1924-1926 : le "mur d'argent"...

publié le 26 juin 2013 à 12:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 22 août 2016 à 15:44 ]
    Le Cartel des gauches (union électorale du parti Radical et du parti socialiste S.F.I.O.) a cristallisé sur son nom et sur sa politique une haine féroce de l’extrême-droite, annonciatrice de celle qu'elle portera au Front Populaire (et on peut rajouter de celle qu'elle portera en 1981 et en 2012) . Le Cartel gagne les élections législatives le 11 mai 1924 et les premiers gouvernements de la législature sont dirigés par les Radicaux avec le soutien des Socialistes. Le Cartel remplace la chambre "bleu-horizon" et le Bloc national.

 

La lutte contre le Cartel des gauches.

    Dans ce contexte des années 20’ (l’U.R.S.S. est officiellement constituée en 1922, le Cartel la reconnaît diplomatiquement dès son arrivée au pouvoir…), certains ont l’impression que tout bascule. C’est le cas de Coty, c’est le cas de l’avocat Camille Aymard, directeur du journal "la liberté" qu’il a fondé en 1922, journal qui a pour rédacteur en chef Pierre Taittinger, le fondateur des "Jeunesses Patriotes", formation d’extrême-droite. Aymard a déjà publié un ouvrage : "Bolchevisme ou fascisme ? Français, il faut choisir" au terme duquel il recommande le fascisme.

    La crise économique mondiale de 1921 engendre automatiquement de plus faibles rentrées fiscales et la dette flottante atteint des chiffres exorbitants (sachant que cette crise conjoncturelle aggrave les effets de la Guerre mondiale qui est toute récente). Plus que jamais, le sort des finances publiques - et donc des ministères - est aux mains des porteurs de bons à court terme. Lors du second ministère Poincaré (droite, 1922-1924), la crise de la Trésorerie s'aggrave, le plafond des avances de la Banque de France est dépassé, il faut recourir à deux reprises à des prêts à des sociétés de crédit privées. Début 1924, Poincaré propose une politique de rigueur : augmentation de 20% (c'est le double décime) de l'ensemble des contributions, restriction des dépenses par la pratique des décrets-lois. Banque d'Angleterre et banque Morgan de New York consentent des prêts en devises qui permettent d'acheter du Franc et de le faire remonter sur le marché. Mais c'est le Cartel des gauches qui emporte les élections générales du 11 mai 1924, avec, au pouvoir, le radical-socialiste Édouard Herriot.

    Son ministère envisage un impôt sur le capital ce qui ne laisse pas d'inquiéter. Les Radicaux se divisent sur l'alternative entre l'impôt sur le capital et l'augmentation de l'impôt sur le revenu. A vrai dire, la situation est dramatique car la confiance des épargnants faiblit, les demandes de remboursement des Bons sont supérieures aux nouvelles souscriptions. Le projet d'impôt de 14% sur le capital fait chuter le ministère (1925). Louis Loucheur, ministre radical des finances et homme d'affaires, propose une augmentation des impôts sur tous les paiements et une taxe sur le tabac, après avoir obtenu des députés une majoration rétroactive des impôts directs. La livre sterling qui était à 63 francs avant l'arrivée du Cartel monte à 172 en mai 1926. C'est la fuite devant le franc.

 

Les députés à la Seine ! La République à la poubelle !

    Le mécontentement, il faut dire la colère des épargnants, se déchaîne contre la gauche. Mais la droite est compromise car Poincaré n'a pas hésité – et légitimement – à faire lui aussi appel à l'impôt. D'ailleurs, lorsqu'on lui demande de revenir aux Finances (sous une présidence du Conseil de "gauche"), il pose pour condition le vote, dans les 48 heures, d'une augmentation de 8 milliards d'impôts nouveaux. En conséquence, c'est l'extrême-droite qui récolte les raisins de la colère des possédants. Le Figaro de Coty s'en fait le porte-parole[1].

    La politique financière du Cartel inquiète au point que la panique et la colère s'installent chez les plus excités des mécontents. Le 16 juillet 1926, la livre sterling est à 202 francs, elle sera à 243 le 21 juillet. Chacun, selon ses moyens, se met à l'abri de la misère entrevue. Misère relative, on a bien compris. Ce sont les riches qui manifestent. Et c'est alors que se passe un événement grave, annonciateur du 6 février 1934. Lorsque Doumergue, président de la République, fait ses consultations pour le choix du président du Conseil, la foule parisienne manifeste son opposition à Herriot qui arrive à l’Élysée. Ailleurs, la spéculation se déchaîne. Quand Herriot présente son gouvernement à la Chambre, des milliers de manifestants sont devant le Palais-Bourbon pour crier leur hostilité, "les députés à la Seine ! A mort Herriot ! La République à la poubelle". A ce sujet, Eugen Weber écrit : "(…) la violence des Camelots (du roi) était portée à son comble en une série d’émeutes aux portes du Palais-Bourbon"[2]. C'est déjà la pression de la rue contre le libre choix des élus de la Nation. Herriot n'obtient pas l'investiture (21 juillet 1926). C'est Poincaré qui organise son quatrième gouvernement dont on sait qu'il en sortira le "franc Poincaré", stabilisé à hauteur de 20% de la valeur du franc Germinal de 1803. Mais Poincaré redresse la situation budgétaire avec un prélèvement de 11 milliards d'impôts nouveaux… En revanche, les capitaux, rassurés, reviennent vers la mère-patrie et la livre anglaise tombe à 120 ! Les Arnault de l’époque ont assuré.

 

L'antifiscalisme, déjà… 

    Cette politique de prélèvement fiscal commune à la droite et à la gauche suscite le mécontentement des "braves gens" qui, sans faire de politique cela va sans dire, créent une Fédération Nationale des Contribuables (FNC) en 1928. La progression des effectifs sera très rapide, on parle 700.000 adhérents en 1934 [3]. La FNC s'accoquine rapidement avec l'extrême-droite, notamment l'Action française. Ses objectifs ? La FNC préconise, pour renverser le régime et assurer le "salut" de la petite-bourgeoisie, la grève de l'impôt et la pression de la rue. Curieusement, cette fédération de petits bourgeois est présidée par un grand : l'industriel Lemaigre-Dubreuil qui a des intérêts dans les huiles, huiles industrielles avec la Société générale des Huiles de Pétrole ou alimentaires avec les Huiles Lesieur (qu'il détient par son mariage). Mais la manipulation des petits par les gros est un grand classique de notre histoire nationale [4].                 L’antiparlementarisme est essentiel à la FNC qui reprend dans ses articles de presse des accents boulangistes. Ainsi dans l'organe de la fédération Le Réveil du contribuable de janvier 1933, lit-on ces lignes du délégué-général : "nous entreprendrons une marche convergente vers cet antre qui s'appelle le Palais-Bourbon, et s'il le faut, nous prendrons des fouets et des bâtons pour balayer cette Chambre d'incapables"

 

Les Ligues factieuses

    Ainsi, le Cartel et sa politique provoquent la constitution, à l’extrême-droite de l’échiquier politique, de la Ligue républicaine nationale de Millerand, des Jeunesses Patriotes de Taittinger. Les vieilles ligues redoublent de véhémence : l’Action Française fait débouler ses Camelots du roi un peu partout, le Ligue des Patriotes fondée autrefois par Déroulède, élit comme président le général Édouard de Curières de Castelnau, député de l’Aveyron, qui est simultanément président de la Fédération nationale catholique créée pour combattre la politique laïque d'Édouard Herriot.

    Aujourd’hui, les groupes factieux défilent à Paris, à Lyon. Peu nombreux mais trop nombreux. Aujourd’hui, la droite UMP se radicalise, le tiers de ses membres accepterait une alliance avec le FN. Le FN dont l’antifiscalisme est une seconde nature. Et il y a Copé qui s’agite comme un serpent dans un sac. Emoustillé par la cheftaine du parti démocrate-chrétien, la bonne Christine Boutin et ses 800.000 €uros, qui bardée comme Jeanne d’Arc voit dans Jean-François-Charles VII-Copé le "guerrier" (sic) qu’il faut pour "reconquérir" (sic) le pouvoir.

 

L’analyse de François Goguel

    Goguel, fondateur de la science politique avec A. Siegfried, a des analyses définitives, ou presque, sur cette période. Je cite son livre-monument « La politique des partis sous la III° république ».

    "L’aisance même de l’assainissement (apporté par la politique de Poincaré) montre combien les causes psychologiques de la crise financière l’avaient emporté sur ses facteurs proprement techniques. ( …)

    Or, à l'état latent, toutes ces ressources (financières, JPR) existaient dès 1924. Mais, à moins de bouleverser complètement la structure économique et sociale du pays, leur mise en œuvre ne pouvait être obtenue par la contrainte : elle dépendait de la libre décision de leurs détenteurs. D'où l'importance capitale des réactions de l’esprit public à cette époque de notre histoire financière et politique. André Siegfried y songeait lorsqu'il a dit du Français : « Politiquement, son cœur est à gauche, mais sa poche est à droite » La répugnance montrée pendant plus de deux ans, par une Chambre qui ne voulait pourtant pas consacrer la rupture du Cartel des gauches, à ratifier les mesures de contrainte financière préconisées par les socialistes, confirme l'exactitude de ce jugement.[5]

    Car les couches profondes de la population partageaient l'état d'esprit des parlementaires. Pour une large part, les demandes de remboursement de bons de la défense nationale, les achats de valeurs étrangères et les exportations de capitaux furent, entre 1924 et 1926, le fait de petits et moyens épargnants. Ceux-ci désiraient défendre leur patrimoine et adapter leurs disponibilités au niveau sens cesse montant des prix ; mais ils étaient souvent loin d'être politiquement défavorables au Cartel des gauches. Beaucoup d'entre eux, si, même lorsqu'ils avaient voté pour des candidats de la S.F.I.O., ils n'étaient pas vraiment socialistes, étaient au moins radicaux «bleus» dans l'Ouest [6], «rouges » dans le Midi, c'étaient les adversaires déterminés du parti de l'Ordre établi.

(…).

    Malgré son heureuse conclusion, cette crise financière de deux ans exerça sur l’esprit public une influence profonde (jusqu’à aujourd’hui, JPR). Les milieux privilégiés, la bourgeoisie, beaucoup de paysans propriétaires, les commerçants et les industriels en conservèrent la conviction de l’incapacité des gauches à faire une saine politique financière ; ils en conclurent que l'accession au pouvoir du parti du Mouvement était forcément génératrice d'un désordre profond, contre lequel ce parti cherchait vainement à réagir en accablant d’impôts propriétaires et producteurs et en ruinant la monnaie. Jamais, avant 1914, les choses n'avaient été si loin : la gauche avait alors souvent froissé des sentiments, elle n'avait jamais sérieusement menacé les patrimoines. On ne lui pardonna pas de l'avoir fait. C'est à partir de la crise de 1924-1926 que le ressentiment des milieux conservateurs ou modérés contre le parti du Mouvement a pris un caractère plus âpre et plus irréconciliable qu'aux époques antérieures.

Fin de citation.

 

    Tout cela manque un peu de perspectives ouvrant la voie à l’optimisme. Mais Goguel était foncièrement de droite. Encore, une fois, si l’on reste dans les schémas de l’économie libérale, c’est encore la droite qui s’y connaît le mieux. C’est un changement complet de politique économique qu’il faut opérer.

 



[1] Et aujourd’hui, Le Figaro est le porte-parole des "pigeons". Tradition respectée.

[2] E. WEBER, "L’Action française". Les Camelots du roi sont le bras armé -les nervis- de la ligue d’Action française de Charles Maurras.

[3] Commission parlementaire d'enquête sur les événements du 6 février 1934, déposition de Perrier, annexe au rapport, tome I, page 135, cité par C. WILLARD.

[4] Lemaigre-Dubreuil sera, dans un premier temps, un bon collaborateur de Vichy.

[5] Le « jugement »é de Siegfried est sans doute valable pour la France radicale et radicale-socialiste. Aujourd’hui, il faudrait l’appliquer à l’électorat socialiste : on sait que les dirigeants et cadres du PS ont fait une croix sur les classes ouvrières.

[6] C’est-à-dire républicains dans un Ouest où le royalisme n’avait pas complètement disparu.



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