A. LES REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...

publié le 27 juin 2011 à 02:58 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 oct. 2011 à 11:06 ]
  19/05/2011  

Depuis quelques temps, les "Identitaires" en mal de racines font parler d’eux. C’est aussi le cas de leur filiale lyonnaise qui a osé prendre le titre de "rebeyne" placardant des autocollants un peu partout sur lesquels on peut voir Guignol en colère surveillant -la nuit- "une zone anti-racaille" : le sarkozysme est sous-jacent. Comme est sous-jacent le pétainisme dans ces vers de leur hymne, au lyrisme indicible :

Tu aimes cette terre où tu as vu la vie

Qui tout au long des siècles ne t’a jamais trahi.

Digne de la poésie de Déroulède, on a là une inspiration proprement pétainiste : LA TERRE NE MENT PAS ![1]

Quant aux orientations économiques, le même hymne chante :

Ils t’ont ôté toutes idées de libre entreprise

Ils ont essayé sur toi leurs théories utopiques

Marxisme-léninisme, néocapitalisme…

Que représente donc ce "ils", focalisation de l’aliénation politique ? On ne le saura pas. C’est la faute à tout le monde. En tout cas, voici des adeptes de la propriété, anti-communistes, xénophobes, traditionalistes ; voici des graines de fascisme qu’ils sèment à tout vent. 

 

Mais puisqu’ils usurpent le titre de rebeyne, il faut donner les explications nécessaires. Le mot est d’origine lyonnaise et signifie "émeute", d’autres diront "rébellion", les deux mots commençant de façon identique. Les historiens en ont exhumées plusieurs. Je vais m’en tenir ici à celles de 1208 et de 1269.

Un comte bicéphale

Sans remonter trop loin, disons néanmoins que, lors du partage de l’empire de Charlemagne, à Verdun, en 843, Lyon fut attribué à Lothaire, elle était donc terre d’Empire et non point terre de France. En 1157, Frédéric Barberousse, empereur germanique, confirme la souveraineté de l’archevêque de Lyon qui y dispose des droits régaliens[2].

"Nous l'avons investi de tous les droits régaliens institués dans tout l'archevêché, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur de la ville, droits que l'église de Lyon nous a paru posséder tant aux temps anciens qu'aux temps modernes. Nous avons donc concédé à l'archevêque-primat (des Gaules, JPR) Héracle et, par son intermédiaire, à tous ses successeurs à perpétuité, tout l'ensemble de la ville de Lyon et tous les droits régaliens établis dans tout l'archevêché, en deçà de la Saône, à l'intérieur ou à l'extérieur de la ville…

Donné à Arbois, le 13 des calendes de décembre (19 novembre)".

De 1244 à 1251, le pape Innocent IV, chassé de Rome par un autre empereur germanique, résida à Lyon. Il en profita pour vendre des indulgences à quiconque contribuait au financement de la construction de l’église-cathédrale de Lyon (St-Jean). Cette résidence conforta considérablement l’autorité de l’archevêque et du chapitre. Chapitre ? avec la cathédrale, Lyon fut doté d’un collège de chanoines dit "chapitre" qui reçut à titre collectif la dignité de comte de Lyon. Lyon avait donc un seigneur bicéphale : l’archevêque-comte de Lyon et le chapitre-comte de Lyon. Ce chapitre avait des fiefs et des juridictions distinctes de celles de l’archevêque. C’est contre cette double tête que les bourgeois lyonnais durent mener la bataille pour leurs libertés communales : la révolution communaliste.

La révolution communaliste

Au XII°siècle et encore plus au XIII°, Lyon est une ville prospère. Comme dans toutes les autres villes d’Europe, ses bourgeois veulent décider librement de leurs affaires communes. C’est révolutionnaire : le pouvoir doit passer des mains de l’archevêque et chapitre à celles des bourgeois de la ville. Il y a descente vers le bas du pouvoir, appropriation par le "commun". C’est un pas vers l’autonomie. 

Une première occasion fut fournie par l’avènement d’un nouvel archevêque, à court d’argent (1193). En échange du prêt d’une somme importante, les Lyonnais recevaient l’assurance du respect de leurs "bonnes coutumes", le renoncement du comte aux "tailles (impôt direct) arbitraires", l’élection de quatre d’entre eux chargés du contrôle des garanties assurées par le comte aux personnes et aux biens des Lyonnais. L’engrenage est enclenché (R. Fédou).

Dès 1206, une discorde éclata entre le comte et les Lyonnais au sujet de leurs libertés économiques. Le comte-archevêque allongea la liste des franchises commerciales comme la suppression de certains péages ce qui lésait bien évidemment son budget. Il revint sur ces accords en 1208 et, alors éclata, une rebeyne : élections de consuls, conjuratio (ou commune jurée[3]), mainmise sur les remparts de la presqu’île et sur le pont de Saône[4] par les Lyonnais.

La répression par l’archevêque fut terrible. R. Fédou évoque "une ville en ruines et saignée à blanc"[5]. Mais les forces matérielles l’emportèrent : personne n’avait intérêt à freiner l’élan d’une ville en plein essor, véritable poule aux œufs d’or pour les rentrées fiscales. Sous la pression des voisins (évêques, abbés, pape même), les accords de 1206 furent confirmés.

Ils restaient à gagner les libertés politiques.

L’assaut de 1269

Le XIII° siècle est un siècle de prospérité : les villes grandissent, édifient des monuments grandioses (cf. la cathédrale), deviennent villes libres, toutes sauf Lyon. La guerre civile de 1208 a laissé des traces. La répression brutale de l’archevêque a rendu les gens prudents : c’était fait pour ça ! Il faut attendre trois générations pour que la violence joue à nouveau son rôle dans l’histoire : 1269.

Cette année-là, le comte-archevêque qui doit remplacer le défunt n’est toujours pas investi. Il ne reste que le chapitre-comte très impopulaire. Voici le récit que fait l’historien Fédou : "Mais la révolte qui éclata au printemps de 1269, et que la documentation éclaire bien, montra aussitôt la détermination acharnée de ses instigateurs : du vieux Bourg, transformé en camp retranché, auquel s'associa le Bourg neuf, elle déferla sur la "cité", contraignant les chanoines de Saint-Jean à demander asile, sur la colline, à leurs confrères de Saint-Just, dont le cloître fortifié fut l'objet de cinq furieux et vains assauts. Des bandes d'émeutiers allèrent même, au cri de "Avant ! Avant ! Lion le melhor !", attaquer quatre villages (Ecully, Civrieux, Couzon et Genay) relevant de la justice de l'Église (du Chapitre, JPR), les livrant au pillage, à l'incendie, au massacre et au sacrilège. Au bout de neuf mois, les difficultés de l'hiver, la résistance des chanoines, auxquels le comte de Forez avait promis son appui, éloignèrent l'espoir d'une décision militaire : le 22 janvier 1270, une trêve était imposée aux deux parties par le légat du pape et le roi de France, qui ordonnèrent le retour au statu quo".

La détermination des Lyonnais est confirmée par des témoignages d’époque comme le "procès-verbal d'enquête (1273, Lyon) contre les habitants de Lyon, qui avaient participé à la rebeyne de 1269 et avaient commis des crimes et des déprédations dans les possessions du chapitre métropolitain à Ecully, Civrieux, Couzon et Genay"[6].

On y peut lire :

"Jean Escoffier, d'Ecully, témoin juré et requis sur le fait d’Ecully, dit que les habitants de Lyon vinrent en grand nombre en la ville d'Ecully, prirent cette ville, brûlèrent plusieurs maisons et incendièrent violemment l'église. Ceux qui, hommes ou femmes, étaient à l'intérieur de l'église, où ils s'étaient réfugiés pour y trouver protection, durent sauter du haut du toit ou du pinacle jusqu'à terre. Plusieurs d'entre eux, une fois hors de l'église, furent blessés à coups de pierres. Ces blessures, ces sauts ainsi que l'incendie en firent périr plusieurs. Interrogé comment il sait que ces hommes armés et ces malfaiteurs étaient de Lyon, il dit qu'il l'a vu et entendu, et qu'il en connaissait plusieurs, notamment Barthélémy Dion, boucher ; Etienne Camerlent, boucher ; Leroux, messager, qui a pris le témoin, ainsi que plusieurs autres, dont il ne se rappelle plus les noms. Interrogé sur ceux qui ont été tués et leur nombre, il dit qu'il y en avait bien cent et il nomma tous ceux qu'il avait vus de près. Pour les autres, il ne se souvient pas, bien qu'il y en eût plusieurs. Interrogé sur l'époque, dit que c'était la veille de la saint André, il y a quatre ans.

Il ajoute que les malfaiteurs emportèrent tous les bien qu'ils purent emporter. Interrogé comment il le sait, il dit qu'il les vit emporter des porcs, des poulets et d'autres animaux, ainsi que de la literie".

Place stratégique de Lyon

A partir de cette rebeyne particulièrement violente -et qui montre l’importance des enjeux- le sort de Lyon ne dépend plus du simple (?) rapport entre les Lyonnais et leur comte-bicéphale. A ce trio viennent s’ajouter le pape, dont on a vu qu’il pouvait résider dans les murs, le roi de France qui n’ignore rien du rôle de Lyon à la croisée des chemins et porte d’Italie, enfin la Maison de Savoie qui n’a pas oublié que Lyon relevait du Saint Empire et dont les domaines vont du Po à la Saône, de Turin à Mâcon (non comprise).

A la suite de l’insurrection de 1269, les Lyonnais furent excommuniés et la ville fut mise en interdit. Ces sanctions, lourdes, ne furent levées qu’en 1274 lors du concile de l’Église catholique qui se tint à Lyon même. Le pape Grégoire X profita des interruptions de séance pour s’occuper des affaires lyonnaises. Levée des sanctions canoniques mais remboursement des dommages faits au Chapitre et interdiction de toute "commune" politique.

Mais on ne peut arrêter un torrent. Profitant d’un désaccord entre le chapitre et l’archevêque, les Lyonnais constituèrent un conseil révolutionnaire (1285-1286) : la Cinquantaine et se placèrent sous la tutelle du comte de Savoie lequel vint s’installer jusque sur les rives du Rhône.

Il fallut attendre les méthodes expéditives de Philippe le Bel pour régler la question.

Après la convention passée avec l’archevêque (1307), le roi installe un "gardiateur" dans la ville et laisse les citoyens s’organiser. La Fronde de l’archevêque en 1310 aboutit au traité de Vienne qui officialise l’annexion du comté de Lyon au royaume de France. En 1320, l’archevêque reconnaît les "libertés, usages et coutumes" de la bonne ville de Lyon.

Ainsi, Lyon connaîtra la juxtaposition de plusieurs administrations : à la sienne propre, s’ajoutent celle de l’archevêque et celle du roi.

Les libertés de Lyon arrachées à son seigneur immédiat tiennent autant à la combativité de ses bourgeois qu’à l’intervention du roi. Il est donc vain d’opposer la ville au pouvoir central capétien.

Les rebeynes du XIII° siècle ont été des gestes révolutionnaires qui ont bouleversé l’ordre établi. Ordre divin, comme ne manquaient pas de le répéter et l’archevêque-primat des Gaules et le Chapitre-comte.

 

(À suivre).   "B. LES REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...



[1] En l’occurrence, je ne vois pas ce que cela veut dire. Pétain voulait signifier la dignité des paysans chrétiens incapable de mentir -sauf aux impôts ? JPR- mais dans le texte des Identitaires ? de toute façon, il ne faut pas trop réfléchir. Pour l’écriture de mon livre, j’ai lu des centaines de papiers d’extrémistes dans lesquelles la logique de Descartes est mise à mal.

[2] C’est-à-dire des droits de roi : lever des impôts, rendre la justice, avoir une armée.

[3] "jurée" parce que les élus prêtaient serment de communauté.C'est l'origine du mot "conjuration".

[4] Pont du change, aujourd’hui disparu, au droit de l’église St Dizier. De ce pont à celui "du Rhône" - de la Guillotière - on allait en empruntant la rue Mercière -rue commerçante ou rue des Marchands- à travers toute le presqu’île.

[5] "Histoire de Lyon et de Lyonnais", PRIVAT éditeur.

[6] Archives du Rhône, 10 G 691. Fonds du chapitre Saint-Jean.

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