1. Lyon

  • LE LYONNAIS, BOUCHONS ET QUENELLES… Par Jacques Teyssier, homme de goût.       Lyon aime à se prévaloir du titre envié de «capitale mondiale de la gastronomie» que lui décerna Edmond Saillant, ce journaliste gastronome plus connu ...
    Publié à 24 déc. 2011 à 08:54 par Jean-Pierre Rissoan
  • LYON : L’ENNEMI DE L’INTERIEUR, EN 1564 DEJA     Dans un article précédent, lien LES CANUTS ou l’ennemi de l’intérieur… j’avais montré que les canuts Lyonnais -les ouvriers parisiens aussi d’ailleurs- étaient considérés par la ...
    Publié à 2 juil. 2016 à 10:23 par Jean-Pierre Rissoan
  • C. Les REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...   01/06/2011      Cette rebeyne est la plus célèbre. Elle est qualifiée de "grande" parce que la révolte dura plusieurs jours et qu’il y eut vacance du pouvoir municipal ...
    Publié à 30 oct. 2011 à 11:40 par Jean-Pierre Rissoan
  • B. LES REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...   20/05/2011  2ème partie : la rebeyne de 1436 Si les rebeynes du XIII°siècle s’inscrivent dans un siècle de croissance continue et mettent en scène les bourgeois ...
    Publié à 30 oct. 2011 à 11:17 par Jean-Pierre Rissoan
  • A. LES REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...   19/05/2011  Depuis quelques temps, les "Identitaires" en mal de racines font parler d’eux. C’est aussi le cas de leur filiale lyonnaise qui a osé prendre le ...
    Publié à 30 oct. 2011 à 11:06 par Jean-Pierre Rissoan
Affichage des messages 1 - 5 de 5 Afficher plus »

LE LYONNAIS, BOUCHONS ET QUENELLES…

publié le 24 déc. 2011 à 08:54 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 24 déc. 2011 à 08:54 ]

Par Jacques Teyssier,

homme de goût.

 

    Lyon aime à se prévaloir du titre envié de «capitale mondiale de la gastronomie» que lui décerna Edmond Saillant, ce journaliste gastronome plus connu sous son pseudonyme de Curnonsky ! Un propos que récusa Christian Millau : «Dire que la meilleure cuisine de France est lyonnaise est aussi puéril que de dire que la meilleure cuisine du monde est française». Mais au diable les polémiques ! Dans la ville des gones, des canuts, de Monsieur Paul, autrement dit Bocuse, et des trois fleuves, Rhône, Saône et… Beaujolais, pour reprendre une plaisante expression attribuée à Daudet, la gastronomie a toujours été une valeur sûre ! À moins de rechercher le boui-boui de service, il est bien dur de mal manger. Rabelais le savait bien, lui qui y publia son Gargantua, adepte s’il en est de la bonne chère !


    Les raisons de cette renommée sont à chercher dans l’histoire et l’environnement. Cité prospère déjà sous les Gaulois, grand centre de commerce et de foires, carrefour d’influences avec, notamment, celle de la Renaissance italienne –c’est dans l’ancienne Lugdunum que Marie de Médicis épousa fastueusement Henri IV–, Lyon bénéficie d’une proximité tout ce qu’il y a de gourmande ! Entre la Bresse et ses grasses volailles, les seules à s’honorer d’une AOC, le C de «contrôlée» étant aujourd’hui remplacé par le P de «protégée», le Charolais et sa viande, la vallée du Rhône et ses primeurs ou encore la Dombes et ses poissons, sans parler des fromages et des vins des alentours, tous les ingrédients se trouvent réunis pour régaler nos gosiers… Et que dire de cette truculente débauche de charcuteries, plus savoureuses l’une que l’autre, cervelas truffé et pistaché, tablier de sapeur, andouille, rosette ou sabodet, composant joyeusement cet en-cas du matin avant la cervelle de canut, ce fromage blanc en faisselle rehaussé d’oignon, d’ail, d’herbes et de poivre, le tout accompagné de quelques pots de beaujolais. C’est le fameux mâchon !


    Mais il serait impardonnable de passer sous silence l’irremplaçable rôle joué par les «mères lyonnaises». De Célestine Blanchard à Eugénie Brazier, en passant par Mlle Rose, Tante Paulette ou encore Françoise Fillioux, ces maîtresses femmes ont merveilleusement su marier la grande cuisine bourgeoise et celle des bouchons. Gâteau de foie de volaille, gras-double, poulet au vinaigre, cardons à la moelle, fonds d’artichaut au foie gras, langouste Belle-Aurore ou encore poularde demi-deuil sont leur création… Autant de mets ne cessant du reste de provoquer cette même jouissance qui faisait dire au poète Clément Marot qu’un «séjour à Lyon est plus doux que cent pucelles» !


    Les quenelles au gratin font partie de ces plats de légende. Les meilleures sont sans conteste celles préparées avec la chair du brochet, soigneusement pilée, au mortier s’il vous plaît, enrichie de lait, de beurre et d’œufs. Pour ce roi des carnassiers, une sauce Nantua, à base d’écrevisses, ne sera jamais de trop !

 

LYON : L’ENNEMI DE L’INTERIEUR, EN 1564 DEJA

publié le 3 nov. 2011 à 07:45 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 2 juil. 2016 à 10:23 ]

    Dans un article précédent, lien LES CANUTS ou l’ennemi de l’intérieur… j’avais montré que les canuts Lyonnais -les ouvriers parisiens aussi d’ailleurs- étaient considérés par la bourgeoisie locale et le pouvoir royal comme de vrais ennemis. Après la révolte de 1831, Lyon est entouré d’une enceinte de forts qui portent des batteries de canons orientées vers la place des Terreaux ou le plateau de la Croix-Rousse…

    A vrai dire, ces honteuses édifications avaient eu un précédent. Il remonte à l’époque où l’ennemi intérieur de notre France-fille-ainée-de-l’Eglise était de noir vêtu et chantait des psaumes : le huguenot.

    En 1562, Lyon fut une république protestante, la seconde Genève…

    « Le pouvoir appartient au consistoire (protestant) où siègent, à côté du pasteur Pierre Viret, des marchands et des gens de loi en vue ; à un conseil de l'Église réformée formé de notables. Un « siège pour l'exercice de la justice » a remplacé la Sénéchaussée. Quant au Consulat (conseil municipal, JPR), le départ des conseillers catholiques exilés à Montluel avec de nombreux notables et la plupart des grands marchands - banquiers étrangers, et les élections de décembre 1562 au «temple Saint-Nizier» en ont fait un consulat de notables protestants dont l'action se montrera soucieuse de légitimité et de saine gestion financière (…). La destruction des statues des églises[1], la démolition de Saint-Just, l'exclusion des distributions de l'Aumône[2] des «papistes, yvrognes et séditieux», la suppression de la justice séculière de l'archevêque, les emprunts, les confiscations, les ventes de marchandises, l'échange avec le duc de Savoie de blés contre du sel, telles furent quelques-unes des mesures prises avec l'obligation d'assister à la Cène »[3].

    Après le traité d’Amboise (mars 1563) qui met fin à ce qui sera la première guerre civile de religions, l’expérience lyonnaise est condamnée à péricliter, elle "tiendra" jusqu’en juin.

    C’est dans ces conditions que le pouvoir royal -Charles IX et sa mère Catherine de Médicis- décide une reprise en mains. A Lyon, cela s’exprime par la nomination du maréchal de Vieilleville et surtout la construction d’une citadelle au sommet de la Croix-Rousse. On trouve trace des intentions royales dans ce texte de 1838 : la citadelle fut « construite à Lyon par les ordres de Charles IX [4], en 1564, pour défendre la ville d’entreprises semblables à celle qui avait eu lieu en 1562 de la part des protestants »[5]. 

    L’archiviste lyonnais Benoit Vermorel  (1875-1942) a légué un fonds important à la BM de Lyon. Il écrit la même idée mais apporte une confusion : « pendant son séjour à Lyon, Charles IX fit commencer sous ses yeux la construction d’une vaste et puissante citadelle tournée contre la ville afin de contenir les deux partis catholique et protestant, toujours prêts à en venir aux mains »[6].

    En 1564, Charles IX visait le parti protestant. Ultérieurement, il est vrai que les Lyonnais catholiques regarderont d’un mauvais œil cette citadelle menaçante. Mais il s’agit alors des Lyonnais ultra-catholiques de la Sainte-Ligue. La Ligue est un mouvement d’extrême-droite que j’analyse dans mon livre. Lien : Chapitre 2: La "sainte" Ligue. Ce sont des catholiques de la Contre-Réforme qui s’opposent à la politique royaliste de conciliation entre les deux religions, le parti royaliste que l’on dénommera justement le parti des politiques qui cherche une solution politique et non pas religieuse (laquelle ne pourrait qu’aggraver la guerre civile) à la crise. L’historien R. Gascon écrit : "La Saint-Barthélemy (1572) a marqué à Lyon la fin des tentatives de conciliation. Il y aura d'autres édits de tolérance comme celui de Beaulieu en 1576. Mais le divorce entre les volontés du roi et la politique de la ville est constant et montre que l'esprit ligueur est né bien avant la Ligue. Les contradictions et les incertitudes de la politique royale, les mécontentements provoqués par une fiscalité écrasante, les difficultés des marchands devant la montée de la crise économique et les souffrances du petit peuple devant la dégradation accentuée de sa condition matérielle affermissent cet état d'esprit jusqu'à ce que la lutte contre "l'hérésie" cristallise en elle le malaise qui touche à tous les domaines de la vie urbaine (…)"[7].°.

    On a bien noté le divorce entre la volonté du roi et la politique de la ville contre les édits de tolérance. De surcroît, Lyon suit un mouvement provincialiste qui a pour logique de disloquer le Royaume en principautés plus ou moins indépendantes (à Lyon, c’eût été la principauté du Duc de Nemours). J’ai, d’autre part, dans un article sur les Rebeyne lyonnaises, signalé l’appesantissement sur les épaules des habitants de la ville de l’administration du comte-archevêque, celle du Consulat municipal et, plus récente et encore moins acceptée, celle du roi. Durant la Sainte-Ligue, il y eut donc combat, lutte armée entre les armées du roi et celles des ligueurs. Et les Lyonnais, en majorité, sont ligueurs.

    Dans ces conditions, il est vrai que la citadelle Saint-Sébastien apparaît comme le symbole du pouvoir royal honni par les catholiques ligueurs. Gascon écrit : "le 2 mai (1584), une « journée [8]» entrainait l’adhésion de la ville : le petit peuple encouragé par Mandelot (gouverneur) et le Consulat s’emparait de la citadelle Saint Sébastien, symbole de l’autorité royale, qui fut démolie dans l’allégresse générale".

    L’autorité du roi était donc bafouée mais pour montrer qu’il était toujours souverain, Henri III publia, le 30 juillet 1588, des lettres patentes dans lesquelles il confirmait l’approbation de la démolition de la citadelle.

    Pour en revenir à notre problématique, la construction de cette citadelle contre les protestants lyonnais relevait bien d’une logique de guerre civile contre un ennemi de l’intérieur. Les forts dressés contre la ville des canuts, après 1831, relèvent de cette terrible logique. Comme disait, F. Engels -je cite de mémoire- : La France est le pays où les luttes de classes ont été menées jusqu’au bout, avec le plus de vigueur.

    Les persécutions contre les protestants provoquèrent l’émigration de "l’élite de la librairie et de l’imprimerie lyonnaises" (Gascon), secteurs moteurs de l’économie de l’époque.  

 

Biblio.

- Notes et documents pour servir à l'histoire de Lyon: 1350-[1610]  Par Antoine Péricaud (en ligne).

- « Lyon ancien et moderne », article de J.-S. Passebon, directeur L. Boitel, Lyon, 1838. en ligne.

- http://www.guichetdusavoir.org/ipb/index.php?showtopic=36527

- La ficelle, revue de la Croix-Rousse, n°27, février 2011, qui consacre son numéro à la citadelle en posant les termes de l’énigme : on ne sait toujours pas exactement où elle fut construite. www.laficelle.com



[1] Toujours visibles aujourd’hui -décapitation des statues de pierre de la cathédrale St-Jean- et malhonnêtement attribuées aux révolutionnaires de 1793.

[2] Service officiel de secours aux miséreux.

[3] Extrait de « Histoire de Lyon et du Lyonnais », page 192.

[4] Physiquement présent dans la ville.

[5] « Lyon ancien et moderne », article de J.-S. Passebon, directeur L. Boitel, Lyon, 1838. en ligne.

[6] Cité par la revue Croix-roussienne La ficelle, n°27, février 2011.

[7] Extrait de « Histoire de Lyon et du Lyonnais », Privat éditeur.

[8] Gascon, historien du XVI° siècle, emprunte ce vocabulaire de la Révolution française de 1789-93 où les « journées » furent les grandes étapes de la victoire : 14 juillet, 5&6 octobre, 10 août, 2 juin, etc…

C. Les REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...

publié le 27 juin 2011 à 03:03 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 oct. 2011 à 11:40 ]

  01/06/2011  

    Cette rebeyne est la plus célèbre. Elle est qualifiée de "grande" parce que la révolte dura plusieurs jours et qu’il y eut vacance du pouvoir municipal. Du 17 au 27 avril, la foule pilla le grenier municipal et les riches demeures de l'Isle-Barbe. De nombreux couvents furent également dévalisés de leur stock de blé qu’ils gardaient jalousement par derrière eux. On poussa le cri de « commune ! », le 25 avril 1529 dans l’église du couvent des Cordeliers. Commune ! C’est-à-dire pouvoir municipal au peuple qui a faim, pouvoir aux artisans exclus eux-aussi du pouvoir local par l’aristocratie de l’argent.

 

    Rebeyne de 1529: affiche apposée par les émeutiers en avril[1].

« L’on fait savoir à toutes gens de la commune de la ville de Lion,

Premièrement à tous ceux qui ont désir de soutenir le bien public, pour répugner la malice et les fureurs des faux usuriers[2], plaise vous à avoir regard comme(nt) le détriment du blé nous tombe dessus sans l'avoir mérité, à cause de leurs greniers pleins de blé, lesquels ils veulent vendre à leur dernier mot, ce qui n'est (pas) de raison ; et si Dieu n'y met la main, il faudra en jeter en l'eau tant y en a, et ainsi, veut la grâce Dieu et la bonne disposition du temps et qu'il ne se fait nul amas de blé pour la guerre[3], et en outre (il faudra) que (la) justice favorise avec (ses) gens, gouverneurs et conseillers, (qu’)usuriers et larrons y mettre ordre ; feignant user (de) dignité, ils nous rongent de jour en jour, comme par vérité (vous) voyez devant vos yeux advenir la cherté dudit blé et (des) autres denrées, qui est chose vile et infâme ; par quoi, à l'exemple des autres bonnes villes, que toute la Commune délibère (pour) y mettre bon ordre, tel que l'on fait au blé avant que l'on l'ôte (…) la paille, c'est que l'on le bat et (le) secoue ; il nous faut faire ainsi à ces maudits usuriers et à ceux qui ont greniers et enchérissent le blé. Sachez que nous sommes de quatre à cinq cents hommes, que nous sommes alliés ; faisons assavoir à tous les dessus-dits qu'ils aient à se trouver dimanche, après midi, aux Cordeliers, pour donner conseil avec nous (afin) d'y mettre ordre et police, et ce sans faute, pour l'utilité, et profit de (la) povre commune de cette ville de Lion et de moi,

Signé : Le Povre »

    Ce document très connu montre que cette rebeyne n’est pas qu’une simple "révolte frumentaire". C’est-à-dire un mouvement de colère lié à la hausse du prix du pain (blé = froment). Le texte ci-dessus, signé Le Povre, révèle une réflexion verticale : on regarde vers le haut de la société pour chercher les responsabilités et on dénonce ceux qu’on appellera sous la Révolution les "accapareurs". On applique la loi de l’offre et de la demande mais les offreurs veulent toujours avoir le dernier mot. Ils stockent afin de faire monter artificiellement les prix : "ceux qui ont greniers et enchérissent le blé". Il y a aussi une démarche horizontale : Le Povre appelle à la rescousse ses semblables, il faut une démarche commune, coordonnée, il donne un rendez-vous clair avec lieu, date et heure. "Délibère" est le mot-clé. Et ces accapareurs, il faudra les "secouer" : la violence est fatalement au rendez-vous. Mais accaparer le blé et créer une disette, provoquer la faim n’est-ce pas la première des violences ? Surtout sur une population malheureuse qui vit "au jour la journée"[4].

   Les pauvres à Lyon au début du XVI° siècle

    Il ne s’agit pas, ici, de parler des "Pauvres de Lyon" de Pierre Valdo mais des populations sans ressources ou aux ressources précaires ou insuffisantes, si nombreuses en ce XVI° siècle qui est pourtant le Grand Siècle lyonnais.

     Il ne serait pas vain, pourtant, d’évoquer les Pauvres de Lyon : cette "secte"[5] renouvelle les dogmes de l’Église et malgré les persécutions que l’on devine demeurera vivante jusqu’en ce premier tiers du siècle et fusionnera avec la Réforme protestante. Mais si les Vaudois sont installés dans les hautes vallées alpines, le souvenir des "Pauvres" a dû rester dans la mémoire lyonnaise ; au demeurant, les Vaudois, nous l’allons voir, font parler d’eux à l’occasion de cette rebeyne et Lyon sera une place forte de la réforme religieuse.

    R. Gascon écrit : "l’accroissement numérique du menu peuple[6] et la dégradation de sa condition matérielle caractérisent l’évolution de la société lyonnaise au XVI°. Menu peuple : foule diverse par ses origines, ses emplois tous cependant vils et mécaniques (manuels, JPR), ses ressources. (…). Foule que rassemble l’exclusion de la Commune (c’est-à-dire de la vie municipale), puisqu’elle ne figure pas aux Nommées[7] ni ne participe aux Assemblées générales[8]". Un témoin, cité par Gascon, explique la turbulence des "petits artisans" et "basse populace" par le petit nombre de "vrais Lyonnais" dans cette multitude "venue de diverses contrées". En effet, écrit Gascon, "dans la proportion des deux tiers la population lyonnaise est née hors de Lyon". Il faut dire aussi que les foires au succès grandissant et l’emplacement géostratégique de la ville attirent "ceux qui ne font que passer : pèlerin, clercs, artistes, écrivains, diplomates" accompagnés d’une multitude de petites gens (mendiants, voleurs, saltimbanques….) qui peuvent espérer les retombées de quelques miettes du buffet de la prospérité lyonnaise. 

    Je ne puis que faire remarquer aux Identitaires et Rebeynistes usurpateurs d’aujourd’hui, qu’ils ramènent à la surface de la mémoire collective le comportement d’une populace étrangère à la ville. Quelle identité Messieurs ![9]

    Les riches

    Ils sont très nombreux. Au sommet de la hiérarchie, on trouve les financiers -souvent italiens - à la tête de véritables firmes multinationales. Ces gens-là qui se montrent partout pour faire voir la prospérité de leurs affaires sont appelés de façon très lyonnaise "les Apparents", les m’as-tu-vu ? A leur travail utile pour « l’économie réelle », "s’ajoute la spéculation" (R. Gascon). L’âpreté au gain est partout, dans tous les esprits. Cela dégénèrera dans une prospérité au caractère "malsain" (R. Gascon), avec des "bulles" dirions-nous aujourd’hui. Cela concerne tous les secteurs. Le blé -vital- n’y échappe pas.

    Les causes de la "grand rebeyne"

    Sur la rebeyne de 1529, nous disposons du point de vue d'un notable, Symphorien Champier (1471-1538)[10], médecin et collègue de Rabelais à l’hôtel-Dieu, érudit, échevin, qui exprime une idéologie traditionaliste à la pureté cristalline. Voici son texte :

    "cette année mille cinq cent vingt et neuf, le blé a été du prix assez hautain, le bichet du prix de vingt-cinq sols, combien que de notre temps, il ait été plus cher de quinze sols pour bichet, du temps du roi Louis onzième, environ l'an 1481, et encore depuis environ l’an mil cinq cent et quatre, se vendait le blé vingt-six sols et si mourait le peuple de faim par les rues. Et nonobstant icelle famine, le peuple de Lyon était paisible, sans murmuration aucune. Mais, depuis la venue de cette fausse secte, nouvellement non trouvée, mais renouvelée de ces maudits Vaudois et Chaignarts venant de Septentrion, unde omne malum et inquitas[11], le peuple a pris une élévation et malice en lui, qui ne veut être corrigée ni de maître, ni de seigneur, ni de prince, si ce n'est par force. Et les serviteurs veulent être aussi bien traités que les maîtres ; et au lieu que de notre temps les serviteurs étaient humbles aux maîtres et étaient sobres, et boutaient force eau au vin, et les vignerons se contentaient du breuvage qui est aux vendanges, fait avec de l'eau mise dedans le marc après que le vin est tiré de dessus ledit marc. Mais, de présent, veulent boire du meilleur vin, comme les maîtres, sans eau ni mixtion aucune, qui est chose contre toute raison, car Dieu veut qu'il y ait différence entre le maître et le serviteur, et le commande Saint-Pierre l'apôtre en son épître : être obéissant à son maître et croire son commandement, autrement le monde serait sans ordre, et les biens de terre demeureraient sans cultiver et sans labourer... ".

    Champier nous dit que dans sa jeunesse (il a 58 ans au moment de la rebeyne, c’est déjà un âge honorable à cette époque), le blé a atteint des sommets plus levés, le peuple mourrait en silence (ah ! le bon peuple !) sans rien dire. Alors pourquoi aujourd’hui cette rebeyne ?

    La première cause Champier la trouve dans l’esprit du temps, dominé par la réforme luthérienne qui a déjà une petite dizaine d’années, qui a provoqué la grande Guerre des Paysans allemands (1525) et qui trouve à Lyon, un terrain favorable. Gascon nie cette influence et sans doute faut-il ne pas exagérer l’importance des idées luthériennes dans la "Grande Rebeyne". J’observe que H. Pirenne, étudiant l’arrivée de la Réforme dans les villes flamandes, écrit : "Il faut reconnaître pourtant que c’est parmi (les salariés industriels) qu’elle fit les progrès les plus rapides". Et cela parce que le terrain avait été préparé par d’autres sectes. A Lyon, les esprits ne sont pas sans souvenirs des Pauvres de Pierre Valdo. Et Champier de citer les Vaudois[12].

    Ensuite, ce contemporain -victime des évènements, sa maison ayant été dévalisée- évoque le vin. Gascon y va carrément comme tous les historiens réactionnaires et parle "du goût immodéré du vin" des révoltés[13]. Le gros rouge qui tache, moteur de l’histoire[14]. Parmi ces révoltés portés vers la dive bouteille -chère à Rabelais qui travaille pas très loin d’eux - s’agitent encore plus "un grand nombre d’étrangers, véritable graine de violence" (Gascon). Et il est vrai qu’un nouveau et malencontreux droit d’entrée sur les vins dans la ville faillit tarir le 3° fleuve lyonnais après le Rhône et la Saône : le Beaujolais. Mais Gascon n’exploite pas tous les arguments du texte de Champier.  

    Aux lecteurs qui me demandent ce qu’est le traditionalisme, je réponds : apprenez par cœur le texte de Champier surligné en gras (par moi) : c’est l’esprit même du Traditionalisme mis en mots.

    Voilà que notre popolo minuto, les serviteurs veulent être aussi bien traités que les maîtres : Symphorien Champier s’en étouffe ! égalité ! égalitarisme ! révolution ! Pire encore : "ils veulent boire du meilleur vin, comme les maîtres" et non pas la piquette … L’apôtre Paul l’a dit et répété[15] : tout pouvoir est légitime. Sans hiérarchie, c’est le désordre ; le contraire de l’Ordre social voulu par Dieu. Sans seigneur et maître, qui mettrait en valeur les terres ?

    L’identité recherchée

    J’ai beau chercher, dans cette lutte de classes assez bien conçue par nos ancêtres, je ne vois pas ce que notre extrême-droite d’aujourd’hui peut bien trouver. La réalité, c’est qu’elle ne sait pas ce que sont, ce que furent, les rebeynes de nos ancêtres.

    Où alors, ils n’ont retenu que cela :

"La crise fut aggravée par l’afflux de ruraux pour qui Lyon est l’espoir de quelque secours, alors que les campagnes n'offrent à qui n'a pas ou pas assez de terres ou de provisions que l'errance désespérée ou la mort au creux des chemins (…). La ville rejette cette foule affamée. Elle place aux portes de Pierre-Scize, de Saint-Just, de Saint-Georges, du Pont-du-Rhône, du Griffon, des bedeaux et des sergents, mais comment empêcher la nuit que les plus audacieux se glissent sur des radeaux sous les chaînes tendues au travers de la Saône ? " (Gascon, page 169).

Ce qu’ils ont traduit de la manière suivante :

"La crise fut aggravée par l’afflux d’Africains pour qui L’Europe est l’espoir de quelque secours, alors que leurs campagnes n'offrent à qui n'a pas ou pas assez de terres ou de provisions que l'errance désespérée ou la mort au creux des chemins (…). L’Europe rejette cette foule affamée. Elle place aux portes de Lampedusa, de Vintimille, des gendarmes et gardes-frontières, mais comment empêcher la nuit que les plus audacieux se glissent sur des radeaux sous les chaînes tendues au travers de la Méditerranée ? ". 



[1] Arch. Mun. Lyon, BB 47, fol 237 v°. Publi. p. Guigue, Bibliothèque historique du Lyonnais, Lyon, 1886, p 233-234. Cité dans « histoire du Lyonnais par les textes », page 69. J’ai modifié l’orthographe et les mots entre parenthèses ont été rajoutés par moi-même.

[2] Voici ce que nous dit l’encyclopédie Wiki : "L'usure désigne l'intérêt d'un prêt au taux abusif, mais, anciennement, l'usure désignait tout intérêt indépendamment du taux". Lorsque Le Povre parle de "faux usuriers", il parle de prêteurs qui font mal leur travail, qui prêtent à un taux excessif. Il utilise le mot usurier au sens ancien, sens qui n’était pas systématiquement péjoratif. Nous sommes à une époque charnière : "c’est au début des temps modernes (XVI° siècle) qu’apparaît le distinction fondamentale entre l’usure et le prêt à intérêt" lit-on dans le Lexique historique de la France d’Ancien régime, Armand Colin, 1978.

[3] On est en période de paix et on ne constitue pas de stocks de blé pour les soldats et autres : donc le blé est disponible et devrait être moins cher.

[4] Au jour le jour.

[5] Ce mot n’a pas nécessairement une connotation péjorative comme aujourd’hui. Il peut désigner une petite réunion de croyants d’accord sur les mêmes dogmes (distincts de ceux de l’Eglise).

[6] Transcription française du popolo minuto des villes italiennes de l’époque.

[7] Liste des personnes payant la taille.

[8] Voici un extrait de l’histoire urbaine de la France "A dire vrai, pour ce qui est du contrôle des institutions municipales, la mainmise des notables est déjà solidement établie à la charnière des XV et XVIe siècles. Certes, l'idée d'une égalité fondamentale entre tous les membres de la Cité, pensée à travers le modèle antique, demeure vivace jusqu'à la fin du XVII° siècle. A preuve, ce texte du père Menestrier, extrait de son Histoire consulaire de la ville de Lyon, publiée entre 1685 et 1696 : Le gouvernement municipal consiste d'abord, à « Faire des assemblées et des convocations de citoyens pour délibérer sur les affaires qui concerne le corps de la communauté et le bien public, à qui les Romains donnaient le nom de chose publique, Respublica ». Mêlant une double référence, à la "civitas" et à la commune, ce texte cache, en fait, la réalité de la vie municipale qui partout ou presque a réduit à rien le rôle des assemblées générales des habitants où étaient théoriquement convoqués les différents chefs d'hôtel - (chefs de famille) de la cité". Les A.G. étaient toutefois réunies pour connaître certaines informations et y figurer avait un caractère honorifique.

[9] Identité que, pour ma part, je revendique totalement. Il faut savoir que pour les Identitaires lyonnais, qui empoisonnent les clubs de supporters, un supporter qui n’est pas né à Lyon -ou banlieue- n’a pas de légitimité.

[10] Auteur de "L'Antiquité de la cité de Lyon, ensemble la rebeyne ou rébellion du populaire contre les conseillers de la cité en 1529", Nouvelle édition, Lyon, 1884, p. 42-44. (Orthographe modifiée).

[11] … « d’où vient tout mal et méchanceté ».

[12] Dans son chapitre sur l’histoire de Lyon consacré aux évènements religieux, Gascon écrit d’ailleurs que "c’est un procédé chez les catholiques de ne voir dans la Réforme que des « gens mécaniques »". Sans doute le font-ils pour mépriser, dévaloriser la Réforme mais sans doute aussi ont-ils des arguments pour affirmer l’ampleur de la réception des idées nouvelles chez les travailleurs manuels. 

[13] C’est sans doute cet héritage que les Identitaires-rebéniers lyonnais veulent perpétuer avec leurs "apéros saucisson-pinard". (N.B. un vrai amateur de vins n’emploie jamais le mot de pinard. C’est un critère absolu de distinction).

[14] Combien de fois les sans-culottes ont-ils été accusés d’ivrognerie par l’extrémiste de droite Augustin Cochin, mentor de F. Furet ? et les Communards ? quant au fasciste Brasillach il associe systématiquement les Rouges et le gros rouge.

[15] Epître aux Romains, XIII.

Commentaires


B. LES REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...

publié le 27 juin 2011 à 03:01 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 oct. 2011 à 11:17 ]

  20/05/2011  

2ème partie : la rebeyne de 1436

Si les rebeynes du XIII°siècle s’inscrivent dans un siècle de croissance continue et mettent en scène les bourgeois avides de libertés communales, celle de 1436 est plongée dans un XV° beaucoup plus perturbé et voit arriver les pauvres et/ou les appauvris et leurs compléments : les "nouveaux riches" comme l’on ne disait pas encore.

XIV° et XV° siècles sont les siècles de la Guerre de Cent ans, de la peste, de la famine, de la mort. Quand la paix est signée -transitoirement, pour refaire ses forces- les soldats désœuvrés se mettent derrière un seigneur de la guerre qui vit, lui et son armée de bandits, sur le terrain, au grand désespoir des paysans et même des villes. Ces armées hors-la-loi ont suffisamment de forces pour battre l’armée royale comme à la bataille de Brignais aux portes de Lyon, en 1362. Lyon a connu tout cela : pestes, famine, sièges … Mais, l’élan de ses deux siècles du bas Moyen-âge n’est pas uniforme. Avant 1400, les décennies ont été plutôt belles du côté rhodanien. C’est la "guerre bourguignonne" -Philippe le Bon se retourne contre le roi de France après son alliance avec l’Anglais- qui replonge la ville dans les affres de la guerre. Après 1435, tout aurait dû aller mieux puisque la paix est signée entre France et Bourgogne mais les conséquences des épreuves subies provoquent au contraire la rebeyne de 1436, intéressante à plus d’un titre.

La rebeyne : son déroulement

Voici le texte de R. Fédou[1], professeur à Lyon II (1978) :

    "Disette et cherté, dépréciation incessante de la livre tournois, chômage et incertitude du lendemain firent plus lourdement ressentir le poids de la fiscalité et l'iniquité de sa répartition. Les petits contribuables reprochaient aux "aisés" d’esquiver leur juste part de taille ; avec les citoyens trop pauvres pour être soumis à l'impôt direct, ils détestaient toute forme de "gabelles" ou taxes indirectes, qui grevaient les budgets modestes. Un parti démocratique se forma, dont le notaire Jan de Condeyssie, assisté de quelques confrères, se fit l'ardent porte-parole au cours d'"assemblées" houleuses qui se tinrent pendant la guerre. Après la paix d'Arras (1435), l'exigence simultanée d'une taille élevée et des "gabelles" honnies eut l'effet d'un détonateur : deux mois d'agitation aboutirent, en juin 1436, a une grave "rebeyne".

Quatre jours durant, les "gens de baz estat" se livrèrent a des pillages, menaces de mort et voies de fait contre les riches, les spéculateurs, les représentants de l'ordre établi. L'énergie et l'habileté de ces derniers, la dérobade in extremis du notaire-tribun firent échouer l'entreprise, et la ville se le tint pour dit, lorsque Charles VII vint en personne prescrire, pour les principaux insurgés, un châtiment exemplaire : trois exécutions capitales, cent vingt incarcérations ou bannissements, un poing gauche coupé...

    Par son dénouement comme par ses origines et ses caractères, la rebeyne était lourde de sens. Elle ne marquait pas seulement l'emprise désormais irréversible du pouvoir royal sur des libertés urbaines que la guerre même avait développées. Elle n'était pas simple révolte de la misère. Antifiscale et anti-oligarchique, elle reflétait en outre toute l’évolution sociale parcourue depuis un siècle. Des reclassements, eux aussi irréversibles, s'étaient produits : l'ancien "patriciat", qui avait jadis procuré à Lyon ses franchises, avait subi des coupes sombres du fait des mortalités, ou de l'extinction naturelle de quelques familles ; l'accession des plus ambitieuses à la noblesse ou à de hautes fonctions les tenait éloignées de leur ville ; parmi celles qui demeuraient, certaines, très atteintes par les difficultés économiques, incapables de s'adapter, étaient, tels les Pompierre, au bord de la ruine. Ce n'est pas à ces survivants d'un glorieux passé et qui étaient parfois de connivence avec eux, que les insurgés de 1436 en voulaient le plus, mais aux "nouveaux messieurs" qui briguaient la relève : hommes d'affaires qui avaient misé, pour s'enrichir, sur la misère des temps et d'autrui; gradués en lois et officiers royaux, symboles vivants d'une autorité raffermie. Deux catégories sociales qui, à la faveur de structures politiques et administratives renforcées et du nouveau retournement de conjoncture qui s'annonçait, avaient pour elles l'avenir".Fin de citation.

    Ici encore, l’universitaire utilise un vocabulaire peu favorable aux révoltés : "pillages, menaces de mort et voies de fait" mais voyons les grains et délaissons la paille.

Sur les nouveaux riches

C’est moi qui utilise ce vocable, bien plus parlant que "nouveaux messieurs" comme on disait à l’époque. Fédou expose une donnée historique qui traverse toutes les grandes villes d’Europe. L’ancien patriciat est remplacé par les hommes d’affaires.

    "Entre eux et les riches patriciens du Moyen-âge, le contraste n’est pas moins éclatant qu’entre Fra Angelico et Raphaël" écrit Pirenne[2]. La masse des capitaux manipulés, la taille géographique des marchés n’ont plus rien à voir. Pour décrire ces hommes, H. Pirenne utilise les mots de "banquiers, courtiers d’affaires, exportateurs, commissionnaires, spéculateurs, âpreté, aventuriers, sans ancêtres, sans traditions de famille, individualisme". On parle autant des "énormes richesses accumulées" que des "retentissantes faillites". Si au Moyen-âge la vie économique était "réglementée, surveillée, protégée, cloisonnée en métiers figés", elle est maintenant "illimitée, impitoyable, sans scrupules, dédaigneuse des entraves et des usages séculaires".

    Cette mutation est en cours à l’époque qui nous intéresse mais elle est sensible. Les Consuls de Lyon l’avaient exprimée : dans une lettre adressée au Roi pour lui demander de payer moins d’impôts eu égard aux difficultés éprouvées par la ville, ils dénoncent déjà -en 1399- les pratiques usuraires : "pour supporter ces épreuves, les manants et habitants de Lyon ont dû engager beaucoup de frais et de dépenses, car ils sont endettés vis-à-vis des Lombards et des autres usuriers demeurant en la ville... ". Les Lombards étaient des marchands et changeurs italiens domiciliés dans le royaume de France. L'opinion publique de ce temps leur reprochait des pratiques usuraires. Fédou donne d’autres exemples plus extravagants. Les chefs des bandes armées que j’ai évoquées ont besoin d’argent pour tenir leurs hommes : ce sont des bourgeois de Lyon qui se font leurs banquiers ! On cite même un Sénéchal -office royal de haut-rang comme nos préfets - "qui spécula sur les blés". Crime économique passible de la mort en ces temps de disette voire de famine. Le sens féodal de l’honneur est en voie de disparition. "Bénéfices assurés à tous les détenteurs de métaux usuels ou précieux : armuriers, dont les rangs se grossissent, à Lyon, de spécialistes allemands; maîtres-mineurs et ferratiers ; changeurs qui tirent parti et des remuements monétaires et du libre accès à Lyon, des espèces étrangères" (Fédou).

Sur les officiers royaux

    Là aussi nous avons une « nouvelleté » que détestent les gens du Moyen-âge.

    Il faut rappeler que l’Eglise, lato sensu, reste à l’écart : elle est un État dans l’État avec ses impôts, ses tribunaux. En revanche, elle ne paie pas d’impôts au Consulat lyonnais. Les couteux remparts que la ville doit édifier pour se protéger des Grandes compagnies des seigneurs de la guerre ou des Bourguignons, sont édifiés sans l’argent de l’Église.

    La ville de Lyon, pour tenir ses registres fiscaux, ses livres de comptes, rédiger les procès-verbaux des séances embauche des personnels qualifiés "qu’entourent de multiples scribes et que complètent des procureurs et avocats mandatés auprès des cours souveraines".

    Mais là-dessus se superpose "la panoplie complète d’une administration royale tentaculaire" (R. Fédou). "Une telle extension de la bureaucratie fit proliférer un type social nouveau : l’administrateur"."La comparaison du capital fiscal de Lyon à la fin du XIV°siècle et au milieu du XV° montre que juristes et officiers ont pu investir une plus forte proportion de leur avoir en biens-fonds urbains ou ruraux que les marchands, tenus de conserver un fonds de roulement et un stock minimum de marchandises".

    Bref, la population se sent placée dans un filet, une nasse, dont elle pense ne pas pouvoir s’échapper et, surtout, qui lui coûte cher…

    Tout cela est très intéressant et parfaitement transposable à la situation parisienne. On sait que Paris connaîtra une terrible guerre civile avec la Sainte Ligue (objet du chapitre 2, vol. I de mon livre) dont une des explications réside dans cette opposition entre une moyenne et petite bourgeoisie d’officiers municipaux heurtées par l’envahissement des nouveaux maîtres de l’administration royale prolifique et autoritaire.

    Au contraire, la rebeyne de 1436 a éclaté dans un environnement mental, si j’ose dire, porté sur l’égalitarisme. En 1421, dans les Monts du Lyonnais, les paysans voulaient « détruire toute noblesse, après les prêtres, sauf un par paroisse et puis après tous les bourgeois, marchands, gens de conseil et autres notables des bonnes villes ». en 1431, en Forez, les jacques exigeaient que « les nobles travaillent pour vivre ».

*

 *   *

    Je rappelle les mots de l’historien : révolte de la misère, gens de bas-état vs aisés, fiscalité directe lourde, à la répartition inique -c’est-à-dire inégalitaire-, riches qui se soustraient au paiement de l’impôt, multiplication des impôts indirects qui sont par définition injustes socialement, spéculation sur les produits de première nécessité comme le blé, pratiques usuraires, arrogance des nouveaux riches face à la misère du plus grand nombre.

Les petits Identitaires qui parlent de rebeyne seraient bien inspirés de s’en prendre comme leurs anciens à tout cela : QUI N’A PAS DISPARU et, même, qui continue de prospérer !

Parlez-nous des nouveaux riches, du Bling Bling ! des spéculateurs, des traders, des Golden boys, des hommes du CAC40 ! et vous serez fidèles à vos racines ! et cessez de parler des Musulmans et du saucisson qui ne sont en rien responsables de cette situation. Ou alors ne parlez plus de rebeyne !

Soyez honnêtes ! mais, au fond, vous ne pensez - vous le dîtes vous-mêmes - qu’à la libre entreprise.

Voilà ce que sont nos racines identitaires lyonnaises : le droit de vivre dans la dignité et l’égalité.

(à suivre)     C. Les REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...



[1] Histoire de Lyon et du Lyonnais, PRIVAT éditeur.

[2] H. PIRENNE, Les anciennes démocraties des Pays-Bas. J’emprunte beaucoup de ce qui suit à son livre, synthèse admirable.

Commentaires


A. LES REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...

publié le 27 juin 2011 à 02:58 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 oct. 2011 à 11:06 ]

  19/05/2011  

Depuis quelques temps, les "Identitaires" en mal de racines font parler d’eux. C’est aussi le cas de leur filiale lyonnaise qui a osé prendre le titre de "rebeyne" placardant des autocollants un peu partout sur lesquels on peut voir Guignol en colère surveillant -la nuit- "une zone anti-racaille" : le sarkozysme est sous-jacent. Comme est sous-jacent le pétainisme dans ces vers de leur hymne, au lyrisme indicible :

Tu aimes cette terre où tu as vu la vie

Qui tout au long des siècles ne t’a jamais trahi.

Digne de la poésie de Déroulède, on a là une inspiration proprement pétainiste : LA TERRE NE MENT PAS ![1]

Quant aux orientations économiques, le même hymne chante :

Ils t’ont ôté toutes idées de libre entreprise

Ils ont essayé sur toi leurs théories utopiques

Marxisme-léninisme, néocapitalisme…

Que représente donc ce "ils", focalisation de l’aliénation politique ? On ne le saura pas. C’est la faute à tout le monde. En tout cas, voici des adeptes de la propriété, anti-communistes, xénophobes, traditionalistes ; voici des graines de fascisme qu’ils sèment à tout vent. 

 

Mais puisqu’ils usurpent le titre de rebeyne, il faut donner les explications nécessaires. Le mot est d’origine lyonnaise et signifie "émeute", d’autres diront "rébellion", les deux mots commençant de façon identique. Les historiens en ont exhumées plusieurs. Je vais m’en tenir ici à celles de 1208 et de 1269.

Un comte bicéphale

Sans remonter trop loin, disons néanmoins que, lors du partage de l’empire de Charlemagne, à Verdun, en 843, Lyon fut attribué à Lothaire, elle était donc terre d’Empire et non point terre de France. En 1157, Frédéric Barberousse, empereur germanique, confirme la souveraineté de l’archevêque de Lyon qui y dispose des droits régaliens[2].

"Nous l'avons investi de tous les droits régaliens institués dans tout l'archevêché, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur de la ville, droits que l'église de Lyon nous a paru posséder tant aux temps anciens qu'aux temps modernes. Nous avons donc concédé à l'archevêque-primat (des Gaules, JPR) Héracle et, par son intermédiaire, à tous ses successeurs à perpétuité, tout l'ensemble de la ville de Lyon et tous les droits régaliens établis dans tout l'archevêché, en deçà de la Saône, à l'intérieur ou à l'extérieur de la ville…

Donné à Arbois, le 13 des calendes de décembre (19 novembre)".

De 1244 à 1251, le pape Innocent IV, chassé de Rome par un autre empereur germanique, résida à Lyon. Il en profita pour vendre des indulgences à quiconque contribuait au financement de la construction de l’église-cathédrale de Lyon (St-Jean). Cette résidence conforta considérablement l’autorité de l’archevêque et du chapitre. Chapitre ? avec la cathédrale, Lyon fut doté d’un collège de chanoines dit "chapitre" qui reçut à titre collectif la dignité de comte de Lyon. Lyon avait donc un seigneur bicéphale : l’archevêque-comte de Lyon et le chapitre-comte de Lyon. Ce chapitre avait des fiefs et des juridictions distinctes de celles de l’archevêque. C’est contre cette double tête que les bourgeois lyonnais durent mener la bataille pour leurs libertés communales : la révolution communaliste.

La révolution communaliste

Au XII°siècle et encore plus au XIII°, Lyon est une ville prospère. Comme dans toutes les autres villes d’Europe, ses bourgeois veulent décider librement de leurs affaires communes. C’est révolutionnaire : le pouvoir doit passer des mains de l’archevêque et chapitre à celles des bourgeois de la ville. Il y a descente vers le bas du pouvoir, appropriation par le "commun". C’est un pas vers l’autonomie. 

Une première occasion fut fournie par l’avènement d’un nouvel archevêque, à court d’argent (1193). En échange du prêt d’une somme importante, les Lyonnais recevaient l’assurance du respect de leurs "bonnes coutumes", le renoncement du comte aux "tailles (impôt direct) arbitraires", l’élection de quatre d’entre eux chargés du contrôle des garanties assurées par le comte aux personnes et aux biens des Lyonnais. L’engrenage est enclenché (R. Fédou).

Dès 1206, une discorde éclata entre le comte et les Lyonnais au sujet de leurs libertés économiques. Le comte-archevêque allongea la liste des franchises commerciales comme la suppression de certains péages ce qui lésait bien évidemment son budget. Il revint sur ces accords en 1208 et, alors éclata, une rebeyne : élections de consuls, conjuratio (ou commune jurée[3]), mainmise sur les remparts de la presqu’île et sur le pont de Saône[4] par les Lyonnais.

La répression par l’archevêque fut terrible. R. Fédou évoque "une ville en ruines et saignée à blanc"[5]. Mais les forces matérielles l’emportèrent : personne n’avait intérêt à freiner l’élan d’une ville en plein essor, véritable poule aux œufs d’or pour les rentrées fiscales. Sous la pression des voisins (évêques, abbés, pape même), les accords de 1206 furent confirmés.

Ils restaient à gagner les libertés politiques.

L’assaut de 1269

Le XIII° siècle est un siècle de prospérité : les villes grandissent, édifient des monuments grandioses (cf. la cathédrale), deviennent villes libres, toutes sauf Lyon. La guerre civile de 1208 a laissé des traces. La répression brutale de l’archevêque a rendu les gens prudents : c’était fait pour ça ! Il faut attendre trois générations pour que la violence joue à nouveau son rôle dans l’histoire : 1269.

Cette année-là, le comte-archevêque qui doit remplacer le défunt n’est toujours pas investi. Il ne reste que le chapitre-comte très impopulaire. Voici le récit que fait l’historien Fédou : "Mais la révolte qui éclata au printemps de 1269, et que la documentation éclaire bien, montra aussitôt la détermination acharnée de ses instigateurs : du vieux Bourg, transformé en camp retranché, auquel s'associa le Bourg neuf, elle déferla sur la "cité", contraignant les chanoines de Saint-Jean à demander asile, sur la colline, à leurs confrères de Saint-Just, dont le cloître fortifié fut l'objet de cinq furieux et vains assauts. Des bandes d'émeutiers allèrent même, au cri de "Avant ! Avant ! Lion le melhor !", attaquer quatre villages (Ecully, Civrieux, Couzon et Genay) relevant de la justice de l'Église (du Chapitre, JPR), les livrant au pillage, à l'incendie, au massacre et au sacrilège. Au bout de neuf mois, les difficultés de l'hiver, la résistance des chanoines, auxquels le comte de Forez avait promis son appui, éloignèrent l'espoir d'une décision militaire : le 22 janvier 1270, une trêve était imposée aux deux parties par le légat du pape et le roi de France, qui ordonnèrent le retour au statu quo".

La détermination des Lyonnais est confirmée par des témoignages d’époque comme le "procès-verbal d'enquête (1273, Lyon) contre les habitants de Lyon, qui avaient participé à la rebeyne de 1269 et avaient commis des crimes et des déprédations dans les possessions du chapitre métropolitain à Ecully, Civrieux, Couzon et Genay"[6].

On y peut lire :

"Jean Escoffier, d'Ecully, témoin juré et requis sur le fait d’Ecully, dit que les habitants de Lyon vinrent en grand nombre en la ville d'Ecully, prirent cette ville, brûlèrent plusieurs maisons et incendièrent violemment l'église. Ceux qui, hommes ou femmes, étaient à l'intérieur de l'église, où ils s'étaient réfugiés pour y trouver protection, durent sauter du haut du toit ou du pinacle jusqu'à terre. Plusieurs d'entre eux, une fois hors de l'église, furent blessés à coups de pierres. Ces blessures, ces sauts ainsi que l'incendie en firent périr plusieurs. Interrogé comment il sait que ces hommes armés et ces malfaiteurs étaient de Lyon, il dit qu'il l'a vu et entendu, et qu'il en connaissait plusieurs, notamment Barthélémy Dion, boucher ; Etienne Camerlent, boucher ; Leroux, messager, qui a pris le témoin, ainsi que plusieurs autres, dont il ne se rappelle plus les noms. Interrogé sur ceux qui ont été tués et leur nombre, il dit qu'il y en avait bien cent et il nomma tous ceux qu'il avait vus de près. Pour les autres, il ne se souvient pas, bien qu'il y en eût plusieurs. Interrogé sur l'époque, dit que c'était la veille de la saint André, il y a quatre ans.

Il ajoute que les malfaiteurs emportèrent tous les bien qu'ils purent emporter. Interrogé comment il le sait, il dit qu'il les vit emporter des porcs, des poulets et d'autres animaux, ainsi que de la literie".

Place stratégique de Lyon

A partir de cette rebeyne particulièrement violente -et qui montre l’importance des enjeux- le sort de Lyon ne dépend plus du simple (?) rapport entre les Lyonnais et leur comte-bicéphale. A ce trio viennent s’ajouter le pape, dont on a vu qu’il pouvait résider dans les murs, le roi de France qui n’ignore rien du rôle de Lyon à la croisée des chemins et porte d’Italie, enfin la Maison de Savoie qui n’a pas oublié que Lyon relevait du Saint Empire et dont les domaines vont du Po à la Saône, de Turin à Mâcon (non comprise).

A la suite de l’insurrection de 1269, les Lyonnais furent excommuniés et la ville fut mise en interdit. Ces sanctions, lourdes, ne furent levées qu’en 1274 lors du concile de l’Église catholique qui se tint à Lyon même. Le pape Grégoire X profita des interruptions de séance pour s’occuper des affaires lyonnaises. Levée des sanctions canoniques mais remboursement des dommages faits au Chapitre et interdiction de toute "commune" politique.

Mais on ne peut arrêter un torrent. Profitant d’un désaccord entre le chapitre et l’archevêque, les Lyonnais constituèrent un conseil révolutionnaire (1285-1286) : la Cinquantaine et se placèrent sous la tutelle du comte de Savoie lequel vint s’installer jusque sur les rives du Rhône.

Il fallut attendre les méthodes expéditives de Philippe le Bel pour régler la question.

Après la convention passée avec l’archevêque (1307), le roi installe un "gardiateur" dans la ville et laisse les citoyens s’organiser. La Fronde de l’archevêque en 1310 aboutit au traité de Vienne qui officialise l’annexion du comté de Lyon au royaume de France. En 1320, l’archevêque reconnaît les "libertés, usages et coutumes" de la bonne ville de Lyon.

Ainsi, Lyon connaîtra la juxtaposition de plusieurs administrations : à la sienne propre, s’ajoutent celle de l’archevêque et celle du roi.

Les libertés de Lyon arrachées à son seigneur immédiat tiennent autant à la combativité de ses bourgeois qu’à l’intervention du roi. Il est donc vain d’opposer la ville au pouvoir central capétien.

Les rebeynes du XIII° siècle ont été des gestes révolutionnaires qui ont bouleversé l’ordre établi. Ordre divin, comme ne manquaient pas de le répéter et l’archevêque-primat des Gaules et le Chapitre-comte.

 

(À suivre).   "B. LES REBEYNES : LYON, son identité et l'esprit de révolution...



[1] En l’occurrence, je ne vois pas ce que cela veut dire. Pétain voulait signifier la dignité des paysans chrétiens incapable de mentir -sauf aux impôts ? JPR- mais dans le texte des Identitaires ? de toute façon, il ne faut pas trop réfléchir. Pour l’écriture de mon livre, j’ai lu des centaines de papiers d’extrémistes dans lesquelles la logique de Descartes est mise à mal.

[2] C’est-à-dire des droits de roi : lever des impôts, rendre la justice, avoir une armée.

[3] "jurée" parce que les élus prêtaient serment de communauté.C'est l'origine du mot "conjuration".

[4] Pont du change, aujourd’hui disparu, au droit de l’église St Dizier. De ce pont à celui "du Rhône" - de la Guillotière - on allait en empruntant la rue Mercière -rue commerçante ou rue des Marchands- à travers toute le presqu’île.

[5] "Histoire de Lyon et de Lyonnais", PRIVAT éditeur.

[6] Archives du Rhône, 10 G 691. Fonds du chapitre Saint-Jean.

Commentaires


1-5 of 5