L’engagement des intellectuels dans l’entre-deux-guerres : Paul Nizan et les autres…(1ère partie)

publié le 26 juin 2013 à 10:29 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 31 juil. 2013 à 14:17 ]

    Voici une conférence organisée par la revue l‘Improbable, que vous connaissez, conférence qui avait pour objet Paul Nizan. Dans un premier temps, je publie le texte de l’annonce de la conférence par Alain Bujard, tel qu’il parut dans le journal de l’association et, dans un second temps, le texte de la conférence elle-même.

    Le libellé que j’ai choisi pour titre n’est pas tout à fait celui d’Alain Bujard. Mais, il n’y a pas trahison. Dans une démarche matérialiste, A. Bujard évoque nécessairement la matière dans laquelle se meut Paul Nizan et cette matière historique est constituée par l’héritage immédiat de la guerre de 1914-1918, avec ses dégâts matériels et surtout psychologiques et moraux, par la réaction des écrivains qui ont subi ce recul de civilisation, par la révolution de 1917 et l’apparition du "communisme international" comme disait Henri Barbusse, cité par l’auteur, ce qui pose la question de la place et du rôle de l’écrivain révolutionnaire et même du prolétaire-écrivain. La matière, c’est aussi la montée du fascisme et l’entrée en vigilance des intellectuels antifascistes, etc… et Nizan n’est pas seul. L’action brise la solitude : A. Bujard nous fournit des citations efficaces. Alain Bujard a fourni également à ses auditeurs une iconographie impressionnante et passionnante. Tellement, que malgré nos efforts, on n’a pu la placer intégralement dans les textes. On la retrouvera en fin d’article. Et cela explique la mise en deux parties de cet article.

    Je précise que le Groupement Interdisciplinaire d’Études Nizaniennes (G.I.E.N.), créé le 17 novembre 2000, a pour but de promouvoir l’œuvre de Paul Nizan et, plus largement, de créer un espace de recherches et de rencontres autour de la période des années 1930. Dans cette perspective, le GIEN publie depuis 2002 une revue annuelle, Aden, dont Anne Mathieu est la directrice de publication.

     J.-P. R.


 

PLAN DE L’ENSEMBLE

LES ENGAGEMENTS DES INTELLECTUELS DANS LES ANNÉES 1930 : PAUL NIZAN.

    Texte publié dans L’ Improbable (mars 2013)

TEXTE DE LA CONFÉRENCE ORGANISÉE PAR LE JOURNAL L’IMPROBABLE ET PRONONCÉE PAR ALAIN BUJARD. mai 2013

A. La matrice des années Trente

-   la guerre de 1914-1918 et ses conséquences

-  l’effervescence intellectuelle

-  1917… et ses conséquences (fin de la 1ère partie)

B. Paul NIZAN, intellectuel communiste (2ème partie) lien :

- aspects biographiques

- exemples du style Nizan dans ses critiques

- quelques mots sur les conceptions littéraires de Nizan

 

LES ENGAGEMENTS DES INTELLECTUELS DANS LES ANNÉES 1930 : PAUL NIZAN.

 

    Alain BUJARD

    Animateur de l’association L ’Improbable

     publié le 26 mars 2013

    par Limprobable

 

 

Lorsqu’on évoque Paul Nizan (1905-1940), alors viennent à l’esprit Aden Arabie, Jean-Paul Sartre, ou encore des titres de romans comme Antoine Bloyé, voire des pamphlets (Les chiens de garde) ou encore des essais comme Les matérialistes de l’antiquité. Paul Nizan, ancien élève de l’École Normale Supérieure, agrégé de philosophie la même année (1929) que Sartre, qu’il connait depuis leur scolarité commune au Lycée Henri IV, est nommé professeur de philosophie à Bourg-en-Bresse (Ain) pour l’année scolaire 1931-1932. Il se met en congé de l’Éducation Nationale et devient permanent du Parti Communiste Français. Paul Nizan est aussi un journaliste, critique littéraire à L’Humanité, dont les responsables sont Gabriel Péri et Louis Aragon, puis au journal Ce Soir, dirigé par Jean-Richard Bloch, Louis Aragon, Robert Capa, avant de devenir journaliste politique, toujours à L’Humanité.

Membre du PCF depuis 1927, il en démissionne le 21 septembre 1939, après la signature du pacte germano-soviétique. Ainsi l’œuvre, littéraire, philosophique, journalistique, s’épanouit dans l’entre-deux guerres, une période où le monde bouillonne. Le fascisme, installé en Italie depuis 1922, en Allemagne en 1933, montre son vrai visage avec le déclenchement de la guerre d’Espagne au lendemain de l’insurrection d’une fraction de l’armée conduite par Franco contre la République espagnole. Face au danger fasciste, les intellectuels ne restent pas contemplatifs, sur le bord du chemin : l’antifascisme devient le ciment d’un vaste mouvement. C’est ainsi qu’en 1933 est créée l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires. En 1934, c’est le Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, avec Paul Rivet, Alain, Paul Langevin[1]. Ce dernier Comité rassemble des antifascistes et des pacifistes, deux courants de pensée qui, à l’épreuve des faits (accords de Munich en 1938) amènent antifascistes et pacifistes à se séparer.

    Paul Nizan occupe une place particulière dans la mémoire collective, du fait de sa démission du PCF après la signature du pacte germano-soviétique, que sa mort prématurée, le 23 mai 1940 sur le front, à Dunkerque, ne permettra pas d’apprécier convenablement.


Le Groupement Interdisciplinaire d’Études Nizaniennes (G.I.E.N.), créé le 17 novembre 2000, a pour but de promouvoir l’oeuvre de Paul Nizan et, plus largement, de créer un espace de recherches et de rencontres autour de la période des années 1930. Dans cette perspective, le GIEN publie depuis 2002 une revue annuelle, Aden, dont Anne Mathieu est la directrice de publication.

 

Texte de la conférence organisée par le journal L’Improbable

et prononcée par Alain Bujard.

 

N.B. les intertitres sont de la rédaction-lol. Et sont écrits en bleu.

 

    L'évocation des années trente est aujourd'hui l'un des thèmes favoris des médias pour tenter d'expliquer, sinon de comprendre, l'actualité. Crise économique, montée des mouvements d'extrême droite fascisants sont toujours convoqués par nos brillants commentateurs. Certes, il est des similitudes, mais on ne peut en rester aux mots. Citer les années trente ne suffit pas à expliquer les réalités d'aujourd'hui. La similitude ne saurait être une explication. Chaque crise a sa spécificité. Certes, l'extrême droite aujourd'hui, tant par ses succès électoraux que par sa présence dans les manifestations-prétextes n'a pas renoncé à ses solutions fascisantes. Les Lyonnais qui habitent le Vieux Lyon peuvent témoigner de la volonté de violence de ces groupes qui visent à s'approprier des territoires.

A. La matrice des années Trente

    Mais mon propos n'est pas de bavarder sur l'actualité mais bien plutôt de rappeler ce qu'ont été ces années trente. Il faut pour cela commencer par le commencement c'est à dire la guerre de 14 et les bouleversements qu'elle engendra.

 

    La guerre de 14-18 et ses conséquences

  

 Pour donner la mesure de ces bouleversements quelques chiffres.

    En 1914, la France compte 41.600.000 habitants, chiffre qu'elle ne retrouvera qu'en 1950 ! Parmi eux 44% sont des ruraux, les ouvriers n'étant guère plus de 5.500.000, parmi lesquels 600.000 sont syndiqués à la CGT seul organisation syndicale confédérée à ce moment. La guerre étant déclarée, ce sont 8.410.000 mobilisés pour toute la durée de la guerre. On comptera à la fin du conflit, 1.357.000 morts, 4.266.000 blessés, 537.000 disparus ou prisonniers, soit une perte totale de 6.160.000 ou encore 73,25% de pertes parmi les mobilisés et 16,14% de morts parmi les mobilisés. L’Allemagne, la Russie donnent à peu près les mêmes chiffres. Aujourd'hui cette hécatombe se mesure à la longueur des listes de morts figurant sur les monuments aux morts de toutes les communes de France.

    Dans les années qui précèdent la guerre le mouvement socialiste, incarné par la SFIO a progressé. Aux élections de 1914, le parti réunit 1.397.373 voix et obtient 100 députés. Par ailleurs, la SFIO se positionne face à l'éventualité d'une guerre. Le Congrès des 14/16 juillet discute de deux positions possibles. Jaurès présente la motion de la majorité : "Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la guerre et pour imposer aux gouvernements le recours à l'arbitrage, le Congrès considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés, ainsi que l'l'agitation et l'action populaires sous les formes les plus actives". La motion de la minorité est présentée par Compère-Morel. Elle se réfère au Congrès de Bâle. Lancer le mot d'ordre de grève "ne peut que servir de prétexte à des lois d'exceptions contre tout ou partie des travailleurs organisés [...] sa mise en pratique ne pourrait qu'assurer la défaite du pays dont le prolétariat sera le mieux organisé et le plus fidèle aux décisions de l'Internationale, au bénéfice du pays le moins socialiste, le plus indiscipliné.". Cette motion soutenue par Jules Guesde recueillera 1174 mandats, celle présentée par Jaurès 1690 mandats.

    Il serait très intéressant de rapporter l'histoire interne de la SFIO tout au long de la guerre, mais ce n'est pas le sujet. Notons seulement qu’entre la déclaration de guerre en aout, le ralliement de la SFIO au gouvernement et l'entrée de deux ministres socialistes Jules Guesde et Marcel Sembat dans ce gouvernement, la minorité pacifiste et internationaliste progresse. Tout au long de la guerre, -"qui ne devait pas durer"-, un fort courant pacifiste émerge dans la population française ainsi que dans le mouvement ouvrier le courant internationaliste en faveur de la reprise des relations internationales. La Révolution russe vient considérablement renforcer ce dernier courant.


    Les bases du débat sont là, et en dehors, ou à côté, en accompagnement du parti politique voici que se rassemblent les hommes. D'une certaine manière ce profond bouleversement qu'est la première guerre mondiale n'est pas sans conséquences dans  de nombreux domaines. Citons - car nous y reviendrons - dans le domaine des arts et lettres la naissance du mouvement DADA, et son prolongement dans l'émergence du surréalisme. Mais le rassemblement le plus important concerne les anciens combattants. L'idée de regrouper les anciens combattants remonte à 1917, elle est due à Raymond Lefebvre, Paul Vaillant-Couturier, Henri Barbusse. La réunion constitutive se tient à Paris le 2 novembre 1917. C'est un lieu de rencontre de soldats, d'officiers de toutes tendances de la gauche ennemies des vieilles élites politiques et soucieuses de reconstruire une civilisation démocratique en France. Jusqu'à la fin de la guerre l'Association Républicaine des Anciens Combattants (ARAC) végète dans le corporatisme.  En septembre 1919, le congrès de l'ARAC, tenu à Lyon, adopte à l'unanimité une plateforme de revendications pour "l'avènement d'une organisation sociale fortement démocratique".



    L’effervescence intellectuelle


Dans le même temps, Lefebvre avance l'idée d'une Internationale des intellectuels pacifistes qu'accepte Barbusse et à laquelle Anatole France accepte de prêter son concours. Mais, comme dit Lefebvre : "Toute réalisation doit être subordonnée à la fin de la guerre" et le Manifeste des Intellectuels Combattants ne sera publié qu'en janvier 1919. Il propose, avec Vaillant-Couturier, à Barbusse dans le troisième trimestre 1919, le projet d'une revue. Ce sera "CLARTÉ" du nom d'un ouvrage antérieur de Barbusse. Il revient à Barbusse d'annoncer dans l'Humanité du 10 mai 1919 la naissance du groupe Clarté. Le premier numéro de Clarté sort le 11 octobre 1919. Mais l'engagement de membres actifs du mouvement, Raymond Lefebvre, Paul Vaillant-Couturier, Boris Souvarine, dans la campagne pour l'adhésion du Parti socialiste à la troisième Internationale, la fondation en 1920 du Parti communiste - SFIC (section française de l'Internationale Communiste), donnent un contenu révolutionnaire à l'internationalisme, ce qui pose bientôt la question de la place politique de Clarté.

    Barbusse malgré son ralliement en 1920 au communisme international, selon sa propre formule, tient essentiellement à l'indépendance de Clarté et veut faire du groupe une organisation "au-dessus des partis". Une minorité acquise au communisme cherche à orienter Clarté vers une action révolutionnaire.[2] VAILLANT-COUTURIER propose une nouvelle orientation qui définit Clarté comme un "Centre d'éducation révolutionnaire international". A la fin de 1921 la minorité communiste, avec l'accord de Barbusse lance la nouvelle revue qui remplace l'ancienne formule journal. Ce sera, selon leur souhait la première revue "d'éducation révolutionnaire et de culture prolétarienne". Clarté devient une tribune d'une fraction jeune de la première génération communiste, de cette poignée d'intellectuels que la révolte contre la guerre qu'ils ont vécue a conduit à rompre avec leur classe d’origine. Elle porte l'espoir qu'une révolution naitra, à l'exemple de la révolution russe, de leur révolte de combattants. Mais le mouvement révolutionnaire reflue comme en témoigne l'échec de la révolution allemande en 1923.

    En 1924, une crise éclate entre Clarté et le Parti communiste : elle aboutira à la rupture de Barbusse et Vaillant-Couturier avec la revue. Les jeunes écrivains entrés à "Clarté" s'accommodent mal des tendances littéraires jugées assez peu révolutionnaires. La tension se cristallise autour de la personnalité d'Anatole France. Lors des cérémonies du jubilé du grand écrivain, "Clarté" s'insurge : "Nous laisserons les différents partis de la bourgeoisie se disputer la fraternité spirituelle d'Anatole France". "Clarté" critique le journal l'Humanité :

"L'Humanité elle même s'est laissé aller à exprimer son admiration sans réserves pour Anatole France, écrivain. De telles déclarations ne peuvent hélas que contribuer à entretenir auprès du prolétariat français la légende d'un Monsieur France révolutionnaire, ce qui est pour le moins bouffon.".

    Ces positions sont partagées par les surréalistes qui publient le virulent pamphlet "Un cadavre". André Breton signe un texte "Refus d'inhumer".

"Loti, Barrès, France, marquons tout de même d'un beau signe blanc l'année qui coucha ces trois sinistres bonshommes : l'idiot, le traitre et le policier. Avec France, c'est un peu de la servilité humaine qui s'en va."

C'est ce même pamphlet qui provoqua une polémique rude entre Jean Bernier, directeur de "Clarté" et Aragon qui, dans sa contribution au texte avait uni dans une même réprobation, "le tapir Maurras et Moscou la gâteuse". La polémique est violente, Bernier s'insurge contre les mots d'Aragon. Celui ci répond :

"Mon cher Bernier, il vous a plu de relever comme une incartade une phrase qui témoignait du peu de goût que j'ai du gouvernement bolchevique et avec lui de tout le communisme [...] La Révolution russe, vous ne m'empêcherez pas de hausser les épaules. A l'échelle des idées, c'est tout au plus une vague crise ministérielle. [...] Je tiens à répéter dans Clarté même, que les problèmes posés par l'existence humaine ne relèvent pas de la misérable petite activité révolutionnaire qui s'est produite à notre orient au cours de ces dernières années."

Si Clarté et les surréalistes avaient trouvé un sujet d'accord avec la critique d'Anatole France, ce n'était pas suffisant pour donner un caractère permanent à cette communauté de vue. La guerre du Rif sera l'occasion de nouvelles convergences concrétisées par la signature d'un manifeste commun : "La Révolution d'abord et toujours!". L'Humanité salue ce rapprochement, que Bernier commente "Ce qui fonde notre union c'est l'acceptation de la conception marxiste de la Révolution.".

Lorsque Pierre Naville, membre du groupe surréaliste, nouvel adhérent du parti communiste arrive, en juin 1926, à la direction de Clarté, il a pour objectif d'amener ses amis surréalistes sur le même chemin que lui. En 1927, l'Internationale Communiste lance la tactique "Classe contre classe", ce qui, dans le domaine littéraire se traduit par le dogme de la littérature prolétarienne.

"Prenons garde", écrit Naville, "la Révolution prolétarienne est faite par le prolétariat.  Pour elle, actuellement, le rapprochement des intellectuels ne peur signifier que l'aide de techniciens et d'hommes habitués aux besognes de plume. Les poètes, les penseurs, les artistes de la révolution ne peuvent naître que du prolétariat victorieux"

Naville demande à ses amis de prendre leurs responsabilités : ou bien persévérer dans une attitude négative, d'ordre anarchique, attitude fausse a priori parce qu'elle ne justifie pas l'idée de révolution dont elle se réclame ; ou bien s'engager résolument dans la voie révolutionnaire, la seule voie révolutionnaire : la voie marxiste.

Contre Barbusse…

BRETON répond dans un texte aux allures de pamphlet "Légitime défense !" (1er décembre 1926) rejetant sur le Parti communiste la responsabilité du peu d'énergie révolutionnaire dont feraient preuve les surréalistes. Il critique l'Humanité, "crétinisante", accable Henri Barbusse responsable de la vie culturelle à l'Humanité. C'est la rupture et les surréalistes se réfugient dans l'autonomie.

"Je dis que la flamme révolutionnaire brûle où elle veut et il n'appartient pas à un petit nombre d'hommes dans la période d'attente que nous vivons de décréter que c'est ici où là seulement qu'elle peut brûler."

Pourtant, au cours de l'année 1927, Aragon, Breton, Eluard, Peret, Unik adhèrent au Parti communiste français.

"Nous avons adhéré au parti communiste français estimant avant tout que ne pas le faire pouvait impliquer de notre part une réserve qui n'y était point, une arrière pensée profitable à ses seuls ennemis, qui sont les pires d'entre les nôtres."

Curieusement, les cinq se sont rangés dans l'organisation communiste au moment où Naville, leur initiateur, il a adhéré en janvier 27, commençait à glisser vers l'opposition. Naville dans une série d'articles qui seront publiés dans trois numéros successifs de "Clarté" (avril, mai, juin 1927) attaque vivement Barbusse à l'occasion de la publication de son ouvrage "JESUS". 


Pour Barbusse…

Ceci entraîne une vigoureuse mise au point du Bureau Politique (du PCF) :

"Le Bureau Politique, saisi de plusieurs protestations concernant les derniers numéros de la revue Clarté, déclare que cette revue est en dehors du contrôle du Parti et n'est qu'une entreprise privée. [...] le camarade Barbusse, qui est l'objet d'attaques, est le directeur littéraire de l'Humanité et à ce titre le Bureau Politique n'a qu'à se féliciter de sa collaboration.  Le Bureau Politique déclare que son activité et ses écrits servent la cause du prolétariat.  Enfin, si Clarté n'est pas sous le contrôle du Parti, les camarades communistes qui y collaborent demeurent sous son contrôle et le Bureau politique prendra toutes mesures pour faire cesser les attaques injurieuses contre d'autres communistes".

Les conflits latents entre les divers groupes finissent par rendre impossible la poursuite de "Clarté". En février-mars 1928, "Clarté" devient "La lutte de classes" porte parole de l'opposition communiste et se rapproche du trotskisme, dont Naville deviendra l'un des leaders. Barbusse était pratiquement évincé du poste de Directeur depuis 1921. S'il collabore toujours à l'Humanité, il reste obnubilé par la nécessité du rassemblement. Il crée alors le journal hebdomadaire "MONDE" dont le premier numéro sort le 9 juin 1928. Son projet est exposé dans une lettre à Lounatcharski du 3 février 1926.

"Ce mouvement que nous voulons créer, parce que nous croyons que l'heure en est venue, est et restera indépendant. Il ne veut obéir qu'à lui même. Il ne procède d'aucun parti politique. Il se maintiendra sur le seul plan humain. Il n'aura pour but que de grands buts d'émancipation des hommes et des esprits."

En fait cette création résulte d'une demande provenant de l'Internationale Communiste.

 

    1917… et ses prolongements


        Petit retour en arrière.

    En 1898, l'idéaliste TOLSTOÏ a opposé "l'art du peuple" à l'art des classes supérieures [...] hors de portée des masses [...] incompréhensible à la majorité des hommes [...] étranger à la grande majorité du peuple ouvrier.


    Dès octobre 1917, le mouvement PROLETKULT tient son premier congrès. Avec l'appui de Lounatcharski, le mouvement essaime en centaines d'ateliers regroupant plus de 100.000 participants, essentiellement des jeunes qui veulent écrire. Ce mouvement revendique son indépendance vis à vis du parti. Lénine avait mis en pièce, dès 1909, la notion de "culture prolétarienne" et finira en 1920 par condamner le mouvement PROLETKULT. Divers mouvements naissent alors : l'Association des Écrivains Prolétariens, en 1921 (parmi eux Alexandre Fadeïev, la jeune garde), le Front Artistique de Gauche, en 1922 (Maïakovski, Ossip Brik, Boris Pasternak).

    En novembre 1927 l'Internationale Communiste crée l'UNION INTERNATIONALE DES ÉCRIVAINS RÉVOLUTIONNAIRES (UIER). Henri Barbusse et Francis Jourdain participent à cette création et Barbusse est mandaté pour créer une association française qui verra le jour en 1932 sous le nom d’ASSOCIATION DES ÉCRIVAINS ET ARTISTES RÉVOLUTIONNAIRES (AEAR), section française de l'UIER.

    Mais revenons à Moscou.


    Contre Barbusse (bis)…


  Les anciens des "Écrivains prolétariens" contrôlent l'UIER et Barbusse est leur tête de turc. Son journal "MONDE" fait l'objet d'incessantes critiques qui iront jusqu'à poser de façon comminatoire la question à Barbusse : "Êtes-vous dans notre combat ou contre nous ?" L'UIER cherche à contourner Barbusse par la création d'un autre mouvement en France et contact est pris avec Henri Poulaille, représentant d'une littérature populaire, populiste, prolétarienne, afin d'organiser les écrivains français en section de l'UIER, laquelle estime que Barbusse, JOURDAIN, VAILLANT-COUTURIER n'ont rien fait. Poulaille décline l'invitation. L'UIER cherche une seconde solution. Aragon est à Moscou, sans mandat de qui que ce soit. Il avait publié dans "La Révolution surréaliste" un violent pamphlet contre Barbusse.

"Barbusse, le Barbusse de "Je sais tout" qui dirige ici le magazine "MONDE", une ordure confusionnelle, qui associe à une propagande prosoviétique dosée, tout un peuple de chiens, de traitres et de littérateurs dont on veut nous faire croire qu'ils ont le droit d'apprécier l’œuvre de la Révolution mondiale dont ils sont les pires ennemis."

Aragon se voit bien prendre la place de Barbusse et ainsi diriger la politique culturelle du Parti communiste. Objectif qu'il partage avec André BRETON. Pour faire bonne mesure il en rajoute une couche contre les "barbussiens" :

"Tous ces intellectuels communisants, qu'ils appartiennent -momentanément ou avec une persistance incompréhensible- à un parti qui n'en a que faire, en marge de ce parti ou dans les organes mêmes de ce parti, accomplissent une tâche confusionnelle dont les effets sont plus fâcheux qu'on ne le veut prétendre. Les uns avec cette complicité qui ne trompe personne, mènent une misérable politique de front unique avec la pire racaille de la renommée [...] On se demande quel besoin réel ont de ces parasites les ouvriers révolutionnaires ? Il ne manquera pas d'hurluberlus pour s'écrier que nous voulons maintenir les ouvriers dans l'ignorance. A quoi bon apprendre le b-a ba de ce qui disparaîtra demain de soi-même avec ce monde ruiné qui croule de partout?" [...] Qu'on nous foute la paix avec le théâtre, avec l'opéra, les chœurs, les ballets, avec les distractions réservées à ceux qui paient, et qui ne sont qu'une façon de détourner les idées des exigences de ceux pour qui toute cette culture de diplomates et de mélomanes se réduit à l'apprentissage du métier de machines.".

D'une certaine manière le projet Aragon rejoint celui d'André MARTY, certes avec des objectifs différents, l'un pour des motifs d'orientation, l'autre pour des motifs de contrôle.

"Comme vous pouvez le voir Henri Barbusse essaie plus que jamais de justifier l'action de "MONDE". Et en outre il se refuse en fait à toute entrevue avec les organisations responsables de l'Internationale communiste. En tout cas il serait urgent de liquider cette affaire qui ne peut continuer ainsi. La solution la plus simple serait évidemment de rompre publiquement avec "MONDE" et de le dénoncer violemment dans notre presse. Mais ce serait la solution la plus paresseuse et il semble que nous avons encore la possibilité d'épurer "MONDE" et par une tactique plus souple d'arriver à en faire un organe auxiliaire travaillant effectivement sous notre contrôle."

Pour Barbusse (bis)…

Mais voilà, Barbusse sait se battre avec panache pour défendre ses conceptions et son journal "MONDE". 


Rappelons qu'à sa création le journal "MONDE" compte dans son Comité Directeur : Einstein, Maxime Gorki, Upton Sinclair, Manuel Ugarte, Miguel De Unanumo, Léon Bazalgette, Mathias Mohrardt, Léon Werth. Par ailleurs, Louis Jouvet, Erwin Piscator, Charles Vildrac, tiennent la rubrique théâtre, Darius Milhaud celle de la musique, Célestin Freinet celle de la pédagogie, André Lurçat celle de l'architecture. Il élargit encore son Comité Directeur en recrutant John Dos Passos, Heinrich Mann (le frère de Thomas), Charles Ferdinand Ramuz. Il a recours à Max Lingner, illustrateur, qui vient de quitter l'Allemagne sur les conseils de son amie Käte Kollwitz. Puisqu'il lui est reproché d'avoir trop négligé la littérature prolétarienne au profit d'écrivains "petits bourgeois", il ouvre largement ses colonnes, à partir de novembre 1931 aux "écrivains prolétariens" du groupe Poulaille, tels Marc Bernard, Tristan Rémy, Eugène Dabit ouvrier électricien du métro, auteur du roman "Hôtel du Nord" qui inspirera le film culte, Edouard Peisson, Louis Guilloux.


Finalement même si "MONDE" est particulièrement maltraité par le Congrès, celui-ci reconnait le rôle essentiel de Barbusse. Barbusse n'est pas un renégat, c'est seulement un homme qui se trompe. C'est surtout la question de la "littérature prolétarienne" insuffisamment traitée par Barbusse qui le fait dénoncer. C'est le sens de l'intervention de Illés Béla de l'UIER :

"Barbusse est resté un défenseur ardent et fidèle de l'URSS. Ceci nous interdit de nous comporter avec lui comme envers Panaït ISTRATI. Nous ne devons pas identifier la rédaction de "MONDE" avec la personnalité de Barbusse : nous devons combattre "MONDE" en demandant à Barbusse de réparer ses fautes comme doit le faire tout révolutionnaire sincère".



[1] Ces trois hommes représentaient les trois tendances du Front populaire : Rivet pour la SFIO, Alain pour le parti républicain radical et radical-socialiste et Paul Langevin était compagnon de route du PCF (membre du Collège de France). JPR.

[2] Souligné par moi, JPR. Ce passage est important car il pose la clé des débats vigoureux qui vont opposer Barbusse à d’autres écrivains communistes ou "révolutionnaires".

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