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21 janvier 1924 : la mort de Lénine.

publié le 24 janv. 2014 à 02:22 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 17 janv. 2017 à 08:17 ]
  
 Il n'est pas inutile de revenir sur la mort de Lénine et sur les derniers combats politiques qu'il a menés. Il écrivit notamment une lettre au Congrès des Soviets dans laquelle il demande, ni plus ni moins, le retrait de Staline et son remplacement. Il avait relevé les graves défauts de la personnalité de Staline qui était déjà secrétaire général du Parti communiste soviétique. Évidemment ce texte fut mis sous le boisseau et rendu public en 1956 seulement lors du XX° congrès du parti avec Nikita Khrouchtchev à sa tête.
    La mort précoce de Lénine, il n'avait que 54 ans, due aux séquelles de l'attentat dont il fut victime, a coûté cher à l'URSS et à l'idéal communiste. Voici un article de l'historien Jean-Paul Scot, spécialiste de l'histoire de la Russie tsariste et bolchevique.
    J.-P. R.

90EME ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE LÉNINE.

LES DERNIERS COMBATS DU PÈRE DE LA RÉVOLUTION RUSSE

 

 

    Jean-Paul SCOT,

    historien,[1]

    Entre Lénine et Staline, il n’y a pas tant continuité que rupture, comme l’attestent les dernières volontés du père de la révolution, qui affirmait : "Nous ne sommes pas assez civilisés pour pouvoir passer directement 
au socialisme".

   Concernant cette photo cf. la tribune de Lénine dans l’article sur Lissitzky L'art et la Révolution. "LISSITSKY, L'aiguilleur de la nouveauté" par R.-J. MOULIN

     Le 21 janvier 1924, à 18 h 50, tout juste informé des dernières décisions du Parti, Lénine est victime d’une ultime crise et s’éteint à cinquante-quatre ans, après avoir lutté dix-huit mois contre la maladie et l’angoisse quant à l’avenir de la révolution. Atteint depuis le 25 mai 1922 d’une attaque ayant entraîné la paralysie de son côté droit, il n’a repris partiellement ses activités intellectuelles qu’en septembre, aidé par sa femme, sa sœur et ses secrétaires. Il est déjà fort inquiet des positions de Staline sur la libéralisation du commerce extérieur et la remise en cause de l’indépendance des républiques soviétiques, quand il subit une deuxième attaque, le 16 décembre. Conscient qu’il va bientôt "quitter les rangs", il exige de pouvoir dicter quelques minutes par jour une "lettre au Congrès", appelée à tort son testament, et son dernier article publié le 4 mars 1923, "Mieux vaut moins mais mieux". Une troisième attaque, le 10 mars, le prive de l’usage de la parole, mais pas de sa lucidité.

Le "testament" de Lénine. 24 décembre 1922 : "Le point essentiel dans le problème de la cohésion, c’est l’existence de membres du Comité central tels que Staline et Trotski. (…) Le camarade Staline, devenu secrétaire général, a concentré entre ses mains un pouvoir illimité, et je ne suis pas sûr qu’il puisse toujours s’en servir avec assez de circonspection. D’autre part, le camarade Trotski, comme l’a déjà montré sa lutte contre le Comité central dans la question du Commissariat du peuple des voies de communication, ne se fait pas remarquer seulement par des qualités éminentes. Il est peut-être l’homme le plus capable de l’actuel Comité central, mais il pèche par excès d’assurance et par un engouement exagéré pour le côté purement administratif des choses". Additif du 4 janvier 1923 : "Staline est trop brutal, et ce défaut, parfaitement tolérable dans les relations entre nous, communistes, ne l’est plus dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d’étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste…"

    Conscient du conflit qui oppose Staline et Trotski alors qu’il tente de sauver la révolution dans une Russie soviétique épuisée par sept années de guerre mondiale et de guerre civile, Lénine n’entend pas désigner son successeur comme un monarque mais renforcer l’unité de direction du Parti et le rôle du Comité central. C’est prioritaire pour réorganiser l’État et activer le redressement du pays, ravagé et épuisé. Il invite donc le Comité central à surveiller ses dirigeants en jugeant leurs qualités et leurs défauts.

    Lénine est conscient que Staline cumule trop de pouvoirs comme secrétaire général du Parti, dirigeant de l’Inspection ouvrière et paysanne chargée de contrôler tous les fonctionnaires, tout en intervenant comme commissaire aux Nationalités dans les affaires de la moitié des populations (non russes) de la Russie soviétique. On ne peut reprocher à Trotski, le chef de l’Armée rouge, son ralliement tardif au parti bolchevik, mais ses éminentes capacités ne doivent pas faire oublier son conflit avec les syndicats ouvriers lors de ses projets de "militarisation du travail". Néanmoins, Lénine vient de lui demander de défendre ses vues sur le Gosplan et la question géorgienne.

    Si les vieux bolcheviks, Kamenev et Zinoviev, ont commis des fautes révélatrices de leurs faiblesses avant la révolution d’Octobre, il faut maintenir l’équilibre de la direction du Parti en promouvant deux trentenaires très prometteurs, Boukharine, "l’enfant chéri du Parti", brillant théoricien pas toujours orthodoxe, et le très volontariste Piatakov qui a les mêmes qualités et défauts que Trotski.

    Pourtant, dix jours après, 
Lénine exige que Staline soit démis du secrétariat général, parce qu’il a pris connaissance de ses violentes accusations contre les communistes géorgiens, qualifiés de "social-nationalistes". C’est donc bien la politique de Staline qui explique le revirement de Lénine.

    Lénine entend promouvoir au 
Comité central un grand nombre d’ouvriers qualifiés actifs et de spécialistes, et non des apparatchiks incompétents, afin de combattre la bureaucratie opportuniste à tous les niveaux dans l’appareil d’État et le Parti. Il veut lutter contre le nationalisme russe et le chauvinisme de grande puissance. Il met également en garde contre les erreurs à ne pas commettre dans la poursuite du processus graduel d’évolution révolutionnaire dans un pays arriéré, où l’industrie est effondrée, où le prolétariat est épuisé, où se pratique le "commerce asiatique". Il faut à tout prix sauver l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, sur laquelle repose le pouvoir communiste, et donc prolonger la nouvelle politique économique [2] : "Il faut être pénétré, dit-il, d’une méfiance salutaire vis-à-vis de tout mouvement en avant brusque et inconsidéré, vis-à-vis de toute sorte de présomption". Boukharine en déduira, en 1928 : "Pas de deuxième révolution", quand Staline décide la collectivisation des terres et l’industrialisation à marche forcée.

    La disparition de Lénine accélère le cours, déjà pris, des événements. Staline, en grand maître de cérémonie, organise les funérailles et inaugure le culte de la personnalité de Lénine. En dépit de l’opposition de sa veuve, son corps est embaumé avant d’être déposé dans la crypte d’un premier mausolée pour y recevoir l’hommage de tout le peuple soviétique. Petrograd devient Leningrad ; toute ville, toute entreprise, toute administration élève sa statue du père de la révolution. Staline forge le serment de fidélité : "Nous te jurons, camarade Lénine,… " et Maïakovski, sarcastique, observe : "La mort même d’Ilitch devient un grand organisateur du communisme".

    Pourtant, Kroupskaïa (épouse de Lénine, JPR) a déclaré publiquement : "Ne laissez pas votre deuil prendre la forme d’une vénération de la personne d’Ilitch… Mettons plutôt ses préceptes en pratique". Staline prétend s’y employer. Plutôt que d’épurer le Parti, la promotion "Appel de Lénine" double en un an le nombre de communistes au prix d’une baisse du niveau d’instruction et de conviction. Mais Staline se presse de rédiger "Les bases du léninisme" pour se présenter comme le meilleur disciple d’un maître dont il schématise et stérilise la pensée, et pour isoler Trotski qui préconise un cours nouveau. Mais, quand Kroupskaïa demande que le "testament" de Lénine soit présenté au futur Congrès du Parti, Trotski garde le silence, 
Kamenev et Zinoviev se portent garants des qualités de Staline, et la "lettre au Congrès" ne sera révélée en URSS qu’en 1956. Ainsi, le marteau du stalinisme a cloué le cercueil de Lénine.

 

Jean-Paul Scot, historien.

Article paru dans L’Humanité du 21 janvier 2014

Mots clés : histoire, union soviétique, Lénine, joseph staline, bolchéviques, révolution russe,

Lire aussi :

« Lire et relire Lénine, pour préparer l’avenir » Par Jean Salem, philosophe

Lénine sans légendes. Par Jean-Jacques Goblot, historien.

Lénine, en penseur de l'avenir



[1] Auteur d’Histoire de la Russie de Pierre-le-Grand à nos jours, État et société 
en Russie impériale et soviétique, 
Éditions A. Colin, 2000 et 2005.

[2] C’est la "NEP" des manuels scolaires, JPR.



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