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La paix de Brest-Litovsk, 3 mars 1918

publié le 9 févr. 2013 à 07:15 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 11 janv. 2016 à 03:18 ]

    Lénine et les Bolcheviques ont toujours condamné la guerre de 1914 comme une guerre impérialiste où les intérêts des peuples sont totalement absents. Ils promirent que, dès leur accession au pouvoir, ils y mettraient fin. La révolution d’Octobre 1917 est un succès. Lénine et ses amis politiques entreprennent immédiatement la réalisation de leurs promesses dont celle sur la paix immédiate. Cela va au-devant des désirs des Allemands qui, vainqueurs militairement sur le front russe, ne souhaitent qu’une chose : jeter toutes leurs forces sur le front occidental contre les Alliés, surtout que ceux-ci viennent d’être renforcés par les Américains. La paix qu’ils proposent aux bolcheviques après l’armistice est tellement dure que cela nécessite une discussion entre les nouveaux dirigeants russes. Ceux-ci vont d’abord la refuser, contre l’avis de Lénine, ce qui conduira à un désastre et à de nouvelles conditions de paix encore plus dures. Ce sera le traité de Brest-Litovsk, signé le 3 mars 1918.

 

Chronologie de départ

- 26 octobre 1917. Décret sur la paix. Lénine annonce l'abolition de la diplomatie secrète et la proposition à tous les pays belligérants d'entamer des pourparlers « en vue d'une paix équitable et démocratique, immédiate, sans annexions et sans indemnités ». Seule l'Allemagne accepte.

- 26 novembre 1917, cessez-le-feu entre l’Allemagne et la Russie alors dirigée par les Bolcheviques. 

- Le 15 décembre 1917, un armistice russo-allemand est signé à Brest-Litovsk et des négociations de paix s'engagent. La ligne d’armistice est visible sur la carte suivante n°1.


- les propositions de paix allemandes sont draconiennes. Inacceptables ?

- c’est alors que se tient la séance dramatique du 8 janvier 1918. C’est celle du Comité central du parti bolchevique auquel se sont joints les dirigeants du parti de Petrograd. Lénine présente 21 thèses sur "La question de la signature immédiate de la paix séparée et annexionniste". Lénine est partisan de signer et s’oppose au groupe de Boukharine, partisan de la guerre révolutionnaire, majoritaire chez les Bolcheviques de Moscou et de Petrograd. Trotski est pour une position stand by. La paix démobiliserait les soldats à la grande satisfaction des paysans russes, mais avec la guerre, l’honneur de la Révolution serait sauf, car si on signe se serait sous la botte de l’armée ennemie. Voici des extraits des thèses de Lénine.

 

Le discours de Lénine le 8 janvier 1918 sur la paix annexionniste proposée par les Allemands.

"5. ... Il faut, pour le succès du socialisme en Russie, que s'écoule un certain laps de temps, quelques mois au moins, pendant lequel le gouvernement socialiste doit avoir les mains tout à fait libres pour triompher de la bourgeoisie : d'abord dans son propre pays et pour mettre sur pied un travail d'organisation de masse en largeur et en profondeur.

6. L'état présent de la révolution socialiste en Russie doit être placé à la base de toute définition des tâches internationales de notre pouvoir des Soviets, car la situation internationale, en cette quatrième année de guerre, est telle qu'on ne peut absolument pas prévoir le moment probable de l'explosion révolutionnaire et du renversement d'un quelconque gouvernement impérialiste d'Europe (y compris le gouvernement allemand)...

7. Les pourparlers de paix de Brest-Litovsk ont montré de toute évidence qu'à l'heure actuelle, au 7 janvier 1918, le parti militaire l'a incontestablement emporté au sein du gouvernement allemand (qui mène en laisse les autres gouvernements de la quadruple alliance [1]). Pratiquement, le parti militaire a déjà adressé un ultimatum à la Russie (il faut s'attendre, il est nécessaire de s'attendre d'un jour à l'autre à ce qu'il soit officiellement signifié). Cet ultimatum, le voici : ou bien la poursuite de la guerre, ou bien une paix annexionniste, c'est-à-dire la paix à condition que nous rendions tous les territoires que nous avons occupés, tandis que les Allemands conserveront TOUS les territoires qu'ils ont occupés et nous imposeront (sous couleur d'indemnité pour l'entretien des prisonniers) une contribution d'un montant approximatif de 3 milliards de roubles, payables en plusieurs annuités.

8. Le gouvernement socialiste de Russie se trouve placé devant une alternative qui exige de toute urgence une solution : ou bien accepter à présent une paix annexionniste ou bien engager sur-le-champ une guerre révolutionnaire...

14. Il est hors de doute que notre armée, à l'heure actuelle et dans les semaines qui viennent (et vraisemblablement dans les mois à venir), est absolument hors d'état de repousser avec succès une offensive allemande...

15. Ensuite, il est également hors de doute que la majorité paysanne de notre armée se prononcerait sans réserve à l'heure actuelle en faveur d'une paix annexionniste, et non d'une guerre révolutionnaire immédiate, car la réorganisation socialiste de l'armée, l'intégration dans ses rangs des détachements de la Garde rouge, etc., ne font que commencer...

20. ... En concluant une paix séparée, nous nous affranchissons, autant qu'il est possible de le faire à l’heure actuelle, des deux groupes impérialistes ennemis, en profitant de leur hostilité et de la guerre qui les empêchent de s'entendre contre nous ; nous en profitons, car nous avons ainsi pendant une certaine période les mains libres pour poursuivre et consolider la révolution socialiste". 

    On remarquera la qualité d’analyse de Lénine. Il a bien vu le sens de la dictature militaire Ludendorff - Hindenburg au pouvoir en Allemagne, duo qui a évincé politiquement l’empereur et dont la ligne politique est (encore plus) extrémiste. Lénine parle d’une paix annexionniste car les Allemands projettent d’annexer des terres qu’ils n’ont pas occupées militairement et qui n’ont rien d’allemandes. L’objectif de Lénine est de gagner du temps afin de consolider le pouvoir des soviets en Russie. Si on attend la révolution en Allemagne, on risque d’être déçus. Il faut être positifs : observer les faits -qui sont "têtus" selon sa célèbre formule - et en tirer une politique viable. Tant que la guerre dure à l’ouest, cette paix séparée peut nous permettre de souffler et de nous reconstituer.

    Malgré cela, Lénine est battu. Son texte n’obtient que 15 voix. Celui de Trotski 16 et celui de Boukharine 32. Ce sera donc la « guerre révolutionnaire ».

    Les Allemands reprennent l’offensive le 18 février. Aucune résistance n’est possible, c’est la déroute. Lénine obtient du Comité central la demande de signature de la paix séparée. Les Allemands ne répondent pas et filent en avant. Petrograd est menacée. Pendant quatre jours totalement tragiques, on attend la réponse allemande. Le 23 février, l’Armée rouge constituée en tant que telle obtient un premier succès symbolique mais moralement bienfaiteur [2]. Le même jour, Berlin fait connaître ses conditions. Ce sera un diktat. Ils verront ce que c’est à Versailles, l’an prochain. Les conditions sont dures, plus encore que celles refusées par Trotski lors des préliminaires de décembre-janvier et dont discuta la réunion du 8 janvier 1918. Outre les formidables pertes territoriales dont nous allons parler, la Russie doit payer une indemnité de 94 tonnes d’or. La paix est signée le dimanche 3 mars 1918.

    La carte n°1 montre l’espace perdu par les Soviétiques du fait des velléités révolutionnaires du groupe de Boukharine. Les Allemands ont occupé toute l’Ukraine et sont allés au-delà de Minsk (Biélorussie).  

 

Le Russie démembrée



    La carte n°2 est intéressante. Par son titre d’abord : la Russie "démembrée". Cela montre les ambitions impérialistes allemandes qui, à cet égard, diffèrent peu de celles des hitlériens, 20 ans plus tard. Intéressante aussi par son appréhension de l’espace : elle va de la Mer Blanche à la Méditerranée : les auteurs ont compris les enjeux (les autres cartes ne montrent pas le Caucase). Il s’agit d’un article du New-York times - en tenue de combat : l’auteur de l’article parle sans cesse des "Teutons" au lieu d’écrire Germans -, article écrit juste au lendemain de la signature de la paix de Brest-Litovsk. "La paix soudaine faite entre les Bolcheviks et les Teutons, dimanche dernier". Le journal ne semble pas avoir les accords définitifs et montre le « démembrement » imaginé. Extraction de l’Ukraine de la Russie, surtout création d’un "Caucase" qui fait perdre à la Russie une frontière naturelle et des gisements de pétrole. La paix de Brest-Litovsk donne effectivement à la Turquie -alliée de l’Allemagne - la circonscription de Kars - visible sur la carte -, Ainsi que l’Abkhazie (en bordure de la mer Noire, à l’ouest de Kutais -également visible sur la carte-) et son port de Soukhoumi.

 





Le partage léonin de Brest-Litovsk. Carte n°3.


Bien comprendre que cette carte est élaborée en mars 1918, que la guerre continue à l’Ouest, que l’Autriche-Hongrie existe toujours - le nouvel empereur depuis 1916 s’appelle Charles 1er - elle garde donc son Royaume de Galicie avec sa capitale Lemberg (Lvov en langue slave). L’Allemagne est toujours intacte même si le mécontentement sourd. Guillaume 1er est toujours empereur.

La Russie perd environ 1 million de km2 par rapport à 1914.

La "Pologne du Congrès" jusqu’au golfe de Riga passe à l’Allemagne. Lien : Frontières PECO 2ème partie. Pologne ou la République des Deux Nations. Disparition & renaissance.

La région de Minsk, à savoir la Biélorussie est administrée par l’Allemagne.

L’ Ukraine - exceptée sa partie autrichienne en Galicie - devient une République soi-disant indépendante, en réalité vassale de l’Allemagne.

Autrement dit, le territoire de l’ancienne "République des deux nations" (carte n°7 des PECO) Frontières PECO 2ème partie. Pologne ou la République des Deux Nations. Disparition & renaissance. passe entièrement sous contrôle allemand. Le Drang nach Osten est en passe de réussir.

Par ailleurs, la Finlande est indépendante. La frontière avec la Russie passe à travers le lac Ladoga qui est donc binational et une attaque de Petrograd est possible aussi bien par la Baltique que par le lac.

 Les Allemands s'amusent : "on a ramené la Grande Russie à la Principauté de Moscovie !"




Les perspectives soviétiques : un danger imminent.

    En cas de victoire définitive allemande sur le front Ouest, contre la France donc, que serait-il advenu de la Russie soviétique après ce traité ?

    Le professeur Losurdo met en perspective le traité de Brest-Litovsk avec les enjeux de la guerre à l’Est de l’Europe et les ambitions allemandes de la progression vers l’Est.

    "Pour ce qui concerne le front oriental, ce conflit avait plusieurs fois été pensé par Guillaume II comme une guerre raciale où était en jeu l'« existence » même des peuples en lutte, l'« être ou ne pas être de la race germanique en Europe». Il s'agissait d'un affrontement qui excluait une quelconque réconciliation ou reconnaissance réciproque : la paix «n'est pas du tout possible entre Slaves et Germains». À partir de Brest-Litovsk surtout, des opinions avaient émergé dans le Reich de Guillaume II qui se tournaient vers l'est pour trouver la solution du problème de l'espace vital et qui prospectaient une entente avec l'Angleterre pour réaliser le démantèlement de la Russie et « créer les prémisses pour la position mondiale de l'Allemagne avec une politique continentale grandiose». Quelques années plus tard, dans Mein Kampf, Hitler énonçait clairement son programme de construction d'un empire continental allemand, à édifier en premier lieu sur les ruines de l'Union soviétique. Il n'est pas difficile de repérer la ligne qui de Brest-Litovsk conduit à l'opération Barbarossa, et ceci explique suffisamment les angoisses de Staline. Dans tous les cas, la catégorie d'imminence du danger est rien moins qu'univoque : il n'y a pas de grandeur temporelle déterminée pour la mesurer ; imminent est un danger qui, pour être affronté de façon adéquate, n'admet aucun hésitation. Si ensuite, en plus du sens temporel, nous entendons l’«imminence» dans un sens spatial, il est évident que c'était l'Union soviétique qui était exposée à un danger plus « imminent» ". Fin de citation[3].

 

    Les Soviétiques annuleront le traité de Brest-Litovsk dès le 13 novembre 1918. Ce fut donc un traité éphémère. Il n’en traduit pas moins les ambitions allemandes. Il explique les différentes mesures préventives prises par l’URSS de Staline notamment l'industrialisation à outrance et la collectivisation de l'agriculture pour assurer le ravitaillement des nouvelles villes-industrielles. 

    Les évènements actuels en Ukraine donnent à ce pan d'histoire un relief particulier. Avec l'Ukraine dans l'OTAN - comme le souhaitent les partis d''extrême-droite - les Occidentaux obtiendraient ce que les Allemands de Guillaume II voulaient. Victoire de l’impérialisme.

Addendum :
    Avec ce traité, les Allemands concrétisaient un vieux rêve. Dans son livre, en deux volumes, sur l'histoire de l'Allemagne contemporaine, Gilbert BADIA évoque plusieurs fois l'attrait que l'Ukraine russe exerçait sur les Allemands. Et cela dès AVANT 1914. ainsi page 31 "on rêvait d'arracher à la Russie des terres de colonisation, en Ukraine, en Pologne, (...)". Page 51, citant la réflexion de quelque leader "les Allemands ne sauraient-ils pas mieux mettre en valeur les terres à blé de l'Ukraine que leurs actuels possesseurs ?". Page 81, traitant justement de la paix de Brest-Litovsk, "(le gouvernement allemand) voulait évidemment conserver les territoires conquis et même s'assurer le blé d'Ukraine dans l'espoir d'améliorer le ravitaillement de l'Allemagne encerclée" ...

[1] Empire allemand, empire austro-hongrois, empire turc et Bulgarie.

[2] Depuis le 23 février 1918, l’Armée rouge célébra cette date. Le 23 février, était le jour de l’Armée rouge dans toute l’URSS. La Russie d’aujourd’hui a gardé à ma connaissance cette date anniversaire.

[3] Université d’Urbino, "Staline, histoire et critique d’une légende noire", éditions Aden,  Bruxelles, 2011.

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