le traditionalisme, Joseph de Maistre, Patrice de Maistre…

publié le 26 juin 2013 à 12:41 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 août 2017 à 01:59 ]
20/07/2011  

    Je viens d’apprendre que Patrice de Maistre était un descendant de l’illustre Joseph de Maistre. Ce n’est pas d’une importance excessive…Mais avant d’écrire quelques considérations, voyons qui était Joseph, son aïeul des années de la Révolution et de l’Empire[1].

    Le comte Joseph de Maistre fut d'abord magistrat à Chambéry. Il est homme du XVIII° par sa sensibilité au martinésisme puis au martinisme. Il tente un syncrétisme entre catholicisme et illuminisme. Ce que Ledré, catholique ultra de 1960, partisan -sans oser le dire- de la thèse barruellienne sur le complot maçonnique, n'a de cesse de lui reprocher. Ledré écrit : "Maistre a même cru que la maçonnerie pourrait aider les religions à se rassembler autour du catholicisme"[2].

    L'originalité de la biographie de Maistre, en effet, est qu'il fut franc-maçon. Ce que C. Ledré, en 1960, ne lui pardonne toujours pas. Mais qu'est-ce qu'un franc-maçon avant la Révolution ? Certainement pas un partisan de l'égalité. "L'égalité ne signifie absolument rien. Elle n'était que dans les mots. Il est même bien remarquable, que dans les tableaux, les titres n'étaient jamais omis, car dans toute les loges, on disait : Frère marquis ou comte un tel !". C'est J. de Maistre, lui-même qui s'exprime de la sorte[3]. Le comte, voyant arriver, en 1786, des loges maçonniques avec artistes et praticiens –c'est-à-dire des travailleurs manuels– manque de s'étrangler : "si on livre cette institution aux classes trop peu relevées de la société, il arrivera infailliblement qu'elle finira par tomber dans les classes infimes (…) toute vulgarisation mène à l'avilissement"[4]. Idée boulainvillérienne du mélange abâtardissant. Gérard Gayot tord le cou à la chimère qui veut que l'idéal maçonnique égalitaire de la "fraternité universelle" a préparé le terrain à la Révolution française. Ces propos maistriens abondent son argumentation. Franc-maçon, Maistre était aussi confrère des pénitents noirs et membre de la Congrégation de Notre-Dame de l'Assomption. Voilà de quoi rassurer.

    Maistre reçoit la Révolution française en 1792 avec l'entrée des troupes révolutionnaires en Savoie, alors dépendante de Turin. Mais dès 1789, il s'en préoccupe. "Jamais je n'ai varié sur cette révolution et dès le premier moment, j'ai dit qu'elle était détestable et qu'elle nous menait à notre perte"[5] écrit-il en 1793. En fait, les choses ne sont pas si simples car ainsi que l'écrit L. Trénard, Maistre est un anobli récent, encore proche de ses origines bourgeoises, et il espère, d'abord, une conciliation politique entre la noblesse et la bourgeoisie, un renouveau par les élites. Les journées d'octobre 1789, à l'issue desquelles le peuple de Paris ramène le roi de Versailles aux Tuileries le choquent, mais ces "excès" sont un signe divin, il attend dès lors une régénération politique de ce "sermon terrible que la Providence prêche aux Rois"[6]. En 1796, en tout cas, la religion de Maistre est faite, finies les complaisances qui ont mené aux malheurs, le salut réside dans la soumission à Dieu, dans l'obéissance à l’Église de Rome, et dans le service de l’État. L'idéologue du traditionalisme est sur pieds. Nous en reparlerons.

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Nous avons vu, un peu, à l'œuvre Joseph De Maistre aux débuts de la Révolution et sa vive condamnation d'icelle dans ses écrits de 1796. Tout est dit, ou presque, de la pensée maistrienne dans ces propos : "ce qui distingue la Révolution française, et ce qui en fait un événement unique dans l'histoire, c'est qu'elle est mauvaise radicalement ; aucun élément de bien n'y soulage l'œil de l'observateur: c'est le plus haut degré de corruption connu ; c'est la pure impureté".

Joseph de Maistre est le théoricien de la guerre rédemptrice. Nous l’avons vu dire "vive le bourreau" ! Le voici qui crie vive la guerre ! "la Terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort"[7]… c'est-à-dire le jugement dernier et la vie éternelle. Et pourquoi cela ? toujours à cause du péché originel ! Et la guerre n'est qu'un instrument de la Providence. "La guerre est donc divine en elle-même, puisque c'est une loi du monde". De Maistre s'essaie alors dans un effet littéraire, une anaphore : la guerre est divine par…, la guerre est divine parce que…il répète exactement sept fois "la guerre est divine" pour autant de paragraphes…le Comte, furieux des victoires des armées révolutionnaires –sataniques– rappellent que "des légions d'athées ne tiendraient pas contre des légions fulminantes"[8]. On se rassure comme on peut… Et le guerrier est nécessairement un "héros". Il n'est pas une "femmelette" (sic, p21). "Saisi tout d'un coup d'une fureur divine (souligné par Maistre) il fait avec enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqué que, sur le champ de bataille, l'homme ne désobéit jamais[9] ? (p31). Le sang qui ruisselle de toutes parts ne fait que l'animer à répandre le sien et celui des autres : il s'enflamme par degrés, et il en viendra jusqu'à l'enthousiasme du carnage" (souligné par Maistre, p22). Le fou de guerre. Comment s'étonner, dès lors, que ce maître-penseur influencera les militaristes d'avant 1914, tel ce stupide Déroulède qui cria "vive la tombe"…ou comme ce Psichari qui "partira à la guerre comme à la croisade" après avoir reconnu sa dette envers Joseph de Maistre, comment s'étonner qu'il influencera les fascistes du XX° siècle ? Un Mussolini pourra dire "la guerre seule porte au maximum de tension toutes les énergies humaines…" On se souvient que Bossuet (que Maistre, en bon disciple, devait connaître par cœur) disait "que la mortification est un essai, un apprentissage, un commencement de la mort" et, dans l'oraison funèbre du Prince de Condé, retraçant les exploits du Prince à Rocroi, Bossuait constatait : "on ne voit plus que carnage, le sang enivre le soldat…". Mais qu'est-ce que la vie ici-bas ? Il est vrai que le corps est poussière et retourne en poussière… Ce ne sont pas les catholiques traditionalistes qui sont à l'origine du courant pacifiste !

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Je ne pense pas que l’on retrouve tout cela chez Patrice de Maistre, il n’existe pas de chromosomes qui transmettent les idées contre-révolutionnaires. Mais enfin, l’esprit de famille cela existe et le passage de témoin, de génération en génération, s’effectue paisiblement dans l’intimité familiale et la pratique sociale des aînés…Son rattachement à l’Ancien régime ne semble toutefois pas faire de doute puisque - lorsqu’il lui remit la Légion d’honneur le 23 janvier 2008 - Eric Woerth (sic) le présenta comme incarnant la « synthèse si souhaitable pour notre pays entre l'Ancien Régime et la Révolution ».

« Patrice de Maistre vient, bien malgré lui, de réussir à se faire un prénom. Directeur des fonds gérant la faramineuse fortune de Liliane Bettencourt après avoir été longtemps chargé d'auditer les comptes de L'Oréal au cabinet Deloitte, et patron de ses ‘bonnes œuvres’ à la Fondation Bettencourt-Schueller, (…),Patrice de Maistre apparaît comme un as de la spéculation financière et de l'évasion fiscale, mais surtout comme un pilier du gratin du gotha. Membre du très sélect Jockey Club et de l'Automobile Club de France, il fréquente du beau monde : après un premier mariage avec la fille d'un industriel français exploitant forestier au Gabon, il épouse en secondes noces Anne Dewavrin, héritière d'une grande famille du textile du Nord et première femme de Bernard Arnault, le patron de LVMH ; il joue au golf avec Lindsay Owen-Jones, le PDG de L'Oréal qui, en 2003, l'introduira auprès de Liliane Bettencourt ; il chasse avec Robert Peugeot, PDG de la holding familiale qui détient les actifs familiaux de PSA. Comme le démontrent les enregistrements pirates ainsi que les premières auditions par la brigade financière, Patrice de Maistre n'hésite pas à verser son écot à l' UMP. « Je pense que c’est bien, c’est pas cher et ils apprécient », argumente-t-il ainsi au côté de Liliane Bettencourt afin d'encourager ses dons ». Voici ce qu’on peut lire dans l’Humanité du 19 juillet 2010[10].

Les faits récents ont obligé les médias[11] à rappeler les liens que le président-fondateur de L’Oréal entretenait avec Eugène Deloncle et le Comité secret d’action révolutionnaire (CASR) autrement dit la Cagoule… (Chapitre XVI de mon livre). Sans doute, les dirigeants de cette entreprise devaient-ils se sentir très à l’aise durant le régime de Vichy qui fut tout à la fois une tentative de restauration traditionaliste et le premier régime donnant tout pouvoir aux grandes entreprises capitalistes (chapitre XVII). Quant à André Bettencourt, il illustre parfaitement les liens existant entre la politique et l’argent avec son étiquette d’Indépendant & paysans puis de républicains indépendants (chapitre XVIII).

Voici avec Patrice de Maistre, un personnage qui rassemble ces éléments divers, qui incarne ce dont Sarkozy est le nom, comme dirait A. Badiou : le passé traditionaliste de la France mis au goût du jour du capitalisme financier[12].

Bon sang ne peut mentir ? En tout cas, Patrice n’a retenu qu’une partie des mots de Joseph : "c'est le plus haut degré de corruption connu ; c'est la pure impureté".



[1] Ce qui suit est extrait de « Traditionalisme & Révolution », volume 1, chapitres V et VII.

[2] C. LEDRE, ouvrage cité, page 55.

[3] Cité par Gérard GAYOT, page 23. Article remarquable dont la lecture remet bien les choses en place…"la franc-maçonnerie a-t-elle inventé la Révolution française?" dans L'HISTOIRE, dossier "Les francs-maçons", n° 49, année 1982

[4] L. TRENARD, page 215. "L'histoire de la Savoie, d'après des travaux récents", L'Information historique, Editions J.-B. Baillière, n° 4, pp. 167-174 et n°5, pp. 212-221, année 1977.

[5] Cité par Louis TRENARD, page 215.

[6] Idem, page 216.

[7] De MAISTRE, 7° entretien, volume II, page 32. Dans les lignes suivantes, les chiffres entre parenthèses indiquent la page du même volume d'où sont extraites les citations.

[8]"Fulminantes" (page 27, vol. II) est ici employé dans le sens que lui donne le droit canon. Fulminer c'est lancer une condamnation, un anathème, une excommunication.

[9] Sauf – par exemple - à la bataille de Leipzig (1813) où les régiments du Wurtemberg engagés le matin aux côtés de Napoléon étaient l'après-midi du côté de leurs frères allemands. Réaction patriotique dont De Maistre pouvait avoir eu connaissance mais évidemment le sentiment national le dérange. Le patriotisme est une valeur née avec la période révolutionnaire.

[10] Article signé de Thomas LEMAHIEU.

[11] Cf. Le Monde, article fort bien documenté de Nicole Vulser,  publié le 08 Juillet 2010.

[12] Voir l’article « la réforme intellectuelle et morale ».

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