Articles‎ > ‎5. Le Front de gauche‎ > ‎

Mélenchon, Demorand et l’éducation des journalistes…

publié le 27 juin 2011 à 03:33 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 2 juil. 2011 à 01:40 ]
  10/01/2011  

J’ai écouté/visionné la vidéo du débat Mélenchon-Demorand sur Europe1. Je dis "débat" parce qu’à l’évidence Demorand ne se contente pas de poser des questions à son invité. Je me demande s’il est toujours aussi agressif avec ses autres interlocuteurs ?

Quoi qu’il en soit, il a insisté de façon imbécile sur la question "pourquoi les pauvres ne votent pas pour vous ?". Comme si cela était une nouveauté. Est-ce que la station de radio Europe n°1 a fait quelque chose pour que les pauvres votent à gauche ? Poser la question c’est … rigoler un bon coup. Il faut ne rien connaître au combat syndical et politique, n’avoir jamais milité pour croire que, avec la crise économique, les victimes vont ipso facto passer dans le camp de la révolution.

Je renvoie le lecteur au chapitre 24 de mon livre "et aujourd’hui ?" dans lequel j’analyse succinctement l’histoire du vote ouvrier. Et Demorand devrait savoir que ce sont les ouvriers les moins qualifiés et les moins urbanisés qui votent pour le FN ou pour… l’abstention.

Si ce journaliste avait une quelconque formation générale dans le domaine de la vie politique il ne pourrait pas, il ne devrait pas ignorer le discours de la servitude volontaire écrit par l’illustre ami de Montaigne : La Boétie.

 

« Parmi les discours politiques du XVI° siècle, on doit relever le "petit traité de la servitude volontaire" de la Boétie, le célèbre ami de Montaigne. Un long cri d'indignation contre la tyrannie, d'après F. Hincker[1], une expression de la tendance démocratique qui parcourt le siècle. La Boétie a parfaitement discerné le fait de l'aliénation politique : "comment il se peut faire que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'ils lui donnent ; qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon tant qu'ils ont voulu l'endurer ?". Il y a bien là appel à la révolution. On est à l'opposé de l'enseignement de l'Apôtre, "tout pouvoir vient de Dieu"… D'après La Boétie, les tyrans se maintiennent par le paternalisme, "venimeuse douceur (qui) sucre la servitude", mais aussi par la religion, "a-t-il jamais été que les tyrans, pour s'asseurer, n'ayent toujours tasché d'accoustumer le peuple envers eux, non pas seulement à l'obéissance et servitude, mais encore à dévotion?", enfin ils se maintiennent par le secours des classes dominantes. Ces dernières sont organisées en structures pyramidales et tout un système de relais fait "descendre" l’obéissance/autorité jusqu’au menu peuple : "ce sont toujours 4 ou 5 qui maintiennent le tyran et tiennent le pays en servage. Ces 4 ou 5 en ont soixante qui profitent sous eux, et ceux-là 600 et ceux-là 6000…".

Mais La Boétie est pessimiste car les peuples, trop longtemps asservis, perdent le sens de la liberté : "ceux qui naîtraient après une longue nuit, s'ils n'avaient pas entendu parler de la clarté, s'étonnerait-on si, n'ayant point vu le jour, ils s'accoutumaient aux ténèbres où ils sont nés sans désirer la lumière ?"[2]. Malgré tout, l'ouvrage de la Boétie a une portée prophétique : "cela est hors de doute que, si nous vivions avec les droits que la nature nous a donnés, nous serions naturellement sujets à la raison et serfs de personne".   

Cette domination a duré des siècles et si la Révolution française a été une étape décisive contre cette hétéronomie, elle n’a pas été suffisante. L’Eglise catholique a été pendant tout le XIX° siècle et au-delà l’outil de l’Ancien Régime avec son Syllabus et sa condamnation du monde moderne. A quoi il faudrait ajouter le paternalisme du patronat capitaliste, le manque d’instruction avec d’abord l’analphabétisme puis, aujourd’hui, l’illettrisme.

Enfin, les "pauvres" de Demorand ne votent pas "à gauche" parce que ce sont des abstentionnistes définitifs et, pire encore, parce qu’ils ne sont même pas inscrits sur les listes électorales.

Je redoute deux choses :

De même qu’à l’époque où le PCF "pesait" entre 20 et 15% des voix, son héraut -Georges Marchais - était systématiquement agressé par les valets du régime, de même, le candidat du Front de gauche, capable de faire un score à deux chiffres[3], va devenir la cible des porteplumes (ou frappeurs de claviers) et des bavards du micro qui se sentent d’autant plus forts qu’ils ont l’establishment derrière eux.

Ensuite, il ne faudrait pas que J.-L. Mélenchon -s’il est le candidat du Front de Gauche- tombe dans toutes les provocations qui vont lui être tendues.

Car on ne peut guère appeler cela autrement. Quand Demorand dit à J.-L. Mélenchon qu’il n’a jamais été élu au suffrage universel direct, il montre qu’il n’a PAS PREPARE SON EMISSION SERIEUSEMENT. L’intention de nuire est donc évidente.

Et c’est scandaleux. 



[1] F. HINCKER, "la littérature politique au XVI° siècle", dans Histoire littéraire de la France, pp. 569-579. Lire aussi la préface de F. DE LAMENNAIS à la réédition de cet ouvrage, en 1835, publiée dans "De l'absolutisme et de la liberté", pp. 124-148.

[2] Cela fait immanquablement penser au film Underground (1995) d'Emir Kusturica, où une séquence montre des personnages sortis d'une cave (allusion à la période stalinienne) où on leur avait parlé du soleil, et qui voyant la lune, s'exclament : "le soleil !"…

[3] Surtout si les adhérents du NPA pouvaient le comprendre et mettre leur chauvinisme de parti, pour une fois, de côté. 

Commentaires


Comments