Au Panthéon, un hommage incomplet à la Résistance (28 mai 2015)

publié le 29 mai 2015 à 02:59 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 29 mai 2015 à 03:03 ]

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Au Panthéon, un hommage incomplet à la Résistance

Jean-Paul Piérot

Mercredi, 27 Mai, 2015

L'Humanité

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    « Faudra-t-il maintenant parler de la défaite militaire du nazisme sans Stalingrad, de la prise de Berlin sans Joukov, de la Yougoslavie libérée sans Tito, de la victoire sur le Japon sans Mao Zedong, de la Libération française sans les FTP, de la reddition de von Choltitz à Paris sans Maurice Kriegel-Valrimont et sans Henri Rol-Tanguy ? Évoquera-t-on la composition du CNR sans Pierre Villon et André Mercier, celle du Comité français de Libération nationale sans François Billoux et Fernand Grenier ? (…) Le stalinisme effaçait les dirigeants réprouvés des photographies officielles. La République française ne doit pas en faire de même avec une composante à part entière de l’histoire populaire et de la gauche de ce pays. » Texte de l'historien R. Martelli.


    Le combat contre la barbarie nazie célébré aujourd’hui. Geneviève de Gaulle, Germaine Tillion, Pierre Brossolette et Jean Zay reposeront dans la crypte qui reste close aux résistants communistes, ainsi en a décidé François Hollande. Le PCF rend hommage à tous les combattants de l’ombre.

Les lourdes portes de bronze du Panthéon s’ouvriront aujourd’hui pour une cérémonie exceptionnelle : quatre cercueils seront portés ensemble dans la crypte. Quatre figures de la Résistance feront ainsi symboliquement leur entrée en ce mémorial, qui exprime «aux grands hommes» la reconnaissance de la nation. En l’occurrence, deux femmes, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillion, et deux hommes, Pierre Brossolette et Jean Zay. Jusqu’à aujourd’hui, seul Jean Moulin représentait sous la coupole du Panthéon ce «terrible cortège d’ombres», selon l’expression d’André Malraux. Le ministre de la Culture du général de Gaulle saluait en 1964, dans un discours resté célèbre, l’entrée de l’artisan de l’unification de la Résistance : «Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi, et même, ce qui peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration ; avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de “Nuit et Brouillard” enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes ; avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres.»

L’hommage rendu aujourd’hui aux quatre résistants devrait être l’occasion de réaffirmer l’importance des valeurs d’humanité, de solidarité, du refus de la barbarie et du racisme sur lesquelles la Résistance sut se rassembler dans toute la diversité des courants politiques qui la traversaient. Cela est nécessaire dans une période où l’extrême droite occupe une trop large place du débat politique. Mais en décidant d’exclure les communistes de cet hommage national, François Hollande ignore une composante essentielle du combat contre les nazis et le régime de Vichy, il gomme la part prise par le monde du travail, par les immigrés. Il affaiblit gravement le message de cette journée nationale de la Résistance.

La date du 27mai est entrée récemment dans l’agenda officiel des célébrations. En 2013, l’Assemblée nationale a choisi, pour honorer la Résistance, ce jour qui nous rappelle que, le 27mai 1943, dans Paris occupé, le Conseil national de la Résistance tint sa première réunion rue du Four. En pleine clandestinité, à la barbe des flics de Vichy et de la Gestapo, la Résistance scellait son unification et ébauchait le programme de renouveau démocratique et social de la Libération. L’an dernier, le 21février, la France commémorait l’exécution par les nazis, en 1944, des vingt-deux résistants FTP-MOI du groupe dirigé par Missak Manouchian, un militant communiste issu de l’immigration arménienne installée en France à la suite du génocide de 1915. C’est à cette occasion que le président de la République avait annoncé qu’en 2015 Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette et Jean Zay entreraient au Panthéon. «Deux femmes et deux hommes qui ont incarné les valeurs de la France quand elle était à terre, deux femmes et deux hommes qui se sont dressés à leur façon, chacun à sa manière, face à la collaboration, à l’abandon, à la barbarie, au nazisme», précisait alors François Hollande.



Parmi les oubliés, figure notamment Missak Manouchian (ci-dessus, le troisième en partant de la gauche) arrêté en novembre 1943 avec les membres de son groupe. ils furent fusillés le 21 février 1944.

Photo : Archives l'Humanité



La lourde absence de ceux qui furent les premiers à engager la lutte armée

    Nièce du général de Gaulle, Geneviève est étudiante quand elle est arrêtée en juillet1943 par les voyous français de la Gestapo. Déportée au camp de Ravensbrück en février1944, elle sera, en octobre, mise à l’isolement pour servir d’éventuelle monnaie d’échange en raison de son nom. Elle sera finalement libérée par l’Armée rouge en février1945. Après guerre, après un passage dans les rangs du parti gaulliste, le RPF, puis dans le cabinet d’André Malraux au ministère de la Culture, Geneviève de Gaulle-Anthonioz s’engage dans la lutte contre la misère à la tête d’ATD Quart Monde.

Germaine Tillion, brillante ethnologue ayant effectué de nombreux séjours en Algérie avant guerre, participe à la création du réseau du musée de l’Homme, en juin1940. Dénoncée par un indicateur infiltré, elle sera déportée sous la mention «Nacht und Nebel» (nuit et brouillard) à Ravensbrück. Dans les années 1950, exerçant des missions sur place pendant la guerre d’Algérie, Germaine Tillion s’éleva contre la torture. Au début des années 2000, elle fut l’une des premières signataires d’un appel, lancé par l’Humanité, de personnalités exigeant que toute la lumière soit faite sur les responsabilités de l’État dans les crimes de guerre commis pendant la guerre coloniale.

Pierre Brossolette, journaliste, membre du Parti socialiste, fut une des voix de la Résistance sur les ondes de la BBC. Tombé dans les griffes de la Gestapo au cours d’une mission en France en février1944, il se suicida en se défenestrant pour ne pas risquer de parler sous la torture.

Jean Zay, élu député radical-socialiste du Loiret en 1936, est nommé à 31 ans ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts du Front populaire. Arrêté au Maroc en août1940, il est emprisonné par le gouvernement de Vichy et sera assassiné par la milice, le 20juin 1944.

Au-delà des personnalités et de leur comportement exemplaire, on aura compris que c’est toute la Résistance que la France est invitée à honorer. Le caractère incomplet de la liste saute alors aux yeux, sa composition souligne lourdement l’absence des communistes. François Hollande réunit dans un hommage national plusieurs familles politiques de la Résistance – les gaullistes, les socialistes et les radicaux –, à l’exception des communistes, qui furent pourtant une aile marchante de lutte contre la barbarie nazie, les premiers à engager la lutte armée des Francs-tireurs et partisans. Dans toutes les villes de France, des noms de rues rappellent le nom des résistants communistes fusillés ou morts en déportation. Au sein de la MOI, des étrangers – juifs d’Europe centrale, antifascistes italiens, républicains espagnols, Allemands anti-hitlériens et d’autres – ont participé à la libération de la France.


Il ne s’agit pas de se livrer à une concurrence de héros


Pour ne prendre qu’un seul exemple particulièrement frappant, comment peut-on séparer Geneviève de Gaulle et Germaine Tillion de Marie-Claude Vaillant-Couturier, leur compagne de déportation de Ravensbrück, où la jeune militante communiste avait été transférée après l’évacuation d’Auschwitz ? Marie-Claude Vaillant-Couturier, qui allait témoigner en 1946 sur l’horreur des camps au procès de Nuremberg, avait été déportée à Auschwitz-Birkenau en janvier1943. Geneviève de Gaulle et Germaine Tillion entrent au Panthéon, Marie-Claude Vaillant-Couturier reste à la porte. Quel sens donner à cette ségrégation politique qui, outre son iniquité, déforme grossièrement l’histoire ? Veut-on par là désigner les communistes comme intrinsèquement indignes de reposer au Panthéon ?

Du côté présidentiel, aucune explication avouable ne peut être opposée à l’incompréhension devant ce que le Parti communiste qualifie d’«ostracisme». Dans son discours du 21février2014, le chef de l’État se contentait, en peine d’arguments, de choisir la dérobade : «Je sais bien que d’autres figures auraient pu entrer également dans ce grand monument de la mémoire nationale. Des femmes ou des hommes célèbres ou des anonymes qui, par leurs engagements, leur courage, leurs sacrifices, leurs idées ont sauvé l’honneur du pays.» Évidemment, la question n’est pas là, mais de savoir si les cérémonies d’aujourd’hui expriment un hommage à toute la Résistance. À l’évidence, ce n’est malheureusement pas le cas.

Ne pas diviser la Résistance. Tel est le message que veut faire passer le Parti communiste. Il n’est pas question pour ce parti de se livrer à une concurrence de héros. Pierre Laurent participera aux cérémonies en hommage aux quatre résistants qui entrent au Panthéon. Mais, en avançant trois noms de figures de la Résistance qui pourraient également y entrer (Marie-Claude Vaillant-Couturier, Martha Desrumaux et Missak Manouchian), le PCF appelle à faire vivre les valeurs de la Résistance rassemblée.


Une pièce de théâtre sur Marie-Claude Vaillant-Couturier est présentée à l’espace Niemeyer.
Le PCF organise  un hommage à toute la Résistance avec notamment la présentation du dictionnaire des fusillés (Éditions de l’Atelier), et les prises de paroles de Pierre Laurent et Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État chargé des Anciens Combattants et de la Mémoire. Marie-Claude Vaillant-Couturier, pièce de Jean-Pierre Thiercelin, mise en scène par Isabelle Starkier et jouée par Céline Larrigaldie y sera donnée, avant d’être présentée en Avignon tous les jours au Théâtre de la Bourse
du travail CGT. À partir de 19 h 30, espace Niemeyer, place du Colonel-Fabien, à Paris.

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