Auguste VERMOREL, un COMMUNARD du BEAUJOLAIS

publié le 7 juil. 2011 à 02:33 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 sept. 2014 à 02:05 ]


Voici un article extrait du numéro 16 de la Gazette de la Société populaire de Villefranche-sur-Saône. Il traite d’un héros de la Commune de Paris, héros parmi les héros. Blessé et fait prisonnier, il mourra après une lente agonie, ses geôliers versaillais le laissant sans soin. Un fait est frappant, c’est la jeunesse d’A. Vermorel, qui a passé comme un météore le firmament politique de notre pays, en laissant pourtant une œuvre journalistique considérable -dans la mesure où la censure de Napoléon-le-petit le laissait travailler !- . Dès qu’il apprend ce qui se passe à Paris, il sait que c’est là que se trouve son destin. J.-P. R.

AUGUSTE VERMOREL, UN COMMUNARD DU BEAUJOLAIS


        Par Serge LAURENT

        Président de la Société populaire

        Villefranche-en-Beaujolais


L'ENFANCE ET L'ADOLESCENCE

Auguste Vermorel est né a Denicé (Rhône) le 21 juin 1841.

En 1841, la monarchie de juillet est installée depuis la "révolution des 3 glorieuses" de 1830. Le roi est Louis Philippe. Thiers est président du conseil et ministre des affaires étrangères pour la deuxième fois. La conquête de l'Algérie bat son plein, Bugeaud est nommé gouverneur général. 1841 est l'année de naissance de Félix Faure, Renoir, Clémenceau. Aux Etats-Unis, la conquête de l'Ouest continue ; les colons commencent à franchir les Montagnes Rocheuses.

Auguste Vermorel est le fils de Claude Vermorel, 41 ans, propriétaire, habitant le hameau de Pouilly le Chatel à Denicé et de Claudine Chervet son épouse (née le 16.3.1817 à Jullié dans le Rhône). Le grand père paternel est un des deux témoins. Il est déclaré propriétaire et domicilié à Villefanche. Nous n'avons pas encore trouvé la trace du mariage des parents. La mère n'est probablement pas née à Denicé.

Les parents Vermorel élèvent leur fils dans la religion catholique. A 13 ans, Auguste entre au collège de Mongré à Villefranche. Il entre en 4e sans avoir fréquenté d'autre école auparavant. Il a donc très certainement été instruit par son père.

Auguste Vermorel a 13 ans en 1854. C'est le Second Empire commençant et la guerre de Crimée débute. Le Royaume-Uni et la France ont déclaré la guerre à la Russie. Le livret ouvrier est obligatoire ; il permet le contrôle de la classe ouvrière. Une épidémie de choléra sévit de juillet à novembre et fait 145 000 victimes. 1854 est aussi l'année de naissance de Rimbaud.

Le jeune Auguste Vermorel veut vite s'affranchir de la tutelle cléricale de son collège qui lui est insupportable. Il quitte le collège de Mongré à la veille de terminer sa classe de rhétorique. De son séjour à Mongré, il écrit : « (…) Je m'y suis toujours tenu sur un pied d'isolement ou de guerre ». Il continue ses études avec son père et devient bachelier à 15 ans et demi grâce à une dispense d'âge.

 

LA "MONTÉE A PARIS"

Il convainc sa famille de le laisser suivre ce qu'il appelle "sa vocation littéraire". A 18 ans, il se rend à Paris où il entreprend des études de droit. Il loge dans le quartier des Écoles.

Il entame une carrière de romancier. Il écrit des contes, des nouvelles et collabore à des feuilles qui durent à peine quelques semaines.

En 1859, il commence à faire parler de lui par la publication d'un petit roman à tendance moralisatrice : "Ces Dames". Il y fait la peinture du milieu de la galanterie parisienne et des courtisanes. Il en publie un second : "Despérenza" dont l'héroïne est une courtisane ; un livre qui n'a pas de succès.

Il s'aperçoit bien vite qu'il s'est fourvoyé. Il délaisse rapidement son projet littéraire pour s’engager dans la voie du journalisme politique.

 

DEUX PORTRAITS DE VERMOREL

1- Portrait paru dans le "Pilori des Communeux" par Henry Morel en 1871.

Publié à chaud après la Commune, le titre du livre indique bien l'idéologie de l'auteur qui ne cache pas son mépris des Communards. C'est la "mise au pilori" de "la vermine fédérée" (sic).

« Au physique, il est grand, maigre, un peu courbé, une tête ronde, à face pâle et écrasée, sur un corps long et osseux ; des membres aux mouvements heurtés.

Une physionomie peu sympathique. Le front encadré de longs cheveux plats. Un extérieur de séminariste révolté, sans grâce, mais jaloux de propreté méticuleuse.

C'est un esprit froid. La malice de ses petits yeux mordait sous ses lunettes inamovibles et semblait guetter le sarcasme et l'effronterie, toujours prêts à éclater au coin de ses lèvres minces dessinant une bouche largement fendue. Il marche vivement l'air ahuri : cela tient sans doute à sa myopie, qui l'empêche de reconnaître ses amis dans la rue.

Sobre comme un anachorète vivant monastiquement dans une chambrette reléguée dans une impasse des Batignolles.

Vermorel se couchait tard, se levait tôt, dormait peu et travaillait quatorze et seize heures par jour.

II avait la parole facile, nette, incisive, avec un léger zézaiement ; le style vif, mordant et hardi à outrance. »

2- Portait par Jules Vallès dans son roman "L'Insurgé", dernier volume de sa trilogie : "Jacques Vingtras".

« Vermorel : un abbé qui s'est collé des moustaches ; un ex-enfant de chœur qui a déchiré sa jupe écarlate en un jour de colère - il y a un pan de cette jupe dans son drapeau.

On voit, derrière les processions de province, de ces grands garçons montés en graine, avec une tête mignonne, ronde et douce sous la calotte coquelicot, qui effeuillent des roses ou secouent l'encensoir en avant du dais où le prélat donne la bénédiction.

Il zézaie, ainsi que tous les benjamins de curé et sourit éternellement, du rire de métier qu'ont les prêtres - rire blanc dans sa face blanche, couleur d'hostie ! Il porte, sur tout lui, la marque et le pli du séminaire, cet athée et ce socialiste !

Il est entré dans la Révolution par la porte des sacristies, comme un missionnaire ; et il y apportera une ardeur cruelle, des besoins d'excommunier les mécréants, de flageller les tièdes - quitte à être, lui-même, percé de flèches, et crucifié avec les clous sales de la calomnie ! (calomnie, j'y reviendrai)

Lisant tous les jours son bréviaire rouge, sa nouvelle Vie des Saints, préparant la béatification de l'Ami du peuple (Marat) et de l'Incorruptible (Robespierre), dont il publie les sermons révolutionnaires et dont il envie tout bas la mort.

Ah ! qu'il voudrait donc périr sous le coup de couteau de Charlotte ou le coup de pistolet de Thermidor contre Robespierre !

Je joins mes malédictions à celles de Vermorel, quand elles visent les complices de Cavaignac dans le massacre de Juin, (juin 1848 : massacre de la révolte ouvrière par "les bouchers bleus" du général Cavaignac) quand elles menacent la bedaine de Ledru-Rollin, la face vile de Jules Favre, la loupe de Garnier-Pagès, la barbe prophétique de Pelletan... mais, plus sacrilège que lui, je crache sur le gilet de Maximilien Robespierre le jour de la fête de l'Etre suprême.

Il aurait fallu que Vermorel naquît dans un Quatre-vingt-treize. Il était capable d'être le Sixte-Quint d'une papauté sociale. Au fond, il rêve la dictature, ce maigre qui est venu trop tard ou trop tôt dans un monde trop lâche ! Successivement éditeur, marchand de livraisons, romancier, courriériste du Quartier latin, fondant une gazette de semaine, puis écrivant un roman : Desperanza. Son activité a mordu à tout, et s'y est cassé les dents.

Ce vouleur terrible, ce travailleur à outrance, se bat nuit et jour avec une créature qui est sa compagne de foyer et de lit ! Une mégère le tient sous ses ongles et l'escorte de ses injures, en pleine rue.

Combien ils sont plus simples, ceux qui sont du peuple pour de bon ! »

Humour cruel. Vallès a la dent dure avec Vermorel avec qui il avait pourtant des relations amicales. C'est aussi le seul texte qui laisse apparaître quelques renseignements sur sa vie personnelle et intime.

Par ailleurs, et peut-être à cause de ce physique, Vermorel est aussi très souvent caricaturé dans la presse.

 

JOURNALISTE ET ECRIVAIN SOCIALISTE

En 1861, à vingt ans, après sa licence en droit, il se lance dans le journalisme. Il fonde "La Jeune France" dont il est le rédacteur en chef. C'est un petit journal qui se veut révolutionnaire. Six semaines après la première publication, "La Jeune France" est interdite par le ministère de l'Intérieur. Ce qui vaut un mois de prison à Vermorel et une amende. C'est le début d'une avalanche de sanctions de l'Empire : des amendes et des peines de prison vont pleuvoir.

Créer un journal sous le Second empire constitue un véritable parcours du combattant. Il était très difficile de faire paraître ces journaux ouvriers. Pourtant, leur format n'était guère plus grand que le double d'une page de cahier ! Il fallait sou à sou recueillir l'argent pour payer l'imprimeur. L'argent recueilli, on n'était pas encore sûr de trouver une imprimerie, car souvent les patrons imprimeurs refusaient de travailler pour des journaux ouvriers, par peur des tribunaux et de la police. Ce n'est pas tout : pour éviter un droit de timbre et le dépôt d'une certaine somme, il fallait s'engager à ne rien dire touchant la politique. Pour tous ces opposants, autant dire : mission impossible !

Toujours en 1861, Vermorel crée un nouveau journal : "La Jeunesse", une feuille de critique littéraire, interdite au sixième numéro avec une nouvelle condamnation à deux mois de prison à Sainte Pélagie pour "excitation à la haine et au mépris du gouvernement" et une nouvelle amende. Ce qui prouve que, sous couvert de critique littéraire, Vermorel faisait passer ses appréciations de la situation et du régime impérial.

Ensuite, il entre comme collaborateur successivement dans deux journaux : "La Semaine Universelle" puis le "Courrier du Dimanche".

 

LA MORT DU PERE

Le 25 mai 1863, son père meurt à l'âge de 65 ans dans un accident de voiture à cheval dans la "descente de la montée" St Roch. Auguste rentre précipitamment à Denicé et il y séjournera quelque temps.

Pour continuer à exercer son métier de journaliste, il séjourne à Lyon et il est embauché pendant un temps au Progrès de Lyon, à l'époque journal d'avant-garde et d'opposition. Mais très vite, un de ses articles occasionne au Progrès des ennuis avec la police et une suspension temporaire. Ce n'est pas la première fois pour Le Progrès. Néanmoins, Vermorel est remercié.

Il a eu le temps de nouer des liens avec le milieu ouvrier et coopératif lyonnais, mais aussi avec le docteur Gailleton, républicain qui deviendra maire de Lyon et Lucien Jantet, fondateur du "Lyon Républicain".

Il rentre à Paris et reprend sa place dans le milieu républicain parisien.

 

LE MILIEU REPUBLICAIN DE L'EPOQUE

Il est composé de nombreuses tendances idéologiques. On trouve les jacobins nostalgiques de la Révolution de 1789, les blanquistes, les proudhoniens et Bakounine et, après 1864, les membres de l'Association Internationale des Travailleurs (AIT) encore peu nombreux.

On classe globalement tous ces républicains sous l'appellation : "parti socialiste". Le sens est différent de celui d'aujourd'hui. Il s'agit de tous ceux qui luttent pour une République Démocratique et Sociale : les démoc-soc comme on disait à l'époque.

L'influence d'un penseur domine cette époque : Proudhon. Proudhon est le véritable maître à penser des ouvriers du Second Empire et de beaucoup d'intellectuels.

Vermorel est proudhonien, mais il s'intéresse aussi aux progrès de la toute jeune Association Internationale des Travailleurs, créée à Londres en 1864, où s'affrontent d'un côté les proudhoniens et Bakounine et de l'autre les partisans de Marx, très peu nombreux encore en France. La situation est compliquée car des membres de l'Internationale sont aussi proudhoniens.

Cette époque connaît une grande effervescence idéologique et constitue le creuset de la formation des idéologies qui constitueront la Gauche.

 

JOURNALISTE POLITIQUE ET IDEOLOGUE

Vermorel collabore à "La Réforme" (avec Delescluze et Jean-Baptiste Clément) journal fondé par Ledru-Rollin en 1843. Entre temps, il a publié des travaux politiques, tels que "Mirabeau, sa vie, ses opinions et ses discours" ; il collabore aussi à des revues. Il faut bien éponger les dettes accumulées. Tout au moins en partie. Nous verrons que tout au long de sa courte carrière de journaliste, il accumule les dettes qui l'obligent à vivre très pauvrement et à solliciter l'aide de sa mère.

Enfin, il va enfin fonder SON journal. Avec 15 000 F prêtés par des amis, il achète "Le Courrier français", qui va connaître une grande audience et qui deviendra l’organe français de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). Il diffuse en même temps ses idées d'anarchiste proudhonien. Le journal devient quotidien et Vermorel rappelle l’idée fondamentale de sa politique dans le numéro du 18 juin 1867. Il écrit :

« Nous avons relevé le drapeau socialiste affirmant les grands principes dont Proudhon a été le dernier confesseur. Ce socialisme ne demande rien à l'Etat. Il vit de liberté, de mutualité. » Plus loin, il ajoute : « Proudhon qui sera pour la postérité la plus grande gloire du XIXe siècle. »

Ce journal professe la base des idées anarchistes : un collectivisme antiautoritaire et autogestionnaire. Lissagaray (membre de la Commune et historien de celle-ci) souligne que "Le Courrier français" « était le seul journal de l'époque ; les ouvriers, les républicains d'avant-garde le lisaient ». Et Paul Lafargue proclame « qu'il était le seul journal où un socialiste qui se respecte puisse écrire ».

Mais le journal est attaqué de toutes parts : le gouvernement d'abord qui le crible de condamnations et d'amendes pour plus de 15 000 F. Pour l'aider, la mère hypothèque ses propriétés. Et ensuite, les journaux bonapartistes, les journaux de la gauche qui le passent sous silence et insinuent qu'il est subventionné par le ministère de l'Intérieur. Nous reviendrons sur cette calomnie.

Résultat : "Le Courrier français" disparaît en 1868.

Mais la guerre implacable que Vermorel a mené contre l'Empire lui vaut aussi une très grande notoriété. Il a acquis la réputation d'être une grande plume et il est un polémiste redouté.

Entre 1868 et 1870, il participe à beaucoup de réunions politiques publiques qui se multiplient. Après la désastreuse défaite de la guerre de 1870 et pendant le siège de Paris par les prussiens en 1870/71, Vermorel, était simple garde national à l'allure bien peu militaire.

 

LES "BIENFAITS" DES SEJOURS EN PRISON !

Lors de ses séjours en prison à Sainte Pélagie, quelques amis seulement viennent le visiter, ainsi que son éditeur et sa mère. Ces peines de prison sont aggravées par les lourdes amendes infligées par le pouvoir impérial qui ont des conséquences graves sur ses revenus et son mode de vie qui devient très précaire, très pauvre, presque misérable.

Lors de sa dernière incarcération en 1870, il sera délivré le 4 septembre 1870 par la proclamation de la République après la chute de l'Empire. Aussitôt, il fait reparaître "Le Courrier français".

Mais il profite de ses séjours en prison, pour lire les anarchistes et les théoriciens du socialisme : Proudhon, Fourier et les Saint Simoniens. Ce que j'appelle les bienfaits de la prison. Il écrit et publie successivement trois livres "Les Hommes de 1848" (un pavé de 432 pages), "Les Hommes de 1851" (424 pages) et "Le parti socialiste" (300 pages).

Ces trois livres marqueront la jeunesse de son temps, comme les éditions qu'il donne des écrits et discours de Danton, Marat et Robespierre.

Dans les deux premiers livres ("Les hommes de 1848" et "Les hommes de 1851"), il développe la thèse qu'il faut en finir avec la trahison des hommes politiques qui prétendaient représenter l’opposition au Second Empire. Mais beaucoup de ces hommes sont encore vivants et se sont acquis une solide notoriété. Imaginez le pavé dans la mare avec les rancunes et les haines suscitées.

« Il faut arracher le masque à ces hommes. Il faut faire connaître leur passé », écrit-il dans une brochure de 1868. « L’objet du socialisme, écrit-il la même année, est de supprimer le gouvernement, d’abolir le principe arbitraire d’autorité, et de substituer à la hiérarchie des pouvoirs politiques l’organisation des forces industrielles. » Pour Vermorel « mieux vaut pour le peuple, ou pour la minorité du peuple qui a conscience de son idée, s’abstenir que de voter contre ses principes et contre sa conscience », mais il note que cette théorie « si vigoureusement développée par Proudhon, aurait tout à gagner à être portée à la tribune, et à se trouver ainsi signalée aux réflexions du peuple entier qu’elle intéresse ».

Il ajoute dans "Le Petit Socialiste" : « Ce qu’on appelle liberté, dans le langage politique, c’est le droit de faire des lois, c’est-à-dire d’enchaîner la liberté. »

On a là une partie des thèses de l'anarchisme proudhonien.

En fait, les proudhoniens partisans de l'abstention aux élections seront contraints de présenter des candidatures de protestation à l’occasion des élections législatives de 1869. Les historiens remarquent que « les réunions publiques seront aussi une occasion de dénoncer abruptement les députés de la gauche et de l’opposition ».

 

LA HAINE ET LA CALOMNIE

Ses trois livres attirent à Vermorel la haine et les calomnies de vieux républicains de la Révolution de 1848, la haine des partis et les condamnations du gouvernement. Il est accusé de semer la division dans le camp républicain et le trouble parmi les opposants à l’Empire

« Tous les systèmes politiques, écrit-il, ne se sont guère préoccupés jusqu’ici que de déplacer le siège de l’arbitraire gouvernemental. Il s’agit toujours pour le peuple de savoir à quelle sauce il sera mangé et c’est pour lui une médiocre consolation que celle que peut lui donner la faculté de choisir lui-même la cuisine ou le cuisinier. »

Entre le groupe républicain socialiste et le groupe républicain bourgeois libéral, l’antagonisme qui avait amené les journées de juin 1848 se creusait de plus en plus. Par les journées de juin 1848, à la suite de la fermeture des ateliers nationaux, les républicains bourgeois ont massacré les ouvriers révoltés. Le général Cavaignac et ses "bouchers bleus" se sont livrés au plus grand massacre du XIXe siècle après celui de la Semaine sanglante de la Commune (4 000 morts).

La rupture est donc consommée entre républicains socialistes et républicains bourgeois. Vermorel ouvre le feu dans "Le Courrier français", dans des articles dont l’audace fait naître le soupçon de « connivence avec la police. » De même que son livre sur la police en 3 volumes très documenté, publié en 1867.

Henri Rochefort réplique en se livrant à une attaque brutale. Dans cette fin de l'Empire, il est député et en pleine séance du Corps législatif il accuse nommément Vermorel d'être lié avec la police et l'empereur : « (…) un mouchard, un agent provocateur au service de Rouher, le président du conseil », lui que l'Empire ne cessa de poursuivre. Félix Pyat reprendra ces accusations avant et pendant la Commune.

Le lendemain Vermorel écrit à Rochefort :

« Monsieur,

« II me réserve de flétrir, comme elle le mérite, l'abominable accusation que vous avez formulée contre moi, hier, au Corps législatif et d'en obtenir justice.

« Et je vous somme de produire immédiatement devant un jury composé de citoyens honorables et connus dans la démocratie les preuves qu'il est de votre devoir de fournir. Il faut qu'il ne reste aucun doute, aucun soupçon, sur mon honnêteté.

« Je vous livre toute ma vie publique et privée.

« Je vous préviens que, quelles que soient votre réponse et votre conduite, la lumière sera faite — et complète.

« A. Vermorel. »

L'Encyclopaedia Universalis donne un bref portrait de Rochefort : « Dans sa vie aventureuse, Rochefort avait eu une douzaine de duels ; sa vie privée fut aussi très agitée ; amateur d'art, il spécula sur la peinture ; il était aussi un joueur acharné. Cet homme nerveux, généreux et rancunier, fut un très grand journaliste. »

Le 3 octobre, Rochefort publie une lettre dans laquelle il déclare qu'à la suite d'informations erronées les accusations portées contre Vermorel étaient fausses.

Ces calomnies sont reprises par Félix Pyat. Vermorel écrit à celui-ci :

« Citoyen Félix Pyat,

Quand on a déserté le poste de combat et d'honneur, on n'a pas le droit de jeter par derrière l'outrage à ceux qui font leur devoir.

Vos attaques ne peuvent m'atteindre. Celui qui affronte les balles à poitrine découverte ne se retourne pas pour éviter les éclaboussures de la boue.

Je vous répondrai pourtant ; mais ce ne sera pas pour me défendre, ce sera pour faire justice.

Il y a, dites-vous, une question de moralité politique à vider entre nous.

J'accepte le débat, mais il ne peut pas porter sur des accusations surannées qui ont pu être odieuses lorsqu'elles se sont produites et qui ne sont plus aujourd'hui que ridicules.

Le 4 septembre m'a trouvé en prison, vous, vous étiez prudemment à Londres...

Et dire que M. Félix Pyat, qui a donné sa démission de membre de la Commune pour faire sa rentrée littéraire dans le rôle du Chiffonnier de Paris qu'il a créé, va être réduit, s'il veut continuer sa malheureuse polémique, à recueillir ses ordures dans sa hotte. Pitié ! »

« A. Vermorel. »

Arrive maintenant la période de la chute du Second Empire. Après la défaite française de la guerre de 1870, Napoléon III est prisonnier des Prussiens. La République est proclamée le 4 septembre 1870. Un gouvernement de défense nationale est constituée avec les républicains bourgeois dirigé par le général Trochu, avec Gambetta, Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon, etc.

 

NOUVEL EMPRISONNEMENT

Vermorel est à nouveau emprisonné à Sainte-Pélagie pour sa participation au soulèvement du 31 octobre 1870 contre la politique laxiste du Gouvernement de la Défense nationale.

Pendant cette emprisonnement, il écrit un nouveau livre : "Le Parti socialiste" qui synthétise toute la doctrine de Proudhon en un programme cohérent. C’est un démenti, pour tous ceux qui affirment qu’il n’y a pas de théorie socialiste anti-autoritaire nettement exprimée avant la Commune. « Le rôle de la politique sera fini, écrit Vermorel, car le politique s’exprimera par la société autogérée »

Acquitté par un conseil de guerre en février 1871 avec tous les participants du soulèvement, il est libéré à la fin du siège de Paris par les Prussiens.

Il ressort de ces avatars très découragé et il revient à Denicé. On dirait aujourd'hui "pour se mettre au vert" et "se ressourcer."

 

LE COMMUNARD

Mais il est très vite rattrapé par les événements. C'est le soulèvement du 18 mars 1871 à Paris qui marque le début de la Commune de Paris. Il retourne précipitamment à Paris.

Le 26 mars, Vermorel est élu membre du Conseil Général de la Commune dans le XVIIIe arrondissement de Paris (la Butte Montmartre). Le Conseil Général de la Commune est le gouvernement de la Commune. Il participe activement aux travaux du Conseil avec une fréquentation très régulière, mais il est desservi par son expression orale chaotique.

Il lance deux journaux en l'espace d'un mois : "L'Ordre" et "L'Ami du peuple" (ce dernier reprend le titre du journal de Marat pendant la Révolution). Chacune de ces publications est arrêtée après quatre numéros. "L'Ordre" est un titre étrange dans la période mouvementée de la Commune. Vermorel est le seul et unique rédacteur de ces deux journaux.

Pendant la Commune, il appartient successivement à la Commission de la Justice, à la Commission exécutive (il rédige plusieurs décrets en tant que membre de cette commission), à celle de la Sûreté générale.

Ses amis le décrivent infatigable, courageux et organisateur. Lissagaray raconte : « Il se livra à corps perdu ; plus actif et laborieux qu'aucun autre, il ne sortait du conseil que pour aller aux avant-postes. Le bruit de sa mort courut plusieurs fois. Malgré cet heureux accord de sens droit et de bravoure, il ne pouvait gagner d'autorité. Son extérieur le tuait. Trop grand, gauche, timide, avec une figure et des cheveux de séminariste, d'une parole précipitée qui semblait se battre avec sa pensée, il n'avait aucune faculté d'attraction. »

Ces défauts 1'empêchent d'avoir sur la Commune l'influence qu'il aurait pu avoir grâce à son autorité et sa force morale.

 

LA MAJORITE ET LA MINORITE AU CONSEIL GENERAL DE LA COMMUNE

Au sein de la Commune, Vermorel est opposé à la majorité des "jacobins" et "leurs phrases creuses". Influencé par l'anarchisme de Proudhon, il dénonce vigoureusement le centralisme de cette majorité.

Avec Varlin, membre de l'AIT, il dépense toute son énergie à pallier les insuffisances de la Commune. Il fait partie de la Minorité avec les proudhoniens et ceux qu'on appelle les Indépendants, comme Vallès, Courbet, Lefrançais, Beslay et Arnould, entre autres.

Il vote contre la création du Comité de Salut public et bien sûr il vote le manifeste de la Minorité qui développe les positions de celle-ci. Il est pourtant l'ami de Delescluze, membre de la majorité : « Ce vieillard a le caractère d'un apôtre. » "Vieillard" car, en effet, Delescluze est âgé de 70 ans.

Au moment où la bataille contre les Versaillais prend une grande ampleur, le Conseil Général de la Commune se dote d’un comité de Salut public par souci d'efficacité. La minorité s’y oppose avec véhémence.

Le Comité de Salut public est élu par 34 voix contre 28 et, dès lors, entre minorité et majorité, le conflit va s'amplifier. Le 9 mai, on renouvelle le comité de Salut public. La minorité est encore prête, aux vues des circonstances dramatiques des combats, à des concessions, mais ses membres sont évincés des services. Excédés, les membres de la Minorité produisent alors leur manifeste et annoncent qu’ils se retirent dans les mairies de leurs arrondissements. Une faiblesse supplémentaire de la Commune. Désormais, le combat final va se dérouler quartier par quartier.

A partir de cette rupture, Vermorel se met en retrait. Il ne participe plus qu'aux réunions du Conseil Général à l'Hôtel de Ville.

 

LA SEMAINE SANGLANTE

Auparavant, il est intéressant de montrer combien les Communards étaient des pacifistes naïfs, un pacifisme qui confinait parfois à l'utopie au moment où les Versaillais se préparent à un carnage prémédité et sans précédent pour anéantir le mouvement ouvrier.

Par exemple, le doyen de la Commune, Charles Beslay (76 ans en 1871), l'un des fondateurs de l'Internationale s'écrie naïvement :

« La République de 1793 était un soldat qui avait besoin de centraliser toutes les forces de la patrie ; la République de 1871 est un travailleur qui a souvent besoin de liberté pour féconder la paix. Paix et travail, voilà notre avenir. »

Les paroles de Vermorel vont dans le même sens et sont aussi typiques :

« Nous devons dominer nos ennemis par la force morale... Il ne faut pas toucher à la vie et à la liberté de l'individu. »

Le 21 mai, l'armée Versaillaise pénètre dans Paris par une porte de l'ouest : c'est le début de l'avancée inexorable de cette armée et des massacres de masse des Communards : hommes, femmes et enfants, voulus par Thiers.

Pendant la Semaine sanglante, Vermorel se retranche dans le XVIIIe arrondissement. Il est dans le nombre de ceux qui ont eu le courage de rester à Paris, promis à une mort certaine. Il a repoussé les propositions de fuite qui lui auraient permis de gagner l'étranger. Il est vraisemblable que, suite aux calomnies dont il a été victime, il ne voit que cette position jusqu'au-boutiste pour démontrer son honnêteté. Il ne sera pas le seul membre du Conseil Général de la Commune à mourir sur les barricades.

Il va aux avants postes, sur les barricades, il organise, il fait le coup de feu, ceint de son écharpe rouge. Il encourage les combattants, il amène des renforts. Le bruit de sa mort a même couru plusieurs fois.

Le 24 mai, au Père Lachaise, c'est lui, Vermorel, qui prend la parole pour rendre un dernier hommage à Dombrowski, le meilleur général de la Commune, qui venait de tomber au combat. Il fait nuit et les flambeaux éclairent cette scène émouvante. La cérémonie est très souvent interrompue par les grondements du canon et elle peut être considérée, selon un témoin, comme l’éloge funèbre de la Commune.

 

LA MORT DE VERMOREL

Maxime Vuillaume, un membre de la Commune, dans ses mémoires intitulées : "Mes Cahiers rouges pendant la Commune" (récemment rééditées aux Editions de la Découverte), raconte :

« Le 25 mai, vers 16h, il accompagne Delescluze à la barricade du Château d'Eau, aux portes de la mairie. Au coin de la rue Oberkampf et du boulevard Voltaire, Delescluze s'arrête, devant un groupe composé de Lisbonne, faillant, blessé, de Theisz et de moi-même.

- N'allez pas plus loin, dis-je à Delescluze. Les barricades sont abandonnées, ou à peu près. La mitraille balaie nos positions. Lisbonne vient d'être atteint. C'est vouloir marcher à la mort... Retournez avec nous...

- Non, non, répond Delescluze. Laissez-moi. Je ne crains pas la mort. Vous êtes jeune, vous, mais moi, ma vie est finie...

Il monta sur la barricade, pâle et blanc dans le soleil couchant, et tout à coup, il tomba de toute sa hauteur, foudroyé. On le retrouva sur un tas de pavés. »

Le voeu de Delescluze de périr pour la Cause était bien arrêté, mûrement réfléchi et même annoncé. Déjà, en exil à Bruxelles en août 1870, il avait dit à Lissagaray :

« Je crois la République prochaine, mais elle sombrera, entre les mains de la gauche actuelle, puis une réaction s'ensuivra. Moi, je mourrai sur une barricade pendant que M. Jules Simon sera ministre. »

Un autre fait raconté par Vermorel est édifiant. Il se situe au moment de la démission des membres de la Minorité de la Commune, qui n'approuvaient pas les actes de l'assemblée. Delescluze s'écria :

« Croyez-vous donc que tout le monde approuve ce qui se fait ici ? Eh bien ! il y a des membres qui malgré tout sont restés et resteront jusqu'à la fin, et si nous ne triomphons pas, ils ne seront pas les derniers à se faire tuer, soit au rempart, soit ailleurs. »

Maxime Vuillaume continue :

« Peu avant, Delescluze avait serré la main de Vermorel accompagné, à ce moment, de Jourde. Le feu des Versaillais était effrayant. Tout à coup, à dix pas de nous, Lisbonne, en uniforme de colonel, fléchit et s'affaisse.

- Lisbonne, Lisbonne est blessé, s'écrie Vermorel...

Vermorel n'a pas achevé que je sens son bras s'appuyer sur mon épaule. Il chancelle, pâlit. Une balle l'a frappé au haut de la cuisse, tout près de l'aine, trouant l'écharpe rouge. Theisz et moi le soutenons pendant que les fédérés qui se sont approchés vont chercher un matelas dans une maison voisine de la rue Amelot. Vermorel est couché sur le matelas, que l'on soulève avec des fusils, et nous nous mettons en marche vers la mairie.

Arrivés à la mairie, nous étendîmes Vermorel sur la table de la salle où siégeaient les membres de la Commune encore présents. Ferré entra. Il courut vers le blessé, serra ses mains déjà brûlantes de fièvre.

- C'est vous, Ferré, dit doucement Vermorel, vous voyez, cher ami, que la minorité sait aussi se taire tuer.

Ferré tenait toujours dans ses mains, les mains de Vermorel. Sur son visage énergique passa comme un éclair de tristesse et de regret.

Nous conduisîmes Vermorel dans un asile où se cachait déjà un ami. »

Il est dénoncé par une domestique de la maison et il est fait prisonnier par les troupes versaillaises. Il est conduit à Versailles, où sa blessure s'aggravant, il est admis à l'hôpital militaire le 7 juin.

Dans le "Pilori des Communeux", Henry Morel raconte (mais il ne cite pas ses sources) :

« Sa mère était venue à son chevet : il lui avait écrit le 20 mai.

Au chirurgien qui venait panser ses blessures il disait qu'il était préférable de ne point le guérir, mais plutôt de le laisser mourir en paix.

Un jour, il s'inquiéta du sort de ses compagnons de lutte et de défaite. Il questionnait surtout les médecins pour savoir les noms de ses amis morts. Il demanda : « Et Pyat ? Est-il pris ? » (Un de ceux qui l'ont calomnié – NDLR) On le renseigna d'un geste qui expliquait la fuite du célèbre polémiste. « L'homme qui pousse et l'homme qui fuit, lâche et sinistre personnage ! » murmura alors Vermorel. »

Ces propos sont rapportés par la plupart des commentateurs de la semaine sanglante.

Il meurt à l'hôpital militaire de Versailles, le 21 juin 1871, avec sa mère auprès de lui qui ramena son corps à Denicé. Il est enterré au cimetière de Denicé le 24 juin 1871. A son fils qui était athée et qui avait fui les Jésuites de Mongré, sa mère donne une tombe catholique surmontée d'une croix…

Mme Vermorel devait survivre 27 années à la mort de son fils. Elle est décédée le 8 septembre 1898, à Dénicé à l'âge de 82 ans.

Chaque année, le 28 mai, anniversaire du dernier jour de la Semaine sanglante de la Commune, des associations se réunissent devant la tombe d'Auguste Vermorel pour lui rendre hommage : la Libre Pensée de Villefranche et de Lyon, les Amis de la Commune de Givors et notre association, la Société Populaire.

 

EN CONCLUSION

Auguste Vermorel est mort très jeune, à 30 ans, comme une bonne partie des membres du conseil Général de la Commune qui avaient entre 28 et 35 ans. Il avait vécu pauvre et il mourait sans avoir rien récolté de son travail journalistique et littéraire.

Au contraire, il avait compromis les biens de sa famille. Il avait fait hypothéquer sa maison natale et les biens que sa mère possédait. Mais, pendant la lutte entre Paris et Versailles, il avait eu le souci de payer ses dettes de journaliste.

Il laissait à tous ses camarades survivants de la Commune un exemple rare de droiture. Il a été réhabilité par ceux qui l'avaient calomnié car plus tard, les jugements sympathiques à sa mémoire furent nombreux.

Ainsi, Arthur Arnould, membre de la Commune, dans son Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris. (Tome II, page 95, Bruxelles. 1878), écrit :

« Je connaissais aussi Vermorel, mais je partageais à cette époque la défiance qu'il inspirait généralement au parti révolutionnaire, et j'évitais toutes communications avec lui.

Ce fut, en le voyant agir à la Commune, que je constatais de quelles calomnies il était victime, et que je lui restituai toute mon estime. » (Ecrit à Genève-Lugano, de janvier 1872 à janvier 1873.)

Vermorel appartenait à ces communards qui sont "montés à l'assaut du ciel" selon la belle image de Lissagaray. Ils ont fait fonctionner un pouvoir révolutionnaire à forte participation ouvrière. Ils ont établi un nouvel état transitoire fondé sur le peuple en armes, élisant et révoquant ses responsables.

Vermorel est de ceux qui sont parvenus à faire franchir au mouvement ouvrier une nouvelle étape en posant entre autres la question de l'Etat, d'un type de démocratie, de l'autonomie et de l'autogestion. Autant de notions qui vont nourrir et qui nourrissent encore la réflexion du mouvement ouvrier international.

 

 

Bibliographie

- Jean Vermorel, un enfant du Beaujolais, Auguste Vermorel, Lyon, Cumin et Masson, 1911.

- Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune, coll. Champs, Flammarion, 1978.

- P.-O. Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Maspero.

- Le "Pilori des Communeux" - Henry Morel – Lachaud – Paris -1871.

- Encyclopaedia Universalis, article Auguste Vermorel.

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