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La symphonie de Leningrad.

publié le 28 févr. 2018 à 03:58 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 avr. 2018 à 14:12 ]
    La Symphonie de Leningrad.
    La lutte d’une ville assiégée
    par Carsten Gutschmidt
  
     Arte a diffusé ce 27 février 2018 un docu-fiction sur le siège de Leningrad et l’enjeu que constituait, alors, la représentation de la 7e Symphonie de Chostakovitch à la Philharmonie de la ville. Il s'agit-là, en effet, d'une page d'histoire magnifique, peu connue chez nous puisqu'il s'agit d'un moment de l'histoire de l'URSS, laquelle est considérée par les médias français, comme l'empire du Mal, puisque c'est Reagan qui l'a dit.
    je reproduis l’article paru dans l'Humanité du 27 févier, suivi d'un article plus complet, à caractère historique, sur le siège de Leningrad, siège qui dura 872 jours, soit 2 ans 4 mois et 22 jours.

    

    La grande musique pour triompher de la barbarie

    par Laurent Etre

    Durant 870 jours, entre 1941 et 1944, la population de Leningrad a vécu l’horreur. Encerclée et pilonnée par la Wehrmacht, qui avait reçu d’Hitler l’ordre de la prendre pour la raser, la ville a résisté vaillamment. Et les Allemands n’y sont jamais entrés.

    C’est ce siège d’une dureté inouïe, au cours duquel ont péri un million de civils soviétiques, que nous raconte ce docu-fiction. Croisant images d’archives, paroles de survivants, analyses d’historiens et reconstitutions, il adopte un fil conducteur inattendu : les préparatifs, "au cœur du brasier", de l’ensemble dirigé par Karl Eliasberg pour interpréter la 7e Symphonie de Dmitri Chostakovitch.

    Cette symphonie, l’immense compositeur, enfant de Leningrad, l’a dédiée à sa ville et au combat contre le fascisme. Qu’elle puisse être jouée sur place, en plein chaos, était un défi d’une importance idéologique capitale. Mais au début du siège, l’œuvre est encore sur l’établi. Et c’est sous la pression des autorités, qui l’ont fait évacuer avec sa femme et son fils à Kouïbychev (l’actuelle Samara), que Chostakovitch termine de l’écrire. Lorsque, au printemps 1942, dans des conditions rocambolesques, la partition complète parvient enfin à Eliasberg, celui-ci n’a plus que 11 musiciens à ses côtés.

    Lui aussi sous pression, craignant de se retrouver au goulag en cas d’échec, le chef d’orchestre doit donc d’abord s’atteler à recruter. Un appel est lancé à la radio, Eliasberg en personne fait du porte-à-porte. Et un semblant d’orchestre finit par voir le jour. La représentation aura bien lieu, le 9 août 1942. Elle sera retransmise en direct dans toute la ville. Dans le public de la Philharmonie, une jeune fille, Olga Kvade, passionnée de musique. Aujourd’hui, elle n’a rien oublié de l’émotion ressentie alors. Dans ce film, construit notamment à partir de son journal personnel, elle livre un témoignage précieux et touchant. Comme l’est également celui du fils de Dmitri Chostakovitch. (...).

        LE SIÈGE DE LENINGRAD

       

    par Jean-Pierre RISSOAN

Le siège de Leningrad est le siège de près de 900 jours imposé à la ville de Leningrad par la Wehrmacht au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il fait partie du plan famine mis en place par les nazis pour exterminer par la faim les Soviétique [1]. L’histoire de la bataille de Leningrad est moins souvent traitée que d’autres épisodes de la guerre en Europe et, notamment, de la guerre du Front de l’Est. Il faut dire que selon les historiens militaires, la guerre à l’Est comporte trois grands centres névralgiques : la bataille de Moscou, celle de Stalingrad et la bataille de Koursk, à l’été 43. Mais ces hiérarchies, aussi utiles soient-elles pour la compréhension du déroulement de la Guerre, ne sauraient réduire les autres drames à de simples anecdotes. Ce qui s’est passé à Leningrad dépasse l’imagination. Wiki fournit des pages très complètes mais méfiez-vous, je conseille –si possible- de lire les pages anglaises car les pages françaises sont bourrées d’erreurs de traduction.

Trois thèmes sont essentiels : le drame de la faim, l’épopée de la "Route de la vie", l’exécution orchestrale de la symphonie Leningrad en plein blocus, diffusée par tous les haut-parleurs de la ville avec un orchestre malade, miné par la faim, qui perdit trois de ses membres pendant les répétitions…Gardez présents à l’esprit ces trois thèmes car je vais suivre un autre plan, un plan chronologique.

 

Leningrad encerclée

(juin 1941-septembre 1941)

 

Le 15 septembre 1941, les troupes allemandes du groupe d'armées du nord s'emparent de la ville lacustre de Schlüsselburg sur la rive sud du lac Ladoga encerclant entièrement le sud de Leningrad. Toutes les routes terrestres (y compris les voies ferrées) qui connectaient Leningrad au reste de l’Union dont Moscou sont coupées. Le siège commence.

Ravitaillement de la ville et évacuation d’habitants sont impossibles. Sans être abandonnée à elle-même la ville passe après ce qui se déroule simultanément : la bataille de Moscou, locution qui désigne les combats pour le contrôle de la ville de Moscou et de sa proximité entre octobre 1941 et janvier 1942. Elle comprend l'offensive allemande appelée opération Typhon, conduite par le groupe d'armées du centre pour s'approcher de la ville, ainsi que la défense puis la contre-attaque soviétique qui suivit. Elle est considérée avec la bataille de Stalingrad (hiver 42-43) et celle de Koursk (été 43) comme un des affrontements stratégiques sur le front de l'Est.

De septembre au 31 décembre 1941, Leningrad est victime de 272 bombardements, soit 3 par jour en moyenne. Et cela ne va pas cesser. Ces bombardements terroristes (qualifiés ainsi parce que -pour la plupart- ils ne visent pas des cibles militaires) ont provoqué la mort directe de 36.000 personnes, ils ont détruit les magasins généraux de la métropole et les dépôts de munitions. Pour comble, l’hiver 41-42 est précoce et arrive à la mi-octobre où une température de -38° est enregistrée. On relèvera -45° sur le lac Ladoga (et même -51° le 31 décembre). Cette période est la plus atroce. Les réserves de la ville sont épuisées rapidement et tout ce qui relève de la nourriture est rationné.

Leningrad soumise au blocus

(septembre 1941-printemps 1942)

Le ravitaillement par le lac Ladoga n’a commencé que le 20 novembre 41 [2]. La faim était le principal problème de Leningrad. Le pic de famine a eu lieu entre le 20 novembre et le 25 décembre 1941. Les rations de pain pour les soldats en première ligne ont été réduites à 500 grammes par jour, jusqu'à 375 grammes pour les ouvriers des ateliers chauds, jusqu'à 250 pour les autres travailleurs et les ingénieurs et jusqu'à 125 grammes pour les autres employés, les personnes à charge et les enfants.

Un habitant sur trois

Reportage d’Henri ALLEG [3] : "0t goloda oumer... Ot goloda oumerla" (il est mort de faim... Elle est morte de faim). Dans chaque récit des témoins du siège de Leningrad, les mêmes mots reviennent et les étrangers qui ne comprennent pas le russe reconnaissent finalement des phrases répétées aussi souvent. Chacun ici porte en lui le souvenir de terribles épreuves, de blessures, de deuils mais aussi d'un extraordinaire et exaltant combat mené jusqu'au bout.

Le chauffeur de taxi, une femme de 50 ans (…) se souvient aussi Elle était toute jeune. Le père est mort au front, la mère "ot goloda" : "On s'était comme habitués à voir les gens mourir. On les ramassait dans la rue. Il y avait des espèces de centres qui collectaient les cadavres où des volontaires les apportaient.".

"Mon oncle", "ma tante", "mon frère", "ma sœur", "ma mère", "mon fils", "ma fille" : "ot goloda". Ou bien encore "disparus". "Cela arrivait souvent. "Mon grand-père est parti de la maison un matin et n'est jamais revenu" raconte Alla Bielakova, directrice du bureau de Leningrad de l'agence de presse Novotny. "Les gens mouraient brusquement et tombaient dans la rue. Souvent personne ne pouvait savoir ce qu'ils étaient devenus. Le plus terrible c'était de voir la mort s’installer dans les yeux des gens chaque jour plus faibles, plus maigres. On les voyait fondre comme des bougies. Ceux qui partaient les premiers étaient les enfants de 12 à 15 ans (c’est le moment où l’organisme a le plus besoin de nourriture. Plus jeunes, ils résistaient mieux). Les gens costauds, les "armoires à glace" ne tenaient pas non plus. Leur corps exigeait bien sûr, plus de calories que les autres".

 Le journal de Tania (8 ans).

Dans le petit musée du cimetière de Piskaryovskoye où sont enterrés dans des fosses communes (–des tombes fraternelles – disent avec respect les Soviétiques) les restes de 500.000 Léningradois, on conserve le journal bouleversant de Tania Savicheva, une petite fille de 8 ans, morte durant le siège. Des pages d’un cahier d'écolier coupées en quatre pour économiser le papier, rare. D'une écriture enfantine, Tania note seulement le tragique quotidien :

"Genia est morte le 28 décembre (1941) à midi... Grand-mère est morte le 25 janvier à 3 heures ; Leka est mort le 17 mars à 5 heures... L'oncle Vassia est mort le 13 avril à 2 heures.... L'oncle Lecha est mort le 10 mai à 4 heures ; Maman est morte le 13 mai à 7 h 30... Toute la famille Savicheva est morte. Tania (c’est d’elle-même qu'elle parle) reste toute seule". Fin de l’extrait du reportage d’Henri Alleg.

Le 20 janvier 1942, les rations connaissent une première hausse. Deux facteurs à cela : l’approvisionnement par le lac Ladoga et l’évacuation de la population de la ville commencent à se mettre en place, et à mesure que la population diminue, les vivres disponibles augmentent. Dès mars 1942 la mortalité baisse.

 Chostakovitch

J’ouvre une parenthèse en rapport avec le titre de cet article.

Le 8 août 1941, les tout premiers avions allemands bombardent Leningrad. La mobilisation est décrétée et Chostakovitch est incorporé à sa demande dans un piquet d'incendie du groupe de défense antiaérienne (d’où la "une" du Time – Etats-Unis - qui salue aussi le rôle de combattant du musicien[4] et que l'ai mise en cul-de-lampe). Il se lance dans l'écriture de sa Symphonie n° 7 "Leningrad", composée au début du siège de la ville : "J'ai terminé il y a une heure la partition de deux mouvements d'une grande composition symphonique. Si je parviens à l'achever, si je parviens à terminer le troisième et le quatrième mouvement, alors peut-être je pourrais l'appeler ma septième symphonie. Pourquoi vous dis-je tout cela ? Pour que les auditeurs qui m'écoutent en ce moment sachent que la vie dans notre ville se poursuit normalement".

On remarquera que le musicien se comporte en combattant. En disant à la radio – écoutée par les Allemands - "que la vie dans notre ville se poursuit normalement" il ne dit pas la vérité mais la guerre psychologique est un aspect essentiel de la Seconde guerre mondiale.  légende de la photo : Symbole si l’en est, le célèbre compositeur Chostakovitch. Ayant refusé de quitter la ville, il s’engagea comme pompier volontaire avant de composer en pleine famine sa fameuse symphonie n°7 "Leningrad". Cette photo et sa musique feront le tour du monde.

 Une ville du front

(été 1942-1944)

La "route de la vie" :

La carte des positions des armées nazies et de leurs alliées montrent l’éclatement du front et l’isolement de Leningrad. A cette date, le rétablissement du lien avec la grande ville exigeait de passer par le lac.

 

La prise –le 30 août 41- de la petite ville mais nœud ferroviaire de Mga coupait la voie ferrée (sans parler des voies qui menaient à Moscou également coupées). La voie fluvio-lacustre (water route) est possible mais en été seulement, or, l’été s’achève quand le blocus commence. Elle sera rouverte en été 42. Il reste -quand le lac est gelé- la possibilité d’y faire circuler des camions (automobile route) et même – mais à conditions d’y établir des rails – des trains (voir la pose des rails, photo en conclusion).  

 

<= ci-contre l'un des Poloutorka légendaires remontés du fond du lac de Ladoga (Poloutorka est un diminutif qui signifie en russe simplement un et demi pour sa capacité de chargement de 1,5 tonne [5].

"Durant les deux premières semaines d'existence de la route, 157 camions ont coulé. Le chiffre a été d'un millier pour le premier hiver. Au total, un Poloutorka sur trois s'est retrouvé au fond du lac".

Cette citation du site donné en référence donne une idée de l’extraordinaire difficulté à utiliser cette route de la vie, authentique route de l’impossible pour reprendre le titre d’une émission TV célèbre. D’autant que, comme sur la Volga, l’aviation nazie bombardait autant que faire se pouvait la route. En 1942, les Soviétiques ont construit une voie ferrée, détruite par les Nazis, elle a été reconstruite (février 43) pour être à nouveau détruite…etc.

Malgré tout, la route de la vie a permis d’alimenter les assiégés en vivres et en munitions, permis aussi d’évacuer des centaines de milliers de Léningradois.

  

9 août 1942 : la symphonie de Leningrad

Chostakovitch et sa famille ont d’abord été évacués par les autorités vers Moscou, le 1er octobre 1941, au plus fort des combats et se retirèrent ensuite à Kouïbychev (aujourd'hui Samara) le 22 octobre, où Chostakovitch achève la partition en deux mois. L'œuvre est terminée en décembre 1941, alors que Leningrad est toujours assiégée.

La première de cette symphonie, au gigantisme patriotique, a lieu à Kouïbychev en mars 1942. Quelques jours plus tard, elle est jouée à Moscou lors d'un concert retransmis à la radio et perturbé par les alertes de la défense antiaérienne. Rapidement populaire aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est, elle est jouée 62 fois sur le continent américain entre 1942et 1943[6]. L'Orchestre philharmonique de Leningrad, réfugié à Novossibirsk, y exécute l'œuvre le 9 juillet 1942 en présence de Chostakovitch (également venu assister aux répétitions), puis de nouveau les 11, 12 et 15 juillet.

L'œuvre est interprétée à Leningrad-même le 9 août 1942. Cette "première" a été interprétée par les musiciens survivants de l'Orchestre de la radio de Leningrad. La plupart des musiciens souffraient de la faim, ce qui rendait les répétitions difficiles : les effectifs ont souvent été réduits au cours des répétitions et il y eut trois morts en plein travail. L'orchestre a été en mesure de jouer la symphonie en entier une seule fois avant le concert. Malgré la piètre condition des instrumentistes et de nombreux membres du public, le concert a été un énorme succès, suscitant une ovation d'une heure. Le concert a été "pris en charge" par une offensive militaire soviétique, au nom de code de bourrasque, destinée à réduire au silence les forces allemandes pendant l'exécution et dirigée par le général Govorov[7]. Les agents du renseignement soviétique avaient localisé les batteries allemandes et les postes d'observation depuis plusieurs semaines, en préparation de l'attaque. Trois mille obus de fort calibre ont été lancés sur l'ennemi. Le but de l'opération était d'empêcher les Allemands de cibler la salle de concert et de s'assurer qu'ils seraient assez silencieux pour laisser entendre la musique sur les haut-parleurs, dont la mise en place avait été ordonnée. Le général a aussi encouragé les soldats soviétiques à écouter le concert à la radio. Le musicologue Andrei Krukov a fait, plus tard, l'éloge des actions d'"incitation" de Govorov pour le concert, ajoutant que son choix de permettre aux soldats de participer était "une décision tout à fait exceptionnelle". Govorov lui-même, a fait remarquer plus tard au chef d’orchestre que "nous aussi nous avons joué notre instrument dans la symphonie, vous savez", faisant référence aux tirs d'artillerie de l’opération bourrasque.

À Leningrad-même, ville à laquelle la symphonie est dédiée, la création est effectuée alors que le siège dure toujours, par l'Orchestre de la radio de Leningrad, seul orchestre à être resté dans la ville pendant les hostilités, sous la direction de Carl Eliasberg[8]. Pour cela, la partition fut introduite de nuit au mois de mars, par voie aérienne, puis une équipe de copistes fabriqua le matériel d'orchestre avant que les répétitions ne puissent commencer. Les membres de l'orchestre bénéficièrent de rations alimentaires supplémentaires, tandis que des musiciens complémentaires étaient recrutés parmi les soldats pour pallier l'absence des artistes, évacués ou morts. Des musiciens ont également été rappelés du front ou, quittant leur orchestre d’origine, affectés à l’orchestre de la ville. Tout cela avec le soutien du commandant du front de Leningrad, Léonide Govorov [9]. Il y avait un important public pour le concert, composé de chefs du PCUS, de cadres de l’Armée rouge et de civils. Les citoyens de Leningrad qui ne pouvaient pas tenir dans la salle, étaient rassemblés autour des fenêtres ouvertes (on est au mois d’août, NDLR) et des haut-parleurs. Les musiciens sur scène étaient "habillés comme des choux", avec plusieurs couches de vêtements pour éviter les frissons induits par la sous-nutrition. Peu de temps avant le début du concert, les lustres électriques au-dessus de la scène ont été allumés pour la première fois depuis le début des répétitions. Dès que la salle fit silence, Eliasberg lança l'orchestre. L'exécution était de mauvaise qualité artistique, mais a été marquée par les émotions soulevées dans le public et pour son finale : quand certains musiciens chancelaient en raison de l'épuisement, le public se levait "dans un mouvement spontané remarquable, pour les encourager à poursuivre". Le concert reçu une ovation d'une heure, debout, avec Eliasberg recevant un symbolique bouquet de fleurs cultivées à Leningrad par une jeune fille. Beaucoup dans le public étaient en larmes, en raison de l'impact émotionnel du concert qui a été considéré comme une "biographie musicale des souffrances de Leningrad". Les musiciens ont été invités à un vrai repas pour célébrer le concert avec les responsables du parti.

La musique de Chostakovitch a été diffusée à travers la ville, par la radio et retransmise en direct par haut-parleurs pour être entendue de la population ainsi que des forces allemandes dans un concept de guerre psychologique, une "frappe tactique contre le moral des allemands". Un soldat allemand s'est rappelé que son escadron a "écouté la symphonie des héros". "L'artillerie allemande tenta d’en perturber l’exécution mais fut réduite au silence par des tirs de contre-batterie soviétiques, à la grande joie des Léningradois". Eliasberg a, plus tard, rencontré certains allemands qui étaient postés à l'extérieur de Leningrad pendant le concert, qui lui ont dit qu'ils ont compris qu’ils ne pourraient jamais s'emparer de la ville : "Who are we bombing ? We will never be able to take Leningrad because the people here are selfless".

La création de Leningrad a été considérée par la critique musicale comme l'une des plus importantes représentations artistiques de la guerre, en raison de ses effets psychologiques et politiques. Le spécialiste de la musique de Chostakovitch, Laurel Fay[10], affirme que ce concert fut "un événement légendaire en lui-même". Le Journaliste Michael Tumely l'appelle "un moment légendaire dans l'histoire soviétique, politique et militaire". Le critique américain Dhuga[11], quant à lui, écrit que ce concert "fut ressenti par la population– et bien sûr, par les autorités soviétiques – comme le prélude à la victoire finale sur les allemands". Eliasberg d'accord avec l'appréciation de Dhuga, disait que "toute la ville a retrouvé son humanité à ce moment, nous avons triomphé de l'inhumaine machine de guerre Nazie».

Le compositeur reçut un Prix Staline pour cette symphonie, en 1942. Une réunion des musiciens survivants a été organisée en 1964 et en 1992 pour commémorer l'événement.

 

La bataille du désenclavement

(août 42- janvier 44)

 

En perçant le front soviétique à Mga, atteignant les rives du lac Ladoga à Schlüsselburg, les Allemands réussirent le blocus mais si le rapport des forces changent, les armées nazies vont se trouver prises en tenaille entre le front de Leningrad, à l’ouest, et le front de Volkhov, à l’est.

D’ailleurs, dès le début de l’année 1942, les Soviétiques tentèrent de desserrer l’étreinte nazie. Puis le 19 août 1942, c’est l’offensive de Siniavino jusqu’au 10 octobre. Avec entrée en scène des premiers fameux chars T34, des premières Katioucha mais les nazis avaient fait remonter de Crimée, toute l’artillerie lourde de ce front où ils furent victorieux. Voir ce lien d’où est extraite cette carte qui permet les localisations  :https://fr.Wikipédia.org     /wiki/Offensive_Siniavino_(1942).

Le 12 janvier 1943, l'Armée Rouge mène l’opération Iskra (l’Étincelle) et réussit à briser le goulot d'étranglement entre Siniavino et la rive du lac Ladoga, recréant ainsi une connexion terrestre à partir de Leningrad le long de la rive du lac Ladoga, pour la première fois depuis septembre 1941. A cette date, toute l’attention des nazis est centrée sur le front de Stalingrad. Cela a permis des initiatives soviétiques sur le front de Leningrad. Initiatives qui avaient aussi pour finalité d’empêcher les Nazis d’apporter des secours à l’armée de Von Paulus, cernée à Stalingrad. La réussite partielle de l’opération Iskra a permis de mettre en place la nouvelle voie de chemin de fer de 36 km, construite par des milliers de civils et de prisonniers de guerre, qui est mise en service 14 jours après le premier coup de pioche. En février la ligne sera empruntée par 69 trains, 157 en avril et 369 en juillet 1943. Leningrad n'est désormais plus totalement  isolée. C'est en janvier 1944 que les Soviétiques libèrent entièrement la ville.

 

Bilan

Le siège de Leningrad a duré presque 900 jours, du 10 juillet 1941 au 13 janvier 1944. La défense et la résistance des habitants de la ville constituent une épopée sans parallèle dans l'histoire. Les livres d’état-civil de la cité ont enregistré 1es décès de 632.000 personnes mortes de faim (chiffres présentés au procès de Nuremberg, aujourd’hui ré-estimés en hausse). En comptant les tués par les bombardements et dans la défense de la ville, le total est d'un million de victimes. Un habitant sur trois. Deux fois le chiffre des pertes additionnées de la Grande-Bretagne et des États- Unis durant la guerre. (…).

                                                                                                Grâce à la Route de la vie, Trois vagues d'évacuation ont pu être organisées. Les militaires soviétiques ont réussi à organiser

l'évacuation de la population de la ville assiégée. Au total, ils ont libéré du blocus 1,5 million de personnes, soit pratiquement la moitié de la ville à l'époque. Les évacuations ont eu lieu le 29 juin 1941, entre septembre 1941 et avril 1942 et de mai à octobre 1942.

<= ci-contre : construction d'une voie ferrée sur la glace du lac.





Plus anecdotique mais aide à la compréhension du phénomène : Les chats-héros. Les autorités de Leningrad ont érigé un monument au chat, qui a sauvé de la famine des habitants de la ville assiégée à deux reprises. Pendant la première année du siège, les habitants affamés ont mangé tous les animaux domestiques, dont les chats, pour ne pas mourir de faim. L'absence de chats a provoqué une invasion de rongeurs. Après la percée du blocus en janvier 1943, l'un des premiers trains transportait quatre wagons de chats pour sauver les réserves des habitants éreintés.

L’hommage :

Le cimetière mémoriel de Piskaryovskoye à Leningrad

Sur une stèle de ce cimetière, on peut lire les vers de la poétesse Olga Bergoltts (1910-1975) qui, elle-même, vécut le siège de Leningrad et fut distinguée et médaillée pour son travail à la radio pendant le siège de Leningrad[12] :

 

Ici, reposent des Léningradois.

Ici, sont des citoyens, hommes, femmes et enfants, avec à leurs côtés, des soldats de l’Armée rouge.

Ils t’ont défendu Leningrad ! Foyer de la Révolution,

En donnant toutes leurs vies

On ne peut écrire la liste de tous leurs noms tant ils sont nombreux mais ils bénéficient de l’éternelle protection du granit.

Car notez bien vous qui regardez ces roches : aucun n’est oublié, rien n’est oublié [13].

 

 



[1] David Glantz, "The Battle for Leningrad, 1941-1944", colonel américain, fondateur de The Journal of Soviet Military Studies, devenu en 1993 le Journal of the Slavic Military Studies.

[3] Paru dans l’Humanité du 9 mai 1975, "URSS : trente ans depuis le jour V", 1ère partie "six cents Oradour".

[4] http://content.time.com/time/subscriber/article/0,33009,796043-1,00.html : lire l’article du Time daté du 20 juillet 1942, en ligne.

[6] Le TIME du 20 juillet 1942 nous indique : "The Symphony got its first hearing outside Russia in London on June 29, before 5,000 enthusiastic listeners at Royal Albert Hall".

[7] Futur maréchal de l’URSS, héros de l’Union soviétique.

[9] Pendant la Grande Guerre Patriotique, comme disent les Soviétiques, être autorisé à quitter son poste au front pour aller interpréter une symphonie à la salle de la Philharmonie de Leningrad dit, plus que tout, l’importance que les autorités accordaient à cette symphonie et à ce concert…

[10] Laurel Fay, Shostakovich: A Life, Oxford University Press, 1989 (ISBN 0-19-513438-9)

[11] U. S. Dhuga, « Music Chronicle », The Hudson Review, vol. 57, no 1,‎ 2004, p. 125–132.

[12] Son second mari tomba malade et mourut de faim en novembre 1941. lire aussi sa fiche Wiki

[13] Traduction à partir de l’anglais effectuée par mes soins.


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