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John REED, "Dix jours qui ébranlèrent le monde", une biographie

publié le 27 janv. 2017 à 07:13 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 29 janv. 2017 à 08:22 ]
 

"Reds", le film de Warren Beatty (…) raconte une histoire vraie et fort peu banale : celle de John Reed, cet intellectuel américain issu de la bonne bourgeoisie, qui se retrouve plongé au cœur de la révolution d'Octobre en Russie, en devient un militant ardent, avant d'en raconter l'épopée dans un célèbre livre: « Dix jours qui ébranlèrent le monde ». Certes, la révolution a depuis 1917 fait, si l'on peut dire, son chemin, dans le monde et découvert d'autres voies que celles de l'assaut des bâtiments officiels par des groupes en armes. Certes, le chantier du socialisme soviétique, avec ses clartés fulgurantes et ses obscurités tragiques, n'est plus pour nous un modèle à suivre et à copier. Pourtant l'aventure de John Reed mérite plus que le respect ému. Elle démontre que peuvent se fondre les exigences de l'esprit et celles du combat : on voudrait aujourd’hui nous en faire douter. Elle apporte la preuve éclatante que l'art rigoureux du journaliste s'enrichit de la passion du militant pour atteindre à une venté profonde : on voudrait aujourd'hui le nier. Elle exalte enfin le goût de la révolte, du refus et de la lutte, que l'on déclare aujourd'hui, bêtement, enterré. Il y aura toujours des jeunes gens qui, un jour, se mettent en colère. Voici quelques images de la vie de celui-là : John Reed, un communiste américain.

Claude Cabanes

Claude Cabanes (1936-2015) fut rédacteur-en-chef de L’Humanité de 1984 à 2000. Cet article a été publié en avril 1982 à l’occasion de la sortie en France du film "Reds" (triplement oscarisé). Il gisait dans mes archives et je suis heureux de vous en faire profiter (JPR).

L’HISTOIRE VÉRIDIQUE DE L’AMÉRICAIN JOHN REED QUI VÉCUT LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE

 

à PATERSON, ce matin- là, il tombe des cordes. La rue est un cloaque. A gauche de la rue, la ligne sombre et interminable de l'usine. A droite de la rue, la troupe, monotone, des incertaines maisons de bois des ouvriers de l'usine. Dans la rue, rien. Volets clos. Murs muets. La pluie, et rien. C'est à 6 heures qu'apparaissent les premiers groupes compacts de policiers en armes, dégoulinants d'eau là-bas au bout de la rue. Ce matin d'avril 1913, à quelques kilomètres de New York, les 25.000 travailleurs de la soie ne sont pas à leur poste : à Paterson, c'est la grève. « A Paterson, c'est la guerre », écrira le lendemain John Reed. La guerre des classes, c'est peut-être ce matin-là que le jeune et fantasque intellectuel américain, héros des nuits de la bohème de « Greenwich », découvre l’âpre réalité, caché derrière une méchante palissade à demi écroulée. Il assiste, stupéfait, au ratissage militaire de la petite ville ouvrière et laisse quelques plumes dans l'aventure, conséquences d'un matraquage en règle et de vingt jours de prison. Il n'oubliera plus Paterson, ses prolétaires insoumis, William Haywood dit « Big Bill » le leader du syndicat, et la « grandeur de la révolte »... « Je me faisais l'effet d'un serpent qui change de- peau : c'était douloureux. ».

Un an après, la mue s'achève. Le brillant animateur de l'intelligentsia new-yorkaise rencontre une nouvelle fois le mouvement ouvrier et ses noyaux révolutionnaires : il choisit définitivement d'être des leurs. C'est, au début du siècle, où l’immense majorité des intellectuels sont parfaitement intégrés aux mécanismes et à l'idéologie de la bourgeoisie triomphante, une aventure folle et solitaire.

En avril 1914, elle a, sous le ciel du Colorado, le goût du sang. Ici ne règnent ni Dieu, ni la loi, ni les hommes. Ici règne John Rockefeller. Il est propriétaire des mines, des maisons, des trains, des églises, des juges, des shérifs, des putains, des journalistes, des cimetières et des âmes. Des armes. Quand les 11.000 mineurs-parias de la Iron Company déclenchent la grève pour être simplement traités selon les lois en vigueur, c'est-à-dire autrement que des chiens, le pays résonne de bruits de culasses. Les truands armés de Rockefeller cognent, pillent, traquent, emprisonnent, dégainent au coin des rues. Un dimanche, ils donnent l'assaut d'un des camps de fortune où vivent sous la tente les grévistes et leur famille : à Ludlow, quand la bande se retire, elle ne laisse qu'un champ- de cendres fumantes. Et vingt-six cadavres. John Reed est là, épouvanté. Il témoignera dans de longs articles dans la presse dite "radicale" de cet épisode peu connu du mouvement ouvrier alors qu'un peu partout dans le monde il se développe, se cherche, s'organise dans de bouillantes formations révolutionnaires, il est aux États-Unis littéralement broyé dans une véritable entreprise de terreur. Et dans la tête de John peuvent déjà rouler en cahotant les camions chargés d'ouvriers en armes qui foncent investir le palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg...

"J.R." naît à Portland (Oregon) le 22 octobre 1887. Dans le Nord-Ouest (des USA) les riches familles sentent encore le crottin et sous le bourgeois chamarré s'agite encore le bouvier. Le grand-père Reed a fait fortune dans le commerce des fourrures, en grugeant quelques tribus d'Indiens sans doute ; le père arrondit le magot dans la vente à grande échelle de matériel agricole. Au sommet de "B. Street", la haute ville, les Reed mènent grand train sur leur domaine de "Cedar Hill" : domestiques chinois, nurses anglaises, réceptions fastueuses avec valets en livrée... Pourtant, dans ce creuset familial de la "high class" (la classe supérieure), le petit John, frêle, timide, solitaire, va acquérir comme le goût d'une morale, comme l'esprit d'une fronde, comme l'appétit de l'aventure et de la liberté... Il sera, jusqu'à sa mort, particulièrement reconnaissant à son père d'avoir eu le courage de dénoncer et de combattre une gigantesque spéculation frauduleuse sur les terres du Nord-Pacifique, à laquelle sont mêlés la plupart des bourgeois et des notables de Portland : il le paiera de sa fortune et la famille sera mise au ban de la "bonne société" de l'Oregon... John en tirera quelques solides conclusions sur la qualité du système capitaliste.

Pour l'heure, le voilà à Harvard, ce temple de l'élite américaine en formation, où l'on cultive les raffinements de l'esprit pur et de l'habit de soirée. John, fils de l'Ouest, a du mal à être reconnu par ces galopins mondains et empesés de l'Est, trop sûrs de leur destin. II s'agite, travaille, lit Marx et Anatole France, adhère au "Club socialiste" des étudiants fondé en 1908 par Walter Lippmann, écrit dans les revues de l'université et attrape la fièvre du journalisme qui ne le quittera plus. Il va devenir un des plus talentueux reporters des Etats-Unis après avoir été un des étudiants les plus célèbres de Harvard, qu'il quitte en 1910 bel et bien diplômé.

Sept ans le séparent du jour où il va débarquer dans la Russie bouillante des préparatifs de la révolution d’Octobre, en être un des acteurs avant d’en devenir le saisissant chroniqueur.

Sept ans. Il traîne, il se fait, il aime, il écrit, il erre. C'est l'âge où les jeunes bourgeois jettent leur gourme avant de rentrer dans le rang des affaires ; ils s'encanaillent dans les bas-fonds des grandes villes ; ils bousculent sous les lambris des salons huppés les belles jeunes femmes de la "haute" qui s'ennuient ; ils font les clowns et jouent aux princes de l'insolence. John Reed suit. Menton en galoche, narines béantes (Pancho Villa l'appellera "Chatito", "Nez épaté"...), le regard allumé d'une intelligence exceptionnelle, brillant et bruyant, il observe, tranchant comme une lame, le spectacle du monde qui l'entoure. Sa critique de la société se radicalise : des longues chevauchées avec les révolutionnaires mexicains aux reportages dans les grandes banlieues ouvrières américaines en lutte, il observe l'impitoyable et féroce mécanisme de l'exploitation. Il en découvre la dimension presque planétaire. Il ne supporte pas ces effroyables océans de misère et d'oppression qu'il rencontre. La "guerre des marchands" déclarée en 1914 en Europe cette "boucherie pour les marchés du grand capital", le laisse exsangue et au bord du suicide. Il hait la richesse et "les riches dont les bijoux sont plus beaux que les visages et les chiens à peine moins intelligents que leurs maîtres".

On l'appelle le Kipling américain ; son art de journaliste s'épanouit : il ferraille il dénonce, il polémique, dans le célèbre journal de "Greenwich Village", "The Masses" (dont Romain Rolland, Gorki, Picasso, Russell, Upton Sinclair seront les collaborateurs...), il dévoile à l'Amérique ce que sa presse soumise ne veut pas voir : le fardeau de souffrance qui accable des millions d'hommes sous la botte des maîtres du capital.

Mais les mots, même répétés à des milliers d'exemplaires, ne lui suffisent pas. Il cherche le contact et le combat.

Il le trouve un beau matin de septembre 1917, quelque part dans cette zone incertaine qui sépare la Finlande de la Russie. Flanqué de Louise Bryant, son amour (il l'a "volée" à un dentiste chic de Portland, en jubilant…), épuisé par un périple chaotique â travers l'Europe, il rencontre les premiers soldats russes. Ils ont arraché leurs boutons de cuivre à l'effigie du tsar pour les remplacer par des bandes de tissu rouge. C'est la révolution... John Reed perçoit dans un éclair qu'il va vivre un des moments de fracture de l'histoire humaine. La tignasse en bataille, la goutte au nez et le bloc-notes à la main, il plonge dans les entrailles immenses du soulèvement rouge. On connaît la suite... "10 jours qui ébranlèrent le monde" : son récit de la révolution d'Octobre a fait le tour des continents.

Dans l'intimité des principaux dirigeants bolcheviks (et particulièrement de Kamenev, Chatov et Trotsky, dont il regrette cependant le penchant abusif qu'ils ont pour... le thé), J. R. va devenir un véritable militant international. Il rentre aux États-Unis en février 1918 pour y écrire son livre et créer un véritable parti révolutionnaire (ce qui n'alla pas du tout de soi !) avant de refaire le chemin vers Moscou en septembre 1920, en pleine guerre civile... Là, le représentant américain qu'il est auprès du Komintern aura quelques démêlés tumultueux avec Radek et surtout Zinoviev quant au rôle que doivent jouer les syndicats ouvriers US.

Le 17 octobre 1920 le typhus le frappe et l'abat en quelques jours : il meurt à l'hôpital Marinski de Moscou, à 33 ans, dans les bras de Louise Bryant. Il était pratiquement condamné à l'exil par les autorités américaines (l'armée américaine a envahi la Russie via le port de Vladivostok pour combattre la révolution bolchevique ! JPR). Il repose, suprême et exceptionnel hommage, aux côtés de ses frères de combat le long du fameux mur du Kremlin.

CLAUDE CABANES

Deux ouvrages ont été consultés : "10 jours qui ébranlèrent le monde", de John Reed (Éditions sociales) et "John Reed, le romantisme révolutionnaire" de Robert Rosenstone (Maspero). CC.

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