L’appel du 18 Juin, mythe et réalités

publié le 18 juin 2020 à 07:36 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 juin 2020 à 07:40 ]

   

    

À Londres, un marin et un aviateur des Forces françaises libres (FFL) affichent l'appel du général de Gaulle. © Tallandier/Bridgeman images


    Le 17 juin 1840, Charles de Gaulle, général de brigade jusque-là quasi inconnu, est reçu par le premier ministre britannique Winston Churchill. Le lendemain, il prononcera son premier discours radiophonique qui deviendra le plus célèbre.

    Le 18 juin 1940 peu après 18 heures, Charles de Gaulle termina par ces mots son célèbre appel lancé sur les ondes de la BBC : « Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. Demain, comme aujourd’hui, je parlerai à la radio de Londres. » Comment cet homme alors presque inconnu, promu le 11 mai précédent général de brigade à la tête de la 4e division cuirassée, se retrouva-t-il à Londres cinq semaines plus tard ?

    Paul Reynaud, chef du gouvernement depuis le 21 mars, connaissait bien de Gaulle, ayant défendu en 1935 son projet d’armée mécanisée. Le 5 juin, il le nomma sous-secrétaire d’État à la Guerre pour tenter de faire contrepoids au maréchal Pétain, vice-président du Conseil depuis le 18 mai et partisan affiché d’un arrêt des combats. Il lui confia la tâche de resserrer les liens en train de se distendre avec l’allié britannique alors que les armées françaises battaient partout en retraite. De Gaulle se retrouva ainsi à négocier directement avec Winston Churchill le 9 juin à Londres, le 11 à Briare, le 13 à Tours, le 16 à nouveau à Londres, où fut élaboré dans l’urgence un projet de fusion politique et militaire des deux alliés.

Pour les gaullistes, un acte fondateur

    Rentré en avion le soir même à Bordeaux où se trouvait le gouvernement pour défendre ce projet, il apprit que Reynaud venait de démissionner. Avec l’assentiment de celui-ci qui lui accorda 100 000 francs pris sur les fonds secrets, il repartit le 17 au matin à Londres pour chercher les moyens de continuer la guerre depuis l’Empire, solution qu’il prônait depuis son entrée au gouvernement. Churchill, qui venait d’apprendre la demande d’armistice faite par le maréchal devenu président du Conseil, le reçut dans l’après-midi et lui demanda de lancer le lendemain à la radio un appel à poursuivre le combat.

Pour les gaullistes et d’abord pour de Gaulle, qui contribua plus que tout autre à imposer cette idée, le discours du 18 Juin marque le point de départ de la Résistance, premier épisode d’une longue geste menant à la victoire sous la conduite du « chef de tous les Français libres », titre que les Britanniques lui reconnurent le 28 juin. Jean-Louis Crémieux-Brilhac a résumé cela dans un article de la revue gaulliste Espoir (2000) : « Par la volonté de son auteur et du fait de l’autorité grandissante qu’il acquiert, l’Appel aura été acte fondateur, et même doublement fondateur. Acte fondateur de la Résistance, tous les mouvements de résistance et tous les actes de la résistance autochtone découlant, dans la vision gaullienne, du 18 Juin. Acte fondateur aussi d’un régime, même si celui-ci naîtra seulement vingt ans plus tard.  »

Ralliement des troupes coloniales

Sans minimiser l’événement, on doit pourtant relativiser ses effets et l’inscrire dans un autre cadre interprétatif. « L’Appel », dont on n’a pas conservé de trace enregistrée, ne fut entendu que par quelques milliers de personnes. Dans la France déboussolée par l’exode et l’effondrement de la République, écouter la BBC – la France libre obtint une émission quotidienne de cinq minutes en juillet 1940, de dix minutes en mars 1941 – n’était pas chose aisée. Rejoindre les côtes britanniques moins encore, même pour les 130 hommes de l’île de Sein qui s’embarquèrent le 24 pour le Royaume-Uni. De Gaulle n’appelait pas à une résistance de masse mais au ralliement des militaires, et misait avant tout sur les troupes des colonies. Mais quand il fonda le Conseil de défense de l’Empire en novembre, seule l’Afrique équatoriale française, les Nouvelles-Hébrides et Tahiti avaient abandonné Vichy, et la France libre ne comptait qu’une dizaine de milliers de soldats.

La résistance intérieure prend son essor

Ce fut sans lien avec l’appel du 18 Juin que naquit, au prix d’immenses difficultés, la Résistance sur le sol national, portée au départ par des individus isolés. Le 17 juin, Edmond Michelet, responsable de l’Action catholique, distribua des tracts contre l’armistice à Brive-la-Gaillarde. Le dirigeant communiste Charles Tillon dans la région de Bordeaux fit de même (voir notre encadré). Le même jour, Jean Moulin, préfet d’Eure-et-Loir, tenta de se suicider plutôt que d’obéir à une demande infamante des Allemands. Le 19, Étienne Chavanne, ouvrier agricole, sectionna les câbles téléphoniques de l’aérodrome de Rouen occupé par les Allemands. Le 23, Léonce Vieljeux, armateur et maire de La Rochelle, refusa de hisser le drapeau nazi au fronton de sa mairie…

Durant plus d’une année, résistance en France et résistance hors de France prirent – lentement et douloureusement – leur essor mais sans lien ou presque entre elles. Ce n’est qu’en novembre 1941 que de Gaulle envoya Yvon Morandat pour une première mission politique exploratoire en zone sud. Et c’est Jean Moulin, en accord avec de Gaulle, qui fut le grand artisan de l’union des résistances intérieure et extérieure, scellée par la fondation du Conseil national de la Résistance (CNR) le 27 mai 1943.

Gilles Richard, historien
L'Humanité, 18 juin 2020


L’appel de Charles Tillon

Un tract rédigé par le dirigeant syndicaliste CGT et député communiste Charles Tillon, qui créera quelques mois plus tard les Francs-Tireurs et Partisans français (FTPF) et en deviendra commandant en chef, est diffusé à Bordeaux et dans sa région. Dans ce tract, on peut lire : « Le peuple français ne veut pas de la misère de l’esclavage du fascisme. » Et de lancer cet appel : « Peuple des usines, des champs, des magasins, des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, unissez-vous dans l’action ! »

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