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Géopolitique de la Mer Noire aujourd'hui

publié le 7 avr. 2015 à 07:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 nov. 2015 à 15:01 ]





La mer Noire, nouvel espace de confrontation mondiale

    Damien Roustel

    Vendredi, 3 Avril, 2015
    L'Humanité

    Manœuvres militaires de l’Otan et de la Russie, installations de bases américaines, annexion de la Crimée, extension de l’Union européenne, persistance des conflits dits gelés, batailles de gazoducs… Longtemps considéré comme périphérique, l’ancien Pont-Euxin est aujourd’hui au centre des rivalités de puissances.

    Dans l’Antiquité, les Grecs l’appelèrent Pont-Euxin, la « mer hospitalière ». Pour les Génois qui y installèrent, au XIIIe siècle, le plus grand comptoir commercial de leur empire maritime, elle avait pour nom Mare Maggiore, la mer Majeure ou la Grande Mer. Les Ottomans, à leur apogée avec la prise de Constantinople en 1453, la baptisèrent Karadeniz, la mer Noire, non pas en raison de ses eaux gris-vert mais parce qu’à l’époque, les points cardinaux étaient désignés par des couleurs dans la langue turque. Le nord était lié au noir.

    Espace quasi fermé de 420 000 km2, ce carrefour entre l’Europe, l’Asie et le sud de la Russie est relié à la mer Méditerranée (la mer Blanche, en turc) par les détroits turcs du Bosphore et des Dardanelles. La mer Noire est aujourd’hui partagée par six États riverains : la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie, l’Ukraine, la Russie et la Géorgie. Théâtre d’innombrables guerres russo-ottomanes au XIXe siècle, comme celle de Crimée, ce lieu de conquête et de domination devint une sorte de lac tranquille, synonyme de vacances ensoleillées, après la Seconde Guerre mondiale.

    « Pendant les quelque quatre décennies de la guerre froide, la mer Noire est apparue comme un espace périphérique, une sorte de muraille maritime entre deux rives : d’un côté, la Turquie et l’Otan sur la rive sud ; de l’autre, le pacte de Varsovie, les riverains de l’Est et de la rive nord appartenant à l’URSS ou étant placés sous sa houlette », rappelle Serge Sur dans la dernière livraison du bimestriel Questions internationales, consacré à « La mer Noire, espace stratégique ». « Une certaine neutralisation, un modus vivendi entre les deux rives s’était établi. La chute de l’URSS l’a fait voler en éclats, et le réveil de la mer Noire est agité », dit-il

PHOTO BULENT KILIC/AFP

   Le 10 mars dernier, des manœuvres navales de l’Otan impliquant la Bulgarie, la Roumanie, la Turquie et quatre autres pays dont les États-Unis ont été effectuées à quelques encablures de la péninsule de Crimée. Ce territoire ukrainien revenu dans le giron russe l’année dernière, malgré les protestations de la communauté internationale, abrite la flotte de la mer Noire, une imposante base militaire russe dans le port de Sébastopol. Au même moment, dans le cadre d’un exercice, l’armée russe déployait 8 000 artilleurs en Crimée et le long de la frontière ukrainienne.

    Pour rassurer les pays de la région, Washington a mis en place un programme militaire, l’Initiative de réassurance européenne. Un centre de communications de l’Otan sera ouvert en Bulgarie. La présence américaine en Roumanie a été renforcée. « Cela intervient à un moment charnière pour l’Otan dans la mesure où la fin de sa mission en Afghanistan, en décembre 2014, ne manque pas de soulever la question de la raison d’être de l’alliance », écrit dans la revue le chercheur Igor Delanoë.

    Les remous de la mer Noire ne datent pas de l’année dernière. En 2008, la guerre entre la Russie et la Géorgie avait déjà enflammé la région. En reconnaissant l’indépendance de la région séparatiste géorgienne de l’Abkhazie, ainsi que de l’Ossétie du Sud, Moscou a obtenu le libre usage du port de Soukhoumi pour ses navires de guerre. Un an auparavant, en 2007, l’adhésion européenne de la Roumanie et de la Bulgarie, membres de l’Otan depuis 2004, avait fait entrer un nouvel acteur dans l’espace pontique : l’Union européenne. En 2009, la création par l’UE d’un partenariat oriental avec les autres États riverains avait contribué à crisper un peu plus une Russie se sentant agressée

    À ces rivalités entre grandes puissances, se superpose, depuis quinze ans, une bataille de gazoducs. La mer Noire est un passage quasi obligé pour acheminer les hydrocarbures de la mer Caspienne, espace fermé. En décembre, le président Poutine a surpris tout le monde en annonçant renoncer au gazoduc South Stream, tracé concurrent du projet européen Nabucco. Le renoncement de la Bulgarie au tube russe sous la pression de Bruxelles a contraint la Russie à signer un accord avec la Turquie pour un nouveau gazoduc : le Turkish Stream. Puissance incontournable grâce à ses détroits, futur hub énergétique, la Turquie semble être le grand gagnant des recompositions géopolitiques à l’œuvre dans la région de la mer Noire. Certains y verront une revanche de l’histoire.

    Pour poursuivre, lire Questions internationales, n° 72, mars-avril 2015.


La Mer Noire :  théâtre d’une dégradation écologique sans précédent

Vendredi, 3 Avril, 2015
L'Humanité

Par Gilles Lericolais, directeur des affaires européennes et internationales à l'Ifremer

    La mer Noire, plus grand bassin anoxique (dépourvu d’oxygène) au monde, est d’une importance vitale pour l’Union européenne (UE) depuis l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie, en 2007. Trait d’union entre des cultures et des religions différentes, elle se situe aux confins de l’Europe géographique. Ce n’est que dans les années 1980 que la communauté internationale s’est intéressée à l’importance de la crise écologique subie par la mer Noire, alors que, dès 1973, un grand nombre d’éléments fondamentaux de son écosystème avaient commencé à disparaître. Cette dégradation écologique s’est accélérée au cours des quatre dernières décennies à la suite des développements urbains et industriels.

    La mer Noire était jadis l’un des secteurs de pêche les plus productifs d’Europe. L’industrialisation et l’explosion démographique dans la région ont entraîné la surpêche, l’eutrophisation et le déversement de substances toxiques dans la mer. À présent, ce milieu aquatique, qui était autrefois une source importante de nourriture et un espace de loisirs, est en train de devenir le théâtre d’une catastrophe écologique sans précédent.

    L’annexion de la Crimée par la Russie, au mois de mars dernier, a totalement recomposé le contexte maritime en mer Noire. Les nouvelles donnes géopolitiques qui vont en résulter laissent craindre la mise au second plan des initiatives environnementales lancées par l’UE et nécessaires au retour de bonnes conditions environnementales. La mer Noire est passée d’un stade d’écosystème diversifié avec une pêche productive, à un stade dégradé avec des conditions écologiques impropres à la survie d’organismes évolués. Plusieurs espèces marines y ont maintenant disparu, laissant la place aux méduses et aux organismes planctoniques envahisseurs qui prolifèrent, aggravant la situation d’un écosystème déjà largement perturbé. Alors qu’en 2013 on notait un certain répit, les redistributions des zones économiques issues des conflits en mer Noire laissent craindre une nouvelle dégradation environnementale.


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