4. Villefranche-sur-Saône

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    Publié à 23 avr. 2013 à 03:48 par Jean-Pierre Rissoan
  • Luttes sociales et politiques à Villefranche et dans le Beaujolais (vol. 1 : 1789-1914).     Nos amis de la Société populaire de Villefranche et du Beaujolais viennent de publier un livre : Luttes sociales et politiques à Villefranche et dans le Beaujolais (vol. 1 : 1789-1914 ...
    Publié à 7 avr. 2013 à 02:36 par Jean-Pierre Rissoan
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    Publié à 13 sept. 2014 à 02:05 par Jean-Pierre Rissoan
  • Révolution française, sociétés populaires et sans-culottes…   12/11/2010  Je présente aujourd’hui un article de Serge Laurent, Président de la Société populaire de Villefranche-sur-Saône. En prenant ce libellé, la société qu’il dirige ...
    Publié à 2 juil. 2011 à 01:36 par Jean-Pierre Rissoan
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exportation de vins du Beaujolais sur Paris (XVIII° siècle)

publié le 8 avr. 2013 à 06:02 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 23 avr. 2013 à 03:48 ]

Paris a été alimenté en vins du Beaujolais bien avant la construction du chemin de fer et l’invention du moteur à explosion et du camion. Contrairement à ce que l’on pourrait penser ce n’est pas par la Saône, le seuil de Bourgogne et l’Yonne que ce ravitaillement parisien s’est effectué, mais par la LOIRE.

 j'utilise pour ma démonstration, le compte-rendu d'une étude d'un immense géographe de son temps, Cholley, sur "la géographie beaujolaise". le Beaujolais est un massif ancien, hercynien, qui appartient à la bordure orientale du Massif central : à l'est, il domine la vallée de la Saône. et il est limité, à l'ouest, par la plaine du Forez, fossé d’effondrement, où coule la Loire. Il a été entaillé par des rivières - l'une d'elles s'appelle la "Creuse" ce qui dit bien ce que cela veut dire - et il est possible, en remontant le val de l'une, de passer dans le val de l'autre en franchissant un col, bien sûr, et donc de joindre la Saône à la Loire. Cela est la clé de l'explication de la vente de vins du Beaujolais (versant oriental du massif) par la Loire (versant occidental) (cf. la première carte).

Le seconde carte donne une seconde clé : la construction du canal de Briare (idée du bon Sully) achevée au cours de la première moitié du XVII° siècle, explique la chaîne logistique Beaujeu - Paris et explique aussi que Louis XIV a pu boire de ce bon vin.

Voici le texte du compte-rendu de lecture.

             

"Ce très intéressant article, consacré aux genres de vie et à l’économie agricole et industrielle du Beaujolais mérite pour deux raisons, une mention dans la revue des Études rhodaniennes. D'abord, parce que c'est la seule étude régionale d'ensemble qui ait été faite sur une de ces régions du rebord oriental du Massif Central, à bien des égards encore assez mal connues. Et d'autre part le grand intérêt de cet article réside en ce que l'influence de la cité lyonnaise y est nettement déterminée, soit dans ses phases conquérantes, soit dans les périodes de recul.

Orographiquement, le Beaujolais peut être ainsi défini (sans tenir compte des limites historiques) : la portion du « voussoir montagneux qui s’allonge du Sud vers le Nord, entre les vallées de la Saône et de la Loire » limitée au Nord par la vallée de Beaujeu et au Sud par la trouée de Tarare. La géographie physique nous enseigne que le Beaujolais est caractérisé par deux traits :

- Un double et vigoureux contraste entre l'Ouest et l’Est, contraste topographique d'une part (pente douce du côté de la Loire : 25 kilomètres pour une descente de 300 mètres, pente abrupte sur la Saône : 9 kilomètres pour 600 mètres), contraste climatique d'autre part (Versant ligérien humide et relativement froid - versant séquanien beaucoup p1us sec et bien abrité).

- L'existence de deux voies de communication naturelles, aux extrémités Nord et Sud du massif montagneux :

I° Au Sud, le passage de Tarare (col des Sauvages, 725m) entre la vallée de la Turdine, affluent de la Brévenne, et le Rhins, affluent de la Loire, utilisé par la grande ligne ferrée Lyon-Tarare, Roanne et Paris.

Le passage de Beaujeu au Nord, dû à la remontée de l’érosion jusqu’à l’intérieur du massif, le long de la petite rivière de l’ Ardière, faisant communiquer Belleville-sur-Saône avec Pouilly-sous-Charlieu par le col des Echarmeaux.


Ces conditions physiques expliquent d’abord comment sont nés les genres de vie, ensuite comment ils ont évolué. La partie orientale du Beaujolais, c’est-à-dire le versant montagneux dominant la vallée de la Saône, éminemment favorable à la culture de la vigne par son soi et son climat, est devenue très tôt une région viticole. Les plateaux occidentaux habités par une population beaucoup trop dense pour un pays de rendement du sol limité, se sont créé un genre de vie complexe, fondé à la fois sur l'exploitation agricole initiale, et l'activité industrielle complémentaire.

Enfin, il faut ajouter que l’existence des voies commerciales, en bordure du pays (plaines de la Saône et de la Loire) ou à l'intérieur, telles que les passages naturels qui viennent d'être indiqués, ont contribué à faire évoluer ces genres de vie, (…).

Prenons d'abord la Côte beaujolaise. Cette Côte beaujolaise, ou Beaujolais proprement dit, est constituée par le rebord de la montagne au-dessus de la Saône, et se divise suivant une classification locale en Haut-Beaujolais au nord du Nizerand et en Beaujolais bâtard ou Beaujolais calcaire au Sud de cette même rivière. Le Haut-Beaujolais est le pays des grands crus, l'autre, le Beaujolais calcaire, donne des vins plus ordinaires. La vigne y est connue depuis très longtemps, depuis l'époque romaine. Au reste, ces terres ne sont pas exclusivement occupées par la vigne, celle-ci escalade les pentes et couvre les replats supérieurs, tandis que les prairies s'étendent sur les sols humides des fonds de vallées et qu'enfin, entre vigne et prairie, s'intercalent des champs cultivés.




NB. Cette carte artisanale date de 1930. j'ai surimposé -en vert fluo- le trajet Saône - Loire emprunté au XVII° siècle. En rouge, Beaujeu, capitale historique du Beaujolais, qui a donné son nom au "pays" - et le port fluvial sur le canal de Digoin à Roanne point d'embarquement des "pièces" de vins qui allaient "monter" à Paris et, pour cela, 'descendre' la Loire, jusqu'au canal du Loing.

Retour au compte-rendu.

C'est dans ce Haut-Beaujolais, en bordure de la montagne que se créa une petite mais puissante unité politico-économique. La célèbre principauté de sires de Beaujeu occupait en effet les deux débouchés de la route qui conduisait à la Saône et à la Loire par le col des Echarmeaux. Outre cette position stratégique, le Haut-Beaujolais dut son importance à la vigne. Celle-ci était devenue la culture prépondérante dés le XV° siècle. Prospérité redevable à l'influence de Lyon. Le début du XVI° siècle marque la belle période des foires lyonnaises. Commerce et banque enrichissent les bourgeois lyonnais, qui viennent acheter des propriétés en Beaujolais. Ils font fabriquer leur vin et le vendent ensuite facilement sur le marché lyonnais. A ce moment, le Haut-Beaujolais constitue le « bon pays » par excellence. C'est un centre d'attraction autour duquel se groupent et la montagne et la plaine, formant ainsi une petite province dont Beaujeu est la capitale.

Le XVII° siècle et une partie du XVIII° voient disparaître cette remarquable prospérité. La vigne perd sa prépondérance, les cultures se développent à ses dépens; dans certains endroits même, elles la réduisent à un rôle tout a fait secondaire dans l'économie agricole. Mais dès la fin du XVIII° siècle se produit une véritable régénération sous le coup de deux événements, décisifs pour l'histoire de la viticulture en Beaujolais, et solidaire l'un de l'autre : a) ouverture du marché parisien ; b) amélioration des voies de communication.


La vigne reconquiert alors la place qu'elle avait perdue. Cette fois seulement, c'est le courant commercial de la Loire vers Paris qui l'emporte. Il faut donc transporter à dos de mulets ou par charrois les pièces de vin à travers la montagne depuis Beaujeu jusqu'à Charlieu sur la Loire. Aussi est-il nécessaire d'améliorer les routes et même d'en créer de nouvelles, telle la route de Belleville à Pouilly sous-Charlieu entre 1760 et 1770.

Le genre de vie de la côte beaujolaise est désormais fixé : la vigne a définitivement pris possession, jusqu'à nos jours au moins, de tout le Haut-Beaujolais, du Beaujolais bâtard également. Seule la création des chemins de fer viendra modifier le mode d’expédition des vins. Les routes de montagne sont abandonnées, les marchés aux vins s'installeront dans la plaine le long de la grande voie ferrée. Conséquence non moins importante, le renversement du courant commercial fera passer la capitale du Beaujolais de Beaujeu â Villefranche, autrement dit la plaine de la Saône, région de prairies et de cultures où se concentrent au XX° siècle le commerce et l’industrie, prendra l'avantage sur la Côte et deviendra le centre économique du Beaujolais oriental, les gros villages et les bourgs se transformant en petites villes (Belleville, Villefranche)"[1].

 

 Pour les amateurs, rien ne remplacera jamais la célèbre "HISTOIRE DE LA VIGNE ET DU VIN de R. DION. (mais je ne l'ai pas sous la main au moment de la rédaction de ce court article).

 

 


 

 

 

 



[1] CHOLLEY (A). « Notes de Géographie beaujolaise ». Annales de Géographie, XXXVIII, 15 janvier 1929, pp.26-46.Compte-rendu de J.-G. Ebersolt. En ligne, version complète.

Luttes sociales et politiques à Villefranche et dans le Beaujolais (vol. 1 : 1789-1914).

publié le 7 avr. 2013 à 02:36 par Jean-Pierre Rissoan

    Nos amis de la Société populaire de Villefranche et du Beaujolais viennent de publier un livre : Luttes sociales et politiques à Villefranche et dans le Beaujolais (vol. 1 : 1789-1914).

    A cette occasion, ils lancent une souscription.

1) présentation de l’ouvrage :

    Pendant des siècles, le peuple n'a pas eu d'histoire. Cela signifie qu'il n'a pas laissé de traces suffisantes pour faire le récit de ses souffrances, de ses espérances ou de ses revendications. Les chroniqueurs - issus des élites - par indifférence, mépris ou crainte n'en donnant qu'une image déformée ou diaphane.

    Autant dire que la mission que se sont assignés les Amis de la société populaire : retracer le passé des travailleurs de Villefranche et du Beaujolais est une véritable gageure. Qu'ils n'ont pu surmonter que par un dépouillement scrupuleux des fonds d'archives publiques, une lecture assidue et critique de la presse régionale et une exploitation optimale des trop rares papiers laissés par les acteurs des luttes du passé.

    C'est ce qui leur permet de faire le récit des combats incertains, des explosions de désespoir mais aussi de formes plus organisées de résistances qui ont mené - à travers bien des vicissitudes - le peuple caladois vers une forme d'émancipation depuis la Révolution française jusqu'à la guerre de 1914.

 

    Lucien Béatrix, Jean Large, Serge Laurent et Michel Lebail ont associé la rigueur de la recherche historique à leurs convictions de militants pour proposer un texte riche en analyses et réflexions. Leur espoir avoué est que ce travail entre pleinement en résonnance avec les débats contemporains.

 

2) souscription

https://docs.google.com/file/d/0B4Fe2vnvqlt8Rm1sVktuQ0pTdGc/edit?usp=sharing

 ci-dessus le bon de souscription dans son intégralité. Vous pouvez également imprimer le texte ci-dessous et le remplir, l'expédier, enfin, bref, vous savez faire !

 

Bon de souscription

 

Je souhaite recevoir...... exemplaire(s) de Luttes sociales et politiques

à Villefranche et dans le Beaujolais (1ère partie : 1789-1914).

Je verse ...... X 18,00 euros soit .............euros.

□ Je souhaite recevoir ma commande par la poste et j’ajoute 5 euros pour un ou plusieurs exemplaires.

□ Je souhaite retirer ma commande lors de la présentation du livre

ou lors d’une permanence de l’association Les Amis de la société populaire

et je ne verse aucune somme supplémentaire.

 

Nom et prénom……………………………………..

 

Adresse ……………………………………………

 

Ville et code postal………………………………….

 

 

J’adresse ma commande ainsi que mon règlement par chèque à :

Société populaire - chez Serge Laurent - 55, rue Hoche - 69400 Villefranche

(avant le 15 juillet 2013 pour bénéficier du prix de souscription)

 

Auguste VERMOREL, un COMMUNARD du BEAUJOLAIS

publié le 7 juil. 2011 à 02:33 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 sept. 2014 à 02:05 ]


Voici un article extrait du numéro 16 de la Gazette de la Société populaire de Villefranche-sur-Saône. Il traite d’un héros de la Commune de Paris, héros parmi les héros. Blessé et fait prisonnier, il mourra après une lente agonie, ses geôliers versaillais le laissant sans soin. Un fait est frappant, c’est la jeunesse d’A. Vermorel, qui a passé comme un météore le firmament politique de notre pays, en laissant pourtant une œuvre journalistique considérable -dans la mesure où la censure de Napoléon-le-petit le laissait travailler !- . Dès qu’il apprend ce qui se passe à Paris, il sait que c’est là que se trouve son destin. J.-P. R.

AUGUSTE VERMOREL, UN COMMUNARD DU BEAUJOLAIS


        Par Serge LAURENT

        Président de la Société populaire

        Villefranche-en-Beaujolais


L'ENFANCE ET L'ADOLESCENCE

Auguste Vermorel est né a Denicé (Rhône) le 21 juin 1841.

En 1841, la monarchie de juillet est installée depuis la "révolution des 3 glorieuses" de 1830. Le roi est Louis Philippe. Thiers est président du conseil et ministre des affaires étrangères pour la deuxième fois. La conquête de l'Algérie bat son plein, Bugeaud est nommé gouverneur général. 1841 est l'année de naissance de Félix Faure, Renoir, Clémenceau. Aux Etats-Unis, la conquête de l'Ouest continue ; les colons commencent à franchir les Montagnes Rocheuses.

Auguste Vermorel est le fils de Claude Vermorel, 41 ans, propriétaire, habitant le hameau de Pouilly le Chatel à Denicé et de Claudine Chervet son épouse (née le 16.3.1817 à Jullié dans le Rhône). Le grand père paternel est un des deux témoins. Il est déclaré propriétaire et domicilié à Villefanche. Nous n'avons pas encore trouvé la trace du mariage des parents. La mère n'est probablement pas née à Denicé.

Les parents Vermorel élèvent leur fils dans la religion catholique. A 13 ans, Auguste entre au collège de Mongré à Villefranche. Il entre en 4e sans avoir fréquenté d'autre école auparavant. Il a donc très certainement été instruit par son père.

Auguste Vermorel a 13 ans en 1854. C'est le Second Empire commençant et la guerre de Crimée débute. Le Royaume-Uni et la France ont déclaré la guerre à la Russie. Le livret ouvrier est obligatoire ; il permet le contrôle de la classe ouvrière. Une épidémie de choléra sévit de juillet à novembre et fait 145 000 victimes. 1854 est aussi l'année de naissance de Rimbaud.

Le jeune Auguste Vermorel veut vite s'affranchir de la tutelle cléricale de son collège qui lui est insupportable. Il quitte le collège de Mongré à la veille de terminer sa classe de rhétorique. De son séjour à Mongré, il écrit : « (…) Je m'y suis toujours tenu sur un pied d'isolement ou de guerre ». Il continue ses études avec son père et devient bachelier à 15 ans et demi grâce à une dispense d'âge.

 

LA "MONTÉE A PARIS"

Il convainc sa famille de le laisser suivre ce qu'il appelle "sa vocation littéraire". A 18 ans, il se rend à Paris où il entreprend des études de droit. Il loge dans le quartier des Écoles.

Il entame une carrière de romancier. Il écrit des contes, des nouvelles et collabore à des feuilles qui durent à peine quelques semaines.

En 1859, il commence à faire parler de lui par la publication d'un petit roman à tendance moralisatrice : "Ces Dames". Il y fait la peinture du milieu de la galanterie parisienne et des courtisanes. Il en publie un second : "Despérenza" dont l'héroïne est une courtisane ; un livre qui n'a pas de succès.

Il s'aperçoit bien vite qu'il s'est fourvoyé. Il délaisse rapidement son projet littéraire pour s’engager dans la voie du journalisme politique.

 

DEUX PORTRAITS DE VERMOREL

1- Portrait paru dans le "Pilori des Communeux" par Henry Morel en 1871.

Publié à chaud après la Commune, le titre du livre indique bien l'idéologie de l'auteur qui ne cache pas son mépris des Communards. C'est la "mise au pilori" de "la vermine fédérée" (sic).

« Au physique, il est grand, maigre, un peu courbé, une tête ronde, à face pâle et écrasée, sur un corps long et osseux ; des membres aux mouvements heurtés.

Une physionomie peu sympathique. Le front encadré de longs cheveux plats. Un extérieur de séminariste révolté, sans grâce, mais jaloux de propreté méticuleuse.

C'est un esprit froid. La malice de ses petits yeux mordait sous ses lunettes inamovibles et semblait guetter le sarcasme et l'effronterie, toujours prêts à éclater au coin de ses lèvres minces dessinant une bouche largement fendue. Il marche vivement l'air ahuri : cela tient sans doute à sa myopie, qui l'empêche de reconnaître ses amis dans la rue.

Sobre comme un anachorète vivant monastiquement dans une chambrette reléguée dans une impasse des Batignolles.

Vermorel se couchait tard, se levait tôt, dormait peu et travaillait quatorze et seize heures par jour.

II avait la parole facile, nette, incisive, avec un léger zézaiement ; le style vif, mordant et hardi à outrance. »

2- Portait par Jules Vallès dans son roman "L'Insurgé", dernier volume de sa trilogie : "Jacques Vingtras".

« Vermorel : un abbé qui s'est collé des moustaches ; un ex-enfant de chœur qui a déchiré sa jupe écarlate en un jour de colère - il y a un pan de cette jupe dans son drapeau.

On voit, derrière les processions de province, de ces grands garçons montés en graine, avec une tête mignonne, ronde et douce sous la calotte coquelicot, qui effeuillent des roses ou secouent l'encensoir en avant du dais où le prélat donne la bénédiction.

Il zézaie, ainsi que tous les benjamins de curé et sourit éternellement, du rire de métier qu'ont les prêtres - rire blanc dans sa face blanche, couleur d'hostie ! Il porte, sur tout lui, la marque et le pli du séminaire, cet athée et ce socialiste !

Il est entré dans la Révolution par la porte des sacristies, comme un missionnaire ; et il y apportera une ardeur cruelle, des besoins d'excommunier les mécréants, de flageller les tièdes - quitte à être, lui-même, percé de flèches, et crucifié avec les clous sales de la calomnie ! (calomnie, j'y reviendrai)

Lisant tous les jours son bréviaire rouge, sa nouvelle Vie des Saints, préparant la béatification de l'Ami du peuple (Marat) et de l'Incorruptible (Robespierre), dont il publie les sermons révolutionnaires et dont il envie tout bas la mort.

Ah ! qu'il voudrait donc périr sous le coup de couteau de Charlotte ou le coup de pistolet de Thermidor contre Robespierre !

Je joins mes malédictions à celles de Vermorel, quand elles visent les complices de Cavaignac dans le massacre de Juin, (juin 1848 : massacre de la révolte ouvrière par "les bouchers bleus" du général Cavaignac) quand elles menacent la bedaine de Ledru-Rollin, la face vile de Jules Favre, la loupe de Garnier-Pagès, la barbe prophétique de Pelletan... mais, plus sacrilège que lui, je crache sur le gilet de Maximilien Robespierre le jour de la fête de l'Etre suprême.

Il aurait fallu que Vermorel naquît dans un Quatre-vingt-treize. Il était capable d'être le Sixte-Quint d'une papauté sociale. Au fond, il rêve la dictature, ce maigre qui est venu trop tard ou trop tôt dans un monde trop lâche ! Successivement éditeur, marchand de livraisons, romancier, courriériste du Quartier latin, fondant une gazette de semaine, puis écrivant un roman : Desperanza. Son activité a mordu à tout, et s'y est cassé les dents.

Ce vouleur terrible, ce travailleur à outrance, se bat nuit et jour avec une créature qui est sa compagne de foyer et de lit ! Une mégère le tient sous ses ongles et l'escorte de ses injures, en pleine rue.

Combien ils sont plus simples, ceux qui sont du peuple pour de bon ! »

Humour cruel. Vallès a la dent dure avec Vermorel avec qui il avait pourtant des relations amicales. C'est aussi le seul texte qui laisse apparaître quelques renseignements sur sa vie personnelle et intime.

Par ailleurs, et peut-être à cause de ce physique, Vermorel est aussi très souvent caricaturé dans la presse.

 

JOURNALISTE ET ECRIVAIN SOCIALISTE

En 1861, à vingt ans, après sa licence en droit, il se lance dans le journalisme. Il fonde "La Jeune France" dont il est le rédacteur en chef. C'est un petit journal qui se veut révolutionnaire. Six semaines après la première publication, "La Jeune France" est interdite par le ministère de l'Intérieur. Ce qui vaut un mois de prison à Vermorel et une amende. C'est le début d'une avalanche de sanctions de l'Empire : des amendes et des peines de prison vont pleuvoir.

Créer un journal sous le Second empire constitue un véritable parcours du combattant. Il était très difficile de faire paraître ces journaux ouvriers. Pourtant, leur format n'était guère plus grand que le double d'une page de cahier ! Il fallait sou à sou recueillir l'argent pour payer l'imprimeur. L'argent recueilli, on n'était pas encore sûr de trouver une imprimerie, car souvent les patrons imprimeurs refusaient de travailler pour des journaux ouvriers, par peur des tribunaux et de la police. Ce n'est pas tout : pour éviter un droit de timbre et le dépôt d'une certaine somme, il fallait s'engager à ne rien dire touchant la politique. Pour tous ces opposants, autant dire : mission impossible !

Toujours en 1861, Vermorel crée un nouveau journal : "La Jeunesse", une feuille de critique littéraire, interdite au sixième numéro avec une nouvelle condamnation à deux mois de prison à Sainte Pélagie pour "excitation à la haine et au mépris du gouvernement" et une nouvelle amende. Ce qui prouve que, sous couvert de critique littéraire, Vermorel faisait passer ses appréciations de la situation et du régime impérial.

Ensuite, il entre comme collaborateur successivement dans deux journaux : "La Semaine Universelle" puis le "Courrier du Dimanche".

 

LA MORT DU PERE

Le 25 mai 1863, son père meurt à l'âge de 65 ans dans un accident de voiture à cheval dans la "descente de la montée" St Roch. Auguste rentre précipitamment à Denicé et il y séjournera quelque temps.

Pour continuer à exercer son métier de journaliste, il séjourne à Lyon et il est embauché pendant un temps au Progrès de Lyon, à l'époque journal d'avant-garde et d'opposition. Mais très vite, un de ses articles occasionne au Progrès des ennuis avec la police et une suspension temporaire. Ce n'est pas la première fois pour Le Progrès. Néanmoins, Vermorel est remercié.

Il a eu le temps de nouer des liens avec le milieu ouvrier et coopératif lyonnais, mais aussi avec le docteur Gailleton, républicain qui deviendra maire de Lyon et Lucien Jantet, fondateur du "Lyon Républicain".

Il rentre à Paris et reprend sa place dans le milieu républicain parisien.

 

LE MILIEU REPUBLICAIN DE L'EPOQUE

Il est composé de nombreuses tendances idéologiques. On trouve les jacobins nostalgiques de la Révolution de 1789, les blanquistes, les proudhoniens et Bakounine et, après 1864, les membres de l'Association Internationale des Travailleurs (AIT) encore peu nombreux.

On classe globalement tous ces républicains sous l'appellation : "parti socialiste". Le sens est différent de celui d'aujourd'hui. Il s'agit de tous ceux qui luttent pour une République Démocratique et Sociale : les démoc-soc comme on disait à l'époque.

L'influence d'un penseur domine cette époque : Proudhon. Proudhon est le véritable maître à penser des ouvriers du Second Empire et de beaucoup d'intellectuels.

Vermorel est proudhonien, mais il s'intéresse aussi aux progrès de la toute jeune Association Internationale des Travailleurs, créée à Londres en 1864, où s'affrontent d'un côté les proudhoniens et Bakounine et de l'autre les partisans de Marx, très peu nombreux encore en France. La situation est compliquée car des membres de l'Internationale sont aussi proudhoniens.

Cette époque connaît une grande effervescence idéologique et constitue le creuset de la formation des idéologies qui constitueront la Gauche.

 

JOURNALISTE POLITIQUE ET IDEOLOGUE

Vermorel collabore à "La Réforme" (avec Delescluze et Jean-Baptiste Clément) journal fondé par Ledru-Rollin en 1843. Entre temps, il a publié des travaux politiques, tels que "Mirabeau, sa vie, ses opinions et ses discours" ; il collabore aussi à des revues. Il faut bien éponger les dettes accumulées. Tout au moins en partie. Nous verrons que tout au long de sa courte carrière de journaliste, il accumule les dettes qui l'obligent à vivre très pauvrement et à solliciter l'aide de sa mère.

Enfin, il va enfin fonder SON journal. Avec 15 000 F prêtés par des amis, il achète "Le Courrier français", qui va connaître une grande audience et qui deviendra l’organe français de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). Il diffuse en même temps ses idées d'anarchiste proudhonien. Le journal devient quotidien et Vermorel rappelle l’idée fondamentale de sa politique dans le numéro du 18 juin 1867. Il écrit :

« Nous avons relevé le drapeau socialiste affirmant les grands principes dont Proudhon a été le dernier confesseur. Ce socialisme ne demande rien à l'Etat. Il vit de liberté, de mutualité. » Plus loin, il ajoute : « Proudhon qui sera pour la postérité la plus grande gloire du XIXe siècle. »

Ce journal professe la base des idées anarchistes : un collectivisme antiautoritaire et autogestionnaire. Lissagaray (membre de la Commune et historien de celle-ci) souligne que "Le Courrier français" « était le seul journal de l'époque ; les ouvriers, les républicains d'avant-garde le lisaient ». Et Paul Lafargue proclame « qu'il était le seul journal où un socialiste qui se respecte puisse écrire ».

Mais le journal est attaqué de toutes parts : le gouvernement d'abord qui le crible de condamnations et d'amendes pour plus de 15 000 F. Pour l'aider, la mère hypothèque ses propriétés. Et ensuite, les journaux bonapartistes, les journaux de la gauche qui le passent sous silence et insinuent qu'il est subventionné par le ministère de l'Intérieur. Nous reviendrons sur cette calomnie.

Résultat : "Le Courrier français" disparaît en 1868.

Mais la guerre implacable que Vermorel a mené contre l'Empire lui vaut aussi une très grande notoriété. Il a acquis la réputation d'être une grande plume et il est un polémiste redouté.

Entre 1868 et 1870, il participe à beaucoup de réunions politiques publiques qui se multiplient. Après la désastreuse défaite de la guerre de 1870 et pendant le siège de Paris par les prussiens en 1870/71, Vermorel, était simple garde national à l'allure bien peu militaire.

 

LES "BIENFAITS" DES SEJOURS EN PRISON !

Lors de ses séjours en prison à Sainte Pélagie, quelques amis seulement viennent le visiter, ainsi que son éditeur et sa mère. Ces peines de prison sont aggravées par les lourdes amendes infligées par le pouvoir impérial qui ont des conséquences graves sur ses revenus et son mode de vie qui devient très précaire, très pauvre, presque misérable.

Lors de sa dernière incarcération en 1870, il sera délivré le 4 septembre 1870 par la proclamation de la République après la chute de l'Empire. Aussitôt, il fait reparaître "Le Courrier français".

Mais il profite de ses séjours en prison, pour lire les anarchistes et les théoriciens du socialisme : Proudhon, Fourier et les Saint Simoniens. Ce que j'appelle les bienfaits de la prison. Il écrit et publie successivement trois livres "Les Hommes de 1848" (un pavé de 432 pages), "Les Hommes de 1851" (424 pages) et "Le parti socialiste" (300 pages).

Ces trois livres marqueront la jeunesse de son temps, comme les éditions qu'il donne des écrits et discours de Danton, Marat et Robespierre.

Dans les deux premiers livres ("Les hommes de 1848" et "Les hommes de 1851"), il développe la thèse qu'il faut en finir avec la trahison des hommes politiques qui prétendaient représenter l’opposition au Second Empire. Mais beaucoup de ces hommes sont encore vivants et se sont acquis une solide notoriété. Imaginez le pavé dans la mare avec les rancunes et les haines suscitées.

« Il faut arracher le masque à ces hommes. Il faut faire connaître leur passé », écrit-il dans une brochure de 1868. « L’objet du socialisme, écrit-il la même année, est de supprimer le gouvernement, d’abolir le principe arbitraire d’autorité, et de substituer à la hiérarchie des pouvoirs politiques l’organisation des forces industrielles. » Pour Vermorel « mieux vaut pour le peuple, ou pour la minorité du peuple qui a conscience de son idée, s’abstenir que de voter contre ses principes et contre sa conscience », mais il note que cette théorie « si vigoureusement développée par Proudhon, aurait tout à gagner à être portée à la tribune, et à se trouver ainsi signalée aux réflexions du peuple entier qu’elle intéresse ».

Il ajoute dans "Le Petit Socialiste" : « Ce qu’on appelle liberté, dans le langage politique, c’est le droit de faire des lois, c’est-à-dire d’enchaîner la liberté. »

On a là une partie des thèses de l'anarchisme proudhonien.

En fait, les proudhoniens partisans de l'abstention aux élections seront contraints de présenter des candidatures de protestation à l’occasion des élections législatives de 1869. Les historiens remarquent que « les réunions publiques seront aussi une occasion de dénoncer abruptement les députés de la gauche et de l’opposition ».

 

LA HAINE ET LA CALOMNIE

Ses trois livres attirent à Vermorel la haine et les calomnies de vieux républicains de la Révolution de 1848, la haine des partis et les condamnations du gouvernement. Il est accusé de semer la division dans le camp républicain et le trouble parmi les opposants à l’Empire

« Tous les systèmes politiques, écrit-il, ne se sont guère préoccupés jusqu’ici que de déplacer le siège de l’arbitraire gouvernemental. Il s’agit toujours pour le peuple de savoir à quelle sauce il sera mangé et c’est pour lui une médiocre consolation que celle que peut lui donner la faculté de choisir lui-même la cuisine ou le cuisinier. »

Entre le groupe républicain socialiste et le groupe républicain bourgeois libéral, l’antagonisme qui avait amené les journées de juin 1848 se creusait de plus en plus. Par les journées de juin 1848, à la suite de la fermeture des ateliers nationaux, les républicains bourgeois ont massacré les ouvriers révoltés. Le général Cavaignac et ses "bouchers bleus" se sont livrés au plus grand massacre du XIXe siècle après celui de la Semaine sanglante de la Commune (4 000 morts).

La rupture est donc consommée entre républicains socialistes et républicains bourgeois. Vermorel ouvre le feu dans "Le Courrier français", dans des articles dont l’audace fait naître le soupçon de « connivence avec la police. » De même que son livre sur la police en 3 volumes très documenté, publié en 1867.

Henri Rochefort réplique en se livrant à une attaque brutale. Dans cette fin de l'Empire, il est député et en pleine séance du Corps législatif il accuse nommément Vermorel d'être lié avec la police et l'empereur : « (…) un mouchard, un agent provocateur au service de Rouher, le président du conseil », lui que l'Empire ne cessa de poursuivre. Félix Pyat reprendra ces accusations avant et pendant la Commune.

Le lendemain Vermorel écrit à Rochefort :

« Monsieur,

« II me réserve de flétrir, comme elle le mérite, l'abominable accusation que vous avez formulée contre moi, hier, au Corps législatif et d'en obtenir justice.

« Et je vous somme de produire immédiatement devant un jury composé de citoyens honorables et connus dans la démocratie les preuves qu'il est de votre devoir de fournir. Il faut qu'il ne reste aucun doute, aucun soupçon, sur mon honnêteté.

« Je vous livre toute ma vie publique et privée.

« Je vous préviens que, quelles que soient votre réponse et votre conduite, la lumière sera faite — et complète.

« A. Vermorel. »

L'Encyclopaedia Universalis donne un bref portrait de Rochefort : « Dans sa vie aventureuse, Rochefort avait eu une douzaine de duels ; sa vie privée fut aussi très agitée ; amateur d'art, il spécula sur la peinture ; il était aussi un joueur acharné. Cet homme nerveux, généreux et rancunier, fut un très grand journaliste. »

Le 3 octobre, Rochefort publie une lettre dans laquelle il déclare qu'à la suite d'informations erronées les accusations portées contre Vermorel étaient fausses.

Ces calomnies sont reprises par Félix Pyat. Vermorel écrit à celui-ci :

« Citoyen Félix Pyat,

Quand on a déserté le poste de combat et d'honneur, on n'a pas le droit de jeter par derrière l'outrage à ceux qui font leur devoir.

Vos attaques ne peuvent m'atteindre. Celui qui affronte les balles à poitrine découverte ne se retourne pas pour éviter les éclaboussures de la boue.

Je vous répondrai pourtant ; mais ce ne sera pas pour me défendre, ce sera pour faire justice.

Il y a, dites-vous, une question de moralité politique à vider entre nous.

J'accepte le débat, mais il ne peut pas porter sur des accusations surannées qui ont pu être odieuses lorsqu'elles se sont produites et qui ne sont plus aujourd'hui que ridicules.

Le 4 septembre m'a trouvé en prison, vous, vous étiez prudemment à Londres...

Et dire que M. Félix Pyat, qui a donné sa démission de membre de la Commune pour faire sa rentrée littéraire dans le rôle du Chiffonnier de Paris qu'il a créé, va être réduit, s'il veut continuer sa malheureuse polémique, à recueillir ses ordures dans sa hotte. Pitié ! »

« A. Vermorel. »

Arrive maintenant la période de la chute du Second Empire. Après la défaite française de la guerre de 1870, Napoléon III est prisonnier des Prussiens. La République est proclamée le 4 septembre 1870. Un gouvernement de défense nationale est constituée avec les républicains bourgeois dirigé par le général Trochu, avec Gambetta, Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon, etc.

 

NOUVEL EMPRISONNEMENT

Vermorel est à nouveau emprisonné à Sainte-Pélagie pour sa participation au soulèvement du 31 octobre 1870 contre la politique laxiste du Gouvernement de la Défense nationale.

Pendant cette emprisonnement, il écrit un nouveau livre : "Le Parti socialiste" qui synthétise toute la doctrine de Proudhon en un programme cohérent. C’est un démenti, pour tous ceux qui affirment qu’il n’y a pas de théorie socialiste anti-autoritaire nettement exprimée avant la Commune. « Le rôle de la politique sera fini, écrit Vermorel, car le politique s’exprimera par la société autogérée »

Acquitté par un conseil de guerre en février 1871 avec tous les participants du soulèvement, il est libéré à la fin du siège de Paris par les Prussiens.

Il ressort de ces avatars très découragé et il revient à Denicé. On dirait aujourd'hui "pour se mettre au vert" et "se ressourcer."

 

LE COMMUNARD

Mais il est très vite rattrapé par les événements. C'est le soulèvement du 18 mars 1871 à Paris qui marque le début de la Commune de Paris. Il retourne précipitamment à Paris.

Le 26 mars, Vermorel est élu membre du Conseil Général de la Commune dans le XVIIIe arrondissement de Paris (la Butte Montmartre). Le Conseil Général de la Commune est le gouvernement de la Commune. Il participe activement aux travaux du Conseil avec une fréquentation très régulière, mais il est desservi par son expression orale chaotique.

Il lance deux journaux en l'espace d'un mois : "L'Ordre" et "L'Ami du peuple" (ce dernier reprend le titre du journal de Marat pendant la Révolution). Chacune de ces publications est arrêtée après quatre numéros. "L'Ordre" est un titre étrange dans la période mouvementée de la Commune. Vermorel est le seul et unique rédacteur de ces deux journaux.

Pendant la Commune, il appartient successivement à la Commission de la Justice, à la Commission exécutive (il rédige plusieurs décrets en tant que membre de cette commission), à celle de la Sûreté générale.

Ses amis le décrivent infatigable, courageux et organisateur. Lissagaray raconte : « Il se livra à corps perdu ; plus actif et laborieux qu'aucun autre, il ne sortait du conseil que pour aller aux avant-postes. Le bruit de sa mort courut plusieurs fois. Malgré cet heureux accord de sens droit et de bravoure, il ne pouvait gagner d'autorité. Son extérieur le tuait. Trop grand, gauche, timide, avec une figure et des cheveux de séminariste, d'une parole précipitée qui semblait se battre avec sa pensée, il n'avait aucune faculté d'attraction. »

Ces défauts 1'empêchent d'avoir sur la Commune l'influence qu'il aurait pu avoir grâce à son autorité et sa force morale.

 

LA MAJORITE ET LA MINORITE AU CONSEIL GENERAL DE LA COMMUNE

Au sein de la Commune, Vermorel est opposé à la majorité des "jacobins" et "leurs phrases creuses". Influencé par l'anarchisme de Proudhon, il dénonce vigoureusement le centralisme de cette majorité.

Avec Varlin, membre de l'AIT, il dépense toute son énergie à pallier les insuffisances de la Commune. Il fait partie de la Minorité avec les proudhoniens et ceux qu'on appelle les Indépendants, comme Vallès, Courbet, Lefrançais, Beslay et Arnould, entre autres.

Il vote contre la création du Comité de Salut public et bien sûr il vote le manifeste de la Minorité qui développe les positions de celle-ci. Il est pourtant l'ami de Delescluze, membre de la majorité : « Ce vieillard a le caractère d'un apôtre. » "Vieillard" car, en effet, Delescluze est âgé de 70 ans.

Au moment où la bataille contre les Versaillais prend une grande ampleur, le Conseil Général de la Commune se dote d’un comité de Salut public par souci d'efficacité. La minorité s’y oppose avec véhémence.

Le Comité de Salut public est élu par 34 voix contre 28 et, dès lors, entre minorité et majorité, le conflit va s'amplifier. Le 9 mai, on renouvelle le comité de Salut public. La minorité est encore prête, aux vues des circonstances dramatiques des combats, à des concessions, mais ses membres sont évincés des services. Excédés, les membres de la Minorité produisent alors leur manifeste et annoncent qu’ils se retirent dans les mairies de leurs arrondissements. Une faiblesse supplémentaire de la Commune. Désormais, le combat final va se dérouler quartier par quartier.

A partir de cette rupture, Vermorel se met en retrait. Il ne participe plus qu'aux réunions du Conseil Général à l'Hôtel de Ville.

 

LA SEMAINE SANGLANTE

Auparavant, il est intéressant de montrer combien les Communards étaient des pacifistes naïfs, un pacifisme qui confinait parfois à l'utopie au moment où les Versaillais se préparent à un carnage prémédité et sans précédent pour anéantir le mouvement ouvrier.

Par exemple, le doyen de la Commune, Charles Beslay (76 ans en 1871), l'un des fondateurs de l'Internationale s'écrie naïvement :

« La République de 1793 était un soldat qui avait besoin de centraliser toutes les forces de la patrie ; la République de 1871 est un travailleur qui a souvent besoin de liberté pour féconder la paix. Paix et travail, voilà notre avenir. »

Les paroles de Vermorel vont dans le même sens et sont aussi typiques :

« Nous devons dominer nos ennemis par la force morale... Il ne faut pas toucher à la vie et à la liberté de l'individu. »

Le 21 mai, l'armée Versaillaise pénètre dans Paris par une porte de l'ouest : c'est le début de l'avancée inexorable de cette armée et des massacres de masse des Communards : hommes, femmes et enfants, voulus par Thiers.

Pendant la Semaine sanglante, Vermorel se retranche dans le XVIIIe arrondissement. Il est dans le nombre de ceux qui ont eu le courage de rester à Paris, promis à une mort certaine. Il a repoussé les propositions de fuite qui lui auraient permis de gagner l'étranger. Il est vraisemblable que, suite aux calomnies dont il a été victime, il ne voit que cette position jusqu'au-boutiste pour démontrer son honnêteté. Il ne sera pas le seul membre du Conseil Général de la Commune à mourir sur les barricades.

Il va aux avants postes, sur les barricades, il organise, il fait le coup de feu, ceint de son écharpe rouge. Il encourage les combattants, il amène des renforts. Le bruit de sa mort a même couru plusieurs fois.

Le 24 mai, au Père Lachaise, c'est lui, Vermorel, qui prend la parole pour rendre un dernier hommage à Dombrowski, le meilleur général de la Commune, qui venait de tomber au combat. Il fait nuit et les flambeaux éclairent cette scène émouvante. La cérémonie est très souvent interrompue par les grondements du canon et elle peut être considérée, selon un témoin, comme l’éloge funèbre de la Commune.

 

LA MORT DE VERMOREL

Maxime Vuillaume, un membre de la Commune, dans ses mémoires intitulées : "Mes Cahiers rouges pendant la Commune" (récemment rééditées aux Editions de la Découverte), raconte :

« Le 25 mai, vers 16h, il accompagne Delescluze à la barricade du Château d'Eau, aux portes de la mairie. Au coin de la rue Oberkampf et du boulevard Voltaire, Delescluze s'arrête, devant un groupe composé de Lisbonne, faillant, blessé, de Theisz et de moi-même.

- N'allez pas plus loin, dis-je à Delescluze. Les barricades sont abandonnées, ou à peu près. La mitraille balaie nos positions. Lisbonne vient d'être atteint. C'est vouloir marcher à la mort... Retournez avec nous...

- Non, non, répond Delescluze. Laissez-moi. Je ne crains pas la mort. Vous êtes jeune, vous, mais moi, ma vie est finie...

Il monta sur la barricade, pâle et blanc dans le soleil couchant, et tout à coup, il tomba de toute sa hauteur, foudroyé. On le retrouva sur un tas de pavés. »

Le voeu de Delescluze de périr pour la Cause était bien arrêté, mûrement réfléchi et même annoncé. Déjà, en exil à Bruxelles en août 1870, il avait dit à Lissagaray :

« Je crois la République prochaine, mais elle sombrera, entre les mains de la gauche actuelle, puis une réaction s'ensuivra. Moi, je mourrai sur une barricade pendant que M. Jules Simon sera ministre. »

Un autre fait raconté par Vermorel est édifiant. Il se situe au moment de la démission des membres de la Minorité de la Commune, qui n'approuvaient pas les actes de l'assemblée. Delescluze s'écria :

« Croyez-vous donc que tout le monde approuve ce qui se fait ici ? Eh bien ! il y a des membres qui malgré tout sont restés et resteront jusqu'à la fin, et si nous ne triomphons pas, ils ne seront pas les derniers à se faire tuer, soit au rempart, soit ailleurs. »

Maxime Vuillaume continue :

« Peu avant, Delescluze avait serré la main de Vermorel accompagné, à ce moment, de Jourde. Le feu des Versaillais était effrayant. Tout à coup, à dix pas de nous, Lisbonne, en uniforme de colonel, fléchit et s'affaisse.

- Lisbonne, Lisbonne est blessé, s'écrie Vermorel...

Vermorel n'a pas achevé que je sens son bras s'appuyer sur mon épaule. Il chancelle, pâlit. Une balle l'a frappé au haut de la cuisse, tout près de l'aine, trouant l'écharpe rouge. Theisz et moi le soutenons pendant que les fédérés qui se sont approchés vont chercher un matelas dans une maison voisine de la rue Amelot. Vermorel est couché sur le matelas, que l'on soulève avec des fusils, et nous nous mettons en marche vers la mairie.

Arrivés à la mairie, nous étendîmes Vermorel sur la table de la salle où siégeaient les membres de la Commune encore présents. Ferré entra. Il courut vers le blessé, serra ses mains déjà brûlantes de fièvre.

- C'est vous, Ferré, dit doucement Vermorel, vous voyez, cher ami, que la minorité sait aussi se taire tuer.

Ferré tenait toujours dans ses mains, les mains de Vermorel. Sur son visage énergique passa comme un éclair de tristesse et de regret.

Nous conduisîmes Vermorel dans un asile où se cachait déjà un ami. »

Il est dénoncé par une domestique de la maison et il est fait prisonnier par les troupes versaillaises. Il est conduit à Versailles, où sa blessure s'aggravant, il est admis à l'hôpital militaire le 7 juin.

Dans le "Pilori des Communeux", Henry Morel raconte (mais il ne cite pas ses sources) :

« Sa mère était venue à son chevet : il lui avait écrit le 20 mai.

Au chirurgien qui venait panser ses blessures il disait qu'il était préférable de ne point le guérir, mais plutôt de le laisser mourir en paix.

Un jour, il s'inquiéta du sort de ses compagnons de lutte et de défaite. Il questionnait surtout les médecins pour savoir les noms de ses amis morts. Il demanda : « Et Pyat ? Est-il pris ? » (Un de ceux qui l'ont calomnié – NDLR) On le renseigna d'un geste qui expliquait la fuite du célèbre polémiste. « L'homme qui pousse et l'homme qui fuit, lâche et sinistre personnage ! » murmura alors Vermorel. »

Ces propos sont rapportés par la plupart des commentateurs de la semaine sanglante.

Il meurt à l'hôpital militaire de Versailles, le 21 juin 1871, avec sa mère auprès de lui qui ramena son corps à Denicé. Il est enterré au cimetière de Denicé le 24 juin 1871. A son fils qui était athée et qui avait fui les Jésuites de Mongré, sa mère donne une tombe catholique surmontée d'une croix…

Mme Vermorel devait survivre 27 années à la mort de son fils. Elle est décédée le 8 septembre 1898, à Dénicé à l'âge de 82 ans.

Chaque année, le 28 mai, anniversaire du dernier jour de la Semaine sanglante de la Commune, des associations se réunissent devant la tombe d'Auguste Vermorel pour lui rendre hommage : la Libre Pensée de Villefranche et de Lyon, les Amis de la Commune de Givors et notre association, la Société Populaire.

 

EN CONCLUSION

Auguste Vermorel est mort très jeune, à 30 ans, comme une bonne partie des membres du conseil Général de la Commune qui avaient entre 28 et 35 ans. Il avait vécu pauvre et il mourait sans avoir rien récolté de son travail journalistique et littéraire.

Au contraire, il avait compromis les biens de sa famille. Il avait fait hypothéquer sa maison natale et les biens que sa mère possédait. Mais, pendant la lutte entre Paris et Versailles, il avait eu le souci de payer ses dettes de journaliste.

Il laissait à tous ses camarades survivants de la Commune un exemple rare de droiture. Il a été réhabilité par ceux qui l'avaient calomnié car plus tard, les jugements sympathiques à sa mémoire furent nombreux.

Ainsi, Arthur Arnould, membre de la Commune, dans son Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris. (Tome II, page 95, Bruxelles. 1878), écrit :

« Je connaissais aussi Vermorel, mais je partageais à cette époque la défiance qu'il inspirait généralement au parti révolutionnaire, et j'évitais toutes communications avec lui.

Ce fut, en le voyant agir à la Commune, que je constatais de quelles calomnies il était victime, et que je lui restituai toute mon estime. » (Ecrit à Genève-Lugano, de janvier 1872 à janvier 1873.)

Vermorel appartenait à ces communards qui sont "montés à l'assaut du ciel" selon la belle image de Lissagaray. Ils ont fait fonctionner un pouvoir révolutionnaire à forte participation ouvrière. Ils ont établi un nouvel état transitoire fondé sur le peuple en armes, élisant et révoquant ses responsables.

Vermorel est de ceux qui sont parvenus à faire franchir au mouvement ouvrier une nouvelle étape en posant entre autres la question de l'Etat, d'un type de démocratie, de l'autonomie et de l'autogestion. Autant de notions qui vont nourrir et qui nourrissent encore la réflexion du mouvement ouvrier international.

 

 

Bibliographie

- Jean Vermorel, un enfant du Beaujolais, Auguste Vermorel, Lyon, Cumin et Masson, 1911.

- Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune, coll. Champs, Flammarion, 1978.

- P.-O. Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Maspero.

- Le "Pilori des Communeux" - Henry Morel – Lachaud – Paris -1871.

- Encyclopaedia Universalis, article Auguste Vermorel.

Révolution française, sociétés populaires et sans-culottes…

publié le 27 juin 2011 à 03:25 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 2 juil. 2011 à 01:36 ]

  12/11/2010  

Je présente aujourd’hui un article de Serge Laurent, Président de la Société populaire de Villefranche-sur-Saône. En prenant ce libellé, la société qu’il dirige montre que l’héritage de la Révolution française est bien vivant et qu’il est entretenu. Autant que purent le montrer les manifestants qui défilent pour la bataille des retraites revêtus du costume des Sans-culottes, costume connu dans le monde entier. La Société populaire de Villefranche est née, en effet, en 1792.

Ceci est une page d’histoire locale. Loin d’être anecdotique, cette renaissance du passé démontre une idée fondamentale : la Révolution n’eût pas réussi si elle n’avait été que l’affaire de Robespierre, du Comité de salut public, de la Convention et des sections parisiennes. Paris a joué un rôle majeur, nul ne le nie, et on lui en sera toujours reconnaissant mais sans l’appui des sans-culottes de milliers de municipalités de province, la Révolution aurait eu une base trop étroite et n’aurait pas survécu.

Serge Laurent nous donne les noms de ces révolutionnaires de Villefranche-en-Beaujolais qui méritent d’être connus, et les portraits qu’il trace font des sans-culottes des êtres de chair et de sang. Albert Soboul a décrit de manière définitive les sans-culottes parisiens de l’an II mais leurs frères de province méritent tout autant de sortir de l’anonymat. Villefranche-sur-Saône partage avec d’autres municipalités de France, le fait assez rare d’avoir connu une « seconde révolution municipale » avec la prise du pouvoir local par des militants montagnards. On voit dès lors par cet article forcément trop court que les grands gestes révolutionnaires comme la réquisition des blés, la déchristianisation, la collecte du bronze des cloches ou de métaux précieux pour les besoins de la guerre, etc… sont le fait des sans-culottes de « la base » comme nous disons aujourd’hui, et que le succès final est dû à ces milliers d’initiatives locales qui n’avaient pas besoin de contraintes du pouvoir central pour être mobilisées. Toutes choses que Michel Vovelle a parfaitement montrées dans ses publications. 

Cela ramène aussi à sa juste place la thèse sur la soi-disant ‘dictature’ de Robespierre.

 

Jean-Pierre RISSOAN.

 

LA SOCIETE POPULAIRE DE VILLEFRANCHE-SUR-SAONE SOUS LA REVOLUTION.

 

Par Serge LAURENT,

Président de la Société populaire de Villefranche-sur-Saône.

 

A. Les Sociétés Populaires sous la Révolution

Dès le début de la Révolution, dans toute ville d'une certaine importance, il existe une société bourgeoise qui se réunit régulièrement pour débattre de la situation politique et des grands problèmes de l'heure. Cette société devient la correspondante du Club des Jacobins qui est le seul club à avoir créé et fait vivre une telle structure que certains historiens ont pu comparer à une première ébauche de parti politique national.

Au début de la Révolution, ces sociétés réunissent les petite et moyenne bourgeoisies qui suivent avec intérêt les événements politiques parisiens. Seuls les citoyens actifs et les électeurs sont admis et la cotisation est élevée.

Au fur et à mesure de l'infléchissement de la Révolution du côté des positions montagnardes, le Club des Jacobins passe sous la direction de Robespierre et de ses amis et les sociétés populaires locales s'ouvrent largement aux couches populaires des Sans-culottes. Avec le suffrage universel, la cotisation de membre des sociétés populaires devient modique.

Voici ce qu’écrit A. Soboul sur les sociétés populaires :

« Les sociétés populaires parisiennes avaient joué dès 1791 un rôle éminent dans la marche de la Révolution. En l'an II, les sociétés sectionnaires apparaissent comme l'organisation de base du mouvement populaire : par leur intermédiaire, les militants sans-culottes dirigent la politique sectionnaire, contrôlent les administrations, donnent l'impulsion aux autorités municipales et gouvernementales.

Tandis que les modérés entendaient cantonner les sociétés dans un rôle simplement éducatif, les patriotes leur assignèrent dès l'origine un but politique. Lors du grand débat qui s'instaura à l'Assemblée constituante en septembre 1791, au terme duquel toute activité politique leur fut interdite, Brissot et Robespierre s'accordèrent pour combattre cette limitation. Pour Brissot les sociétés populaires doivent avoir trois objets : « discuter les lois à faire, s'éclairer sur les le  qui sont faites, surveiller tous les fonctionnaires publics ». Pour Robespierre, elles ont pour mission de veiller à la sauvegarde des droits de la nation. Marat cependant, avec son sens aigu des nécessités politiques, avait précisé dès le 7 février 1791 dans l'Ami du peuple, le rôle que les sociétés sectionnaires assumeront effectivement en l'an II : les clubs populaires ne se contenteront pas du simple rôle d'éducateurs ; les patriotes de chaque section y discuteront les arrêtés soumis aux assemblées générales ; « ainsi les membres des clubs porteront dans leurs assemblées respectives de section un jugement réfléchi et les meilleurs citoyens ne se laisseront plus étourdir par le bavardage des marchands de paroles » ; les sociétés populaires surveilleront par ailleurs les fonctionnaires publics ; et jusqu'aux organes du gouvernement.»[1].

B. La Société Populaire de Villefranche sur Saône

Ce vocable apparaît en 1792. Auparavant la société a connu différentes appellations qui permettent d'avoir une idée de l'évolution politique révolutionnaire. Le "Club des Amis de la Constitution" fondé le 23 janvier 1791 devient "Société des Amis de la République". Enfin, au moment où la patrie est proclamée «en danger» en juillet 1792, le vocable "Société Populaire" apparaît, à la suite de l'irruption des Sans-culottes sur la scène politique.

C'est dans cette société - longtemps présidée par Préveraud (voir ci-dessous) - que l'on retrouvait les révolutionnaires caladois les plus convaincus[2]. Ils s'efforçaient de réveiller l'ardeur de leurs compatriotes ou de contrecarrer la volonté contre-révolutionnaire des opposants.

Ainsi, pendant la période très troublée de la Terreur, la Société fut à l'origine du «comité de surveillance» local, chargé de détecter et d'arrêter les « suspects » : nobles, prêtres réfractaires ou tous ceux que l'on soupçonnait d'avoir sympathisé avec la rébellion lyonnaise de l'été 1793. Cette surveillance de la population incluait la délivrance de « certificats de civisme » indispensable pour prouver sa fidélité au régime révolutionnaire.

La société organisa plusieurs fêtes civiques, dont celle qui célébra la prise de «l'infâme Toulon», le port qui s'était «donné» aux Anglais pendant la guerre opposant la France révolutionnaire au reste de l'Europe. Pendant la manifestation, la société déploya une bannière sur laquelle on pouvait lire : «tremblez ennemis de la publique, nous sommes là, nous vous surveillons ». Au cours d'autres cérémonies furent détruits les symboles de la monarchie et de la religion catholique : ainsi furent brûlés le 8 février 1794, «les mannequins du dernier tyran (Louis XVI) et du fanatisme (la religion catholique)».

A l'heure où le gouvernement révolutionnaire fixait un prix maximum pour le blé, la société lutta également pour améliorer l'approvisionnement de la ville en grains. Rare du fait de mauvaises récoltes successives, le blé était devenu cher depuis 1790, rendant le pain de moins en moins accessible aux couches populaires. En janvier 1794, la société populaire de Villefranche affichait ainsi sa volonté de surveiller les « accapareurs » soupçonnés de conserver chez eux de grandes quantités de blé en attendant de le vendre à un prix très élevé.

La Société populaire fut en général à l'origine des mesures de déchristianisation prises dans la ville : deux cloches furent descendues du clocher de la collégiale pour être fondues et transformées en canons, et l'église paroissiale fut dépouillée de son argenterie, envoyée à Paris.

La Société populaire voulut changer le nom de la ville, en plein cœur de la Terreur. Sur son injonction, mais non sans une vive discussion qui témoigne d'une résistance non dissimulée, le conseil de la commune de Villefranche adopta pour la ville le nouveau (et très provisoire) nom de Mont-Buisante-sur-Saône[3].

La Société Populaire prend le pouvoir municipal

La Société Populaire de Villefranche intervient à plusieurs reprises directement dans la vie politique locale. On peut même dire qu'elle joue le rôle politique majeur et dicte ses décisions à la Municipalité « modérée » pendant le début de la période. Puis, le 12 décembre 1793, à l’issue d’une authentique "journée révolutionnaire", elle suspend la municipalité jugée trop modérée et les « vrais Sans-culottes » en prennent la direction percevant « un traitement proportionné à la cherté des denrées ».

Ces militants révolutionnaires méritent d'être cités car leurs noms sont restés trop longtemps inconnus. Ce sont : Pierre Boulot, menuisier, maire (voir ci-dessous) ; Ch. Bruchet, fabricant ; Vincent aîné, débitant de tabac ; Brun-Sanlaville, marchand de vin ; Martinaud, maçon ; Caire, quincaillier ; Finat, plâtrier ; Thévenin, peintre ; Zolla, plâtrier ; Sicaire-Marin, procureur.

Après la chute de Robespierre et la réaction thermidorienne, les Sans-culottes sont pourchassés, les sociétés populaires sévèrement épurées, pour finalement être interdites. Les registres de la Société populaire sont détruits, mais on sait qu'elle dura deux ans (juillet 1792 - juillet 1794). Elle ne fut véritablement active que pendant la Terreur : après Thermidor et la mort de Robespierre, elle se transforma en Société populaire régénérée, puis disparut définitivement en mai 1795.

Après les événements de la contre-révolution de Lyon, de mai à octobre 1793, des éléments de la Société Populaire de Villefranche dont son président Préveraud, sont fortement soupçonnés d'avoir aidé les insurgés lyonnais. Ils seront jugés.

La Révolution et le peuple

Tout au long de son déroulement, la Révolution française a progressé par le déroulement de "Journées révolutionnaires", marquées par l'intervention directe du peuple de Paris dans le débat politique pour imposer des décisions qui lui sont chères mais aussi par le peuple de province comme le cas de Villefranche-sur-Saône nous le démontre.

Cette intervention est celle du petit peuple qui souffre des privations, des salaires insuffisants, de la scandaleuse lenteur des décisions ou des positions de certains députés, du peuple qui répond à l'appel de la Patrie en Danger et de la levée en masse, du peuple qui entend bien défendre les acquis de la Révolution. C'est toujours le peuple qui intervient dans une "journée révolutionnaire". Mais de quel peuple s'agit-il ? Comme le montre le cas concret de la municipalité montagnarde de Mont Buisante sur Saône (Villefranche-sur-Saône), c'est le peuple des Sans-culottes, c'est à dire les petits boutiquiers, artisans et compagnons parisiens qui attendent beaucoup des Montagnards au gouvernement. Ils sont organisés à Paris en sections. Ils sont membres de la Garde Nationale et donc armés. Lorsqu'ils interviennent à l'Assemblée, c'est avec leurs armes et, la plupart du temps avec leurs canons. Une méthode radicale de démocratie directe !

C. Deux personnages de la Société Populaire de Villefranche : Pierre Boulot et Préveraud.

 

Pierre Boulot

Le 12 décembre 1793, au moment où les Montagnards prennent la direction de la municipalité caladoise, Pierre Boulot, menuisier, est installé comme maire par la Société Populaire. Il est secondé par quatre artisans, deux commerçants et un fabricant. Les « vrais patriotes » sont désignés par la Société Populaire. C'est seulement dans cette période que l'on voit la municipalité se préoccuper du sort des petites gens et des indigents. Pierre Boulot incarne la Révolution jacobine : ces artisans, boutiquiers et ouvriers qui, en intervenant dans la vie politique en 1792-93, sauveront la France et la Révolution en lui donnant son originalité. Mais après Thermidor et la chute de Robespierre, Pierre Boulot et ses amis ne seront guère récompensés, la bourgeoisie reprendra seule et sans pitié le pouvoir : les conseillers montagnards sont chassés en septembre 94. La bourgeoisie marchande et financière revient à la direction de la municipalité avec plusieurs des élus de 1790-91-92 dont le nouveau maire Escoffier Oncle.

Il nous reste à retrouver ce que devinrent alors Pierre Boulot et ses amis, ancêtres du mouvement populaire caladois.

 

Préveraud

De son vrai nom, Préveraud de Pontbreton, ce montagnard caladois fut d'abord un notable royaliste. Né dans la capitale du Beaujolais le 20 février 1754, Préveraud de Pontbreton était, du côté maternel, parent de Jean-Marie Roland de la Platière, comme lui issu d'une famille influente du Beaujolais (Thizy). Avant 1791, il appartient sans conteste possible à la catégorie des notables. C'était un ancien «garde du corps du roi Louis XVI». II fut plus tard titulaire d'un office royal, hérité de son père, « receveur à l'entrepôt du tabac de Villefranche»

On le retrouve avec sa femme parmi les premiers souscripteurs de la Société philanthropique fondée en 1788 à Villefranche par le duc d'Orléans ; or cette « maison philanthropique » ne recevait que des notables. Quelques mois plus tard, en mars 1789, il représente Ouilly[4] à l'Assemblée du Tiers Etat du Beaujolais. Enfin, lorsque la milice bourgeoise de Villefranche se transforme en garde nationale, il en devient 1'un des principaux officiers, ces derniers étant tous choisis parmi les notables.

Préveraud avait de l'aisance : en 1793, le prix du blé et du pain était élevé ; soixante-seize citoyens souscrivirent pour acheter du blé afin qu'il soit distribué « aux citoyens dans le besoin ». Seules six personnes versèrent une somme supérieure à celle de Préveraud, 1000 livres (deux fois plus que le maire), alors que d'autres se contentèrent de 50. Tel est l'homme qui abandonna la particule compromettante qui marquait la fin de son nom ; il ne s'appelait plus désormais que Préveraud, et devint, pendant les années 1792 et 1793, 1'un des jacobins les plus en vue de Villefranche. Préveraud était donc devenu un Sans-culottes caladois. Avec d'autres citoyens, il avait présenté le 23 janvier 1791 à la municipalité caladoise le projet de formation d'un Club des Amis de la constitution, transformé par la suite en Société populaire. Il en devint vite le président. Il y prononça en de nombreuses occasions des discours enflammés ; le 20 novembre 1793, il dirigea la cérémonie qui voulait mettre fin à la féodalité et au prestige de l'Eglise catholique : il mit lui-même le feu aux terriers[5] et aux emblèmes religieux entassés sur une place de la ville. Il fit également brûler le portrait de son cousin, «l'infâme Roland»[6]. A la tête de la légion du district, il participa activement aux combats qui eurent lieu dans les bois d'Alix contre les Lyonnais insurgés, mis en fuite par la victoire de l'armée révolutionnaire. Enfin, il fut le contrôleur des finances du district.

Cela n'empêcha pas Préveraud d'être arrêté en janvier 1794. Peut-être fut-il la victime de la jalousie ou de la haine d'un « patriote » local ? On l'accusa en tout cas d'avoir reçu une délégation de Lyonnais rebelles. Condamné à mort le 6 février, il ne fut sauvé que par un ordre suspendant l'exécution, ordre confirmé par les représentants en mission à Lyon, puis par la Convention elle-même (5 mai 1794). Apres la mort de Robespierre, il quitta la région, mais fut de nouveau arrêté à Paris en 1795 : il lui fallut cette fois-ci se justifier de décisions prises à Villefranche pendant la Terreur, terreur que l'on condamnait à présent. Pour l'instruction de ce second procès, un rapport fut demandé à Villefranche. II se révéla accablant pour l'ancien sans-culotte : « Adjoint pendant deux mois au Comité révolutionnaire, il s'est entouré d'êtres qui ne respiraient que désordre, meurtres et pillages ; il a coopéré par sa présence et sa signature à huit délibérations portant mandat d'arrêt contre trente-cinq individus, tous gens de bien, dont huit ont péri victimes innocentes de sa tyrannie».

Il ne nous a pas été possible de trouver d'autres archives permettant de connaître l'épilogue de cette affaire.

Serge Laurent

Président de la Société Populaire[7]

societepopulaire@free.fr

 

Certaines de ces "journées révolutionnaires" sont bien connues, d'autres le sont moins. Ainsi, le 14 juillet et la prise de la Bastille. Ainsi les journées d'octobre 89 où le roi est ramené à Paris aux Tuileries. Ainsi le 20 juin 1792, lorsque le roi qui refuse de signer certains décrets de l'Assemblée Législative est invectivé par des parisiens qui ont envahi les Tuileries. Ainsi le 10 août 1792 que certains historiens appellent "la seconde Révolution" et qui amène l'arrestation du roi, la perte de crédit des Girondins, la fin de l'Assemblée Législative et la mise en place de la politique révolutionnaire de Salut Public.



[1] Albert Soboul, « Les sans-culottes », Seuil, coll.  Points histoire, 1968.

[2] Caladois est le nom donné aux habitants de Villefranche sur Saône, la Calade.

[3] Buisante est le nom de la colline qui domine la ville.

[4] Paroisse de Gleizé, limitrophe de Villefranche-sur-Saône.

[5] Un livre terrier, ou terrier, est un registre contenant les lois et usages d'une seigneurie, la description des biens-fonds, les droits et conditions des personnes, ainsi que les redevances et obligations auxquelles elles sont soumises (Wikipaedia).

[6] Leader girondin bien connu (25 mars 1754-15 novembre 1793).

[7] Créée en 1987, notre association traite de l'histoire ouvrière et sociale de Villefranche-sur-Saône et du Beaujolais, créneau historique qui n'existait pas encore en Calade. Nous travaillons sur les archives syndicales et politiques qui nous ont été confiées et sur les archives municipales, départementales et journalistiques. Nous avons édité trois livres : sur l'usine Vermorel, sur l'industrie textile caladoise et sur les métallos caladois. Nous avons publié à ce jour treize Gazette pour rendre compte de nos travaux. Nous faisons deux conférences annuelles. La dernière, le 28 mai 2010, avait pour sujet l'histoire du Morgon à travers les âges, la petite rivière qui traverse la ville.

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