’est pas senti « légitime » pour raconter son histoire. Il est versé dans le renseignement, et rejoint Lyon dès 1941. Une série de rencontres font alors lentement évoluer le jeune homme sur ses bases. Comme sur son antisémitisme dont il a gardé jusqu’à la fin de sa vie une vraie honte : « M on rejet de l’antisémitisme s’est produit quand je suis allé à Paris la première fois et que j’ai vu un juif portant l’étoile jaune, un père ou un grand-père, avec son enfant. C’était d’une violence extraordinaire. J’aurais voulu demander pardon à cet homme d’avoir été antisémite. Je le savais pourtant, grâce aux journaux. Mais, entre savoir et voir, il y a une différence. »

Une rencontre qui change une vie

    Sa rencontre avec Jean Moulin change sa vie. Il est tout de suite impressionné par la carrure du préfet, chargé d’unifier les différents mouvements de Résistance. « C’était un homme qui avait beaucoup de charme. Il était très beau, très drôle. » Il reste durant deux ans son secrétaire clandestin. À son contact, il apprend beaucoup, sur la politique, mais aussi sur l’art : Jean Moulin avait rêvé, jeune, de devenir artiste peintre. Son père l’en avait empêché, mais l’ancien préfet ne rechignait pas à caricaturer ses contemporains, et avait une très grande culture en histoire de l’art. Cordier raconte, dans Alias Caracalla, que Moulin voulait l’emmener au Prado après la guerre. L’arrestation et la mort de l’ancien préfet représentèrent un vrai choc pour le jeune homme de 23 ans. Qui alla quand même visiter le Prado après la guerre et en tira un tel « choc amoureux » que sa vie en fut « transformée » : après la guerre, il devint collectionneur puis marchand d’art, et consacra toute sa vie au beau.

Sentiment d’illégitimité

    Longtemps, Daniel Cordier est resté dans l’ombre, ne se sentant pas forcément « légitime » pour parler de cette période. Ni forcément à l’aise, comme en témoigne son passage, en 1977, dans les Dossiers de l’écran, sur Antenne 2. Résistance de l’intérieur, Résistance de Londres, courant idéologiques différents de la Résistance : « Il y a beaucoup de drames et de tensions dans cette histoire de la Résistance. Début 1942, les chefs de la Résistance, comme Henri Frenay, Emmanuel d’Astier de La Vigerie, Henri Giraud… estimaient que, contrairement au général de Gaulle, ils n’avaient pas quitté la France, et que, par conséquent, les futurs chefs de la France, c’étaient eux. »

En lutte pour les droits des homosexuels

    Daniel Cordier s’est aussi battu pour les droits des homosexuels. Il a tu, pendant toute la période de la Résistance, ses préférences sexuelles : en 1944, le sujet était absolument tabou. Et lui-même venant d’une famille catholique, il était donc doublement culpabilisé, comme il le confiait dans les Feux de Saint-Elme : « La haine à l’égard de l’homosexualité était terrible. » Au final, Daniel Cordier se battra : « Je me suis battu pour la liberté. Et la liberté, c’est aussi celle de faire ce qu’on veut avec son corps et avec son sexe. C’est très important », a-t-il raconté au Monde.

    Daniel Cordier est décédé quelques semaines après Pierre Simonnet, autre compagnon de la Libération. Il ne reste désormais plus qu’un seul d’entre eux, Hubert Germain. C’est lui dont la dépouille sera enterrée dans la crypte réservée au dernier des compagnons, au Mont-Valérien.

    Une petite citation de Daniel Cordier à l’Humanité, en 2013, en ces temps liberticides : « La leçon, c’est que seule la liberté compte dans la vie. Et pour la liberté, il faut risquer la mort, si on vous menace de vous en priver ! »

    L'Humanité

    Lundi 23 Novembre 2020
    Caroline Constant


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