I. LE CONGRES DE TOURS EN 1920…la lutte anti-coloniale

publié le 26 juin 2013 à 12:47 par Jean-Pierre Rissoan
22/11/2010  

    Le congrès de Tours du parti socialiste S.F.I.O. -extrême-gauche de l’époque- a eu lieu il y a quatre-vingt-dix ans. La majorité (68%) des mandats des délégués s’est portée sur la motion acceptant l’adhésion aux 21 conditions posées par Lénine pour qu’un parti socialiste ou social-démocrate puisse devenir membre de la III° Internationale. La minorité n’acceptera pas cette décision et organisera un congrès à part, le 30 décembre, congrès qui décidera le maintien de la S.F.I.O. - la « vieille maison » chère au cœur de Léon Blum. 

Parmi ces "conditions", la huitième est particulièrement "bouleversante" en ce sens qu’elle bouleverse de fond en comble les habitudes des vieux socialistes d’avant 1914, le plus souvent parfaitement convaincus d’apporter la "civilisation" aux indigènes. Voici ce que déclarait un délégué français au congrès de Stuttgart de la II° Internationale en 1907 :

Intervention de ROUANET (France, S.F.I.O.) : « — Je crois qu'il est faux de considérer la colonisation comme un phénomène purement capitaliste. La colonisation est également un fait historique. Pour ce motif, j'appuie la déclaration de Terwagne (P.S. de Belgique)[1]. Il est possible, dés aujourd'hui, d'obtenir aux colonies des améliorations considérables... Je trouve que le capitalisme a bon dos, lorsqu'on lui endosse tous les crimes de la colonisation. Celle-ci n'est pas un phénomène capitaliste, mais historique... Les peuples des pays civilisés européens et américains se trouvent devant des espaces énormes. Doivent-ils oui ou non se servir de ces espaces pour améliorer l'existence économique de leur pays ? ».

Et le projet de résolution pouvait proclamer :

« Le congrès, tout en constatant qu'en général on exagère fortement -notamment pour la classe ouvrière - l'utilité ou la nécessité des colonies, ne condamne pas en principe et pour tous les temps, toute politique coloniale qui — en régime socialiste - pourra être une œuvre de civilisation ».

Dans ces conditions, la thèse léniniste est réellement révolutionnaire.

Condition n°8 : Dans la question des colonies et des nationalités opprimées, les Partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies ou opprime des nations, doivent avoir une ligne de conduite particulièrement claire et nette. Tout Parti appartenant à la III° Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de « ses » impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d'émancipation dans les colonies, d'exiger l'expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimés et d'entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux.

La réalité coloniale confirme/justifie cette exigence de lutte contre l’impérialisme. Voici le tableau qu’en fait un délégué au congrès de Tours, un certain Nguyen Ai Quoc qui s'appellera plus tard Ho Chi Minh.

Un certain délégué d'Indochine

    Extraits des minutes du congrès de Tours :

    Le délégué d'Indo-Chine. - Camarades, j'aurais voulu venir aujourd'hui collaborer avec vous à l’oeuvre de révolution mondiale, mais c'est avec la plus grande tristesse et la plus profonde désolation que je viens, aujourd'hui, comme socialiste, protester contre les crimes abominables commis dans mon pays d'origine. (Très bien !) Vous savez que depuis un demi-siècle le capitalisme français est venu en Indo-Chine ; il nous a conquis avec la pointe des baïonnettes et au nom du capitalisme. Depuis lors, non seulement nous sommes honteusement opprimés et exploités, mais encore affreusement martyrisés et empoisonnés. Entre parenthèses, je soulignerai ce mot « empoisonnés» par l’opium[2], l'alcool, etc. Il m'est impossible, en quelques minutes, de vous démontrer toutes les atrocités commises en Indo-Chine par les bandits du capital. Plus nombreuses que les écoles, les prisons sont toujours ouvertes et effroyablement peuplées. Tout indigène réputé d'avoir des idées socialistes est enfermé et parfois mis à mort sans jugement. C'est la justice dite indo-chinoise, car là-bas il y a deux poids et deux mesures ; les Annamites n'ont pas les mêmes garanties que les Européens ou les européanisés. La liberté de presse et d'opinion n'existe pas pour nous, pas plus que liberté de réunion ou d'association. Nous n’avons pas le droit d'émigrer ou de voyager à l’étranger; nous vivons dans l'ignorance la plus noire parce que nous n'avons pas la liberté d'enseignement. En Indo-Chine, on fait tout ce qu'on peut pour nous intoxiquer avec l'opium et pour nous abrutir avec l'alcool. On a fait mourir plusieurs milliers d'Annamites et on en a fait massacrer plusieurs milliers d'autres pour défendre des intérêts qui ne sont pas les leurs. Voilà, camarades, comment plus de vingt millions d'Annamites, qui représentent plus de la moitié de la population de la France, sont traités. Et pourtant ces Annamites sont des protégés de la France. (Applaudissements) Le Parti socialiste se doit de mener une action efficace en faveur des indigènes opprimés. (Bravos !)

(…)

    Le Parti doit faire une propagande socialiste dans toutes les colonies. Nous voyons dans l'adhésion à la III° Internationale la promesse formelle du Parti socialiste de donner enfin aux questions coloniales l'importance qu'elles méritent. Nous avons été très heureux d'apprendre la création d'une délégation permanente pour l'Afrique du Nord et nous serons heureux, demain, si le Parti envoie un camarade socialiste étudier sur place, en Indo-Chine, les problèmes qui se présentent et l'action à mener...

(…)°

    Au nom de l'humanité tout entière, au nom de tous les socialistes, ceux de droite et ceux de gauche, nous vous disons: Camarades, sauvez-nous! (Applaudissements.)

 

    Le P.C. (S.F.I.C.[3]) qui est sorti de Tours entreprend immédiatement la lutte contre le colonialisme. L’occasion lui en est donnée par la Guerre du Rif.

La guerre du Rif [4]

La lutte des Communistes contre la guerre du Rif déchaîne l'extrême-droite. A Maurras qui propose d'utiliser les gaz au Maroc, les Communistes répondent par des mesures de solidarité aux combattants marocains. Mais à l'époque cela suscite l’ire de François Coty, propriétaire du Figaro et premier éditorialiste de son journal[5]. Pour ce dernier la France, au Maroc, "se trouve en état de légitime défense"! (p79, comme quoi la légitimité est un concept à la compréhension variable dans le temps et dans l'espace). Idée reprise par Aymard, avocat, directeur de journal, "un des journalistes les plus en vue parmi les porte-parole de la bourgeoisie" (E. Weber), homme des Jeunesses Patriotes, qui parle de la "rébellion" d’Abd el Krim "qui a fini par attaquer notre frontière du Maroc" (sic)[6]. La France, reprend Coty, défend au Maroc "la civilisation, qui a donné aux hommes tant de juste orgueil (p.47), contre les plus féroces des montagnards africains" (p.277). Mais ce sont "les gens de Moscou qui ont fomenté ce conflit. L'embarquement de soldats métropolitains pour le Maroc était un excellent prétexte à l'action des cellules (du PCF) régimentaires. Meetings et manifestations furent tenus pour exhorter les jeunes soldats à refuser de partir. D'innombrables imprimés, poussant à la sédition, conseillant de fraterniser avec l'ennemi[7], furent distribués ou affichés à la porte des casernes ; sans parler des articles de guerre civile publiés par l'Humanité" (p.277). Aymard, lui aussi se déchaîne contre le P.C.F. "qui nous suscite la guerre du Maroc" avec sa grève générale du 12 octobre 1925 et "l’appui prêté à la rébellion d’Abd el Krim par la III° internationale".[8] Et Coty de hurler contre "un tel déchaînement d'antipatriotisme, toléré, accepté par les ministères qui se succédaient au pouvoir"[9].

à suivre...


[1] Lequel disait : « Pour nous, Belges, la question se pose comme suit : Laisserons-nous le Congo dans l'état où il est, ou bien voulons-nous y améliorer les conditions ?... Ne fermez pas la porte de 1’avenir ! si, du jour au lendemain, on supprimait le produit des colonies, l’industrie serait gravement lésée. Il est donc logique que les hommes mettent à profit toutes les richesses du globe, quels que soient les lieux où celles-ci se trouvent... ».

[2] Les Français en Indo-Chine ont suivi l’exemple des Anglais qui imposèrent… la liberté, liberté commerciale bien sûr. La Compagnie anglaise des Indes importait en Chine de grandes quantités d’opium. Le gouvernement chinois interdit l’usage de l’opium ce qui suscita l’ire des Anglais qui lui déclarèrent la guerre. Les canonnières anglaises furent de faciles vainqueures et imposèrent les traités inégaux qui blessèrent gravement la fierté et le sentiment national chinois. Rares sont les auteurs de manuels qui, comme J. ISAAC, rappellent aux élèves et étudiants que l’opium est un poison. Les Puritains anglais firent la guerre pour la diffusion d’un poison. (J. Isaac, L’époque révolutionnaire, 1789-1851, Hachette, 1950, impression 1957, page 522).

[3] Section français de l’Internationale communiste (tôt appelée Kominterm) ou III° Internationale.

[4] Extraits du chapitre XIV (vol.2) "le couteau entre les dents" de mon livre « Traditionalisme et Révolution ».

[5] Il s’agit de F. COTY -célèbre pour sa réussite dans la parfumerie- et favorables aux thèses fascistes italiennes.

[6] Aymard, "Le Cartel… ou la France ?", page 78. Le Maroc attaqué par des Marocains…

[7] Je relisais ce passage au moment où sortait le film "Joyeux Noël"…

[8] "Le Cartel ou la France", pp. 78-79.

[9] Toutes les citations sont extraites de son livre intitulé "Contre le communisme". Éditoriaux datés des 29 septembre 1925, 10 mars 1927, 21 septembre 1927. A ces dates-là, la ligne éditoriale du Figaro est carrément fascisante à cause de son propriétaire. A la mort de ce dernier, en 1934, il y aura réajustement. Les chiffres donnés par F. COTY sont largement sur-dimensionnés, à la mesure de son anticommunisme obsessionnel. F. Coty est le créateur d’un ligue factieuse "Solidarité française" que l’on trouvera le 6 février 1934, place de la Concorde.

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