IDENTITAIRES, IDENTITE : LE DEBAT CONTINUE…

publié le 27 juin 2011 à 02:25 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 juil. 2011 à 10:52 ]
  07/12/2010  

Je laisse aujourd’hui la parole à mon collègue et ami, Jean Large, agrégé d’histoire, docteur d’Etat, membre actif de la Société populaire de Villefranche-sur-Saône. Jean Large réagit à la création d’un ministère chargé de l’identité nationale et au débat qui s’ensuivit. C’est un texte qu’il a rédigé au plus fort de l’actualité mais qu’il est intéressant de reproduire quelque temps plus tard. Les idées n’ont, hélas, pas perdu de leur pertinence et l’activisme des « identitaires » est là pour nous appeler à une vigilance permanente. Bien entendu, Jean Large est libre de ses propos et le débat est ouvert. Cette liberté arrachée en 1789 et proposée au monde est l’essence même de notre identité nationale. La vraie. Celle qui puise ses ressources dans la Révolution de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

 

Identité nationale et citoyenneté

 

Par Jean LARGE

Historien agrégé,

Membre de la Société populaire de Villefranche-sur-Saône.

 

«En accaparant la République et la trilogie Liberté, Egalité, Fraternité, le président et ses conseillers opèrent un détournement d'héritage grossier au service d'une politique ségrégationniste qui va à l'encontre de la réalité vécue sur plus de deux siècles d'une France qui s'est nourrie des apports successifs de l'immigration».

Michel Vovelle, historien, professeur émérite de la Sorbonne.

 

A l’annonce d’un grand débat national sur l’identité nationale, organisé par le ministre de l’immigration et de l’identité nationale, mon premier sentiment, instinctif, fut un rejet écœuré.

Les historiens ont, depuis longtemps, mis en évidence le rôle des représentations mentales inconscientes dans les comportements humains. Ici, c’est tout ce que véhiculent les mots "identité" et "national" qui provoque le malaise. "Identité", carte nationale d’identité, qu’il faut avoir sur soi, qu’il faut montrer, suspicion et contrôle. "National", front, révolution, service, guerre. Ces mots sont trop connotés négativement pour former une expression engageante surtout quand ils sont prononcés par un ministre dont l’objectif premier semble être d’atteindre et de dépasser le quota d’expulsions fixé par le président de la République. Essayons néanmoins de prendre quelques reculs et d’analyser le concept.

L’idée de nation n’apparaît pas avant la fin du XVIIIème siècle du moins dans son sens moderne. L’attachement au sol et aux ancêtres, aux traditions, bref au passé, a toujours été, depuis l’origine des sociétés humaines, une motivation essentielle. Mais il s’agit d’espaces et de groupes limités. La nation implique des plus grands nombres. La notion de nation est étroitement liée au développement des Etats au XIXème siècle. Quelle est la justification de l’Etat : la nation, les limites de son territoire : la nation. En France, la royauté a créé l’Etat. La République, en unissant tous les habitants dans un même droit, en les réunissant dans les mêmes casernes et les mêmes écoles et en les faisant communier dans le même "roman national" a créé la nation. La nation est donc une création historique.

La perte de l’Alsace-Lorraine en 1870 a amené les historiens et les philosophes français à réfléchir au concept de nation. Pour l’historien Fustel De Coulanges, ce qui fait une nation, ce n’est ni la langue, ni la religion, ni les ancêtres communs, mais le projet politique. L’Alsace est de culture et de langue germaniques mais son avenir, elle le conçoit du côté français, elle fait donc partie de la nation française. Dans une correspondance avec son homologue allemand Strauss, Ernest Renan reprend cette idée généreuse, ce qui fait une nation, écrit-il « c’est la volonté de vivre ensemble ».

En Allemagne se développe chez les intellectuels une vision bien différente. Sous l’influence des idées romantiques, des penseurs comme Fichte développent une conception irrationnelle de la nation comme une communauté de sang, de langue, et de traditions remontant à un Moyen Age mythique. Cette conception, à l’origine du pangermanisme à la fin du XIXème siècle, puis du nazisme au XXème, n’est pas très éloignée de celle de l’extrême droite raciste française.

Entre ces deux conceptions irréconciliables, philosophiquement et politiquement bien définies, on peut déplacer le curseur à l’infini, ce qui fait qu’il est bien difficile de trouver un consensus sur la définition de la nation.

Parler "d’identité nationale" c’est présupposer que la nation peut être, comme chaque individu, unique. Peut-on trouver des caractères originaux communs aux 63 millions de français ? Il y a bien longtemps que la religion n’est plus un ferment d’unité, la langue est parlé hors de nos frontières, quant à l’histoire des deux derniers siècles, elle fournit tant d’exemples de divisions qu’il est illusoire d’y chercher un passé commun. Reste la baguette de pain, le camembert et le pot de Beaujolais ! Inutile d’aller plus loin.

Le projet politique peut être plus facilement identifiable. Il est résumé dans l’article I de la constitution : « La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale». Un beau programme mais est-il vraiment unique dans le monde ? Il est d’ailleurs piquant de constater que le gouvernement qui lance le débat sur l’identité nationale semble faire fi de ces grands objectifs.

A l’heure de la construction européenne, quand les grands défis se posent à l’échelle mondiale - que ce soit la paix, le développement ou la sauvegarde des équilibres climatiques- un tel débat est sans intérêt. « La nation a fait son temps » proclame l’écrivain Jean Rouaud dans une tribune du Monde du 14 décembre 2009.

Remarquons que l’identité nationale est toujours évoquée dans une dialectique d’opposition. Contre les rois d’Europe en 1792, contre les allemands en 1914, contre les patriotes algériens en 1958, contre les étrangers quand ce débat est associé à l’immigration. L’identité nationale oppose, referme, rabaisse.

On ne peut pourtant nier que la cohésion de la société française est mise à mal depuis une trentaine d’années : montée de l’individualisme mais aussi approfondissement des inégalités avec l’augmentation inexorable du chômage et le développement de la pauvreté sous toutes ses formes. Les grands ensembles des quartiers périphériques de nos villes sont l’exemple le plus médiatisé de cette «fracture sociale». Pourquoi cette focalisation alors que la misère qui guette des millions de retraités est évoquée avec beaucoup plus de discrétion par les grands médias ? C’est que là, se forment de véritables ghettos où des jeunes français, souvent d’origine étrangère, déscolarisés, sans travail, se cherchent un avenir improbable, en ruminant leur rancœur contre une société qui les rejette, proies faciles pour les trafiquants de tout poil et les faux prophètes.

En quoi cette réflexion sur une pseudo-identité nationale peut-elle participer à la résorption des inégalités, de la violence induite et à aider ces jeunes à s’intégrer dans la société ?

Dans son dernier livre Le Moment fraternité[1], Régis Debray oppose la « nation ethnique » qu’il redoute à la « nation civique » qu’il appelle de ses vœux. On retrouve là les deux dimensions de la nation. Une réflexion sur le modèle de société à construire ensemble pour vivre ensemble, sur les droits et les devoirs de chaque citoyen, une réflexion sur les moyens de réduire les inégalités de toutes sortes qui fragilisent notre société, voilà le débat politique, normal et indispensable en démocratie. Certes, il est plus difficile à construire et animer qu’un débat dont le ressort plus ou moins caché est l’exclusion, mais c’est le rôle des hommes et des femmes politiques de le mener et c’est en cela qu’ils trouvent leur légitimité et leur dignité.

L’actualité nous donne un autre exemple de faux débat politique. Dans ses vœux aux français, le président Sarkozy a mis la fraternité en exergue. Chers concitoyens soyons attentifs aux autres….. Mais la valeur fraternité n’a de sens qu’étroitement liée aux deux autres qui composent la devise républicaine : "Liberté, égalité, fraternité". La fraternité sans égalité, c’est la charité, une valeur morale mais pas républicaine. L’appauvrissement de la réflexion politique est une des caractéristiques du populisme. En revanche, comment donner un contenu concret à la devise républicaine, à travers l’école, la santé, le logement, le travail, aurait constitué un vrai débat citoyen. Une réflexion qui instruit, rassemble, ouvre aux autres.

Rien de tout cela dans le débat lancé artificiellement sur l’identité nationale et l’immigration et c’est pourquoi, le citoyen éclairé, l’honnête homme, ne peut que refuser ce débat passéiste dont les ficelles politiciennes sont trop visibles et qui déshonore ceux qui l’ont lancé.

Je suis (Jean-Pierre RISSOAN), bien sûr, d’accord sur l’essentiel avec ce que dit J. Large. Toutefois, je voudrais apporter deux avis qui me distinguent quelque peu de son discours.

D’abord, lorsqu’il écrit " « La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale». Un beau programme mais est-il vraiment unique dans le monde ? " Je pense pouvoir dire, suivant en cela Pierre Dazord[2], "La France est un cas unique dans le monde actuel, elle est en effet le seul état défini par sa constitution comme République indivisible, laïque, démocratique et sociale (art.1). La référence, en préambule, à la Déclaration de 1789[3] lui confère valeur constitutionnelle". C’est la France républicaine et révolutionnaire qui a porté et apporté cette valeur de laïcité.

Et cela me conduit à cette seconde idée : « La nation a fait son temps » ? Je ne le pense pas du tout. Précisément, cette valeur de laïcité est loin d’être partagée par tous les pays européens. C’est une marque de fabrique qu’il convient de préserver jusqu’à ce qu’elle fasse l’unanimité. Et de plus, la bataille des retraites a montré que le peuple français est largement favorable au système de retraite par répartition qui doit être financé aussi par les plus riches. Là encore, nous avons une spécificité à préserver. Ce n’est pas être chauvins que de dire que nous avons un exemple à donner. Sur d’autres points, la France a à apprendre des autres, mais notre système social construit à la Libération -de plus en plus malmené- doit être préservé coûte que coûte. Je ne pense pas que la nation, quand elle se définit par des valeurs progressistes et universelles soit une construction dépassée.

 


[1] Publié chez Gallimard.

[2] Professeur honoraire des Universités, membre du Cercle Condorcet de Lyon, président du Cercle des Rationalistes de Lyon et sa Région ; "Actualité des fondements philosophiques de l’idée laïque : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (20/26 août 1789) et le premier mémoire de Condorcet sur l’instruction publique (1791)" : conférence prononcée au colloque organisé par l’Union rationaliste au Collège de France les 19 et 20 Mars 2004 parue dans le numéro 149/150 de Raison Présente. Texte révisé le10/02/2008. Disponible sur le net.

[3] Complétée par le préambule de la constitution de 1946.

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