L’engagement des intellectuels dans l’entre-deux-guerres : Paul Nizan et les autres…(2ème partie)

publié le 29 juin 2013 à 06:24 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 31 juil. 2013 à 14:19 ]


Lien de la 1ère partie : L’engagement des intellectuels dans l’entre-deux-guerres : Paul Nizan et les autres…(1ère partie)

PLAN DE L’ENSEMBLE

LES ENGAGEMENTS DES INTELLECTUELS DANS LES ANNÉES 1930 : PAUL NIZAN.

    Texte publié dans L' Improbable (mars 2013)

TEXTE DE LA CONFÉRENCE ORGANISÉE PAR LE JOURNAL L’IMPROBABLE ET PRONONCÉE PAR ALAIN BUJARD. mai 2013

A. La matrice des années Trente

- la guerre de 1914-1918 et ses conséquences

- l’effervescence intellectuelle

- 1917… et ses conséquences (fin de la 1ère partie)

B. Paul NIZAN, intellectuel communiste (2ème partie) 

- aspects biographiques

- exemples du style Nizan dans ses critiques

- quelques mots sur les conceptions littéraires de Nizan

 NDLR-lol : les intertitres sont de la rédaction. (en bleu)

B. Paul NIZAN, intellectuel communiste

    Mais peut être serait-il temps de parler de Nizan ?

    ASPECTS BIOGRAPHIQUES   

    Paul Nizan est né à Tours le 7 février 1905. La famille est bretonne d'origine paysanne. Le grand père travaille au Chemin de fer, le père aussi qui gravira les échelons hiérarchiques de la Compagnie du Chemin de Fer de Paris Orléans. Il passera d'ouvrier à Chef de Dépôt Principal. Cet itinéraire d'un père ouvrier passant du côté de la bourgeoisie en devenant cadre d'entreprise va peser lourdement sur la formation de la personnalité de Paul Nizan. C'est ce qu'exprime Jean Paul Sartre dans la préface d’Aden Arabie rédigée lors de la réédition Maspero en 1960 :

"Il était proche par le sang de ses nouveaux alliés : il se rappelait son grand père qui "restait du côté des serviteurs de la vie sans espoir" ; il avait grandi comme les enfants de cheminots dans des paysages de fer et de fumée ; pourtant un diplôme des quat'zarts avait suffi pour plonger son enfance dans la solitude, pour imposer à la famille entière une métamorphose irréversible ; jamais il ne repassera la ligne : il trahit la bourgeoisie sans rejoindre l'armée ennemie et dut rester comme le "Pèlerin" de Charlie Chaplin un pied de chaque côté de la frontière ; il fut jusqu'au bout l'ami, mais il n'obtint jamais d'être le frère de "ceux qui n'ont pas réussi". Ce ne fut  la faute de personne, sauf des bourgeois qui avaient embourgeoisé son père."

    Cette histoire familiale sera la toile de fond de son premier roman "ANTOINE BLOYE" publié en 1933.

    Nizan fait ses études secondaires au lycée Henri IV à Paris. C'est là qu'il rencontre Jean Paul Sartre pour devenir d'inséparables amis. Après le baccalauréat, il s'inscrit avec Jean Paul Sartre en hypokhâgne au lycée Louis-Le-Grand en octobre 1922. En 1924, il publie quelques articles critiques concernant Giraudoux, Paul Morand, Marcel Proust, dans une revue, "Fruits verts", assez proche des milieux maurrassiens. Quelles raisons justifient-elles une passagère attirance pour l'Action Française ?  Rien aujourd'hui ne permet d'apporter une réponse. A la même époque, il est reçu 22ème ex æquo au concours d'entrée à l’École Normale Supérieure. Georges Lefranc est reçu 2ème, Jean Paul Sartre 7ème, Raymond Aron 14ème, Canguilhem 16ème ex æquo. Son passage à l'ENS lui inspire autant de dégoût que l'enseignement de la philosophie qu'il étudiait. Ce sera l'occasion de deux pamphlets par lesquels il est aujourd'hui connu : "ADEN ARABIE" et "LES CHIENS DE GARDE" publiés en 1932. Dans ces textes, les maîtres de l'Ecole sont représentés comme des valets de la bourgeoisie, machines à fabriquer des justifications et à former des élites, virtuoses de l'idéalisme mou et des raisonnements fallacieux.


"Brunschvick,[1] ce petit revendeur de sophismes avait un physique de vieux maître d'hôtel autorisé sur le tard à porter ventre et barbe. La ruse sortait du coin de ses yeux, guidait dans l'espace gris les courts mouvements de ses mains doucereuses de marchand juif. Lançant avec des clins d'yeux des bons mots comme des décrets de la raison, suggérant à chaque discours : laissez-moi faire, tout va s'arranger, je répare tout dans les âmes et dans les sciences. Quel appétit caché de places de repos et d'honneur ? Quelle terreur singulière de la vérité qui menace, de celle qui aurait pu, par exemple, attenter à l'argent de cet homme riche ? Les disciples rangés autour de lui se tenaient près à relever au-dessus de son cadavre le drapeau mercenaire de l'idéalisme critique".

    A l’École Normale, il prend la tête du Groupe d'Informations Internationales qui avait été fondé par Georges Friedmann. Il accueille ainsi Thomas Mann, Georges Duhamel, Jean Richard Bloch, avec lequel il sympathise. A cette occasion il fréquente le groupe "Philosophies" fondé en mars 1924 par Norbert Guterman, Pierre Morhange et Georges Politzer, rejoints plus tard par Henri Lefebvre au printemps. Ce groupe a signé, en août, l'appel d'Henri Barbusse à propos de la guerre du Rif : "Aux travailleurs intellectuels. Oui ou non condamnez-vous la guerre ?"

    Le groupe "Philosophies" se rapproche du groupe "Clarté" et de "La Révolution surréaliste" signataires de l'appel. Ce rapprochement se concrétise par la signature le 20 septembre 1925 d'un manifeste : "La Révolution d'abord et toujours". A la fin de l'année, en décembre 1925, il adhère au groupe "Faisceaux" de Georges Valois, le premier mouvement politique de tendance fasciste instauré en France. Il n'y demeure que deux ou trois mois. En 1926 il obtient un congé, sans bourse, de l'ENS, pour "raison de santé". Il part à Aden comme précepteur dans une famille anglaise et y restera jusqu'en avril 1927. Ses amis normaliens ne comprennent pas ce choix de Nizan. Pour eux c'est une fuite. Sartre considère que cette fuite n'est qu'une forme plus accentuée des multiples fugues de Nizan. Ce voyage, cette fuite, est une tentative de trouver des réponses à des problèmes de personnalité non formulés. Faute de réponses, Nizan rentre à Paris avec tous ses problèmes, mais il a, à Aden, pris conscience du capitalisme sous sa forme la plus visible et la plus scandaleuse : le colonialisme. Croyant qu'il suffit de voyager pour être libre, il prend conscience à Aden qu'il ne sera libre qu'en luttant contre la société qu'il connait, celle qui est en France, et non en fuyant à l'autre bout du monde. Dès son retour, en 1927, il adhère au parti communiste français. Cette même année il épouse Henriette Alphen. Jean Paul Sartre et Raymond Aron, ses condisciples à l'ENS, sont ses témoins. Entre parenthèse, de cette union naîtra entre autres Anne Marie qui épousera Olivier Todd, père d'Emmanuel Todd qui est donc le petit fils de Nizan.

    En 1929, il est reçu 5ème à l'agrégation de philosophie. Sartre et Simone de Beauvoir sont les deux premiers lauréats. Il retrouve ses amis du groupe "Philosophies" avec lesquels il fonde "La Revue Marxiste" qui ne connaîtra qu'un numéro. Nizan signe quelques articles dans des revues comme "EUROPE", "BIFUR".

    Fin 1931, il lance le projet d'une nouvelle revue - "CRISE" - dont l'ambition est la formation d'une culture prolétarienne authentique dans laquelle s'exprimeront à la fois les idées révolutionnaires et les forces de création littéraire que le prolétariat contient. Il contacte pour cela Poulaille qui dirige la revue "NOUVEL AGE". Les membres de la revue refusent d'adhérer au projet :

"Nous qui sommes du prolétariat considérons que l'adhésion de principe à la cause prolétarienne ne donne pas le droit de se dire du prolétariat [...] Ces déclarations nous semblent plus opportunistes que révolutionnaires [...] aussi bien "CRISE" venant avec un programme proche du nôtre, ce n'est pas à nous d'aller vers eux".

    Il est vraisemblable que ce projet est quelque peu lié à ce qui se passe entre l'UIER et "MONDE". Il reste que si la question de la littérature prolétarienne est posée, nul ne semble avoir fourni de réponse satisfaisante, tout au moins en ce qui concerne la production. Si le groupe Poulaille considère que c'est le statut du producteur qui fait la nature de la littérature, Barbusse considère que écrire nécessite un minimum de technique que les intellectuels, quels qu'ils soient peuvent maîtriser. Nizan n'éclaire pas le débat en disant : "Peut-on dire que "le livre de la jungle" de Kipling est de la littérature animalière au prétexte qu'il met en scène des animaux". Le problème se déplacera en passant à l'échelon culturel.

    Nizan désormais professeur agrégé de philosophie est affecté en octobre 1931 au lycée Lalande à Bourg-en-Bresse (Ain). Il milite beaucoup, soutient les grévistes, aide à constituer des syndicats. Le Parti le désigne pour être candidat aux élections législatives de Bourg-en-Bresse. Il est vivement pris à partie par la presse locale qui le qualifie de "messie rouge". Ses activités politiques lui valent d'être convoqué par l'Inspecteur d'Académie, résultat : interdiction de prononcer le discours d'usage de la distribution des prix, suivi d'une mutation à Auch. Ceci étant, Nizan ne recueille que 3% des suffrages soit 338 voix qui deviendront 80 au second tour.

    Ces deux échecs le conduisent à abandonner la vie professionnelle et la vie militante telle qu'expérimentée à Bourg. Il rentre à Paris pour s'occuper de la Librairie de l'Humanité et participer à l'Université Ouvrière récemment créée par Georges Cognot, il retrouve là Georges Politzer. Par ailleurs il signe dans l'Humanité des articles de critiques littéraires.

 

Voici quelques exemples du style Nizan dans ses critiques :

     Jean CHIAPPE "Paroles d'ordre"    p. 194 https://docs.google.com/file/d/0B4Fe2vnvqlt8QUZMejRTM3F3WGc/edit?usp=sharing

     CELINE  "Voyage au bout de la nuit"    p. 156   et  Jean GIONO  "Jean le Bleu"     p. 156 

    https://docs.google.com/file/d/0B4Fe2vnvqlt8RW5Xc252RnNtS3M/edit?usp=sharing

     

André Malraux https://docs.google.com/file/d/0B4Fe2vnvqlt8aVdkTFFGamhkYW8/edit?usp=sharing

    Nous avons indiqué pour 1932 la création de L'Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires (AEAR), section française de L'union Internationale des Ecrivains Révolutionnaires (UIER).

    C'est le 17 mars 1932 que se réunit l'assemblée constitutive de l'AEAR présidée par le critique d'art Francis Jourdain. Aragon est nommé à la Commission exécutive de l’association, il aurait accepté cette désignation en reconnaissant ses erreurs passées.

L'organigramme est le suivant :

Romain Rolland : Président d'Honneur; Paul Vaillant-Couturier : Secrétaire général;

Jean Fréville : secrétaire adjoint; 

Henri Barbusse : membre du présidium de l'UIER; Louis Aragon : délégué de l'UIER

Paul Nizan : secrétaire de la section littérature et philosophie; Léon Moussinac est l'un des trois trésoriers.

    L'association revendique deux cents adhérents : 80 écrivains, 120 artistes, dont seulement 36 communistes. C'est par une lettre circulaire adressée le 13 décembre 1932 à des intellectuels susceptibles de participer à un front commun que l'AEAR inaugure sa pratique de rassemblement. Cette lettre annonçait la convocation d'une prochaine assemblée d'écrivains et d'artistes destinée à mettre au point une charte. Elle était signée Paul Vaillant-Couturier, Henri Barbusse, Léon Moussinac, Francis Jourdain, Charles Vildrac.


    Gide fut contacté, avec à la lettre circulaire un P.S. signé Barbusse :

"Nous attachons mon cher André Gide une grande importance à votre adhésion qui nous aidera à créer le grand mouvement qui s'impose.".

    Gide répond qu'il s'est "compromis" de son mieux, et ayant, du plus net qu'il pouvait, déclaré sa "sympathie" pour l'URSS, il refusait cependant d'écrire selon les principes d'une charte. Gide n'adhéra jamais mais il accepta de présider les réunions organisées par l'AEAR. L'AEAR publie la revue "COMMUNE" et le nom de Gide figure dans le Comité Directeur jusqu'à la publication de son "Retour de l'URSS" en 1936.

    En 1934, Paul et Henriette Nizan sont à Moscou, où ils sont accueillis par Jeanne et Léon Moussinac, le célèbre critique de cinéma, collaborateur du "Journal de Moscou". Paul Nizan a la charge de l'édition de "La littérature internationale", et de recruter des écrivains français de renom, ainsi que des sympathisants pour le Congrès de l'Union des Ecrivains soviétiques qui s'ouvrira en août à Moscou. Entre temps il reçoit Jean-Richard Bloch et son épouse ainsi que André et Clara Malraux. Il réserve à Malraux un accueil particulier sous la forme d'un article élogieux dans la "Litteraturnaïa Gazeta". Il signe avec le secrétariat de l'UIER une lettre à l'AEAR, distribuant les bons et mauvais points, surtout mauvais aux écrivains qui se "tournent vers le néo-socialisme, voire le fascisme de gauche".

    Ils rentrent à Paris à la fin de l'année. Paul Nizan produit quelques critiques littéraires dans "MONDE", et devient membre de son Comité de rédaction. Les relations entre Nizan  et Barbusse, le fondateur de "MONDE", ne devaient pas être très faciles, lui qui, en 1932 dans "MONDE", traitait Nizan

"de pion d'école, de la catégorie des petits bourgeois exaspérés, et des parasites du mouvement ouvrier".

    Cette année voit paraître son nouveau roman "Cheval de Troie", en fait plus un récit qu'un roman. Il traite d'une manifestation qui se déroula à Villefranche selon certains, à Vienne selon d'autres. Je penche pour la deuxième hypothèse car Vienne a été le théâtre d'une très importante grève le 13 mars 1932. Le "Cheval de Troie" avait fait l'objet d'une pré-publication dans l'Humanité sous forme de feuilleton. L'ouvrage sera traduit en russe, en, anglais, en italien, en allemand, en japonais. Il se consacre ensuite au journalisme avec deux thèmes majeurs : la critique littéraire, philosophique, l'analyse politique nationale et internationale.


    Il quitte l'Humanité pour devenir Secrétaire général du nouveau quotidien crée en mars 1937 par le Parti communiste : "Ce soir" dont les directeurs sont Louis Aragon et Jean-Richard Bloch. C'est dans ce journal que Nizan publiera ses reportages sur l'Espagne en guerre. Il produit beaucoup, dans diverses revues, "COMMUNE", "EUROPE", "MONDE", "REGARDS" (le grand hebdomadaire illustré du Front populaire illustré par les meilleurs photographes du moment : CAPA, CHIM ....), "VENDREDI", organe du Front populaire crée par André Chamson, Jean Guéhenno, Andrée Viollis.

    J'ai donné des exemples du ton, du style de Nizan s'agissant de ses critiques littéraires. S'agissant des articles consacrés à la politique intérieur française, ou à la politique internationale on retrouve le même ton. Ainsi en juillet 1939, dans "CE SOIR" il défend la liberté de la presse avec un mordant qui ne ressemble guère au ronronnement bien-pensant actuel :

"Le Président du Conseil (Ed. Daladier, à cette date, JPR) et M. le garde des sceaux, ayant résolu d'assumer seuls la charge de la vérité, ont interdit à la presse de dire ce qu'elle peut savoir des crimes accomplis ou prémédités contre la sécurité et l'équilibre du pays. Le présent lui échappe. Elle est vouée par décret à des considérations inactuelles. Elle n'a point le droit de dire ce qui est. Mais seulement de dire ce qui fut".

    Sur le fond, Nizan met en mots la vision politique du Parti communiste. Il ne cesse de montrer que face au danger fasciste seul un accord des puissances occidentales avec l'Union soviétique peut garantir la paix. Il reste fidèle à cette ligne jusqu'à la signature du pacte germano-soviétique qu'il désapprouve au point de démissionner du Parti communiste. Nizan envoie sa lettre de démission à Jacques Duclos le 25 septembre 1939, soit à peine un mois après la signature du pacte le 23 août 1939, trois semaines après l'invasion de la Pologne par les troupes allemandes le 1er septembre 1939. Ce même jour, le 25 septembre 1939, paraît dans le journal l'OEUVRE sa lettre de démission. Le 22 octobre 1939 il écrit à Henriette sa femme :

"Ce n'est pas parce que je croyais "mal" de la part de l'URSS son accord avec Berlin que j'ai pris la position que j'ai prise. C'est précisément parce que j'ai pensé que les communistes français ont manqué du cynisme politique nécessaire et du pouvoir politique du mensonge qu'il eût fallu pour tirer les bénéfices les plus grands d'une opération politique dangereuse. Que n'ont-ils eu l'audace des Russes ? Mais imiter fidèlement les Russes à la lettre c'était les méconnaître totalement dans l'esprit".

    Le 23 mai 1940 Paul Nizan, soldat mobilisé depuis octobre 1939, fut tué par une balle perdue au château de Coëtlogon pendant la retraite de Dunkerque.

 

Quelques mots sur les conceptions littéraires de Nizan.

 

    Selon lui, le rôle de l'écrivain est de dénoncer "le scandale de la condition faite à l'homme". Non point d'apporter des réponses que de soulever des problèmes. Cette conception est voisine de celle de Gide qui assignait à l'écrivain d'inquiéter. C'est ce qu'il fait dire à l'un de ses personnages du "Cheval de Troie", le professeur Lange -dont on dit qu'il serait au minimum une représentation de Sartre- :

"Il ne faut pas enseigner le désespoir mais, au delà du tableau intolérable de notre monde, dégager les valeurs impliquées par l'action et la colère des hommes qui veulent bouleverser leur sort."

    D'où le double mouvement d'une littérature qui pose les vrais problèmes et qui par ce simple fait suggère, sinon les réponses, du moins la direction dans laquelle il faut les chercher.

"Il y a désormais un certain nombre d'évènements de personnages, de valeurs qu'il est impossible d'accepter. Un vaste refus qui comporte le mépris et la haine ne laisse plus passer les Puissances et les justifications qui les défendent encore ... La plaisanterie a assez duré, et la patience, et le respect."

    Autre thème constant chez Nizan : la solitude. "Le bourgeois est un homme solitaire".

"Le capitalisme n'est pas une civilisation ; une civilisation est ce qui noie ou détruit la solitude. Une civilisation forte, c'est l'oubli du néant auquel nous sommes promis".

    La seule solution pour Nizan c'est le militantisme révolutionnaire. C'est la seule action positive.

"La manifestation redescendit vers Toulon. Antoine la regardait descendre en chantant : il était seul, les grévistes emportaient avec eux le secret de la puissance ; ces hommes sans importance emportaient loin de lui la force, l'amitié, l'espoir dont il était exclu. Ce soir là, Antoine comprenait qu'il était un homme de la solitude, un homme sans communion. La vérité de la vie était du côté des hommes qui regagnaient leurs maisons obscures, du côté des hommes qui n'avaient pas "réussi". - Ceux là ne sont pas seuls, pensa-t-il. Ils savent où ils vont...".

    Les petits-bourgeois sont encore plus seuls, car ils ne peuvent pas prendre réellement part à cette machine abstraite dont ils sont les serviteurs, la bourgeoisie. Ils ne sont rien, coincés entre un prolétariat qu'ils ont abandonné et qu'ils détestent, et une bourgeoisie qu'ils n'osent pas juger et qu'ils envient secrètement. Significatifs de cette petite-bourgeoisie humiliée et vaniteuse, les professeurs. L'expérience de Nizan à Bourg ne dut guère être heureuse, si l'on en juge par la description des "chers collègues". Dans "La conspiration" le frère du personnage central a ce "mot ignoble" :

"Tes éminents camarades sont vraiment bien mal habillés ! Je commence à comprendre pourquoi les préfets bien n'osent pas recevoir les professeurs en province... ".

    Cette notation figurait déjà dans "Le Cheval de Troie". Les professeurs, méprisés, détestent les enfants qu'ils dominent, comme un être faible se venge sur plus faible que lui, et tentent d'oublier une mort triste qui constitue leur seul destin.

"Ils avaient une belle vieillesse de professeurs retraités devant eux et une triste jeunesse de futurs professeurs derrière eux. [...] Presque tous haïssaient les enfants ; ils regardaient avec une étrange colère les garçons aux voix rauques, aux genoux noueux, aux chevilles épaisses comme des bosses sur la jambe des chevaux. C'étaient des hommes qui n'avaient guère que cette passion là. Leurs sentiments étaient faibles et brumeux et des raisonnements de fonctionnaire les justifiaient".

    Ils tentent d'oublier en satisfaisant à des manies dérisoires, peindre des aquarelles ou photographier les sites célèbres. Ils sont encore plus malheureux et minables que les autres, puisqu'ils sont les instruments intellectuels pour comprendre - et changer- le monde. Mais la pensée qu'on leur a inculquée n'est faite que pour comprendre, pas pour agir, et, pour Nizan, comprendre seulement n'est rien. Et comme ils n'ont que ça, cette pensée, ils haïssent tout changement.

"Ils se défendaient comme ils pouvaient contre leur vie qui n'allait qu'à la mort, avec des manies, des alibis : ils ne voulaient pas savoir qu'on ne se défend contre la vie qu'en la vivant ... Leur légèreté les rendaient malades. Ces solitaires appelaient leur solitude dignité : ils racontaient bien d'autres mensonges à leurs élèves."

    Nizan n'a aucune indulgence pour les vieux jeunes, ceux qui cherchent excuses et justifications dans le prolongement artificiel de l'enfance, le droit de se tromper. Parlant de Drieu-La-Rochelle dans un article du journal "VENDREDI" voici ce qu'il dit :

"Quand Drieu fait l'appel de ses compagnons, il ne reste guère que des morts dont il serait cruel de dire les noms. Drieu meurt aussi. Ils furent les fils de la mauvaise époque. Perdus dans le grand désordre exaltant de l'après-guerre, perdus par la facilité des affaires, des femmes, du talent. Peu s'en sont tirés. On leur pardonnerait presque toutes leurs défaites s'ils n'entreprenaient aujourd'hui de parler aux jeunes gens comme s'ils étaient sages, de vouloir tromper comme ils furent trompés. On ne tolèrera pas la vengeance des hommes trompés".

    Il y a bien, cependant, des personnages positifs dans les romans de Nizan. Les foules, les manifestants, les groupes : la cellule communiste du "Cheval de Troie", et même le groupe des conspirateurs. La guerre civile, quels que soient ses défauts est quand même une entreprise commune, et les jeunes gens de "La Conspiration" prennent une autre dimension dès qu'ils y participent. Toute entreprise commune fait éclater la solitude, qui se reforme d'ailleurs dès que l'action n'est plus au premier plan. "Le Cheval de Troie" n'est peut être que l'illustration de cela. Le roman décrit d'abord les personnages un à un, chacun enfermé en soi-même, inaccessible. Dès qu'il s'agit d'organiser une contre-manifestation en réponse à un meeting fasciste, les solitudes disparaissent devant le collage des affiches, les bagarres ; les préoccupations individuelles se fondent en une grande volonté qui balaie tout. Et cette communauté temporaire annonce l'autre, définitive, celle de la Révolution réussie.

    Alain BUJARD




[1] Note wiki (JPR) : "Léon Brunschvicg est la cible principale du pamphlet Les chiens de garde (1932) de Paul Nizan, communiste athée, qui voit en lui le modèle du philosophe bourgeois, indifférent aux réalités sociales : « On voit mal les raisons que M. Brunschvicg aurait eues de pencher vers des idées dangereuses » (p.110) ".

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