"Le FN a une sociologie de gôche" ...un article du Nouvel Observateur

publié le 27 juin 2012 à 15:52 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 25 juil. 2013 à 13:00 ]

    Le Nouvel Observateur publie un entretien avec Christophe Guilly[1]. C’est intitulé : "Le FN a une sociologie de gauche" or cet hebdomadaire a -comme chacun sait- des lecteurs de gôche ! Comment faire ? Que comprendre ? N’y-a-t-il pas là de quoi se prendre la tête entre les mains ?

    Première question de l’entretien : Quel est le profil de l’électeur du FN ? Réponse : "Le socle électoral du FN est constitué d’ouvriers et d’employés, d’une manière générale, d’actifs et de jeunes : le FN est le seul parti qui a une sociologie de gauche ! (…)" Quel dommage que cela ne veuille rien dire. La sociologie s’attache à décrire la composition socio-professionnelle d’une communauté (ville, département, Etat…), sa composition par sexe et par âge, la structure des revenus de cette population, la répartition du patrimoine… toutes choses qui ne sont pas a priori de droite ou de gauche. C’est le rôle de la science politique d’analyser les "tempéraments politiques" de la population de tel ou tel fragment du territoire comme l’a entrepris André Siegfried dans son célèbre Tableau politique de la France de l’Ouest, auteur de cette expression "tempérament politique". Sociologie et gauche relèvent de deux champs lexicaux différents.

    Si l’on suit notre interviewé, la France métropolitaine a une sociologie de gauche ! Lors du recensement de 1999, très proche de l’élection présidentielle de 2002, la population active de notre pays était formée pour 54,5% de ce que l’INSEE appelle le salariat modeste c’est-à-dire d’employés et d’ouvriers. Il y avait 23,1% de professions intermédiaires (pour simplifier : instituteurs et infirmiers dans le secteur public, contremaître, chef d’équipe, techniciens dans le secteur privé) et 22,4% de catégories qui relèvent peu ou prou de la bourgeoisie. D’ailleurs, la France a-t-elle jamais eu une "sociologie de droite" ? Les propriétaires des moyens de production ont de tout temps été en minorité, c’est ce qu’ont bien compris, après la Révolution, les notables et Louis-Napoléon Bonaparte. Les premiers se sont protégés des "classes dangereuses" en se réservant le droit de vote, évinçant les autres par le cens électoral, le second, bien plus lucide, constatant qu’il ne serait plus possible de revenir sur l’acquis du suffrage universel a proposé "l’extinction du paupérisme", en gros un politique populiste pour obtenir les suffrages des paysans et ouvriers en faveur des classes possédantes.

    Revenons à aujourd’hui. L’électeur-FN type serait donc un jeune actif ouvrier ou employé. Donc, un jeune gars titulaire d’un CAP et embauché serait ipso facto un électeur FN quoique sociologiquement de gauche. Sottise. L’IPSOS[2] nous donne l’électorat des différents partis qui se sont présentés aux élections législatives de juin 2012. Page 3 de ce travail, on lit que l’électeur-type du Front de Gauche (qui a obtenu 6,9% à l’échelle nationale) est un homme (8% au lieu de 6 chez les femmes), âgé de 18 à 24 ans (11% au lieu de 5 chez les 35-44 ans et 6 chez les retraités) et ouvriers (9% au lieu de 4 chez les ACCE[3]). Guilly a tout faux. Le FN n’est pas le seul à avoir une "sociologie de gôche".  

    Ce n’est pas la seule erreur. On lit aussi que, au temps des "Trente Glorieuses", "les employés et les ouvriers qualifiés se sentaient partie intégrante de la classe moyenne". En 1967, le PCF obtenait 22% des suffrages, Jacques Duclos, son candidat à la présidentielle de 1969, obtiendra plus de 21% des voix dont la majorité absolue des exprimés en Seine-St-Denis. Les ouvriers qualifiés de la ceinture rouge étaient alors fiers d’être de la classe ouvrière, fiers d’être la classe qui allait prendre les commandes de l’économie du pays. Bon, cela ne s’est pas passé tout à fait comme ça…Mais il n’en demeure pas moins que la culture communiste des Trente Glorieuses n’est pas faite de ce tropisme vers les classes moyennes.

 

Sociologie des candidats du Front national.

 

    Il est tout aussi fructueux de s’intéresser aux catégories socio-professionnelles que représentent les candidats du FN.


    En 1984, les élections européennes se sont faites au scrutin proportionnel de liste, liste de 81 noms puisque la France avait droit à 81 représentants au parlement européen. Pour 14 des 81 candidats, il n'est pas spécifié la catégorie socio-professionnelle, sinon leur responsabilité à la tête d'une fédération départementale du Front. Pour les autres, c'est un peu plus clair. J'ai dénombré 16 représentants du patronat[4]. Soit comme propriétaire soit comme dirigeant d'entreprises employant des salariés. Le cœur, le noyau dur de la liste est représenté par 34 "indépendants", soit des professions libérales, soit des artisans et commerçants. Auxquels s'ajoutent 5 cadres supérieurs et 5 membres de la haute fonction publique. On a donc au total 60 représentants de ce que j'appelle la bourgeoisie patronale[5]. Proportion étonnante. Il ne reste que 7 candidats qui représentent les couches intermédiaires, salariées (professeur, secrétaire comptable) ou non (attaché commercial, visiteur médical, représentant de commerce…). Tous les 7 en position de non éligibles (le premier occupe la 26° place). Le Front national, à l'époque, ne jouait pas trop la carte de "premier parti ouvrier de France" ; bien au contraire, il semble s'être attaché à donner un petit côté aristocratique à l'ensemble avec plusieurs noms à particule, plaçant en haut de liste un ancien ambassadeur et un ancien diplomate, présentant M. Olivier Lefèvre d'Ormesson maire d'Ormesson-sur-Marne –mais modeste "exploitant agricole"- et même Mme Marguerite de Mac-Mahon, duchesse de Magenta, elle aussi modeste "exploitante agricole". La présence en force des patrons n'est évidemment pas un hasard. "La présence de deux dirigeants du syndicat national des petites et moyennes industries (SNPMI), confirme les convergences idéologiques entre le Front National et le syndicat que dirige M. G. Deuil dont les conceptions pétainistes sont affichées" écrit le Monde lors de la parution de la liste en mai 1984.


    En 1986, les élections législatives ont lieu au scrutin proportionnel par listes départementales. Il était alors parfaitement possible au FN de présenter des ouvriers en position éligible et sûrs d’être élus. Les 35 députés FN qui siégèrent de 1986 à 1988 déclarèrent les professions suivantes : 9 chefs d’entreprise (dont deux chefs d’exploitation agricole), 4 cadres de direction, 15 professions libérales (2 médecins, 2 experts-comptables, 2 chirurgiens-dentistes, 6 avocats, 3 journalistes…), 5 hauts-fonctionnaires (dont un conseiller d’Etat, un officier…). Gigantesque escroquerie.


    Lors des élections régionales de 2004, après le succès politique et médiatique énorme de 2002, le F.N. présenta 173 candidats pour la gestion de la région Rhône-Alpes, laquelle comprend huit départements. J'ai fait l'analyse de cet échantillon qui me paraît représentatif.

    Il y a d'abord 17 candidats, soit 9,8% de l'effectif, qui représentent le patronat voire le grand patronat (chef d'entreprise, gérant de société, administrateur de société…). Parmi eux, j'ai intégré certains cadres dirigeants, salariés certes, mais dont on sait qu'ils se comportent –le plus souvent, évitons les généralisations abusives- sociologiquement et idéologiquement comme des patrons (conseiller de gestion, responsable administratif des ventes, programmeur en ingénierie financière, etc.…).

    Ensuite, j'ai dénombré 27 candidats représentant le petit patronat indépendant, c'est-à-dire essentiellement les artisans et les commerçants plus les agriculteurs exploitants. Toutes catégories qui votent dans les collèges "employeurs" lors des élections professionnelles. Cela représente 15,6% des listes. Le F.N. n'a pas manqué de faire de la place pour quelques buralistes qui, au début de l'année 2004 multipliaient, on s'en souvient, les manifestations.

    Il y a également 26 professions libérales (15%) soit des médecins et chirurgiens, des comptables, des agents immobiliers, soit des conseillers en assurances, etc. Là également nous avons des travailleurs "indépendants" pour la plupart qui sont souvent employeurs de personnel de service sur leur lieu de travail ou à domicile. Même analyse pour les 11 cadres supérieurs (6,35%) que j'ai distingués (cadre de production alimentaire, secrétaire de direction, cadre commercial, cadre bancaire…). A l'exception d'un officier supérieur de l'armée, tous sont des cadres du secteur privé. Il y a enfin 6 candidats qui représentent (3,46%) les professions juridiques et le métier d'avocat. Sur-représentation évidente.

    L'ensemble de ces catégories qui relèvent toutes à des degrés divers de la bourgeoisie représentent la majorité absolue des candidats : 91 personnes, soit 52,6 %. Avec le F.N. qui se vante parfois d'être le premier parti ouvrier de France au plan électoral, ce ne serait sûrement pas la dictature du prolétariat mais bien celle du patronat ![6] 

    Autre catégorie très représentée, mais ce n'est pas une profession, celle des mères de famille. Pour les autres candidates, il est précisé soit commerçante, soit consultante, ou agricultrice, etc. En l'occurrence, il s'agit donc de femmes sans profession. Cette formulation "mère de famille" ne signifie rien car il y a des mères de famille salariées et d'autres qui multiplient autour d'elles les aide-ménagères. J'ai mon idée sur la catégorie à laquelle appartiennent les candidates du F.N. mais il est impossible de l'affirmer. Il est clair néanmoins que ce parti joue sur la corde traditionaliste, la politique familiale prônée sous le régime de Vichy. Avec 16 candidates et 9,24%, on peut dire que le F.N., c'est la fête des mères…

Le reste des candidats se partage entre les enseignants du primaire (7 soit 4% des listes), les professions intermédiaires salariées au nombre de 46 soit 26,6 % et les ouvriers qui ne représentent que 7,5 % des candidatures avec 13 personnes. Au total, les catégories modestes ou professions intermédiaires ne représentent que 38,1 % des candidatures du Front National sur la région Rhône-Alpes. Rappelons que ces catégories représentent, en France, plus des trois-quarts de la population active.

    Dans les autres régions de France, les têtes de liste FN étaient les suivantes : PACA : J.-M. Le Pen, chef d'entreprise, Alsace : chef comptable, Champagne-Ardenne : directeur d'une agence de voyages, Bourgogne : Président-directeur général (négoce en vins), Centre : conseiller financier, Basse-Normandie : patron d'une imprimerie, Pays de la Loire : directeur d'une société de communication, Nord : kinésithérapeute, Picardie : artisan -commerçant, Lorraine : agent de maîtrise, Haute-Normandie : cadre supérieur, Auvergne : libraire, Limousin : commerçante, Bretagne: collaboratrice d'architecte, Ile-de-France : avocate, Midi-Pyrénées : universitaire; Poitou-Charentes : employé de banque[7].

 

Un vote rationnel ?

    Le Nouvel observateur se fait le passeur de l’idée que le vote FN est "un vote très rationnel". L’auteur de ces propos affirme que "l’absence de régulation de la mondialisation" a accentué le déclassement des ouvriers. Est-ce que voter pour ce type de candidats est rationnel quant on est ouvrier et/ou chômeur ? C’est tout le problème de l’aliénation politique qui est posée. Et pour ce qui concerne l’immigration, il n’est pas besoin d’être prophète pour comprendre que la solution LePen se ramène à celle des années Trente qui disait : « 1 million de chômeurs et 1 million d’étrangers ». Solution apparemment facile, trop facile. Qualifier ce vote de rationnel est lui donner une forme de quitus.

    En disant « le problème c’est le banquier, ce n’est pas l’immigré », J.-L. Mélenchon disait, sous forme de slogan, une vérité fondamentale. Mais l’hebdomadaire a préféré tirer à boulets rouges sur le Front de Gauche. En titrant « le FN a une sociologie de gauche », il veut à nouveau et avec d’autres montrer que l’on ne peut rien faire avec ces catégories si éloignées de la gauche caviar, fonds de commerce du Nouvel Observateur.  

 NB. cet entretien fait l'économie d'une donnée pourtant essentielle : la religion. Je renvoie à tous mes articles sur la Moselle ou l'Alsace, largement ouvrières et qui ont toujours voté à DROITE. et aujourd'hui, le FN y obtient des scores "de gôche" ? et cet entretien néglige totalement, la mise au berceau du FN : ce sont les riches de Neuilly et d'ailleurs qui l'ont mis sur orbite. Je renvoie le lecteur à ma série : le FN ? c'est d'abord les riches.



[1] N°2478, 3 mai 2012, page 44. C. Guilly est géographe.

[2] Etude IPSOS-Logica Business consulting pour France-TV, Radio-France, Le Monde et Le Point. 1er tour des élections législatives. Disponible sur le net.

[3] ACCE : artisans, commerçants et chefs d’entreprise. Le FN obtient 14% dans ces catégories qui relèvent du patronat (elles sont représentées par le MEDEF, la CGPME et l’UPA -union professionnelle artisanale-).

[4] Calcul établi à partir de la liste publiée dans Le Monde en mai 1984.

[5] Au XIX° siècle, on qualifiait de "bourgeois" un ménage qui employait au moins un domestique. J'ai intégré dans cette catégorie de "bourgeoisie patronale", les catégories que l'INSEE dénomme : artisans, commerçants, chefs d'entreprises ; cadres et professions intellectuelles supérieures ; agriculteurs exploitants. La FNSEA est un syndicat patronal dans l’agriculture. Les professions libérales sont représentées par l’UNAPL : Union nationale des professions libérales. Quant aux cadres supérieurs, la plupart ont des employés de maison et votent dans le collège "employeurs" aux élections prudhommales et à l’entreprise ont des fonctions de direction : embauche, progression de carrière du personnel qu’ils encadrent…

[6] Phénomène accentué si on ajoute les 8 candidats (4,6%) qui représentant les fonctions régaliennes autrement dit les fonctions d'autorité de l'État (militaires, policiers, douaniers) : on arriverait, alors, à 57 %.

[7] Le Monde, numéro daté des 18 et 19 janvier 2004.

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