Le Mexique et les affaires

publié le 26 juin 2013 à 12:14 par Jean-Pierre Rissoan
06/02/2011  

    On ne parle plus guère aujourd’hui dans nos établissements scolaires de la mirobolante expédition mexicaine engagée par Napoléon III. Rien moins que 38.000 hommes traversèrent l’Atlantique. Que diable étaient-ils allés faire dans cette galère ?

    La raison officielle était d’installer un saint empire mexicain catholique face aux Etats-Unis protestants et envahissants[1] et, à l’époque, empêtrés dans leur épouvantable guerre civile. Le Mexique était alors en guerre civile permanente entre un parti conservateur catholique et traditionaliste et un parti libéral conduit par Benito Juarez. Napoléon III voulait établir définitivement le pouvoir des conservateurs et avait trouvé un prince européen, Maximilien de Habsbourg, d’accord pour devenir empereur du Mexique.

    Sous ces apparences trompeuses, se dissimule une raison bien plus triviale : le Mexique -alors sous la présidence conservatrice de Miramon - s’était endetté auprès d’européens et ces dettes ne furent plus ni reconnues ni honorées lorsque Juarez prit le pouvoir.

    C’est un certain Jecker qui s’entremit pour faire aboutir l’expédition. C’est lui et sa maison Jecker, Torre et Cie qui avaient émis pour 75 millions de francs de titres sur le marché mexicain accompagnés de 25% de « bons Jecker » soit un bénéfice prévu de 18,75 millions de francs. Non seulement Juarez mit à bas cet édifice mais Jecker fit faillite en Europe, n’ayant plus à son actif que ses créances sur le trésor mexicain. Encore fallait-il les recouvrir !

    C’est alors qu’il eut l’idée de génie de mettre dans le coup le plus grand escroc français de l’époque : le demi-frère de l’empereur : le duc de Morny. "J’avais pour associé M. le duc de Morny, qui s’était engagé, moyennant 30% des bénéfices de cette affaire, à la faire respecter et payer par le gouvernement mexicain " écrira plus tard Jecker.

    Morny est présenté par un contemporain de la manière suivante « Ce bâtard de la reine Hortense, ce roué sans scrupules, ce cynique sans foi ni loi, cet écumeur d'affaires, ce jouisseur insatiable, cet aventurier qui, pour accaparer quelques millions de plus, n'avait pas craint de précipiter son pays dans la plus coupable et la plus téméraire des aventures (i.e. le Mexique), semble avoir été pris d'un remords de conscience au moment de quitter cette vie, dont il avait fait une longue orgie. Il fit appeler l'archevêque de Paris et reçut de ses mains les sacrements de l'Église. Hypocrisie et profanation ! Ce débauché était mort en état de grâce »[1]. Ce n’est que l’aspect visible de l’iceberg. En termes politiques, il est l’un des principaux protagonistes du coup d’Etat du Prince-président (1851) et Victor Hugo disait de lui "c’est un tueur"…D’ailleurs, il était favorable à une intervention des cosaques russes[1] en France si par malheur -pour lui- les "Rouges" accédaient au pouvoir[1].

    Morny obtint gain de cause et l’expédition eut lieu.

    Les Libéraux mexicains -qui étaient alors dans le camp de la Révolution - accueillirent les soldats français arborant pourtant le drapeau bleu-blanc-rouge par des paroles cinglantes : "Français ! Vous avez quitté votre patrie, vos familles, vos enfants. Par malheur, beaucoup d'entre vous laisseront leurs cendres ici. Et pourquoi, pour qui ? Pour les réclamations injustes de vils agioteurs, qui ne sont pas même Français[1], et pour rétablir ce que vous avez renversé par votre immortelle Révolution de 89".

(Ouvrons une parenthèse : « immortelle Révolution de 89 » n’est-ce pas la preuve de l’extraordinaire portée de notre révolution ? bien pâles apparaissent les tentatives des révisionnistes d’aujourd’hui comme Jean-Clément Martin de la rabaisser).

    Quant aux Anglais -qui au départ étaient d’accord pour recouvrer des dettes auprès du gouvernement mexicain- virent rapidement ce que cachait l’entreprise française. L’affaire fut portée devant les Communes. "L'Angleterre, déclara Lord Montagu, emploie son influence pour donner du poids aux créances frauduleuses que Morny et peut-être des personnes de plus haut statut en France se sont procurées vis-à-vis du Trésor mexicain par l'intermédiaire de l'escroc suisse Jecker. (…) Nous nous sommes associés avec un homme qui a assassiné les libertés de son propre pays, et nous l'avons aidé à imposer un despotisme à des esprits libres. Et maintenant, nous ne pouvons nous débarrasser de notre complice, bien que nous le voyions voué à l'exécration des hommes et à la vengeance du Ciel"[1].

Et à demi-mot – diplomatie oblige – Lord Montagu évoque la silhouette de Napoléon III (qui peut être de plus haut statut que Morny ?). La France, finalement, se retrouva seule. Indigne et seule. 

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