compte-rendu de lecture : "l'extrême-droite d'en haut" (les beaux quartiers de l'extrême-droite)

publié le 7 oct. 2014 à 00:58 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 5 août 2016 à 10:02 ]

    C'est un fait, semble-t-il, acquis. L'ascension de l'extrême droite en France reposerait sur la haine du « système, le ressentiment des petits contre les nantis. Le Front national (FN) parlerait aux déclassés, aux paumés de la mondialisation, aux exclus de la globalisation. Le Rassemblement Bleu Marine percerait au cœur de la France périphérique abandonnée par les services publics. Cela n'est sans doute pas faux. Mais il faut compléter le tableau. Car le Front national recrute aussi dans la haute fonction publique, il se banalise dans la sphère médiatique comme dans la France patronale et patrimoniale. C'est ce que tend à démonter le passionnant numéro de la revue Agone consacré aux « beaux quartiers de l'extrême-droite», coordonnée par les sociologues Samuel Bouron et Maïa Drouard.

    Le parti de Marine Le Pen doit beaucoup au « système». Médiatique d'abord. C'est dans les années 1980 que Jean-Marie Le Pen devient le « bon client » idéal des émissions de radio et de télévision. Certes, journalistes ou humoristes —tel Pierre Desproges dans le « Tribunat des flagrants délires » sur France Inter— lui renvoient ses références néofascistes à la figure. Mais cette dernière s'impose peu à peu dans les écrans et dans les écrits. Le phénomène Marine Le Pen est encore plus flagrant. Les médias s'arrachent celle qu'ils appellent « Marine», lui font parler politique, mais aussi mode, philosophie ou cuisine. Les cadres du FN n'ont plus trop à répondre des blagues révisionnistes du patriarche, mais dissertent sur la crise de l'euro ou le « matraquage fiscal».

    Ainsi faut-il analyser la notoriété du polémiste antisémite Main Soral, explique la journaliste Stéphanie Chauveau. Car celui qui se présente comme un «national-socialiste français» ne doit pas son audience à la brillance de ses analyses, mais à son « capital médiatique». Hier, membre du Front national (2006-2009), aujourd'hui gourou « rouge-brun» sur la Toile où il fait vivre l'association Egalité et Réconciliation, Main Bonnet de Soral, qui fit ses études au prestigieux collège privé et catholique Stanislas, a pu compter sur ses nombreuses apparitions médiatiques chez Dechavanne, Ardisson ou Taddeï, pour asseoir son audience publique.

    Pas hors du « système», le FN recrute en son sein, comme l'illustre l'ascension de Florian Philippot, énarque de la promotion Brandt, devenu vice-président du parti lepéniste, ou encore celle de Philippe Martel, ancien énarque également et membre du cabinet de Juppé, au Quai d'Orsay. Un « épiphénomène», certes, mais qui touche à présent l'administration militaire. Une longue marche idéologique notamment préparée par le Club de l'horloge, cercle de hauts fonctionnaires de droite créé par des futurs cadres du FN (Sylvain Laurens).

    Cette revue de la gauche critique s'attache à la façon dont les idées d'extrême-droite gagnent la sphère intellectuelle, à l'université (Sylvain Laurens et Main Bihr), dans l'aristocratie patrimoniale (Maïa Drouard) ou la République des lettres à travers les célébrations de Céline (Evelyne Pieiller) ou la bienveillance dont fait l'objet l'écrivain contemporain Richard Millet (Thierry Discepolo). L'article de Samuel Bouron, qui a suivi incognito une formation au sein des Jeunesses identitaires, est particulièrement instructif. Ainsi apparaît la fabrication d'une « élite militante» plus diplômée qui sait s'immiscer dans des lieux branchés et qui méprise-la quincaillerie des skinheads paupérisés. Une sorte de lutte des classes donc, au sein même de certains groupes qui souhaitent réactiver celle des races.

    Nicolas TRUONG (Le Monde)

Agone, « Les beaux quartiers de l'extrême-droite », directeurs : Samuel Bouron et Maïa Drouard (2014), 20 euros.

 

 sur ce site , lire : 1. Le F.N. ? c’est d’abord les riches…

LE F.N., LES RICHES ET LES AUTRES, LA CLEPSYDRE LE PEN

3. LE F.N. et le vote stratégique des Riches : PRESIDENTIELLE 2002 (et 2007)

"Le FN a une sociologie de gôche" ...un article du Nouvel Observateur

etc...

 

Comments