C. Les REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...

publié le 27 juin 2011 à 03:03 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 oct. 2011 à 11:40 ]
  01/06/2011  

    Cette rebeyne est la plus célèbre. Elle est qualifiée de "grande" parce que la révolte dura plusieurs jours et qu’il y eut vacance du pouvoir municipal. Du 17 au 27 avril, la foule pilla le grenier municipal et les riches demeures de l'Isle-Barbe. De nombreux couvents furent également dévalisés de leur stock de blé qu’ils gardaient jalousement par derrière eux. On poussa le cri de « commune ! », le 25 avril 1529 dans l’église du couvent des Cordeliers. Commune ! C’est-à-dire pouvoir municipal au peuple qui a faim, pouvoir aux artisans exclus eux-aussi du pouvoir local par l’aristocratie de l’argent.

 

    Rebeyne de 1529: affiche apposée par les émeutiers en avril[1].

« L’on fait savoir à toutes gens de la commune de la ville de Lion,

Premièrement à tous ceux qui ont désir de soutenir le bien public, pour répugner la malice et les fureurs des faux usuriers[2], plaise vous à avoir regard comme(nt) le détriment du blé nous tombe dessus sans l'avoir mérité, à cause de leurs greniers pleins de blé, lesquels ils veulent vendre à leur dernier mot, ce qui n'est (pas) de raison ; et si Dieu n'y met la main, il faudra en jeter en l'eau tant y en a, et ainsi, veut la grâce Dieu et la bonne disposition du temps et qu'il ne se fait nul amas de blé pour la guerre[3], et en outre (il faudra) que (la) justice favorise avec (ses) gens, gouverneurs et conseillers, (qu’)usuriers et larrons y mettre ordre ; feignant user (de) dignité, ils nous rongent de jour en jour, comme par vérité (vous) voyez devant vos yeux advenir la cherté dudit blé et (des) autres denrées, qui est chose vile et infâme ; par quoi, à l'exemple des autres bonnes villes, que toute la Commune délibère (pour) y mettre bon ordre, tel que l'on fait au blé avant que l'on l'ôte (…) la paille, c'est que l'on le bat et (le) secoue ; il nous faut faire ainsi à ces maudits usuriers et à ceux qui ont greniers et enchérissent le blé. Sachez que nous sommes de quatre à cinq cents hommes, que nous sommes alliés ; faisons assavoir à tous les dessus-dits qu'ils aient à se trouver dimanche, après midi, aux Cordeliers, pour donner conseil avec nous (afin) d'y mettre ordre et police, et ce sans faute, pour l'utilité, et profit de (la) povre commune de cette ville de Lion et de moi,

Signé : Le Povre »

    Ce document très connu montre que cette rebeyne n’est pas qu’une simple "révolte frumentaire". C’est-à-dire un mouvement de colère lié à la hausse du prix du pain (blé = froment). Le texte ci-dessus, signé Le Povre, révèle une réflexion verticale : on regarde vers le haut de la société pour chercher les responsabilités et on dénonce ceux qu’on appellera sous la Révolution les "accapareurs". On applique la loi de l’offre et de la demande mais les offreurs veulent toujours avoir le dernier mot. Ils stockent afin de faire monter artificiellement les prix : "ceux qui ont greniers et enchérissent le blé". Il y a aussi une démarche horizontale : Le Povre appelle à la rescousse ses semblables, il faut une démarche commune, coordonnée, il donne un rendez-vous clair avec lieu, date et heure. "Délibère" est le mot-clé. Et ces accapareurs, il faudra les "secouer" : la violence est fatalement au rendez-vous. Mais accaparer le blé et créer une disette, provoquer la faim n’est-ce pas la première des violences ? Surtout sur une population malheureuse qui vit "au jour la journée"[4].

   Les pauvres à Lyon au début du XVI° siècle

    Il ne s’agit pas, ici, de parler des "Pauvres de Lyon" de Pierre Valdo mais des populations sans ressources ou aux ressources précaires ou insuffisantes, si nombreuses en ce XVI° siècle qui est pourtant le Grand Siècle lyonnais.

     Il ne serait pas vain, pourtant, d’évoquer les Pauvres de Lyon : cette "secte"[5] renouvelle les dogmes de l’Église et malgré les persécutions que l’on devine demeurera vivante jusqu’en ce premier tiers du siècle et fusionnera avec la Réforme protestante. Mais si les Vaudois sont installés dans les hautes vallées alpines, le souvenir des "Pauvres" a dû rester dans la mémoire lyonnaise ; au demeurant, les Vaudois, nous l’allons voir, font parler d’eux à l’occasion de cette rebeyne et Lyon sera une place forte de la réforme religieuse.

    R. Gascon écrit : "l’accroissement numérique du menu peuple[6] et la dégradation de sa condition matérielle caractérisent l’évolution de la société lyonnaise au XVI°. Menu peuple : foule diverse par ses origines, ses emplois tous cependant vils et mécaniques (manuels, JPR), ses ressources. (…). Foule que rassemble l’exclusion de la Commune (c’est-à-dire de la vie municipale), puisqu’elle ne figure pas aux Nommées[7] ni ne participe aux Assemblées générales[8]". Un témoin, cité par Gascon, explique la turbulence des "petits artisans" et "basse populace" par le petit nombre de "vrais Lyonnais" dans cette multitude "venue de diverses contrées". En effet, écrit Gascon, "dans la proportion des deux tiers la population lyonnaise est née hors de Lyon". Il faut dire aussi que les foires au succès grandissant et l’emplacement géostratégique de la ville attirent "ceux qui ne font que passer : pèlerin, clercs, artistes, écrivains, diplomates" accompagnés d’une multitude de petites gens (mendiants, voleurs, saltimbanques….) qui peuvent espérer les retombées de quelques miettes du buffet de la prospérité lyonnaise. 

    Je ne puis que faire remarquer aux Identitaires et Rebeynistes usurpateurs d’aujourd’hui, qu’ils ramènent à la surface de la mémoire collective le comportement d’une populace étrangère à la ville. Quelle identité Messieurs ![9]

    Les riches

    Ils sont très nombreux. Au sommet de la hiérarchie, on trouve les financiers -souvent italiens - à la tête de véritables firmes multinationales. Ces gens-là qui se montrent partout pour faire voir la prospérité de leurs affaires sont appelés de façon très lyonnaise "les Apparents", les m’as-tu-vu ? A leur travail utile pour « l’économie réelle », "s’ajoute la spéculation" (R. Gascon). L’âpreté au gain est partout, dans tous les esprits. Cela dégénèrera dans une prospérité au caractère "malsain" (R. Gascon), avec des "bulles" dirions-nous aujourd’hui. Cela concerne tous les secteurs. Le blé -vital- n’y échappe pas.

    Les causes de la "grand rebeyne"

    Sur la rebeyne de 1529, nous disposons du point de vue d'un notable, Symphorien Champier (1471-1538)[10], médecin et collègue de Rabelais à l’hôtel-Dieu, érudit, échevin, qui exprime une idéologie traditionaliste à la pureté cristalline. Voici son texte :

    "cette année mille cinq cent vingt et neuf, le blé a été du prix assez hautain, le bichet du prix de vingt-cinq sols, combien que de notre temps, il ait été plus cher de quinze sols pour bichet, du temps du roi Louis onzième, environ l'an 1481, et encore depuis environ l’an mil cinq cent et quatre, se vendait le blé vingt-six sols et si mourait le peuple de faim par les rues. Et nonobstant icelle famine, le peuple de Lyon était paisible, sans murmuration aucune. Mais, depuis la venue de cette fausse secte, nouvellement non trouvée, mais renouvelée de ces maudits Vaudois et Chaignarts venant de Septentrion, unde omne malum et inquitas[11], le peuple a pris une élévation et malice en lui, qui ne veut être corrigée ni de maître, ni de seigneur, ni de prince, si ce n'est par force. Et les serviteurs veulent être aussi bien traités que les maîtres ; et au lieu que de notre temps les serviteurs étaient humbles aux maîtres et étaient sobres, et boutaient force eau au vin, et les vignerons se contentaient du breuvage qui est aux vendanges, fait avec de l'eau mise dedans le marc après que le vin est tiré de dessus ledit marc. Mais, de présent, veulent boire du meilleur vin, comme les maîtres, sans eau ni mixtion aucune, qui est chose contre toute raison, car Dieu veut qu'il y ait différence entre le maître et le serviteur, et le commande Saint-Pierre l'apôtre en son épître : être obéissant à son maître et croire son commandement, autrement le monde serait sans ordre, et les biens de terre demeureraient sans cultiver et sans labourer... ".

    Champier nous dit que dans sa jeunesse (il a 58 ans au moment de la rebeyne, c’est déjà un âge honorable à cette époque), le blé a atteint des sommets plus levés, le peuple mourrait en silence (ah ! le bon peuple !) sans rien dire. Alors pourquoi aujourd’hui cette rebeyne ?

    La première cause Champier la trouve dans l’esprit du temps, dominé par la réforme luthérienne qui a déjà une petite dizaine d’années, qui a provoqué la grande Guerre des Paysans allemands (1525) et qui trouve à Lyon, un terrain favorable. Gascon nie cette influence et sans doute faut-il ne pas exagérer l’importance des idées luthériennes dans la "Grande Rebeyne". J’observe que H. Pirenne, étudiant l’arrivée de la Réforme dans les villes flamandes, écrit : "Il faut reconnaître pourtant que c’est parmi (les salariés industriels) qu’elle fit les progrès les plus rapides". Et cela parce que le terrain avait été préparé par d’autres sectes. A Lyon, les esprits ne sont pas sans souvenirs des Pauvres de Pierre Valdo. Et Champier de citer les Vaudois[12].

    Ensuite, ce contemporain -victime des évènements, sa maison ayant été dévalisée- évoque le vin. Gascon y va carrément comme tous les historiens réactionnaires et parle "du goût immodéré du vin" des révoltés[13]. Le gros rouge qui tache, moteur de l’histoire[14]. Parmi ces révoltés portés vers la dive bouteille -chère à Rabelais qui travaille pas très loin d’eux - s’agitent encore plus "un grand nombre d’étrangers, véritable graine de violence" (Gascon). Et il est vrai qu’un nouveau et malencontreux droit d’entrée sur les vins dans la ville faillit tarir le 3° fleuve lyonnais après le Rhône et la Saône : le Beaujolais. Mais Gascon n’exploite pas tous les arguments du texte de Champier.  

    Aux lecteurs qui me demandent ce qu’est le traditionalisme, je réponds : apprenez par cœur le texte de Champier surligné en gras (par moi) : c’est l’esprit même du Traditionalisme mis en mots.

    Voilà que notre popolo minuto, les serviteurs veulent être aussi bien traités que les maîtres : Symphorien Champier s’en étouffe ! égalité ! égalitarisme ! révolution ! Pire encore : "ils veulent boire du meilleur vin, comme les maîtres" et non pas la piquette … L’apôtre Paul l’a dit et répété[15] : tout pouvoir est légitime. Sans hiérarchie, c’est le désordre ; le contraire de l’Ordre social voulu par Dieu. Sans seigneur et maître, qui mettrait en valeur les terres ?

    L’identité recherchée

    J’ai beau chercher, dans cette lutte de classes assez bien conçue par nos ancêtres, je ne vois pas ce que notre extrême-droite d’aujourd’hui peut bien trouver. La réalité, c’est qu’elle ne sait pas ce que sont, ce que furent, les rebeynes de nos ancêtres.

    Où alors, ils n’ont retenu que cela :

"La crise fut aggravée par l’afflux de ruraux pour qui Lyon est l’espoir de quelque secours, alors que les campagnes n'offrent à qui n'a pas ou pas assez de terres ou de provisions que l'errance désespérée ou la mort au creux des chemins (…). La ville rejette cette foule affamée. Elle place aux portes de Pierre-Scize, de Saint-Just, de Saint-Georges, du Pont-du-Rhône, du Griffon, des bedeaux et des sergents, mais comment empêcher la nuit que les plus audacieux se glissent sur des radeaux sous les chaînes tendues au travers de la Saône ? " (Gascon, page 169).

Ce qu’ils ont traduit de la manière suivante :

"La crise fut aggravée par l’afflux d’Africains pour qui L’Europe est l’espoir de quelque secours, alors que leurs campagnes n'offrent à qui n'a pas ou pas assez de terres ou de provisions que l'errance désespérée ou la mort au creux des chemins (…). L’Europe rejette cette foule affamée. Elle place aux portes de Lampedusa, de Vintimille, des gendarmes et gardes-frontières, mais comment empêcher la nuit que les plus audacieux se glissent sur des radeaux sous les chaînes tendues au travers de la Méditerranée ? ". 



[1] Arch. Mun. Lyon, BB 47, fol 237 v°. Publi. p. Guigue, Bibliothèque historique du Lyonnais, Lyon, 1886, p 233-234. Cité dans « histoire du Lyonnais par les textes », page 69. J’ai modifié l’orthographe et les mots entre parenthèses ont été rajoutés par moi-même.

[2] Voici ce que nous dit l’encyclopédie Wiki : "L'usure désigne l'intérêt d'un prêt au taux abusif, mais, anciennement, l'usure désignait tout intérêt indépendamment du taux". Lorsque Le Povre parle de "faux usuriers", il parle de prêteurs qui font mal leur travail, qui prêtent à un taux excessif. Il utilise le mot usurier au sens ancien, sens qui n’était pas systématiquement péjoratif. Nous sommes à une époque charnière : "c’est au début des temps modernes (XVI° siècle) qu’apparaît le distinction fondamentale entre l’usure et le prêt à intérêt" lit-on dans le Lexique historique de la France d’Ancien régime, Armand Colin, 1978.

[3] On est en période de paix et on ne constitue pas de stocks de blé pour les soldats et autres : donc le blé est disponible et devrait être moins cher.

[4] Au jour le jour.

[5] Ce mot n’a pas nécessairement une connotation péjorative comme aujourd’hui. Il peut désigner une petite réunion de croyants d’accord sur les mêmes dogmes (distincts de ceux de l’Eglise).

[6] Transcription française du popolo minuto des villes italiennes de l’époque.

[7] Liste des personnes payant la taille.

[8] Voici un extrait de l’histoire urbaine de la France "A dire vrai, pour ce qui est du contrôle des institutions municipales, la mainmise des notables est déjà solidement établie à la charnière des XV et XVIe siècles. Certes, l'idée d'une égalité fondamentale entre tous les membres de la Cité, pensée à travers le modèle antique, demeure vivace jusqu'à la fin du XVII° siècle. A preuve, ce texte du père Menestrier, extrait de son Histoire consulaire de la ville de Lyon, publiée entre 1685 et 1696 : Le gouvernement municipal consiste d'abord, à « Faire des assemblées et des convocations de citoyens pour délibérer sur les affaires qui concerne le corps de la communauté et le bien public, à qui les Romains donnaient le nom de chose publique, Respublica ». Mêlant une double référence, à la "civitas" et à la commune, ce texte cache, en fait, la réalité de la vie municipale qui partout ou presque a réduit à rien le rôle des assemblées générales des habitants où étaient théoriquement convoqués les différents chefs d'hôtel - (chefs de famille) de la cité". Les A.G. étaient toutefois réunies pour connaître certaines informations et y figurer avait un caractère honorifique.

[9] Identité que, pour ma part, je revendique totalement. Il faut savoir que pour les Identitaires lyonnais, qui empoisonnent les clubs de supporters, un supporter qui n’est pas né à Lyon -ou banlieue- n’a pas de légitimité.

[10] Auteur de "L'Antiquité de la cité de Lyon, ensemble la rebeyne ou rébellion du populaire contre les conseillers de la cité en 1529", Nouvelle édition, Lyon, 1884, p. 42-44. (Orthographe modifiée).

[11] … « d’où vient tout mal et méchanceté ».

[12] Dans son chapitre sur l’histoire de Lyon consacré aux évènements religieux, Gascon écrit d’ailleurs que "c’est un procédé chez les catholiques de ne voir dans la Réforme que des « gens mécaniques »". Sans doute le font-ils pour mépriser, dévaloriser la Réforme mais sans doute aussi ont-ils des arguments pour affirmer l’ampleur de la réception des idées nouvelles chez les travailleurs manuels. 

[13] C’est sans doute cet héritage que les Identitaires-rebéniers lyonnais veulent perpétuer avec leurs "apéros saucisson-pinard". (N.B. un vrai amateur de vins n’emploie jamais le mot de pinard. C’est un critère absolu de distinction).

[14] Combien de fois les sans-culottes ont-ils été accusés d’ivrognerie par l’extrémiste de droite Augustin Cochin, mentor de F. Furet ? et les Communards ? quant au fasciste Brasillach il associe systématiquement les Rouges et le gros rouge.

[15] Epître aux Romains, XIII.

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