Août 1944 : Provence, l’autre débarquement

publié le 17 août 2014 à 10:28 par Jean-Pierre Rissoan

    par Philippe Jérôme

 

    Le 15 août 1944, l’armée B du général de Lattre débarque avec succès, aux côtés des Anglo-Américains, sur les plages du Var.

  

    Il est deux heures du matin, ce 15 août 1944, lorsqu’un commando de la Roméo Force escalade la falaise du cap Nègre, près de Bormes-les-Mimosas dans le Var, pour y détruire une batterie ennemie. Comme l’adjudant-chef Noël Texier, premier mort de la bataille de Provence qui s’engage alors, tous les soldats de cette force spéciale sont français. Ce geste fait par les Américains, qui n’avaient permis qu’à 177 Français de débarquer, le 6 juin précédent, en Normandie, récompense l’opiniâtreté politique du général de Gaulle, enfin reconnu comme le véritable chef de la France combattante.



S’ENGOUFFRER DANS LA VALLÉE DU RHÔNE POUR CISAILLER LA WEHRMACHT

    De février 1943, qui marque le tournant de la guerre en Europe avec la victoire soviétique de Stalingrad, jusqu’en avril 1944, où il va pouvoir donner l’ordre au général De Lattre "d’assumer en temps utile le commandement des troupes françaises appelées à débarquer sur les côtes Sud de la France", l’homme du 18 juin va ferrailler pour que la "France libre" soit l’un des artisans importants de la victoire attendue sur le fascisme, prélude à une recomposition géopolitique de la planète. Elle s’esquisse à la conférence de Téhéran (novembre-décembre 1943), durant laquelle Staline obtient l’ouverture d’un second front à l’Ouest. Les stratèges américains qui, depuis la conférence de Québec (août 1943), ont dans leurs cartons un projet "d’invasion" du nord de l’Europe (l’opération Overlord en Normandie) proposent de le compléter par l’opération "Anvil" (Enclume). Il s’agirait, pendant que se déroule "Overlord", de fixer des forces ennemies dans le sud de la France avant de s’engouffrer dans la vallée du Rhône pour cisailler la Wehrmacht. De Gaulle approuve et propose que l’armée d’Afrique soit aux avant-postes de cet autre débarquement. Churchill, au contraire, va combattre ce plan, le qualifiant de "lourde erreur stratégique". En fait, l’objectif principal du premier ministre britannique est de prendre de vitesse les Soviétiques dans la dernière ligne droite vers la victoire finale et de contrer les mouvements de résistance communiste en Grèce et en Yougoslavie. C’est pourquoi il préconisera, jusqu’à début d’août 1944, un renforcement de l’offensive alliée en Italie afin d’atteindre au plus vite, d’une part, Berlin en passant par l’Autriche, d’autre part, le cœur des Balkans. Mais, après le choix de la Normandie pour Overlord, c’est le président Roosevelt, dans l’intérêt bien compris du capitalisme américain conjugué à d’impérieuses nécessités militaires, qui tranchera pour un second débarquement en France, au plus près des ports stratégiques de Toulon et de Marseille. Dès lors, le projet Anvil devient l’opération "Dragoon" (Harcèlement).

    Qui paye, notamment, les équipements de l’armée "gaulliste" commande : c’est le général américain Patch qui est chargé des opérations terrestres. Elles sont précédées de nombreuses missions de reconnaissance aérienne (Saint-Exupéry y trouvera la mort, le 31 juillet 1944) et d’intenses bombardements anglo-américains qui affaiblissent l’ennemi mais, de Nice à Avignon, atteignent cruellement les civils. C’est ainsi, par exemple, qu’à Marseille on relève 1.400 morts et on compte 15.000 sinistrés suite aux passages, du 25 au 27 mai 1944, des "forteresses volantes"[1]. La propagande pétainiste tente d’exploiter ces drames. En vain, car la population provençale, qui manque de tout, jusqu’au pain quotidien, est à bout. Depuis le 6 juin, elle n’a qu’une hâte, être libérée à son tour. Les maquis se renforcent et se mobilisent à fond durant les semaines précédant le débarquement, annoncé, le 14 août, par ce message de la BBC à la Résistance : "Le chef est affamé !" Les 100.000 Américains, Anglais, Canadiens et Français qui, transportés par les 1.300 péniches utilisées en Normandie, débarquent le lendemain matin sur 18 plages entre Saint-Raphaël et Hyères, les 5.600 parachutistes alliés, largués près de Draguignan, ont aussi faim de victoires. 


Les plus revanchards sont sans doute ceux de la 1ère DFL (division française libre) qui ont eu l’honneur d’engager en premier les combats dans le golfe de Saint-Tropez (qui feront 370 morts dans leur camp) et qui veulent, coûte que coûte, effacer l’humiliation de mai 1940. Ils constituent le fer de lance de l’armée B, qui comprend également deux divisons blindées, deux divisions d’infanterie marocaine (2e et 4e DIM), une division d’infanterie algérienne (3e DIA), une division de tirailleurs sénégalais (9e DIC) ainsi que des forces spéciales (notamment commandos de France et tabors marocains). Au total, 260.000 hommes qui, après le succès foudroyant du débarquement, vont irrésistiblement bouter l’Allemand hors du Sud, libérant, avec l’apport décisif de la Résistance, Toulon et Marseille, dès le 28 août, avant d’aller vers le nord "tendre la main", selon l’expression du général Eisenhower, à leurs camarades d’Overlord. Près d’un an plus tard, cette réussite de l’opération "Anvil-Dragoon" est une raison de plus qui permet à la France, représentée par le général de Lattre, de siéger à part entière à la table des vainqueurs face aux nazis défaits, le 8 mai 1945. Mais, en ce jour de fête pour les peuples libérés, la répression s’abat, à Sétif, sur une manifestation pacifique d’Algériens. Parmi eux, sans doute se trouvait-il des proches de ces tirailleurs du 7e RTA qui se sont battus au corps-à-corps pour rendre, intacte, la "bonne mère" aux Marseillais…

 

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[1] Surnom donné aux gros bombardiers américains, B17. Au Viêt-Nam ce seront les B52 qui séviront. Air Force est un film de 1943 dirigé par Howard Hawks dont le titre français est Forteresse volante. Il relate l'histoire de l'équipage du Boeing B-17 Flying Fortress Mary'Ann au début de la guerre du Pacifique de la Deuxième Guerre mondiale. Sorti pendant la guerre, c'est un des premiers films patriotiques destinés à soutenir l'effort de guerre, à la limite du film de propagande (Wiki).

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