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Les dernières heures de la bataille du premier tour... par Jean-Luc Mélenchon

publié le 8 juin 2012 à 03:10 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 juin 2013 à 17:02 ]

        Les dernières heures de la bataille du premier tour de l’élection dans le Pas de Calais sont spécialement glauques. Nous en sommes à six tracts anonymes. Outre les injures connues et les fantasmes sur mes revenus, on en arrive par-dessus le marché aux montages vraiment nauséabonds. Notre protection est voisine de zéro. Nous sommes seuls face à cette déferlante. Les socialistes, les associations proches d’eux, personne ne trouve rien à dire. Trop heureux ! Jusqu’au jour où se sera leur tour et alors qui les défendra ? La campagne est donc totalement pervertie. Quels sont mes véritables tracts, lesquels sont des faux ? Et quand je dois voir au journal de vingt heures sur France 2 un de ces tracts où ma photo a été montée pour faire de moi un Adolf Hitler devant la porte d’un camp de concentration je me demande où je vis.

     La dessus arrive une offensive de sondages! Faute de présence et même de campagne, le socialiste Philippe Kemel, mon concurrent à gauche dans la 11 ème circonscription du Pas de Calais  en fait son principal  argument. Les sondages le décrivent meilleur candidat de second tour que moi ? Quel miracle ! Il s’agit de démontrer que la stratégie « Front contre Front » fait monter le FN. Que les progrès du FN se fassent au détriment du candidat de l’UMP n’atteint pas le cerveau du socialiste. Pour lui la cible c’est moi. Pas le FN, pas la droite : moi. Revoilà donc le refrain du « vote utile » qui nous est servi en boucle. Puis jeudi, deuxième miracle, pour la première fois un sondage, commandé par le Figaro et TF1, le place en tête de la gauche. Il me devancerait d’un point. Joie, joie sans bornes ! Évidemment le sens critique déjà peu développé de certains commentateurs finit de s’effondrer. Que la différence d’un point n’ait pas de sens statistique, même dans le bidon habituel, n’est pas interpellé. Pourtant si l’écart est d’un point, compte tenu de la marge d’erreur le sondeur aurait pu aussi bien me placer moi devant. Devinez pourquoi il a choisi le contraire ? Pourtant je suis prié de commenter « rapidement » ces merveilles d’études scientifiques qui prouvent scientifiquement qu’il faut voter pour un socialiste. J’avoue ma consternation. Toutes les lois de la physique politique sont défiées. La semaine où le socialiste reconnait dans le « Canard Enchainé » avoir triché aux élections internes pour se faire investir, il serait plébiscité. La semaine où  l’infâme d’Allongeville l’ancien maire socialiste d’Hénin Beaumont par qui tous les scandales sont arrivés lui apporte son soutien, le sondé hurle de plaisir ! La semaine où parait le tome deux du livre « rose maffia » qui l’inscrit dans le paysage des connexions que ce livre dénonce, le sondé s’enthousiasme. A l’inverse, trois jours après la plus importante manifestation politique des trente dernières années sur place je reculerai ? Après quatre meetings bondés, je peinerai face à quelqu’un qui vient de mettre quarante personnes dans une salle pour la visite de Jean-Marc Ayrault ! Si c’est le cas je n’y comprends rien.  Car en plus de Martine Aubry il y a aussi le premier ministre qui est venu sur place soutenir l’impétrant. Chez les dirigeants socialiste, pour me battre, rien n’est trop beau. Et pourquoi ? La clef est révélée dans le Canard Enchainé : la hantise des socialistes est que le groupe du Front de gauche soit le groupe charnière de l’assemblée et de la majorité. Et ma présence ajouterait à leur cauchemar. L’indépassable Alain Duhamel, récitant social libéral en chef, a même décrit en détail le désastre à redouter. D’après lui, si la majorité dépend des députés communistes (notez le distinguo subtil) alors le système sera bloqué et la dissolution sera nécessaire ! Rien de moins. On n’a pas élu l'assemblée que Duhamel prévoit sa dissolution … à cause des « rouges » ! Comme c’est moderne et neuf que cette vieille peur aigre des bien pensant !

         Bon, je reviens aux sondages parus ces temps-ci sur ma circonscription! Il y en a eu trois : IFOP 18 Mai – IFOP 5 Juin – OpinionWay 7 Juin. Deux m’ont placé en tête de la gauche. Le dernier paru me place derrière le socialiste. Mais les trois sont plus proches du boniment que de quoique ce soit d’autre. Qu’on en juge. Ces sondages se basent sur un échantillon entre 550 pour le dernier et 600 personnes pour les deux précédents. La marge d’erreur est alors de +2% à +4% ou -2% à -4%, ce qui fait une étendue d’erreur de 8% maximum. Ainsi, concernant les deux candidats de gauche, ces sondages ne peuvent en rien prédire qui des deux sera devant l’autre. Ils ne veulent donc rien dire. Plus précisément, étant donné que les scores de ces candidats sont situés entre 20% et 30%, la marge d’erreur sur ces scores est d’environ +3,3% ou -3,3%. Autrement dit, concernant cette élection, selon les méthodes des sondeurs eux-mêmes, tout ce que nous savons c’est que nous ne savons rien. Mais nous savons cependant au moins une chose qui finit de tout décrédibiliser. C’est qu’une « intention de vote » ne peut pas évidemment se décrire sur la seule base des inscrits sur les listes électorales. On ne peut à la limite compter que les répondants qui se déclarent certains d’aller voter. Combien sont-ils ? Devinez pourquoi, cette information n’est pas communiquée par les instituts de sondage ! Pourtant c’est en réalité à partir de cette proportion que la marge d’erreur doit être calculée. Compris ? Démonstration. Quand on sait que le taux d’abstention aux élections législatives est de plus de 40%, cela voudrait dire que seulement 350 personnes parmi l’échantillon interrogé iront réellement se déplacer pour voter. A ce niveau-là, la marge d’erreur peut atteindre +6% ou -6%… 

        Nous avons une bonne preuve de l’ineptie de ces sondages par le simple fait que les deux derniers, dont les dates de terrain sont, à deux jours près, les mêmes, présentent des résultats aussi différents : un écart de 5 % sur Le Pen, 3,5% sur Kemel, 2% sur Urbaniak, et ainsi de suite. Cela suffit à prouver que la méthode est biaisée. Car logiquement, au moins l’un des deux est dans l’erreur. Donc la méthode du sondage qui se trompe ne peut être dite fiable. Or non seulement nous ne savons pas lequel des deux se trompe, mais surtout ils ont la même méthodologie d’enquête… Voila le comique de situation : c’est parce qu’il ya deux sondages qu’il est prouvé que les sondages se trompent ! Trop drôle !   

        Le plus grotesque dans sa construction est évidemment le sondage OpinionWay réalisé sur un échantillon de 5OO personnes. Il annonce un taux d’abstention au premier tour de 14%. Or aux élections législatives de 2007, l’abstention était d’environ 42% dans les communes de cette circonscription du Pas-de-Calais ! Il y a donc un nombre très important de personnes ayant donné une intention de vote alors qu’ils n’iront certainement pas voter dimanche. Tandis que, inversement, comme pour tous les enquêtes par téléphone, on sait qu’il y a de nombreuses personnes qui ont refusé de répondre à ce sondage (l’ordre est habituellement de 9 personnes appelées sur 10 qui refusent de répondre) alors même qu’elles iront voter… L’IFOP, quant à lui, préfère cacher ce gouffre méthodologique en ne donnant pas une estimation de l’abstention. Il donne seulement les résultats en suffrages exprimés. Il suffit de faire confiance. Mais avons-nous des raisons de le faire ?   

On aurait pourtant tort de croire qu' OpinionWay publie son chiffre estimé d’abstention dans un souci de transparence méthodologique. Ca sent fort la combine. En effet, après avoir annoncé le chiffre absurde d’une abstention à 14% au premier tour, l’institut annonce une abstention à 27% en cas de second tour entre le PS et le FN et à 38% en cas de second tour entre le front de gauche et le FN ! Or, l’abstention au second tour de l’élection législative de 2007 dans cette circonscription était aussi d’environ 42% : elle était donc non seulement très élevée, mais elle était aussi strictement égale à l’abstention du premier tour. Ainsi OpinionWay veut prétendre que l’abstention ferait un bond de 24% si j’étais présent au second tour ! Une manière de dire – en cœur avec le message médiatique du moment – qu’un duel entre ce dernier et Marine Le Pen « ennuierait » les habitants de cette circonscription. Une manière aussi d’expliquer pourquoi il y aurait un écart beaucoup plus serré entre Le Pen et moi qu’entre elle et le Kemel socialiste. Et pourquoi le sondeur annonce en dépit de la faiblesse de l’échantillon que la moitié des élécteurs du centre préfère voter Le Pen que Mélenchon ? Ou que quatre-vingt-dix pour cent des élécteurs communistes voteraient pour ce Kemel qui leur a pris une mairie avec la droite ! Surtout quand on sait que les dits communistes siègent dans l’opposition de son conseil municipal ! Mais ces petits détails sont inconnus des manieurs de coefficient correcteur. Et la taille et la localisation de leur échantillon ne leur permet pas de l’apprendre ! Tous ces biais ne seront naturellement jamais signalés. TF1 a fait son boulot. Au journal de 20 heures la conclusion a été servie sans autre indication et précédée d’une information décisive : dimanche je voterai par procuration afin de cacher que je n’habite pas Hénin Beaumont. Subtil et délicat comme les bottes des petits camarades de madame Le Pen.
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