Juin 40 : continuer le combat ?

publié le 26 juin 2013 à 12:28 par Jean-Pierre Rissoan
05/06/2010  

    Il y a 70 ans la France connaissait le malheur. Ce fut la débâcle puis l’exode. L’envahisseur nazi pénétrait chaque jour plus vite dans les profondeurs de notre pays. Fallait-il continuer la lutte au risque de voir les Allemands atteindre les Pyrénées et les côtes méditerranéennes et voir l’armée française se débander toujours davantage ? ou bien fallait-il cesser de se battre et sauver ce qui pouvait l’être ?

    Cette réflexion est faite dans tous les milieux d’extrême-droite. Robert Brasillach, fasciste auto-proclamé, avance à cet égard des formules brillantes. Ainsi dans Je suis partout - journal collaborationniste s’il en est - du 21 mars 1942, écrivait-il : "il faut connaître l'Histoire, qui nous offre quelques constantes. Je connais quelqu’un qui, au mois de mai 1940, quand il fut évident pour les plus obtus que tout était joué, écrivait à ses amis : « Plutôt Talleyrand que Bourbaki »". Avec cette phrase nous avons-là trois strates historiques qui se superposent : 1814-1815, 1870 et 1940.

    Les Pétain et autres Weygand, les Brasillach, ont une solide culture historique. Ils savent tout ce qui s'est passé aux moments cruciaux de notre période contemporaine et face à la Révolution en général, et au communisme en particulier, ils avaient fourbi leurs armes. C’est que dans la problématique évoquée plus haut, il y a un non-dit « présent partout », si j’ose dire, c’est celui de la révolution.

1.    Talleyrand ? qu’est-ce à dire ?

    "Nous avons cent fois répété qu'en adhérant à l'Europe de la Sainte-Alliance, Louis XVIII et Talleyrand alignaient la France d'alors sur l'Europe d'alors, de même qu'il faut aujourd'hui une France fasciste dans une Europe fasciste" écrit Brasillach le 28 août 1942. Autrement dit, plutôt que de rejoindre le combat des Bonapartistes qui voyaient se rallier les patriotes et -pire - les Jacobins, au lieu de lutter contre l’invasion des coalisés venus de toute l’Europe, il eût fallu collaborer avec l’Europe de l’Ancien Régime et l’Angleterre contre-révolutionnaire des Burke et consorts. Et c’est ce qui sera. Louis XVIII rentera à Paris dans « les fourgons de l’étranger ».

    On relèvera au passage ce coup de chapeau à la Restauration contre-révolutionnaire. Mais auparavant, Brasillach avait écrit ces paroles qui lui seront tant reprochées : "répétons, sans nous lasser, ce que nous avons déjà dit. Une politique digne de la Restauration prendrait connaissance de ce qu'est l'Europe vivante d'aujourd'hui, et alignerait la France sur cette Europe. La collaboration ? C'est trop peu de dire que nous voulons d'elle, et le mot, si beau qu'il soit, puisqu'il signifie le travail en commun, est peut-être trop usé avant d'avoir servi, faute d'avoir été bien défini. Ce que nous voulons, autant que cela dépend de nous, ce n'est pas la collaboration, c'est l'alliance. Comme la voulait Talleyrand"[1].

    Cette Restauration qui avait, au nom de la Sainte Alliance chrétienne, instiguée par l’illuminé tsar de Russie, écrasé les troupes des Libéraux espagnols. Voilà, mutatis mutandis, le programme des amis de Brasillach en 1940 : alliance avec les nazis et établir une Europe nouvelle. 

2.    Bourbaki ? Mais qui est-ce ?

    Le général Bourbaki, il est vrai, à la tête d’une armée de bric et de broc constituée par le gouvernement de la Défense nationale, en 1870, a donné son nom à une expression qui fut un temps célèbre ; pour évoquer un groupe humain inorganisé, dispersé, à l’armement hétéroclite on disait "mais c’est l’armée de Bourbaki !". Certes. Au moins, ces hommes eurent-ils le mérite de se battre jusqu’au bout, sauvant l’honneur du pays[2]. A eux s’ajoutent les premiers francs-tireurs dont l’existence-même surprit tant les Prussiens habitués à marcher au pas de l’oie.

    Après le désastre de Sedan, Lyon puis Paris et beaucoup d’autres firent la révolution républicaine du 4 septembre. Un gouvernement provisoire s’installe. Il continue la lutte avec une détermination qu’illustra pour l’éternité l’envol de Gambetta dans une Montgolfière, quittant Paris, d’ores et déjà assiégé par les Allemands, pour continuer et organiser le combat en province. 

    Mais Brasillach, et en cela il incarne toute l’extrême-droite de son temps[3], condamne tout esprit de résistance. Il repousse tout ce qui évoque les figures françaises de Résistance : "parmi ces gloires, c’est tout juste si l'on ne nous cite pas le Juif Gambetta (sic), le "gaulliste" avant la lettre, qui a prêché une criminelle résistance (re-sic) après la défaite et aggravé ainsi les conditions du traité (de Francfort), (…), Bismarck l'a dit. Ce sont les "hommes de gauche", les jusqu'au-boutistes, les "gaullistes" d'alors - Gambetta pour tout dire - qui ont prolongé la guerre et les conséquences de l'échec militaire de 1870"[4].

    Il fallait donc se mettre à plat ventre. C’est la fierté fasciste de Brasillach. Je rappelle que si la guerre de 1870 est largement imputable aux responsables du second empire, ce conflit changea de caractère par les exigences prussiennes qui en firent une guerre impérialiste, l’amputation de la France par la prise de l’Alsace et de la Lorraine, au nom du droit du sang, le montre assez. La résistance aux prétentions de Bismarck était donc légitime.

    Mais le général Bazaine, anticipe sur le Pétain de 1940. Bazaine dirigeait encore une armée sur pied de guerre et depuis Metz pouvait jeter toutes ces/ses forces dans la bataille. Au lieu de cela, il prend langue avec Bismarck ! "L’action d'une armée française encore toute constituée et ayant bon moral rétablirait l'ordre et protégerait la société (…)" dit-il et il capitule "pour quitter Metz, avec le consentement prussien pour aller rétablir l'ordre en France".

    Summum, le jusqu’au-boutisme des Républicains va jusqu’à l’insurrection de la Commune de Paris, mouvement social révolutionnaire mais aussi mouvement patriotique de libération nationale. Voilà ce qui reste au travers de la gorge de l’extrême-droite de 1940.

3.    1940 : sauver l’armée pour sauver l’ordre !

"Dès que nous subissons un échec à Charleroi, nos ennemis annoncent la révolution à Paris. C’est un rite" écrivait en 1933 un ‘historien’ royaliste[5]. Une défaite sur le front de l'Est et c’est la révolution à Paris. Les hommes de 1940, les Pétain et Weygand, savent tout cela par cœur. Dans la débâcle, la lutte contre l’ennemi intérieur prend vite le pas sur la lutte contre les panzers divisions de l’armée nazie.

C’est pourquoi leur décision est vite prise : armistice ! pour sauver l’essentiel : l’ordre, en évitant une révolution communiste à Paris ou ailleurs.

Le 25 mai 1940 -c’est déjà la déroute- Pétain livre le fond de sa pensée "Je suis partisan de ne plus poursuivre la lutte à outrance. (…), il faut sauver une partie de l'armée car sans une armée groupée autour de quelques chefs pour maintenir l'ordre, une vraie paix ne sera pas possible et la reconstruction de la France n'aura pas de point de départ"[6]. D’autres attribuent la formule "Sauver l’armée pour sauver l’ordre" à Weygand[7]. La stratégie des pétainistes est limpide : l’ennemi est celui de l’intérieur (alors que Daladier a interdit le P.C.F. et poursuivi tous les responsables de ce parti[8]) et il faut en finir avec la République et reconstruire une nouvelle France avec ce qui restera de l’armée. Le 10 juillet 1940 se prépare dès le 25 mai.

Mais d’ici-là une voix s’élèvera, presque imperceptible mais combien prometteuse, le 18 juin 1940.



[1] Je suis partout, 11 avril 1942. C’est moi qui souligne.

[2] "On pouvait rire ou pleurer, comme on voudra, raconte un témoin, en voyant que, faute de bêtes de somme, nous chargions nos bagages sur des moutons, des chèvres, des porcs et des chiens. On vit maint cavalier réduit à monter un bœuf en guise de cheval de bataille". L’armée de Bourbaki ? Non pas. Ce sont les glorieux croisés de la 1ère croisade… Avant qu’ils massacrent et pillent ! Mais ceux-là, Brasillach les admire ! D’après Foucher de Chartres (La conquête de Jérusalem) et Guillaume de Tyr (Histoire des Croisades III, 16), Malet et Isaac, p255.

[3] Pas exactement, car, par exemple, des extrémistes de la Cagoule rejoindront le général de Gaulle, à Londres.

[4] Je suis partout, 15 mai 1942 et 21 mai 1943. Il y a toujours respect et considération pour Bismarck dans l‘extrême-droite française.

[5] Jacques ROUJON, "Louvois et son maître", page 8. On voit comment une biographie de Louvois permet à ce maurrassien de régler ses comptes avec l’ennemi intérieur de 1933. Il utilise tous les moyens…

[6] Cité par Marc FERRO, page 34. Les mots en gras sont soulignés par Marc FERRO qui veut montrer que dès ce jour, Pétain envisageait la "révolution nationale". Je rappelle ce que dit Bazaine, lors de sa trahison à Metz, en 1870, "l'action d'une armée française encore toute constituée et ayant bon moral rétablirait l'ordre et protégerait la société (…)".

[7] C’est le cas d’Albert BAYET, page 37.

[8] Je crois que nous sommes ici en plein délire. D’une part, les dirigeants du PCF en juin 1940 étaient en majorité acquis à la thèse de la guerre « impérialiste » et suivaient les thèses de Staline et rejetaient aussi bien l’Allemagne que l’Angleterre, d’autre part, comment ce parti clandestin, plus ou moins décapité, aurait-il pu lancer un mot d’ordre de prise du pouvoir avec les divisons blindées allemandes répandues sur (presque) tout le sol national ? En réalité, pour les pétainistes, c’est un argument de propagande pour justifier la destruction de la République. 

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