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L'Ukraine et la Mer Noire (2ème partie).

publié le 3 mai 2014 à 09:58 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 févr. 2015 à 09:37 ]
    la toute dernière carte de la 1ère partie de ce travail L'Ukraine et la mer Noire a montré que le Dniepr coupait en deux cette partie de la Table russe. les historiens parlent carrément de l'Ukraine-rive droite ou de l'Ukraine-rive gauche. Je vais m’attacher aujourd'hui à l'histoire de l'Ukraine-rive droite dont on a vu que la géo-politique n'était pas la même.

HISTOIRE DE L’UKRAINE RIVE DROITE.

 

    Il s’agit de l’Ukraine à l’ouest du Dniepr. Mais aussi de l’histoire des Slaves orientaux (Biélorusses, Russes) qui sont soumis à la domination des Catholiques polono-lituaniens, (futurs) contre-réformés. Pour aller à l’essentiel, disons immédiatement que l’originalité de cet espace est dans son peuplement de paysans, slaves orientaux et de religion orthodoxe, paysans gouvernés par des propriétaires Polonais-Lituaniens[1], catholiques, à l’alphabet latin. J’utilise le livre de Daniel BEAUVOIS dont j’ai déjà parlé [2].

    Cette carte a le mérite pédagogique de visualiser le théâtre des combats entre religions au sein de la R2N -République des deux nations, voir la série sur les PECO- en vert, les terres orthodoxes, en jaune les terres catholiques. Mais il s'agit d'une carte polonaise et les Polonais - Dieu les bénisse - voient des catholiques partout. Autrement dit, la part du catholicisme sur cette carte est exagérée. La voïvodie de Lwow , par exemple, eût dû être coloriée en vert. Certes la ville de Lwow est majoritairement catholique à cause des nombreux Polonais qui y vivent mais son "plat pays" est massivement orthodoxe.

    A un moment donné, Beauvois parle de "la Pologne ethnique", pour dire la Pologne peuplée historiquement par les Polonais d’origine, c’est-à-dire la Pologne de la Vistule et de la Warta. Lire la carte n°14 des articles sur les PECO : lien : FRONTIERES DES PECO (3ème partie) : LA FRONTIERE GERMANO-POLONAISE DE 1920. De même peut-on parler de la Lituanie ethnique située sur le cours bas et moyen du fleuve Niémen. Bref, ces deux peuples sont westbound, tournés vers l’Ouest, la Baltique… Mais vers l’Ouest, ils rencontrent soit les Allemands soit les Suédois débarqués de l’autre rive. L’Est, le plus souvent vide ou peu peuplé est, pour eux, une frontière, au sens américain, un front pionnier, une zone de colonisation. Alors que la Moscovie a maille à partir avec les Tataro-Mongols de la Horde d’or, les Lituaniens ont réussi à battre ces derniers et à s’emparer de Kiev, vieille capitale de la Russie ancienne. Ils sont même arrivés sur les rives de la Mer Noire.

    Pendant longtemps, les Polonais-Lituaniens, catholiques invétérés, seront des croisés. Ils en ont la mentalité qui est terrible, faite de fanatisme et d’intolérance. Après le schisme du XI° siècle, ils ont en tête le rêve de la Rome papale : recoudre la Tunique déchirée en convertissant les Orthodoxes infidèles. Beauvois parle, pour le dire, des "prosélytismes religieux, armes d’expansion politique", de "l’aristocratie (qui) au lieu de symbiose des religions et des civilisations ne rêvait que d’absorption de l’Est par la Pologne", de l’ordre polonais des bernardins -héritiers spirituels de saint Bernard, l’idéologue des Croisades- qui, "à Lwów, tentaient de détacher la population ruthène du rite orthodoxe (…)". Outre l’union de Krewo (voir cet article sur Wikipaedia), signée en 1385, la date capitale est celle de 1569 où est créée l’union dite de Lublin, ville d’accueil des protagonistes, Polonais et Lituaniens. NB. J'ai placé une chronologie en bas de cet article.

L’UNION DE LUBLIN (1569)

    Voici le texte de Beauvois sur cette question (c’est moi qui souligne) :

    Sigismond II Auguste (grand-duc de Lituanie de 1544 à 1572 et roi de Pologne de 1548 à 1572)

"souhaitait aller plus loin dans le rapprochement (de Krewo, JPR), car l'extinction probable de sa dynastie menaçait de détruire les liens tissés. (…). Il convoqua une diète générale à Lublin trois ans avant sa mort, où, pour montrer l'attirance qu'exerçait le système nobiliaire polonais dans le Grand Duché, il décida d'annexer au royaume les provinces ruthènes du Sud : Podlachie, Volhynie, Braclaw et Kiev. L'aristocratie lituanienne se laissa alors convaincre aux pressions conjuguées de la noblesse et du roi. Il fut décidé que ce qui restait du Grand-Duché (c’est -à-dire, en gros, la Belarus actuelle et la minuscule Lituanie ethnique, qui ne devait se réveiller qu'à la fin du XIXe siècle) et la Pologne seraient désormais gouvernés par un souverain commun, élu par une diète commune (1er juillet 1569). La politique étrangère de cet État renforcé serait unique, mais le Grand-Duché garderait un Trésor, des troupes et des lois propres. L'union de Lublin prévoyait une "inter-intégration" des élites : l'appartenance à la noblesse de l'une des parties du territoire, désormais unique, conférait les mêmes droits dans l'autre partie (principe dit de l'indigénat), ce qui était particulièrement important pour les acquisitions foncières des Polonais à l'est. Les migrations et la mise en valeur des confins orientaux purent ainsi s'accélérer. Les influences religieuses, linguistiques, artistiques de la Pologne n'allaient plus cesser d'y augmenter, prolongeant une tradition déjà deux fois centenaire. Même après les partages de la fin du XVIIIe siècle, les Russes auraient les plus grandes difficultés à revenir sur cette acculturation de plus de quatre siècles".

    Cette acculturation fut plus ou moins forcée et le désir de faire disparaître l’Orthodoxe infidèle restait une ligne de conduite. Cela conduisit à l’Union de Brest (Brest-Litovsk) car, écrit Beauvois, "l’Église catholique prétendit qu'il fallait parfaire l'union politique de Lublin de 1569 par une union religieuse" et, en Pologne, les désirs de Rome sont des ordres...

 

L’UNION DE BREST (1596)

    Je cite Beauvois :

"La politique de la "république des magnats" se ramène aux deux grands desseins quelque peu chimériques : conquérir la Moscovie et chasser les Turcs d'Europe.

Le premier de ces projets, (…), n'était pas dépourvu d'arrière-pensées religieuses. L'idée d'une Pologne œuvrant à la réunion du catholicisme et de l'orthodoxie avait déjà été évoquée, au début du XVe siècle, lors du concile de Constance. Le prosélytisme des jésuites à l'est et l'élan de la Contre-Réforme remettaient cette utopie à l’ordre du jour. On commença par les orthodoxes vivant sur le territoire même de la République, c'est-à-dire en Ruthénie Blanche (Biélorussie, JPR) et dans la partie de l'Ukraine rattachée au royaume depuis 1569. Piotr Skarga, le prédicateur de la cour, joua un rôle majeur dans l'opération de séduction déployée à l’égard des évêques orthodoxes qui se sentaient frustrés de ne pouvoir siéger au sénat et subissaient l'ascendant d'une culture plus brillante que celle de l'Est. L’Église catholique prétendit qu'il fallait parfaire l'union politique de Lublin de 1569 par une union religieuse. Deux synodes, tenus à Brzesc (Brest-Litovsk, JPR) en juin 1595 et en octobre 1596, scellèrent l'union de Brzesc qui créait l’Église uniate, dite aussi catholique grecque : la hiérarchie orthodoxe locale reconnaissait l'autorité du pape, tout en gardant ses rites propres (liturgie en slavon, mariage des prêtres, etc.), et se voyait promettre une égalité de traitement pour l'accès aux plus hautes charges de l’État - promesse qui se révéla vite illusoire.

L'académie jésuite de Wilno fut chargée d'organiser un séminaire pour former les popes uniates dévoués à Rome. Mais l'instauration de cette discutable union religieuse provoqua immédiatement des soulèvements massifs, dirigés par K. Kosinski ou S. Nalewajko (1595-1596). La majorité des populations ruthènes  (=ukrainiennes, JPR), en effet, n'accepta pas cette "trahison" de son haut clergé (du fait de l'union, la République ne reconnaissait plus aucune hiérarchie orthodoxe officielle dans ses frontières ; elle ne ferait machine arrière qu'au début du règne suivant). Une fêlure supplémentaire vint donc s'ajouter aux rapports sociaux déjà difficiles avec la paysannerie maltraitée. Les popes qui refusèrent l'union entraînèrent avec eux la partie de la noblesse non encore polonisée et même quelques magnats attachés à leurs traditions ukrainiennes, (…). La résistance à l'expansionnisme catholique rencontra, au-delà du Dniepr, la solidarité des cosaques organisés en bandes indépendantes. Dans les décennies suivantes, les cosaques devaient de plus en plus associer la défense de leur foi orthodoxe à celle des serfs, et provoquer ainsi le lent réveil de l'entité ukrainienne (on disait ruthène), qui n'avait jamais disparu depuis le rattachement à l’État polono-lituanien des principautés de Kiev, puis de Halicz et Wlodzimierz. ".

    Je cite cette fois l’encyclopédie Wikipaedia : "Après l'union de Brest, Kiev devient l'un des lieux majeurs de l'affrontement entre uniates et orthodoxes". On peut, en effet, comprendre que, pour les paysans asservis, fidèles à la religion orthodoxe, en lutte contre l’occupant polono-lituanien, l’uniate apparût comme un collaborateur de l’oppresseur. Nous sommes alors au XVII° siècle, les Polonais vont envahir la Russie, au point d’avoir un tsar de leur lignée, Ladislas IV, 1610-1613, qui régna à Moscou. Éphémère mais symbolique. En Pologne polonaise -comme dirait De Martonne- c’est le succès total de la Contre-Réforme avec les jésuites comme fer de lance. Marie est proclamée reine de Pologne, "commence le culte des Vierges miraculeuses" (Beauvois)… en Ukraine-rive droite, il en va autrement.

"Ce renforcement d'une confession étroitement liée au pouvoir de l’oligarchie des magnats et de la plèbe nobiliaire exerce une fascination certaine sur le clergé uniate de l'Est, ce qui affaiblit nettement d’une différence parmi les vieilles familles ruthènes. La polonisation des élites de l'Ukraine et de la Biélorussie va progresser très vite. En 1697, elle est assez forte pour que la diète supprime toute trace de langue ruthène dans l'administration. Seuls les cosaques, les confréries urbaines et les paysans restent les gardiens de la foi orthodoxe et des langues blanc-ruthène ou ukrainienne : pendant tout le siècle, ils seront un ferment de résistance acharnée. A Witebsk, la population orthodoxe, continue à refuser l'uniatisme, tue Josaphat Kuncewicz, archevêque uniate de Polotsk, le 12 novembre 1623. En représailles, la ville est privée de ses privilèges urbains et l'hôtel de ville est rasé". (Beauvois).

    Cette oppression conduit tout droit à la grande révolte de l’hetman Bogdan Khmelnitski, où l’on voit ressurgir l’union entre Slaves orientaux, entre Russes et Ukrainiens.

 

    L’ÉPOPÉE DE BOGDAN KHMELNITSKI

    C’est un héros, un chef militaire (hetman) ukrainien, un cosaque zaporogue qui prend la tête d’un soulèvement massif des paysans orthodoxes lassés des persécutions polonaises-lituaniennes. Beauvois qui est un homme mesuré comme tout bon universitaire n’hésite pas à parler de "la cruauté (sic) des rapports humains dans les domaines fonciers de l’Est". "Après 1640" écrit-il "les cosaques devenaient l’espoir d’un nombre croissant de paysans orthodoxes accablés de corvées et de mauvais traitements dans toute l’Ukraine, surtout dans les immenses domaines de la rive droite du Dniepr". Les cosaques eussent aimé être représentés à la Diète polonaise mais les seigneurs polonais n’avaient que "mépris pour la population toujours soupçonnée d’être un ramassis de brigands (…). Cette masse n’attendait qu’un fédérateur pour constituer l’ébauche d’une nation séparée (…)".

    Ci-dessous un timbre qui montre que l'Ukrainien Khmelnitski était célébré et populaire à l'époque de l'URSS (CCCP).

    L’occasion est donnée par la décision du roi de Pologne d’organiser une énième croisade contre les Turcs, de lever une armée de cosaques et de voir cette armée conduite par Bogdan Khmelnitski se battre non pas contre les Turcs mais contre ...les Polonais. Très vite, Khmelnitski "souleva la paysannerie de l’Ukraine rive droite et les cosaques alliés aux Tatars infligèrent de cuisantes défaites aux Polonais, début 1648 (…)". En 1651, le roi et la noblesse de Pologne avaient réagi et l’ampleur de leurs forces mises sur le pied de guerre ne laissait guère de doute sur l’issue finale. Khmelnitski chercha et trouva l’aide d’une puissance nouvelle : Moscou.

    A ce niveau, Beauvois commet un des péchés mortels de l’historien : la téléologie. Il écrit : "Chmielnicki (nom de Bogdan en langue polonaise) se tourna alors vers une puissance qui n’allait plus cesser d’étendre sa domination sur l’Ukraine : Moscou". Et l’auteur de dresser de Moscou un portrait diabolique. En signant le traité ukraino-russe de Pereïaslavl (1654), Bogdan Chmielnicki pouvait-il savoir la politique ultérieure de Moscou ? Ce traité devient "le premier d’une longue série d’abandons" que seul Beauvois connaît car Chmielnicki lui, n’a pas de boule de cristal et ne lit pas l’avenir dans les étoiles. Mais Beauvois, par ailleurs excellent historien que j’utilise beaucoup, comme vous le constatez, ne peut s’empêcher de déverser sa bile anti-russe, anti-soviétique.

    Quoi qu’il en soit, les faits sont les suivants : Chmielnicki se tourne spontanément vers la Russie pour sauver son mouvement et le peuple qui le suit, il se reconnaît ami/allié d’un pays slave oriental, orthodoxe, cyrillique, ce traité sauve les paysans de la "cruauté" et permet "l’ébauche d’une nation séparée" de la République des 2 nations (Pologne-Lituanie). Voilà des faits et non des spéculations.

    Mais tout n’est pas encore fini. Les Polonais mirent au point un projet politique que l’on pourrait appeler "République des 3 nations", la troisième nation étant un nouveau Grand-Duché de Ruthénie (avec les voïvodies de Kiev, Braclaw, et Tchernigov). Mais le fils de Bogdan, Georges, reprit le flambeau du père et confirma le traité de Pereïaslavl (1659) avec les Russes et fit tuer le Grand-Duc que le roi de Pologne avait désigné pour la Ruthénie. Reprise des combats, victoires, défaites, trêves, etc… Finalement, cet épisode se termine par un accord russo-polonais appelé trêve d’Androusovo (1667) mais qui eut une destinée définitive et par lequel Tchernigov, Smolensk et toute l’Ukraine de la rive gauche du Dniepr étaient rattachées à la Russie. Kiev - quoique située sur la rive droite - est également confiée à la Russie, théoriquement pour deux ans mais elle resta acquise à la Russie. Beauvois peut écrire : "la grande expansion polonaise vers l’Europe de l’Est était terminée".

    Il s'agit d'une carte allemande. Lwow est devenue Lemberg. On notera le site de Kiev en rive droite.

     En conclusion de cette partie, retenir que les Slaves orientaux ont subi une acculturation de quatre siècles dont l’Église uniate est un des avatars. Si la majorité s'est révoltée avec Khmelnitski, la soumission à la R2N demeure en rive droite du Dniepr (donc à l'ouest). Cela ne peut pas ne pas avoir de conséquences par rapport aux Ukrainiens et autres de la rive gauche (donc de l'est) qui n'ont connu que la domination orthodoxe (compte non tenu des Tataro-Mongols).


[1] Les Polonais sont des slaves occidentaux, les Lituaniens sont une population balte.

[2] Daniel BEAUVOIS, "La Pologne, des origines à nos jours", Éditions du Seuil, mai 2010, 538 pages.

ci-dessous une chronologie
   

1243 Fondation de Saraï par Batou Khan

1363 Victoire sur la Horde d’or, Kiev entre dans le Grand-duché de Lituanie

1380 Victoire russe à la bataille de Koulikovo (coup d’arrêt à l’expansion tataro-mongole).

1385 Union de Krewo, début de la fusion Pologne-Lituanie

1410 Tannenberg (Grünewald) : victoire polono-lituanienne contre les Chevaliers teutoniques.

1427 Tver (principauté russe) vassale de la Lituanie. (Exemple d’expansionnisme lituanien).

1446 Mise en place de l’État russe centralisé (restent à réunir Tver, Riazan, Novgorod et Pskov).

1462 débuts du règne d’Ivan III le Grand (1462-1505)

1480 : Libération du joug tatar qui pesait sur la Russie

1489 : les Polonais-Lituaniens abandonnent aux Turcs leur prétention sur les rives de la Mer Noire.

1500 : campagne d’Ivan III en Crimée. Son allié (Khan de Crimée pulvérise la Horde d’or).

1547 Ivan IV prend le titre de "tsar" (= césar = empereur) de toutes les Russies.

1552 : Liquidation du Khanat de Kazan : Les Russes de Moscovie sont maîtres de la Volga inférieure.  

1565-1572 : L’opritchnina et les opritchniki : Terreur d’Ivan le terrible.

1569 Lublin, R2N ; les rois de Pologne deviennent Grand-duc de Lituanie.

1569-1571 Alliance de fait entre Turquie-Crimée et R2N (incendie de Moscou par les Tatars).

1596 : union de Brest (religion, les orthodoxes qui acceptent l’autorité du pape deviennent les Uniates)

1612 : l’occupant polonais est expulsé de Moscou. Fin du "temps des troubles" pour le Russie.

1613 : avènement de la dynastie des Romanov.

1654 : traité de Pereïaslavl : réunion de l’Ukraine à la Russie.

1667 : Kiev et Ukraine-rive gauche à la Moscovie par la trêve d'Androusovo (signée avec la Pologne).

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