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Russie - URSS

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    Publié à 11 janv. 2016 à 03:18 par Jean-Pierre Rissoan
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La symphonie de Leningrad.

publié le 28 févr. 2018 à 03:58 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 avr. 2018 à 14:12 ]

    La Symphonie de Leningrad.
    La lutte d’une ville assiégée
    par Carsten Gutschmidt
  
     Arte a diffusé ce 27 février 2018 un docu-fiction sur le siège de Leningrad et l’enjeu que constituait, alors, la représentation de la 7e Symphonie de Chostakovitch à la Philharmonie de la ville. Il s'agit-là, en effet, d'une page d'histoire magnifique, peu connue chez nous puisqu'il s'agit d'un moment de l'histoire de l'URSS, laquelle est considérée par les médias français, comme l'empire du Mal, puisque c'est Reagan qui l'a dit.
    je reproduis l’article paru dans l'Humanité du 27 févier, suivi d'un article plus complet, à caractère historique, sur le siège de Leningrad, siège qui dura 872 jours, soit 2 ans 4 mois et 22 jours.

    

    La grande musique pour triompher de la barbarie

    par Laurent Etre

    Durant 870 jours, entre 1941 et 1944, la population de Leningrad a vécu l’horreur. Encerclée et pilonnée par la Wehrmacht, qui avait reçu d’Hitler l’ordre de la prendre pour la raser, la ville a résisté vaillamment. Et les Allemands n’y sont jamais entrés.

    C’est ce siège d’une dureté inouïe, au cours duquel ont péri un million de civils soviétiques, que nous raconte ce docu-fiction. Croisant images d’archives, paroles de survivants, analyses d’historiens et reconstitutions, il adopte un fil conducteur inattendu : les préparatifs, "au cœur du brasier", de l’ensemble dirigé par Karl Eliasberg pour interpréter la 7e Symphonie de Dmitri Chostakovitch.

    Cette symphonie, l’immense compositeur, enfant de Leningrad, l’a dédiée à sa ville et au combat contre le fascisme. Qu’elle puisse être jouée sur place, en plein chaos, était un défi d’une importance idéologique capitale. Mais au début du siège, l’œuvre est encore sur l’établi. Et c’est sous la pression des autorités, qui l’ont fait évacuer avec sa femme et son fils à Kouïbychev (l’actuelle Samara), que Chostakovitch termine de l’écrire. Lorsque, au printemps 1942, dans des conditions rocambolesques, la partition complète parvient enfin à Eliasberg, celui-ci n’a plus que 11 musiciens à ses côtés.

    Lui aussi sous pression, craignant de se retrouver au goulag en cas d’échec, le chef d’orchestre doit donc d’abord s’atteler à recruter. Un appel est lancé à la radio, Eliasberg en personne fait du porte-à-porte. Et un semblant d’orchestre finit par voir le jour. La représentation aura bien lieu, le 9 août 1942. Elle sera retransmise en direct dans toute la ville. Dans le public de la Philharmonie, une jeune fille, Olga Kvade, passionnée de musique. Aujourd’hui, elle n’a rien oublié de l’émotion ressentie alors. Dans ce film, construit notamment à partir de son journal personnel, elle livre un témoignage précieux et touchant. Comme l’est également celui du fils de Dmitri Chostakovitch. (...).

        LE SIÈGE DE LENINGRAD

       

    par Jean-Pierre RISSOAN

Le siège de Leningrad est le siège de près de 900 jours imposé à la ville de Leningrad par la Wehrmacht au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il fait partie du plan famine mis en place par les nazis pour exterminer par la faim les Soviétique [1]. L’histoire de la bataille de Leningrad est moins souvent traitée que d’autres épisodes de la guerre en Europe et, notamment, de la guerre du Front de l’Est. Il faut dire que selon les historiens militaires, la guerre à l’Est comporte trois grands centres névralgiques : la bataille de Moscou, celle de Stalingrad et la bataille de Koursk, à l’été 43. Mais ces hiérarchies, aussi utiles soient-elles pour la compréhension du déroulement de la Guerre, ne sauraient réduire les autres drames à de simples anecdotes. Ce qui s’est passé à Leningrad dépasse l’imagination. Wiki fournit des pages très complètes mais méfiez-vous, je conseille –si possible- de lire les pages anglaises car les pages françaises sont bourrées d’erreurs de traduction.

Trois thèmes sont essentiels : le drame de la faim, l’épopée de la "Route de la vie", l’exécution orchestrale de la symphonie Leningrad en plein blocus, diffusée par tous les haut-parleurs de la ville avec un orchestre malade, miné par la faim, qui perdit trois de ses membres pendant les répétitions…Gardez présents à l’esprit ces trois thèmes car je vais suivre un autre plan, un plan chronologique.

 

Leningrad encerclée

(juin 1941-septembre 1941)

 

Le 15 septembre 1941, les troupes allemandes du groupe d'armées du nord s'emparent de la ville lacustre de Schlüsselburg sur la rive sud du lac Ladoga encerclant entièrement le sud de Leningrad. Toutes les routes terrestres (y compris les voies ferrées) qui connectaient Leningrad au reste de l’Union dont Moscou sont coupées. Le siège commence.

Ravitaillement de la ville et évacuation d’habitants sont impossibles. Sans être abandonnée à elle-même la ville passe après ce qui se déroule simultanément : la bataille de Moscou, locution qui désigne les combats pour le contrôle de la ville de Moscou et de sa proximité entre octobre 1941 et janvier 1942. Elle comprend l'offensive allemande appelée opération Typhon, conduite par le groupe d'armées du centre pour s'approcher de la ville, ainsi que la défense puis la contre-attaque soviétique qui suivit. Elle est considérée avec la bataille de Stalingrad (hiver 42-43) et celle de Koursk (été 43) comme un des affrontements stratégiques sur le front de l'Est.

De septembre au 31 décembre 1941, Leningrad est victime de 272 bombardements, soit 3 par jour en moyenne. Et cela ne va pas cesser. Ces bombardements terroristes (qualifiés ainsi parce que -pour la plupart- ils ne visent pas des cibles militaires) ont provoqué la mort directe de 36.000 personnes, ils ont détruit les magasins généraux de la métropole et les dépôts de munitions. Pour comble, l’hiver 41-42 est précoce et arrive à la mi-octobre où une température de -38° est enregistrée. On relèvera -45° sur le lac Ladoga (et même -51° le 31 décembre). Cette période est la plus atroce. Les réserves de la ville sont épuisées rapidement et tout ce qui relève de la nourriture est rationné.

Leningrad soumise au blocus

(septembre 1941-printemps 1942)

Le ravitaillement par le lac Ladoga n’a commencé que le 20 novembre 41 [2]. La faim était le principal problème de Leningrad. Le pic de famine a eu lieu entre le 20 novembre et le 25 décembre 1941. Les rations de pain pour les soldats en première ligne ont été réduites à 500 grammes par jour, jusqu'à 375 grammes pour les ouvriers des ateliers chauds, jusqu'à 250 pour les autres travailleurs et les ingénieurs et jusqu'à 125 grammes pour les autres employés, les personnes à charge et les enfants.

Un habitant sur trois

Reportage d’Henri ALLEG [3] : "0t goloda oumer... Ot goloda oumerla" (il est mort de faim... Elle est morte de faim). Dans chaque récit des témoins du siège de Leningrad, les mêmes mots reviennent et les étrangers qui ne comprennent pas le russe reconnaissent finalement des phrases répétées aussi souvent. Chacun ici porte en lui le souvenir de terribles épreuves, de blessures, de deuils mais aussi d'un extraordinaire et exaltant combat mené jusqu'au bout.

Le chauffeur de taxi, une femme de 50 ans (…) se souvient aussi Elle était toute jeune. Le père est mort au front, la mère "ot goloda" : "On s'était comme habitués à voir les gens mourir. On les ramassait dans la rue. Il y avait des espèces de centres qui collectaient les cadavres où des volontaires les apportaient.".

"Mon oncle", "ma tante", "mon frère", "ma sœur", "ma mère", "mon fils", "ma fille" : "ot goloda". Ou bien encore "disparus". "Cela arrivait souvent. "Mon grand-père est parti de la maison un matin et n'est jamais revenu" raconte Alla Bielakova, directrice du bureau de Leningrad de l'agence de presse Novotny. "Les gens mouraient brusquement et tombaient dans la rue. Souvent personne ne pouvait savoir ce qu'ils étaient devenus. Le plus terrible c'était de voir la mort s’installer dans les yeux des gens chaque jour plus faibles, plus maigres. On les voyait fondre comme des bougies. Ceux qui partaient les premiers étaient les enfants de 12 à 15 ans (c’est le moment où l’organisme a le plus besoin de nourriture. Plus jeunes, ils résistaient mieux). Les gens costauds, les "armoires à glace" ne tenaient pas non plus. Leur corps exigeait bien sûr, plus de calories que les autres".

 Le journal de Tania (8 ans).

Dans le petit musée du cimetière de Piskaryovskoye où sont enterrés dans des fosses communes (–des tombes fraternelles – disent avec respect les Soviétiques) les restes de 500.000 Léningradois, on conserve le journal bouleversant de Tania Savicheva, une petite fille de 8 ans, morte durant le siège. Des pages d’un cahier d'écolier coupées en quatre pour économiser le papier, rare. D'une écriture enfantine, Tania note seulement le tragique quotidien :

"Genia est morte le 28 décembre (1941) à midi... Grand-mère est morte le 25 janvier à 3 heures ; Leka est mort le 17 mars à 5 heures... L'oncle Vassia est mort le 13 avril à 2 heures.... L'oncle Lecha est mort le 10 mai à 4 heures ; Maman est morte le 13 mai à 7 h 30... Toute la famille Savicheva est morte. Tania (c’est d’elle-même qu'elle parle) reste toute seule". Fin de l’extrait du reportage d’Henri Alleg.

Le 20 janvier 1942, les rations connaissent une première hausse. Deux facteurs à cela : l’approvisionnement par le lac Ladoga et l’évacuation de la population de la ville commencent à se mettre en place, et à mesure que la population diminue, les vivres disponibles augmentent. Dès mars 1942 la mortalité baisse.

 Chostakovitch

J’ouvre une parenthèse en rapport avec le titre de cet article.

Le 8 août 1941, les tout premiers avions allemands bombardent Leningrad. La mobilisation est décrétée et Chostakovitch est incorporé à sa demande dans un piquet d'incendie du groupe de défense antiaérienne (d’où la "une" du Time – Etats-Unis - qui salue aussi le rôle de combattant du musicien[4] et que l'ai mise en cul-de-lampe). Il se lance dans l'écriture de sa Symphonie n° 7 "Leningrad", composée au début du siège de la ville : "J'ai terminé il y a une heure la partition de deux mouvements d'une grande composition symphonique. Si je parviens à l'achever, si je parviens à terminer le troisième et le quatrième mouvement, alors peut-être je pourrais l'appeler ma septième symphonie. Pourquoi vous dis-je tout cela ? Pour que les auditeurs qui m'écoutent en ce moment sachent que la vie dans notre ville se poursuit normalement".

On remarquera que le musicien se comporte en combattant. En disant à la radio – écoutée par les Allemands - "que la vie dans notre ville se poursuit normalement" il ne dit pas la vérité mais la guerre psychologique est un aspect essentiel de la Seconde guerre mondiale.  légende de la photo : Symbole si l’en est, le célèbre compositeur Chostakovitch. Ayant refusé de quitter la ville, il s’engagea comme pompier volontaire avant de composer en pleine famine sa fameuse symphonie n°7 "Leningrad". Cette photo et sa musique feront le tour du monde.

 Une ville du front

(été 1942-1944)

La "route de la vie" :

La carte des positions des armées nazies et de leurs alliées montrent l’éclatement du front et l’isolement de Leningrad. A cette date, le rétablissement du lien avec la grande ville exigeait de passer par le lac.

 

La prise –le 30 août 41- de la petite ville mais nœud ferroviaire de Mga coupait la voie ferrée (sans parler des voies qui menaient à Moscou également coupées). La voie fluvio-lacustre (water route) est possible mais en été seulement, or, l’été s’achève quand le blocus commence. Elle sera rouverte en été 42. Il reste -quand le lac est gelé- la possibilité d’y faire circuler des camions (automobile route) et même – mais à conditions d’y établir des rails – des trains (voir la pose des rails, photo en conclusion).  

 

<= ci-contre l'un des Poloutorka légendaires remontés du fond du lac de Ladoga (Poloutorka est un diminutif qui signifie en russe simplement un et demi pour sa capacité de chargement de 1,5 tonne [5].

"Durant les deux premières semaines d'existence de la route, 157 camions ont coulé. Le chiffre a été d'un millier pour le premier hiver. Au total, un Poloutorka sur trois s'est retrouvé au fond du lac".

Cette citation du site donné en référence donne une idée de l’extraordinaire difficulté à utiliser cette route de la vie, authentique route de l’impossible pour reprendre le titre d’une émission TV célèbre. D’autant que, comme sur la Volga, l’aviation nazie bombardait autant que faire se pouvait la route. En 1942, les Soviétiques ont construit une voie ferrée, détruite par les Nazis, elle a été reconstruite (février 43) pour être à nouveau détruite…etc.

Malgré tout, la route de la vie a permis d’alimenter les assiégés en vivres et en munitions, permis aussi d’évacuer des centaines de milliers de Léningradois.

  

9 août 1942 : la symphonie de Leningrad

Chostakovitch et sa famille ont d’abord été évacués par les autorités vers Moscou, le 1er octobre 1941, au plus fort des combats et se retirèrent ensuite à Kouïbychev (aujourd'hui Samara) le 22 octobre, où Chostakovitch achève la partition en deux mois. L'œuvre est terminée en décembre 1941, alors que Leningrad est toujours assiégée.

La première de cette symphonie, au gigantisme patriotique, a lieu à Kouïbychev en mars 1942. Quelques jours plus tard, elle est jouée à Moscou lors d'un concert retransmis à la radio et perturbé par les alertes de la défense antiaérienne. Rapidement populaire aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est, elle est jouée 62 fois sur le continent américain entre 1942et 1943[6]. L'Orchestre philharmonique de Leningrad, réfugié à Novossibirsk, y exécute l'œuvre le 9 juillet 1942 en présence de Chostakovitch (également venu assister aux répétitions), puis de nouveau les 11, 12 et 15 juillet.

L'œuvre est interprétée à Leningrad-même le 9 août 1942. Cette "première" a été interprétée par les musiciens survivants de l'Orchestre de la radio de Leningrad. La plupart des musiciens souffraient de la faim, ce qui rendait les répétitions difficiles : les effectifs ont souvent été réduits au cours des répétitions et il y eut trois morts en plein travail. L'orchestre a été en mesure de jouer la symphonie en entier une seule fois avant le concert. Malgré la piètre condition des instrumentistes et de nombreux membres du public, le concert a été un énorme succès, suscitant une ovation d'une heure. Le concert a été "pris en charge" par une offensive militaire soviétique, au nom de code de bourrasque, destinée à réduire au silence les forces allemandes pendant l'exécution et dirigée par le général Govorov[7]. Les agents du renseignement soviétique avaient localisé les batteries allemandes et les postes d'observation depuis plusieurs semaines, en préparation de l'attaque. Trois mille obus de fort calibre ont été lancés sur l'ennemi. Le but de l'opération était d'empêcher les Allemands de cibler la salle de concert et de s'assurer qu'ils seraient assez silencieux pour laisser entendre la musique sur les haut-parleurs, dont la mise en place avait été ordonnée. Le général a aussi encouragé les soldats soviétiques à écouter le concert à la radio. Le musicologue Andrei Krukov a fait, plus tard, l'éloge des actions d'"incitation" de Govorov pour le concert, ajoutant que son choix de permettre aux soldats de participer était "une décision tout à fait exceptionnelle". Govorov lui-même, a fait remarquer plus tard au chef d’orchestre que "nous aussi nous avons joué notre instrument dans la symphonie, vous savez", faisant référence aux tirs d'artillerie de l’opération bourrasque.

À Leningrad-même, ville à laquelle la symphonie est dédiée, la création est effectuée alors que le siège dure toujours, par l'Orchestre de la radio de Leningrad, seul orchestre à être resté dans la ville pendant les hostilités, sous la direction de Carl Eliasberg[8]. Pour cela, la partition fut introduite de nuit au mois de mars, par voie aérienne, puis une équipe de copistes fabriqua le matériel d'orchestre avant que les répétitions ne puissent commencer. Les membres de l'orchestre bénéficièrent de rations alimentaires supplémentaires, tandis que des musiciens complémentaires étaient recrutés parmi les soldats pour pallier l'absence des artistes, évacués ou morts. Des musiciens ont également été rappelés du front ou, quittant leur orchestre d’origine, affectés à l’orchestre de la ville. Tout cela avec le soutien du commandant du front de Leningrad, Léonide Govorov [9]. Il y avait un important public pour le concert, composé de chefs du PCUS, de cadres de l’Armée rouge et de civils. Les citoyens de Leningrad qui ne pouvaient pas tenir dans la salle, étaient rassemblés autour des fenêtres ouvertes (on est au mois d’août, NDLR) et des haut-parleurs. Les musiciens sur scène étaient "habillés comme des choux", avec plusieurs couches de vêtements pour éviter les frissons induits par la sous-nutrition. Peu de temps avant le début du concert, les lustres électriques au-dessus de la scène ont été allumés pour la première fois depuis le début des répétitions. Dès que la salle fit silence, Eliasberg lança l'orchestre. L'exécution était de mauvaise qualité artistique, mais a été marquée par les émotions soulevées dans le public et pour son finale : quand certains musiciens chancelaient en raison de l'épuisement, le public se levait "dans un mouvement spontané remarquable, pour les encourager à poursuivre". Le concert reçu une ovation d'une heure, debout, avec Eliasberg recevant un symbolique bouquet de fleurs cultivées à Leningrad par une jeune fille. Beaucoup dans le public étaient en larmes, en raison de l'impact émotionnel du concert qui a été considéré comme une "biographie musicale des souffrances de Leningrad". Les musiciens ont été invités à un vrai repas pour célébrer le concert avec les responsables du parti.

La musique de Chostakovitch a été diffusée à travers la ville, par la radio et retransmise en direct par haut-parleurs pour être entendue de la population ainsi que des forces allemandes dans un concept de guerre psychologique, une "frappe tactique contre le moral des allemands". Un soldat allemand s'est rappelé que son escadron a "écouté la symphonie des héros". "L'artillerie allemande tenta d’en perturber l’exécution mais fut réduite au silence par des tirs de contre-batterie soviétiques, à la grande joie des Léningradois". Eliasberg a, plus tard, rencontré certains allemands qui étaient postés à l'extérieur de Leningrad pendant le concert, qui lui ont dit qu'ils ont compris qu’ils ne pourraient jamais s'emparer de la ville : "Who are we bombing ? We will never be able to take Leningrad because the people here are selfless".

La création de Leningrad a été considérée par la critique musicale comme l'une des plus importantes représentations artistiques de la guerre, en raison de ses effets psychologiques et politiques. Le spécialiste de la musique de Chostakovitch, Laurel Fay[10], affirme que ce concert fut "un événement légendaire en lui-même". Le Journaliste Michael Tumely l'appelle "un moment légendaire dans l'histoire soviétique, politique et militaire". Le critique américain Dhuga[11], quant à lui, écrit que ce concert "fut ressenti par la population– et bien sûr, par les autorités soviétiques – comme le prélude à la victoire finale sur les allemands". Eliasberg d'accord avec l'appréciation de Dhuga, disait que "toute la ville a retrouvé son humanité à ce moment, nous avons triomphé de l'inhumaine machine de guerre Nazie».

Le compositeur reçut un Prix Staline pour cette symphonie, en 1942. Une réunion des musiciens survivants a été organisée en 1964 et en 1992 pour commémorer l'événement.

 

La bataille du désenclavement

(août 42- janvier 44)

 

En perçant le front soviétique à Mga, atteignant les rives du lac Ladoga à Schlüsselburg, les Allemands réussirent le blocus mais si le rapport des forces changent, les armées nazies vont se trouver prises en tenaille entre le front de Leningrad, à l’ouest, et le front de Volkhov, à l’est.

D’ailleurs, dès le début de l’année 1942, les Soviétiques tentèrent de desserrer l’étreinte nazie. Puis le 19 août 1942, c’est l’offensive de Siniavino jusqu’au 10 octobre. Avec entrée en scène des premiers fameux chars T34, des premières Katioucha mais les nazis avaient fait remonter de Crimée, toute l’artillerie lourde de ce front où ils furent victorieux. Voir ce lien d’où est extraite cette carte qui permet les localisations  :https://fr.Wikipédia.org     /wiki/Offensive_Siniavino_(1942).

Le 12 janvier 1943, l'Armée Rouge mène l’opération Iskra (l’Étincelle) et réussit à briser le goulot d'étranglement entre Siniavino et la rive du lac Ladoga, recréant ainsi une connexion terrestre à partir de Leningrad le long de la rive du lac Ladoga, pour la première fois depuis septembre 1941. A cette date, toute l’attention des nazis est centrée sur le front de Stalingrad. Cela a permis des initiatives soviétiques sur le front de Leningrad. Initiatives qui avaient aussi pour finalité d’empêcher les Nazis d’apporter des secours à l’armée de Von Paulus, cernée à Stalingrad. La réussite partielle de l’opération Iskra a permis de mettre en place la nouvelle voie de chemin de fer de 36 km, construite par des milliers de civils et de prisonniers de guerre, qui est mise en service 14 jours après le premier coup de pioche. En février la ligne sera empruntée par 69 trains, 157 en avril et 369 en juillet 1943. Leningrad n'est désormais plus totalement  isolée. C'est en janvier 1944 que les Soviétiques libèrent entièrement la ville.

 

Bilan

Le siège de Leningrad a duré presque 900 jours, du 10 juillet 1941 au 13 janvier 1944. La défense et la résistance des habitants de la ville constituent une épopée sans parallèle dans l'histoire. Les livres d’état-civil de la cité ont enregistré 1es décès de 632.000 personnes mortes de faim (chiffres présentés au procès de Nuremberg, aujourd’hui ré-estimés en hausse). En comptant les tués par les bombardements et dans la défense de la ville, le total est d'un million de victimes. Un habitant sur trois. Deux fois le chiffre des pertes additionnées de la Grande-Bretagne et des États- Unis durant la guerre. (…).

                                                                                                Grâce à la Route de la vie, Trois vagues d'évacuation ont pu être organisées. Les militaires soviétiques ont réussi à organiser

l'évacuation de la population de la ville assiégée. Au total, ils ont libéré du blocus 1,5 million de personnes, soit pratiquement la moitié de la ville à l'époque. Les évacuations ont eu lieu le 29 juin 1941, entre septembre 1941 et avril 1942 et de mai à octobre 1942.

<= ci-contre : construction d'une voie ferrée sur la glace du lac.





Plus anecdotique mais aide à la compréhension du phénomène : Les chats-héros. Les autorités de Leningrad ont érigé un monument au chat, qui a sauvé de la famine des habitants de la ville assiégée à deux reprises. Pendant la première année du siège, les habitants affamés ont mangé tous les animaux domestiques, dont les chats, pour ne pas mourir de faim. L'absence de chats a provoqué une invasion de rongeurs. Après la percée du blocus en janvier 1943, l'un des premiers trains transportait quatre wagons de chats pour sauver les réserves des habitants éreintés.

L’hommage :

Le cimetière mémoriel de Piskaryovskoye à Leningrad

Sur une stèle de ce cimetière, on peut lire les vers de la poétesse Olga Bergoltts (1910-1975) qui, elle-même, vécut le siège de Leningrad et fut distinguée et médaillée pour son travail à la radio pendant le siège de Leningrad[12] :

 

Ici, reposent des Léningradois.

Ici, sont des citoyens, hommes, femmes et enfants, avec à leurs côtés, des soldats de l’Armée rouge.

Ils t’ont défendu Leningrad ! Foyer de la Révolution,

En donnant toutes leurs vies

On ne peut écrire la liste de tous leurs noms tant ils sont nombreux mais ils bénéficient de l’éternelle protection du granit.

Car notez bien vous qui regardez ces roches : aucun n’est oublié, rien n’est oublié [13].

 

 



[1] David Glantz, "The Battle for Leningrad, 1941-1944", colonel américain, fondateur de The Journal of Soviet Military Studies, devenu en 1993 le Journal of the Slavic Military Studies.

[3] Paru dans l’Humanité du 9 mai 1975, "URSS : trente ans depuis le jour V", 1ère partie "six cents Oradour".

[4] http://content.time.com/time/subscriber/article/0,33009,796043-1,00.html : lire l’article du Time daté du 20 juillet 1942, en ligne.

[6] Le TIME du 20 juillet 1942 nous indique : "The Symphony got its first hearing outside Russia in London on June 29, before 5,000 enthusiastic listeners at Royal Albert Hall".

[7] Futur maréchal de l’URSS, héros de l’Union soviétique.

[9] Pendant la Grande Guerre Patriotique, comme disent les Soviétiques, être autorisé à quitter son poste au front pour aller interpréter une symphonie à la salle de la Philharmonie de Leningrad dit, plus que tout, l’importance que les autorités accordaient à cette symphonie et à ce concert…

[10] Laurel Fay, Shostakovich: A Life, Oxford University Press, 1989 (ISBN 0-19-513438-9)

[11] U. S. Dhuga, « Music Chronicle », The Hudson Review, vol. 57, no 1,‎ 2004, p. 125–132.

[12] Son second mari tomba malade et mourut de faim en novembre 1941. lire aussi sa fiche Wiki

[13] Traduction à partir de l’anglais effectuée par mes soins.


Ukraine : un texte de l'historienne A. Lacroix-Riz

publié le 10 avr. 2017 à 04:56 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 10 avr. 2017 à 05:02 ]

L’ukraine bandero**-maïdaniste et l’université française

 

    Chers amis,

 

    La propagande des pro-nazis ukrainiens n’a jamais cessé depuis la vaste campagne déclenchée en 1933 sur le thème de la « famine en Ukraine », qu’ils ont ensuite transformée en « famine génocidaire en Ukraine ». Cette campagne s’est appuyée, depuis ses origines, sur les puissances impérialistes les plus attachées au contrôle de l’Ukraine et à la désagrégation de la Russie, Allemagne et États-Unis, puissances assurées, la première surtout, le soutien du Vatican. L’Église romaine avait, au cours de sa longue période de fidélité aux Habsbourg, assuré l’expansion germanique en terre slave via l’uniatisme. Elle a poursuivi cette mission, plus intensément que jamais, quand le Reich des Hohenzollern a supplanté l’empire austro-hongrois agonisant, et n’y a jamais failli, quels que fussent les gouvernants du Reich d’après 1918 (République de Weimar, IIIème Reich, zones occidentales d’Allemagne, RFA et Allemagne réunifiée) (voir mon ouvrage Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (1914-1955), Paris, Armand Colin, édition complétée et révisée, 2010).

 

    Je vous ai déjà entretenus de la question, qui a connu des temps forts dans les périodes de tension internationale, guerres mondiales comprises :

1° via un ensemble de textes « Ukraine 1933 mise à jour de novembre-décembre 2008 » (http://www.historiographie.info/ukr33maj2008.pdf);

2° via une conférence, intitulée « La campagne internationale sur “la famine en Ukraine” de 1933 à nos jours », le 14 janvier 2016, interrompue à plusieurs reprises par plusieurs délégués de l’ambassade d’Ukraine (ces interruptions n’ont pas été retenues dans l’enregistrement http://www.lesfilmsdelan2.org/lesfilmsdelan2/Annie_Lacroix-Riz.html).

 

    La propagande banderiste connaît une nouvelle forte poussée depuis le coup d’État de Maïdan et ses suites, c’est-à-dire le rattachement d’une grande partie de l’Ukraine à « l’Occident », États-Unis et Union européenne, Allemagne en tête. Rappelons que le Parlement européen a voté le 23 octobre 2008 une résolution sur l’Holodomor, « considérant entre autres] que l’Holodomor, la famine de 1932-1933, qui a causé la mort de millions d’Ukrainiens, a été planifiée de manière cynique et cruelle par le régime stalinien pour imposer la politique soviétique de collectivisation de l’agriculture contre la volonté de la population rurale d’Ukraine » (http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//TEXT+TA+P6-TA-2008-0523+0+DOC+XML+V0//FR ).

    Les historiens sérieux, à commencer par les spécialistes anglophones de l’agriculture russe et soviétique, tels R.W. Davies and S.G. Wheatcroft, The Years of Hunger: Soviet Agriculture, 1931-1933, New York, Palgrave Macmillan, 2004, et Mark B. Tauger (https://fr.wikipedia.org/wiki/Mark_Tauger ), ont démontré l’inanité de cette thèse. Une partie des travaux de ce dernier seront bientôt accessibles en français :  l’éditeur Delga va incessamment publier Famine et transformation agricole en URSS, http://editionsdelga.fr/wp-content/uploads/2014/05/fichier-couv-les-famines-en-Russie-et-en-Union-sovi%C3%A9tique.jpg

 

        La conjoncture d’extrême tension internationale mais aussi, à l’évidence, le centenaire de la révolution d’Octobre ont donné une impulsion remarquable à ces manœuvres internationales. Elles se traduisent désormais en France par une offensive déclarée sur le terrain universitaire, dont témoignent deux colloques. Le premier, « colloque scientifique international » intitulé « La Shoah en Ukraine Nouvelles perspectives sur les malheurs du XXème siècle » et précédé d’une table ronde intitulée « Juifs et Ukrainiens : Vers l’écriture d’une histoire commune » (le 8 mars 2017), s’est tenu du 9 au 11 mars, notamment à la Sorbonne, avec ce programme officiel : http://eurorbem.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf/programme_-_maquette_-_francais_-_3.pdf

    Il a mêlé à des universitaires français et étrangers des négationnistes ukrainiens notoires, parfaitement connus et appréciés de ses deux organisateurs, Philippe de Lara et Galia Ackerman. La tenue et le sens de ce colloque font l’objet du premier texte, « Les banderistes ukrainiens et l’université française : une histoire plus vieille qu’il ne semble », paru dans la Presse nouvelle magazine n° 345, avril 2017, p. 5 (notez qu’un adjectif qualifiant Askold Lozynskyj a disparu du texte imprimé : il faut donc lire « Askold Lozynskyj toujours actif », adjectif figurant avant la note 5 : http://www.ukrweekly.com/uwwp/author/askold-s-lozynskyj/)

 

    Il convient de préciser, puisque j’y évoque le harcèlement auquel m’ont soumise les organisations « ukrainiennes » de France et de Washington en 2005-2006, que les négationnistes ukrainiens qui ont bénéficié de sidérantes invitations officielles à Paris (Fondation pour la Mémoire de la Shoah incluse) ont pour habitude de malmener les historiens respectant les normes du métier. Les informations qui suivent devraient attirer l’attention des universitaires français disposés à « discuter » avec ces négationnistes, comme cela a été le cas à Paris en mars 2017, d’autant plus que les pratiques décrites ont eu lieu en 2012 et que l’ère post-Maïdan a fait considérablement monter l’agressivité des banderistes.

    L’historien germano-polonais Grzegorz Rossolinski-Liebe (https://en.wikipedia.org/wiki/Grzegorz_Rossoli%C5%84ski-Liebe ) est l’auteur d’une thèse, reconnue pour son sérieux scientifique, intitulée Stepan Bandera, The Life and Afterlife of a Ukrainian Nationalist, Fascism, Genocid and Culture, Stuttgart, Ibidem Press, 2014, consultable en ligne, https://dl.dropboxusercontent.com/u/106191065/Grzegorz_Rossoli%C5%84ski-Liebe_Stepan_Bandera_The_Life_and_Afterlife_of_a_Ukrainian_Nationalist.pdf. Il décrit, dans la préface de cet ouvrage quelles pressions académiques se sont exercées contre le choix même de son étude, puis comment, invité en février-mars 2012 par des institutions officielles et académiques allemandes à présenter ses travaux au cours de six conférences dans trois villes ukrainiennes [l’Allemagne disposant d’une énorme influence dans l’Ukraine post-Maïdan], il a été physiquement empêché de le faire, non seulement par « l’extrême droite ukrainienne » des banderistes hurlants mais par aussi des « universitaires ukrainiens ».

    Je traduis ici ses propos, traduction dont les anglophones pourront vérifier la conformité avec le texte original également cité : « quand j’ai manifesté l’intention de faire des recherches approfondies sur Bandera et son mouvement et d’écrire sur eux une étude complète, plusieurs universitaires m’ont averti qu’il vaudrait mieux choisir un sujet moins polémique pour une thèse. Effectivement, les réactions à ma recherche et à certains de mes résultats ont dépassé leurs prédictions les plus sinistres. En particulier dans la dernière phase de l’écriture de cet ouvrage, j’ai été exposé à un grand nombre d’attaques contre cette étude et quelquefois aussi contre ma personne.  Ces attaques sont venues à la fois de l’extrême droite ukrainienne et d’universitaires qui considéraient Bandera comme un héros national ou local, et ses partisans comme un mouvement de résistance ou comme le “mouvement de libération” ukrainien. Il y a eu beaucoup de gens pour exprimer directement ou indirectement l’opinion que l’enquête sur des sujets tels que la violence de masse conduite par les nationalistes ukrainiens, le culte de Bandera et la négation de l’Holocauste au sein de la diaspora ukrainienne et des intellectuels post-soviétiques constituait une attaque contre l’identité ukrainienne, et pour mettre en doute l’utilité et l’intégrité de cette recherche.     Quand la Fondation Heinrich Böll, le service d’échanges universitaires allemand et l’ambassade d’Allemagne à Kiev m’ont invité à faire six conférences sur Bandera dans trois villes ukrainiennes fin février et début mars 2012, une hystérie organisée s’est déchaînée, non seulement au sein de l’extrême droite ukrainienne et des universitaires nationalistes mais aussi parmi les universitaires “libéraux” d’Ukraine et certains spécialistes d’histoire de l’Europe orientale d’autres pays. Les organisateurs de la tournée de conférences ont eu beaucoup de mal à trouver des universités ou d’autres institutions qui aient suffisamment de courage pour accueillir mes conférences. On a pu trouver des lieux d’accueil à Kiev et à Dnipropetrovsk, mais aucun à Lviv. Finalement, même les quatre institutions (y compris l’Institut ukrainien Tkuma pour les études sur l’Holocauste) qui avaient donné leur accord pour mes interventions les ont annulées quelques heures avant leur début annoncé. Au final, une seule conférence a pu se tenir dans des conditions de sécurité à l’ambassade d’Allemagne à Kiev. Devant l’immeuble, une centaine de manifestants en colère s’efforçaient de convaincre une centaine d’étudiants, d’universitaires et d’Ukrainiens ordinaires intéressés de ne pas assister à ma conférence, en prétendant que j’étais “le petit-fils de Göbbels” et “un fasciste libéral de Berlin” qui ne comprenait rien au sujet dont il voulait parler. Les conférences en Ukraine du début 2012 ont été empêchées par deux catégories d’opposants politiques et intellectuels. Le premier groupe était composé d’activistes d’extrême droite du parti Svoboda qui ont intimidé les universités et autres institutions. Le deuxième groupe était composé d’intellectuels et universitaires nationalistes et “libéraux”, qui ont pris contact avec les institutions et ont aussi annoncé au public qu’il vaudrait mieux ne pas m’autoriser à parler du sujet de ma recherche, parce que je n’étais pas un historien mais un  “propagandiste” qui voulait salir le pays ou essayer de provoquer une guerre civile et diviser l’Ukraine. Pendant cette vague d’insultes et de protestations perturbatrices et hostiles, beaucoup de gens, parmi lesquels Antony Polonsky, Delphine Bechtel, Per Anders Rudling, Marco Carynnyk, Andreas Umland, Jared McBride, Mark von Hagen, Arnd Bauerkämper, Christian Ganzer, Frank Golczewski, Anton Shekhovtsov, Gertrud Pickhan, Grzegorz Motyka, Omer Bartov, Simon Hadler, Susanne Heim [presque tous spécialistes de l’Ukraine et des pratiques génocidaires en Ukraine et/ou dans le reste de l’Europe orientale, notamment en Pologne, sous Occupation allemande], et particulièrement ma femme Martina m’ont beaucoup soutenu. Ces gens m’ont convaincu de ne pas prêter grande attentions aux diverses catégories d’hystérie nationaliste et intellectuelle et de me concentrer sur l’achèvement de ma recherche et la publication de l’ouvrage. »

    (When I was planning to investigate Bandera and his movement in depth and to write a comprehensive study about them, several scholars warned me that it would be better to choose a less contentious topic for a dissertation choose a less contentious topic for a dissertation. As it turned out, the reactions to my research and to some of my findings exceeded their direst predictions. Especially in the last phase of writing this book, I was exposed to a number of unpleasant attacks on this study and sometimes also on my person. These attacks came both from the Ukrainian far right and from scholars who regarded Bandera as a national or local hero, and his followers as an anti-German and anti-Soviet resistance movement, or as the Ukrainian “liberation movement.” Many people directly or indirectly expressed the opinion that the investigation of subjects such as the mass violence conducted by the Ukrainian nationalists, the Bandera cult, and the Holocaust denial among the Ukrainian diaspora and post-Soviet intellectuals constitutes an attack on Ukrainian identity, and they questioned the usefulness and integrity of such research.

When the Heinrich Böll Foundation, the German Academic Exchange Service, and the German embassy in Kiev invited me to deliver six lectures about Bandera in three Ukrainian cities in late February and early March 2012, organized hysteria was stirred up, not only among Ukrainian far-right activists and nationalist scholars but also among a number of “liberal” scholars in Ukraine and some scholars of East European history in other countries. The organizers of the lecture tour had great difficulty in finding universities or other institutions with sufficient courage to host my lectures. Venues were found in Kiev and Dnipropetrovs’k, but none in Lviv. In the event, even the four institutions (including the Tkuma Ukrainian Institute for Holocaust Studies) that had agreed to my appearance canceled the lectures a few hours prior to their planned start. As a result, only one lecture took place, in secure conditions in the premises of the German embassy in Kiev. In front of the building, about a hundred angry protesters tried to convince a few hundred interested students, scholars, and ordinary Ukrainians not to attend my lecture, claiming that I was “Josef Goebbels’ grandchild” and a “liberal fascist from Berlin,” who did not understand anything about the subject he would talk about. The lectures in Ukraine in early 2012 were prevented by two kinds of political and intellectual opponents. The first group consisted of far-right activists from the Svoboda Party who intimidated the universities and other institutions. The second group was composed of nationalist and “liberal” intellectuals and scholars, who contacted the institutions and also announced in public that it would be better not to allow me to speak on the subject of my research, because I was not a historian but a “propagandist” who would besmirch the country or attempt to spark a civil war and split Ukraine.

During the wave of disturbing and hostile insults and protests, a number of people, including Antony Polonsky, Delphine Bechtel, Per Anders Rudling, Marco Carynnyk, Andreas Umland, Jared McBride, Mark von Hagen, Arnd Bauerkämper, Christian Ganzer, Frank Golczewski, Anton Shekhovtsov, Gertrud Pickhan, Grzegorz Motyka, Omer Bartov, Simon Hadler, Susanne Heim, and especially my wife my wife Martina, were very supportive. These people convinced me not to pay too much attention to the various kinds of nationalist and intellectual hysteria and to concentrate on finishing the study and publishing the book.)

Grzegorz Rossolinski-Liebe, Stepan Bandera, préface, p. 8-10.

     Un des soutiens de Grzegorz Rossolinski-Liebe, l’universitaire suédo-américain Per Anders Rudling, autre spécialiste de l’extrême droite ukrainienne, professeur associé à l’université suédoise de Lund, a subi les mêmes avanies, à partir d’octobre 2012, où « un groupe d’organisations ukrainiennes du Canada » (haut lieu traditionnel d’émigration ukrainienne, comme les États-Unis) « a fait signer une pétition remise à son employeur l’accusant de trahir les principes de sa propre université ». 38 collègues, parmi lesquels on retrouve des noms déjà cités, ont signé une "lettre ouverte" pour le défendre (références dans https://en.wikipedia.org/wiki/Per_Anders_Rudling ).

     Le second texte est une lettre ouverte à François Rouquet, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Caen, principal organisateur d’un « colloque international » intitulé « Mémoires des massacres (ou crimes de masse) du XXe siècle », sous la double égide du CRHQ (centre de recherche d’histoire quantitative) et du Mémorial de Caen, les 22-24 novembre 2017. Cette session est d’apparence exclusivement universitaire, mais sa problématique, strictement conforme à celle que Stéphane Courtois avait fixée au Livre noir du communisme, l’érige en répétition, vingt ans après, de ce qui n’était pas un ouvrage scientifique, mais une vaste opération politique internationale. À cette date, cette lettre n’a, à mon vif étonnement, pas bénéficié d’accusé de réception.

     « La question ukrainienne » demeure en France aussi mal connue que Louis Canet, spécialiste des relations de la France avec le Quai d’Orsay, le déplorait en 1920. Mais elle constitue, comme alors, un « élément considérable du problème européen » (voir Le Vatican, l’Europe et le Reich, p. 260-261), et, c’est de plus en plus vrai depuis les années 1930, un point crucial du sort du monde, comme l’avait fort bien compris Roman Dmowski, homme politique polonais d’extrême droite, que, par exception, la russophobie n’aveuglait pas (son analyse, dans « La question ukrainienne », chapitre de son livre L’avenir de la Pologne, est citée dans mon ouvrage Aux origines du carcan européen, 1900-1960. La France sous influence allemande et américaine, Paris, Delga-Le temps des cerises, réédition augmentée, 2016, p. 150).

 

Bonne lecture, Bien cordialement,

     Annie Lacroix-Riz

 ** de Bandera (1909-1959) créateur de la Légion ukrainienne intégrant l'armée d'invasion nazie contre l'URSS (JPR).

John REED, "Dix jours qui ébranlèrent le monde", une biographie

publié le 27 janv. 2017 à 07:13 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 14 avr. 2018 à 01:49 ]

 

"Reds", le film de Warren Beatty (…) raconte une histoire vraie et fort peu banale : celle de John Reed, cet intellectuel américain issu de la bonne bourgeoisie, qui se retrouve plongé au cœur de la révolution d'Octobre en Russie, en devient un militant ardent, avant d'en raconter l'épopée dans un célèbre livre: « Dix jours qui ébranlèrent le monde ». Certes, la révolution a depuis 1917 fait, si l'on peut dire, son chemin, dans le monde et découvert d'autres voies que celles de l'assaut des bâtiments officiels par des groupes en armes. Certes, le chantier du socialisme soviétique, avec ses clartés fulgurantes et ses obscurités tragiques, n'est plus pour nous un modèle à suivre et à copier. Pourtant l'aventure de John Reed mérite plus que le respect ému. Elle démontre que peuvent se fondre les exigences de l'esprit et celles du combat : on voudrait aujourd’hui nous en faire douter. Elle apporte la preuve éclatante que l'art rigoureux du journaliste s'enrichit de la passion du militant pour atteindre à une verité profonde : on voudrait aujourd'hui le nier. Elle exalte enfin le goût de la révolte, du refus et de la lutte, que l'on déclare aujourd'hui, bêtement, enterré. Il y aura toujours des jeunes gens qui, un jour, se mettent en colère. Voici quelques images de la vie de celui-là : John Reed, un communiste américain.

Claude Cabanes

Claude Cabanes (1936-2015) fut rédacteur-en-chef de L’Humanité de 1984 à 2000. Cet article a été publié en avril 1982 à l’occasion de la sortie en France du film "Reds" (triplement oscarisé). Il gisait dans mes archives et je suis heureux de vous en faire profiter (JPR).

L’HISTOIRE VÉRIDIQUE DE L’AMÉRICAIN JOHN REED QUI VÉCUT LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE

 

à PATERSON, ce matin- là, il tombe des cordes. La rue est un cloaque. A gauche de la rue, la ligne sombre et interminable de l'usine. A droite de la rue, la troupe, monotone, des incertaines maisons de bois des ouvriers de l'usine. Dans la rue, rien. Volets clos. Murs muets. La pluie, et rien. C'est à 6 heures qu'apparaissent les premiers groupes compacts de policiers en armes, dégoulinants d'eau là-bas au bout de la rue. Ce matin d'avril 1913, à quelques kilomètres de New York, les 25.000 travailleurs de la soie ne sont pas à leur poste : à Paterson, c'est la grève. « A Paterson, c'est la guerre », écrira le lendemain John Reed. La guerre des classes, c'est peut-être ce matin-là que le jeune et fantasque intellectuel américain, héros des nuits de la bohème de « Greenwich », découvre l’âpre réalité, caché derrière une méchante palissade à demi écroulée. Il assiste, stupéfait, au ratissage militaire de la petite ville ouvrière et laisse quelques plumes dans l'aventure, conséquences d'un matraquage en règle et de vingt jours de prison. Il n'oubliera plus Paterson, ses prolétaires insoumis, William Haywood dit « Big Bill » le leader du syndicat, et la « grandeur de la révolte »... « Je me faisais l'effet d'un serpent qui change de- peau : c'était douloureux. ».

Un an après, la mue s'achève. Le brillant animateur de l'intelligentsia new-yorkaise rencontre une nouvelle fois le mouvement ouvrier et ses noyaux révolutionnaires : il choisit définitivement d'être des leurs. C'est, au début du siècle, où l’immense majorité des intellectuels sont parfaitement intégrés aux mécanismes et à l'idéologie de la bourgeoisie triomphante, une aventure folle et solitaire.

En avril 1914, elle a, sous le ciel du Colorado, le goût du sang. Ici ne règnent ni Dieu, ni la loi, ni les hommes. Ici règne John Rockefeller. Il est propriétaire des mines, des maisons, des trains, des églises, des juges, des shérifs, des putains, des journalistes, des cimetières et des âmes. Des armes. Quand les 11.000 mineurs-parias de la Iron Company déclenchent la grève pour être simplement traités selon les lois en vigueur, c'est-à-dire autrement que des chiens, le pays résonne de bruits de culasses. Les truands armés de Rockefeller cognent, pillent, traquent, emprisonnent, dégainent au coin des rues. Un dimanche, ils donnent l'assaut d'un des camps de fortune où vivent sous la tente les grévistes et leur famille : à Ludlow, quand la bande se retire, elle ne laisse qu'un champ- de cendres fumantes. Et vingt-six cadavres. John Reed est là, épouvanté. Il témoignera dans de longs articles dans la presse dite "radicale" de cet épisode peu connu du mouvement ouvrier alors qu'un peu partout dans le monde il se développe, se cherche, s'organise dans de bouillantes formations révolutionnaires, il est aux États-Unis littéralement broyé dans une véritable entreprise de terreur. Et dans la tête de John peuvent déjà rouler en cahotant les camions chargés d'ouvriers en armes qui foncent investir le palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg...

"J.R." naît à Portland (Oregon) le 22 octobre 1887. Dans le Nord-Ouest (des USA) les riches familles sentent encore le crottin et sous le bourgeois chamarré s'agite encore le bouvier. Le grand-père Reed a fait fortune dans le commerce des fourrures, en grugeant quelques tribus d'Indiens sans doute ; le père arrondit le magot dans la vente à grande échelle de matériel agricole. Au sommet de "B. Street", la haute ville, les Reed mènent grand train sur leur domaine de "Cedar Hill" : domestiques chinois, nurses anglaises, réceptions fastueuses avec valets en livrée... Pourtant, dans ce creuset familial de la "high class" (la classe supérieure), le petit John, frêle, timide, solitaire, va acquérir comme le goût d'une morale, comme l'esprit d'une fronde, comme l'appétit de l'aventure et de la liberté... Il sera, jusqu'à sa mort, particulièrement reconnaissant à son père d'avoir eu le courage de dénoncer et de combattre une gigantesque spéculation frauduleuse sur les terres du Nord-Pacifique, à laquelle sont mêlés la plupart des bourgeois et des notables de Portland : il le paiera de sa fortune et la famille sera mise au ban de la "bonne société" de l'Oregon... John en tirera quelques solides conclusions sur la qualité du système capitaliste.

Pour l'heure, le voilà à Harvard, ce temple de l'élite américaine en formation, où l'on cultive les raffinements de l'esprit pur et de l'habit de soirée. John, fils de l'Ouest, a du mal à être reconnu par ces galopins mondains et empesés de l'Est, trop sûrs de leur destin. II s'agite, travaille, lit Marx et Anatole France, adhère au "Club socialiste" des étudiants fondé en 1908 par Walter Lippmann, écrit dans les revues de l'université et attrape la fièvre du journalisme qui ne le quittera plus. Il va devenir un des plus talentueux reporters des Etats-Unis après avoir été un des étudiants les plus célèbres de Harvard, qu'il quitte en 1910 bel et bien diplômé.

Sept ans le séparent du jour où il va débarquer dans la Russie bouillante des préparatifs de la révolution d’Octobre, en être un des acteurs avant d’en devenir le saisissant chroniqueur.

Sept ans. Il traîne, il se fait, il aime, il écrit, il erre. C'est l'âge où les jeunes bourgeois jettent leur gourme avant de rentrer dans le rang des affaires ; ils s'encanaillent dans les bas-fonds des grandes villes ; ils bousculent sous les lambris des salons huppés les belles jeunes femmes de la "haute" qui s'ennuient ; ils font les clowns et jouent aux princes de l'insolence. John Reed suit. Menton en galoche, narines béantes (Pancho Villa l'appellera "Chatito", "Nez épaté"...), le regard allumé d'une intelligence exceptionnelle, brillant et bruyant, il observe, tranchant comme une lame, le spectacle du monde qui l'entoure. Sa critique de la société se radicalise : des longues chevauchées avec les révolutionnaires mexicains aux reportages dans les grandes banlieues ouvrières américaines en lutte, il observe l'impitoyable et féroce mécanisme de l'exploitation. Il en découvre la dimension presque planétaire. Il ne supporte pas ces effroyables océans de misère et d'oppression qu'il rencontre. La "guerre des marchands" déclarée en 1914 en Europe cette "boucherie pour les marchés du grand capital", le laisse exsangue et au bord du suicide. Il hait la richesse et "les riches dont les bijoux sont plus beaux que les visages et les chiens à peine moins intelligents que leurs maîtres".

On l'appelle le Kipling américain ; son art de journaliste s'épanouit : il ferraille il dénonce, il polémique, dans le célèbre journal de "Greenwich Village", "The Masses" (dont Romain Rolland, Gorki, Picasso, Russell, Upton Sinclair seront les collaborateurs...), il dévoile à l'Amérique ce que sa presse soumise ne veut pas voir : le fardeau de souffrance qui accable des millions d'hommes sous la botte des maîtres du capital.

Mais les mots, même répétés à des milliers d'exemplaires, ne lui suffisent pas. Il cherche le contact et le combat.

Il le trouve un beau matin de septembre 1917, quelque part dans cette zone incertaine qui sépare la Finlande de la Russie. Flanqué de Louise Bryant, son amour (il l'a "volée" à un dentiste chic de Portland, en jubilant…), épuisé par un périple chaotique à travers l'Europe, il rencontre les premiers soldats russes. Ils ont arraché leurs boutons de cuivre à l'effigie du tsar pour les remplacer par des bandes de tissu rouge. C'est la révolution... John Reed perçoit dans un éclair qu'il va vivre un des moments de fracture de l'histoire humaine. La tignasse en bataille, la goutte au nez et le bloc-notes à la main, il plonge dans les entrailles immenses du soulèvement rouge. On connaît la suite... "10 jours qui ébranlèrent le monde" : son récit de la révolution d'Octobre a fait le tour des continents.

Dans l'intimité des principaux dirigeants bolcheviks (et particulièrement de Kamenev, Chatov et Trotsky, dont il regrette cependant le penchant abusif qu'ils ont pour... le thé), J. R. va devenir un véritable militant international. Il rentre aux États-Unis en février 1918 pour y écrire son livre et créer un véritable parti révolutionnaire (ce qui n'alla pas du tout de soi !) avant de refaire le chemin vers Moscou en septembre 1920, en pleine guerre civile... Là, le représentant américain qu'il est auprès du Komintern aura quelques démêlés tumultueux avec Radek et surtout Zinoviev quant au rôle que doivent jouer les syndicats ouvriers US.

Le 17 octobre 1920 le typhus le frappe et l'abat en quelques jours : il meurt à l'hôpital Marinski de Moscou, à 33 ans, dans les bras de Louise Bryant. Il était pratiquement condamné à l'exil par les autorités américaines (l'armée américaine a envahi la Russie via le port de Vladivostok pour combattre la révolution bolchevique ! JPR). Il repose, suprême et exceptionnel hommage, aux côtés de ses frères de combat le long du fameux mur du Kremlin.

CLAUDE CABANES

Deux ouvrages ont été consultés : "10 jours qui ébranlèrent le monde", de John Reed (Éditions sociales) et "John Reed, le romantisme révolutionnaire" de Robert Rosenstone (Maspero). CC.

1917 en Russie. 1ère partie : février

publié le 20 janv. 2017 à 02:15 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 janv. 2018 à 07:15 ]

Inutile de dire l’importance de cette année-là dans l’histoire de la Russie, de l’Europe et du monde. On sait aussi que l’année 1917 est scandée par deux grands moments : la révolution de février et la révolution d’octobre. Celle-ci, selon, la plaisanterie habituelle ayant lieu en Novembre. Réglons de suite cette question : la Russie orthodoxe n’a pas accepté la réforme du calendrier sanctionnée par le pape catholique de Rome à la fin du XVI° siècle (Grégoire XIII, 1582). Elle en est restée au calendrier Julien[1] qui n’est pas bien adapté à l’année astronomique laquelle ne dure pas 365jours ¼ mais un petit peu moins. En 1917, le calendrier julien a 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Et le 25 octobre 1917 à Petrograd est le 7 novembre à Paris. Très pénible pour les professeurs et étudiants d’histoire. La Russie révolutionnaire modernisa le pays en adoptant (entre autres choses…) le calendrier grégorien au grand dam de l’Église orthodoxe barbue, très conservatrice, qui refusa cette réforme de la part d’un gouvernement laïc (1er février 1918).

Ce qui suit n’est pas…révolutionnaire. C’est une simple mise au point destinée à vous être utile. Le plan en deux parties est chronologique avec Février (I) et Octobre (II).

Des causes multiples, tout à la fois diverses, profondes ou conjoncturelles, provoquent la chute de l’empereur de Russie, le tsar [2] : c’est la révolution de Février 1917 en pleine guerre mondiale. Mais le nouveau gouvernement bourgeois, tout en accordant des libertés importantes, ne change rien d’essentiel : la guerre continue, les paysans ne sont pas assouvis de leur "faim de terres", le problème récurrent du ravitaillement des grandes villes est toujours posé, etc… . Le travail d’organisation révolutionnaire des militants bolcheviques s’avère très efficace notamment grâce à Lénine dont il faut souligner le rôle personnel, et ils réussissent en octobre, une seconde révolution qui est la première révolution socialiste[3] –réussie- dans l’histoire du monde.

FÉVRIER

A.      LES CAUSES

B.      LA RÉVOLUTION BOURGEOISE

OCTOBRE

A.      PROGRÈS PUIS PRIMAUTÉ DE L’INFLUENCE BOLCHEVIQUE

B.      "OCTOBRE ROUGE"

I.

LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1917

Son déroulement est curieux et paraît presque spontané. Évidemment la recherche des causes est incontournable même s’il est vain de chercher à être exhaustif.

A.   LES CAUSES

Au début de l’année 1917 la Russie, disons l’empire russe car il y a de nombreuses nationalités soumises, est dans une situation indescriptible. Les historiens soviétiques évoquent "la crise des sommets" c’est-à-dire les luttes d’influence qui se jouent au sein du palais impérial, dans l’entourage immédiat du tsar, à la Douma, entre l’État-major, les leaders des partis bourgeois et la cour. Nicolas II est un incapable assez remarquable dans sa catégorie, sous l’influence de sa femme d’origine allemande (or, la Russie est en guerre contre l’Allemagne) elle-même sous l’influence de Raspoutine, un moine escroc, illuminé, capable de lire l’avenir… En tout cas, la tsarine y croit.

Cette crise des sommets se déroule avec en toile de fond l’agitation populaire et souvent même l’action populaire. C’est-à-dire la mobilisation des masses répondant aux mots d’ordre des partis. L’influence de Petrograd, n’était le rôle de Moscou – "l’autre capitale" -, pourrait être comparée à celle de Paris durant nos révolutions : concentration des sièges de décision politique, lieu stratégique avec les gares ferroviaires à la tête d’un réseau en étoile et centraux télégraphique et téléphonique, (cf. la carte de la seconde partie) concentration des états-majors révolutionnaires, concentration démographique, problèmes du ravitaillement de ces millions de consommateurs/acteurs…

Dans son livre le développement du capitalisme en Russie, Lénine a montré les caractères de ce capitalisme : croissance ultra-rapide, industrialisation accélérée, concentration géographique dans des usines dont les effectifs se comptent en milliers. Si Moscou répond à ces critères (rôle de l’industrie textile) c’est surtout Petrograd qui est visée (lire la carte de la 2° partie) avec l’usine Poutilov (12.000 ouvriers) dans le quartier de Narva (sud de la capitale, près des darses du port maritime) et les multiples implantations (dont l’usine Renault avec 1000 emplois) du quartier de Vyborg, au nord de la Neva. Évidemment ces concentrations industrielles sont le fief des révolutionnaires. Le socialisme tendance marxiste est bien implanté en Russie grâce aux travaux de Plekhanov puis ceux de Lénine, qui fut son élève. Le parti ouvrier s’appelle parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR). Il s’est scindé en 1903 entre une tendance majoritaire (en russe, majoritaire se dit bolchevique, bolchoï veut dire majoritaire, grand, cf. le théâtre Bolchoï = le Grand théâtre) avec Lénine qui est exilé mais d’une activité toujours admirable et une tendance minoritaire, menchevique, avec Plekhanov (qui finira par condamner la prise du pouvoir bolchevique). Pour clore ce tableau ultra-rapide, il faut dire et répéter que la Russie est d’abord un pays de paysans, un pays rural avec des secteurs quasi sous-développés mais d’autres performants (aux mains des koulaks). Les domaines propriété de la noblesse attirent la paysannerie pauvre et/ou sans terre. Les jacqueries, comme on dit en France, sont permanentes d’un endroit à l’autre de cet immense pays. Les paysans se reconnaissent volontiers dans le parti S.-R. (socialiste-révolutionnaire) dont une tendance de gauche rejoindra, un temps, l’action du parti bolchevique.

Enfin, on ne saurait passer sous silence le rôle de la guerre, ce "grand accélérateur de l’histoire" comme disait Lénine. Déjà, les défaites de l’armée et de la flotte tsaristes, en 1905 contre le Japon, avaient précipité l’empire dans la révolution, celle de 1905. De cette révolution, qui se solde finalement par un échec, il est demeuré la Douma, chambre de députés, les premiers soviets (ce mot veut dire conseil) spontanés, et surtout, 1905 est une référence, une répétition générale (le mot est de Lénine). En 1917, après les échecs et les difficultés de toutes sortes, l’état de l’armée est abominable. Voici le constat fait par des inspecteurs-généraux : (la date est d’octobre 17, mais une telle situation ne s’est pas créée en quelques mois, elle date d’au moins la fin 1916)

"De toutes les violations de la discipline, les plus graves et plus importantes sont les fraternisations avec l'ennemi. Les cas de fraternisation les plus nombreux ont été observés dans les armées du front ouest qui, de tous points de vue, sont les troupes les moins sûres (…). Des petits groupes de soldats prennent directement contact avec les soldats ennemis et leur achètent des produits - du pain, du tabac surtout de l'alcool. Les soldats ennemis ne manquent jamais l'occasion de donner à nos soldats des proclamations russes publiées par l'état-major allemand, mettant l'accent sur l'inutilité de continuer la guerre (…). Par ailleurs, les refus de combattre deviennent de plus en plus fréquents. Les prétextes invoqués sont le plus souvent la fatigue, la mauvaise nourriture, l'absence de chaussures ou de vêtements chauds. On ne compte plus les cas où les soldats discutent et critiquent les ordres de combat (…). Les conclusions générales que l'on peut tirer des rapports qui nous parviennent sont les suivantes : l'armée se désintègre ; la discipline est inexistante ; le personnel d'encadrement ne jouit plus de la moindre considération ; la haine des soldats contre les officiers ne cesse de monter, parallèlement à l'idée que ces derniers tentent de prolonger la guerre à tout prix. L'aspiration à la paix est générale, ce qui explique l'énorme succès des idées et des mots d'ordre bolcheviques parmi les soldats"[4].

Les Bolcheviques font leur miel d’un tel délabrement. Les soviets de soldats sont, en réalité des soviets de soldats-paysans et de soldats-ouvriers et ils sont le creuset d’où sort l’union politique entre ouvriers des villes et paysans des campagnes. Les villes quant à elles sont le théâtre d’émotions perpétuelles contre la rareté des denrées, l’impéritie de la logistique de l’administration impériale. La misère est visible partout.

L’assassinat de Raspoutine en décembre 1916 annonce comme une fin du monde…


B. LA RÉVOLUTION BOURGEOISE

Voici une présentation adoptée par à peu près tout le monde :

Le 23 février, c'est la journée internationale des Femmes [5]. Le nombre des grévistes est d'environ 90 000... Le lendemain, le mouvement, loin de s'apaiser est en recrudescence... Les travailleurs dans leurs usines, au lieu de se mettre au travail, ouvrent des meetings, après quoi ils se dirigent vers le centre de la ville... Le mot d'ordre "Du pain" est écarté ou couvert par d'autres formules "A bas l'autocratie" et "A bas la guerre". Le 25, la grève prend une nouvelle ampleur ; il se produit des conflits avec la police... Le 26 février est un dimanche... La tsarine télégraphie au tsar [6] "Le calme règne en ville" Mais cette tranquillité ne dure pas longtemps. Peu à peu les ouvriers opèrent leur concentration et de tous les faubourgs convergent vers le centre. On les empêche de passer les ponts. Ils déferlent sur la glace : car en février, la Neva est un pont de glace. Les soldats tirent, principalement ceux qui appartiennent à des écoles de sous-officiers. "Tirez sur l'ennemi" commande la monarchie. "Ne tirez pas sur vos frères et sœurs! " crient les ouvriers et ouvrières, et pas seulement cela : "Marchez avec nous". Le 27, l'un après l'autre, dès le matin, avant de sortir des casernes, les bataillons de réserve de la Garde se mutinent. Çà et là, des ouvriers ont déjà réussi à s'unir avec la troupe, à pénétrer dans les casernes, obtenir des fusils et des cartouches... Vers midi, Petrograd est redevenu un champ de bataille : les coups de fusil et le tac-tac des mitrailleuses retentissent de tous côtés.[7]

On passe des revendications économiques (pain) à un conflit politique (autocratie, guerre) puis du conflit avec l’armée à la mutinerie des soldats, enfin à l’armement des civils qui trouvent des armes dans les casernes. NB. Les ponts sur la Neva sont du type ponts-basculants, la police les lève pour empêcher les ouvriers du quartier de Vyborg ou ceux qui arrivent par la gare de Finlande de rejoindre l’hyper-centre-ville de Petrograd, là où se trouve le Palais d’Hiver. Mais, l’hiver ce subterfuge est facilement contourné…

Avec une relative facilité et sous la pression des leaders de la Douma et du GQG, Nicolas II abdique au profit de son frère qui lui-même abandonne. Le pouvoir est vacant, la Russie se trouve de facto en république, un gouvernement provisoire est mis en place. Mais ce gouvernement s’il a encore des forces militaires, l’administration à sa disposition voit se dresser face à lui les ouvriers en armes et les mutins qui investissent le soviet de Petrograd et d’autres soviets dans le pays. Il y a une dualité des pouvoirs. Les jours et mois qui viennent sont l’histoire de la lutte entre ces deux pouvoirs et l’histoire de l’influence grandissante des bolcheviques au sein des soviets. Les soviets sont dirigés à cette date par les S.-R. et les mencheviks.   

En attendant, le gouvernement provisoire, libéral, sans aucun ministre socialiste, dirigé par le prince Lvov, accorde la liberté d'opinion, de la presse, de réunion, de manifestation qu’utilisent massivement les Bolcheviques (création de La Pravda...) et d’autres. La Liberté semble à tous illimitée. Mais, à rebours, ce même gouvernement provisoire continue la guerre, se déclare hostile à la réforme agraire, à la journée de 8 heures.

Et le 4 avril, Lénine est de retour d’exil…

(à suivre)





[1] Lire l’article Wikipédia « passage du calendrier julien au calendrier grégorien ».

[2] Dans le cadre d’une politique de modernisation, l’appellation de tsar avait été officiellement abandonnée pour celle d’empereur. Mais les habitudes ont la vie dure.

[3] La Commune de 1871, en France, est une tentative glorieuse et malheureuse. Les Bolcheviques avaient pour elle le plus grand respect : Lénine est enveloppé dans un drapeau de la Commune de Paris dans son mausolée.

[4] Extraits du rapport du renseignement militaire sur l'état de l'armée (début octobre 1917). Cité dans HACHETTE 1ère L/ES, 2003, collection J.-M. LAMBIN.

[5] C’est le 8 mars dans le calendrier grégorien.

[6] Le tsar n’était pas à Petrograd mais au siège du GQG (grand quartier général) éloigné de la capitale.

1917 en Russie. 2ème partie : Octobre

publié le 20 janv. 2017 à 02:13 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 29 janv. 2017 à 08:20 ]

rappel du plan :

FÉVRIER

A.      LES CAUSES

B.      LA RÉVOLUTION BOURGEOISE

OCTOBRE

A.      PROGRÈS PUIS PRIMAUTÉ DE L’INFLUENCE BOLCHEVIQUE

B.      "OCTOBRE ROUGE"

première partie : 1917 en Russie. 1ère partie : février


II.

LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE

Lénine joue un rôle singulier, hors pair. Mais il a toujours mis en avant le rôle des masses populaires, on ne va donc pas faire le culte de sa personnalité ! Il est à l’origine de la percée politique des Bolcheviques mais la révolution a des ennemis déclarés et les "Blancs" – c’est-à-dire les partisans du maintien du tsar – tentent un coup militaire. Faut-il attendre ou prendre le pouvoir ?

A. L’INFLUENCE CROISSANTE DU PARTI BOLCHEVIQUE

Dès son arrivée, Lénine analyse la situation concrète – les faits sont têtus disait-il toujours – et il prend à contre-pied tous ses camarades du parti POSDR(b). Ces derniers ne pensaient pas possible une prise du pouvoir, et ils estimaient nécessaire d’utiliser la situation nouvelle pour accroitre leur influence par un effort de propagande et d’explications tout en défendant la révolution de février. Lénine publie alors les fameuses thèses d’Avril. Extraits :

1. La guerre, du côté russe, sous le nouveau gouvernement Lvov et compagnie, en raison du caractère capitaliste de ce gouvernement, est incontestablement restée une guerre impérialiste de brigandage. Devant l'indéniable bonne foi des masses populaires favorables à la défense révolutionnaire du pays, qui n'admettent la guerre que par nécessité et non en vue de conquêtes, et étant donné que ces masses sont trompées par la bourgeoisie, il importe de leur expliquer leur erreur, de leur exposer le lien indissoluble du Capital et de la guerre impérialiste, de leur démontrer que, faute de renverser le Capital, il est impossible de terminer la guerre par une paix vraiment démocratique et non imposée par la violence. ( ... )

2. Ce qu'il y a d'original dans la situation actuelle de la Russie, c'est la "transition" entre la première étape de la Révolution, qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie, et la seconde étape, qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie ( ... ). Le nouveau gouvernement bourgeois ne mérite aucune confiance de la part du prolétariat

 4. Tant que nous sommes en minorité, nous faisons un travail de critique affirmant la nécessité du passage de tout le pouvoir de l'État aux mains des soviets des députés ouvriers, salariés agricoles et paysans de tout le pays, de la base au sommet.

15. Il n’y a pas d’autre issue que la révolution prolétarienne.[1]

F.-O. Coquin, dans son excellent Que-sais-je ?, fait remarquer que Lénine met en quelque sorte ses compagnons au pied du mur. Il ne suffit plus d’avoir en perspective la prise du pouvoir mais de le prendre concrètement.

"Ainsi s'opérait dans l'esprit des compagnons d'armes de Lénine et du prolétariat une reconversion politique et psychologique capitale : ils se familiarisaient avec une échéance que l'on n'avait encore imaginée que lointaine et aléatoire : la prise du pouvoir. Or, et ce devait être là le facteur décisif, la parole et la doctrine de Lénine faisaient mouche, il arrivait en effet à Petrograd à une époque où la révolution commençait à battre en retraite devant les impératifs de la défense nationale, et où les puissances alliées venaient d'envoyer au Soviet de Petrograd quelques députés socialistes (A. Thomas et M. Cachin notamment, du côté français) pour le rallier à la poursuite de la guerre contre l'Allemagne. Faute d'objectifs clairement définis, cette révolution, tenue en laisse par des leaders mencheviks en col cassé (sic) et en habit en qui les masses ouvrières avaient peine à se reconnaître, s'essoufflait. Seul à avoir un programme, Lénine donnait un sens à cette révolution en quête d'un révolutionnaire" [2].

Ces thèses sont adoptées par le congrès panrusse du parti bolchevique (24 avril). Les Bolcheviques mettent au point leurs mots d’ordre, slogans simples faciles à retenir par le peuple en marche (innovation léninienne) : Paix ! La terre aux paysans ! Tout le pouvoir aux soviets ! Lénine se fait remarquer lors du 1er congrès panrusse des soviets qui s’ouvre le 3 juin à Petrograd. Un ministre, à la tribune, affirme qu’il n’existe aucun parti en Russie capable de gouverner seul dans cette situation si complexe. De sa place, dans la salle, Lénine hurle "ce parti existe !". Et, une fois à la tribune, il exposera son point de vue.

La crise de juillet a failli couter cher au parti bolchevique. La guerre mondiale continue et le gouvernement provisoire de Russie veut se montrer à la hauteur des Alliés : Kerenski, nouveau ministre de la guerre du gouvernement Lvov, autorise le général Broussilov à passer à l’offensive sur le front Sud-Ouest : c’est un désastre. Les bolcheviks sont mis en cause pour leur propagande défaitiste. De plus, à l’occasion d’une crise gouvernementale en rapport avec cet échec, les foules descendent dans la rue et, quelques jours plus tard, les Bolcheviques décident de suivre ce mouvement. Mais le rapport de forces est encore en faveur du gouvernement provisoire et la répression s’abat sur les Bolcheviques : la Pravda, est interdite, des leaders sont emprisonnés, Lénine est décrété d’arrestation : il s’exile en Finlande (où, incapable de ne rien faire, il écrit L’État et la Révolution), le parti bolchevique entre dans la clandestinité.

La tentative de putsch du généralissime Kornilov montre la gravité du danger. Des colonnes militaires filent sur Petrograd. Les Bolcheviques vont montrer aux masses leur efficacité d’une part en créant une armée supplétive : les Gardes rouges c’est-à-dire des ouvriers en armes et organisés militairement, d’autre part, en boycottant/sabotant le trajet ferroviaire des "Blancs" (Eisenstein montre des gros plans sur les aiguillages déviés dans son film Octobre). Cela redore le blason du parti de Lénine. Tant et si bien que, fait nouveau et essentiel, le Soviet de Petrograd passe à une majorité bolchevique puis élit Trotsky à sa présidence ( Majorité également au soviet de Moscou et autres grandes villes…) à l’inverse Kerenski s’était coupé de la droite en abandonnant Kornilov au dernier moment et coupé de la gauche en négociant avec lui…

Tout cela sur un fond de misère insondable. "Refusant tout crédit à un gouvernement impuissant, les industriels préféraient attendre que la tourmente passât : camouflage des stocks, refus d'appliquer les monopoles d’État, arrêt de travail faute de combustibles, généralisation des lock-out dans les entreprises où la lutte politique désorganisait la production - ces pratiques dépossédaient le gouvernement de tout contrôle sur l'économie" (F.-X. Coquin). Le milliardaire Riabouchinski proposait cyniquement d’étrangler la révolution "avec la main osseuse de la famine"…En 1917, la récolte des céréales atteignait à peine la moitié du niveau d’avant-guerre.

"La crise est mûre" analyse Lénine le 29 septembre dans la Pravda. Il s’installe clandestinement à Vyborg le 2 octobre.    

    ronds rouges entourés d'un cercle rouge : usines/entreprises fiefs du parti bolchevique
    triangles rouges : unités militaires conquises au bolchevisme.
    étoiles rouges : états-majors arrondissement de la Garde rouge (Narva, île Vassilievski, Vyborg, ...
    en jaune : Perspective Nevsky qui converge vers le Palais d'hiver, siège du Gouvernement provisoire.
    en noir : ce qui reste au gouvernement provisoire (surtout les écoles d’officiers)
    source : manuel d’histoire de l'Académie des sciences de l'URSS.

B."OCTOBRE ROUGE"

L’analyse de Lénine est simple : "détenant la majorité dans les soviets des deux capitales, les Bolcheviks peuvent et doivent prendre en mains le pouvoir de l’État" (13 septembre). Là encore, Lénine est incompris par les uns, condamné par les autres, "aventurisme" ! Ses lettres adressées au Comité central bolchevique sont jetées au panier. Il faudra presque un mois (entre le 13 septembre et la nuit du 10 au 11 octobre) à Lénine pour convaincre ses camarades. Par 10 voix contre 2, le comité central se prononça, cette nuit-là en faveur de l'insurrection :

"Reconnaissant que l'insurrection est inévitable et complètement mûre, le comité central invite tontes les organisations du parti à étudier et à décider toutes les questions d'ordre pratique, conformément à cette directive".

Un comité militaire révolutionnaire est créé auprès du soviet de Petrograd. Dirigé par les bolcheviques, il comprend les unités militaires ralliées à la révolution et les unités de Gardes rouges reconstituées après le coup de Juillet. Chacune se voit assigner un objectif : le central téléphonique, la poste, les gares, les usines électriques, les gazomètres, les dépôts de charbon, de pétrole, et de blé, la banque d’État, les ministères et les ponts sur la Neva. La flotte de la Baltique, acquise de longue date aux Bolcheviques, apportera son concours. Il faut prendre le pouvoir avant le 25 octobre date où se réunira le 2ème congrès panrusse des soviets, de manière à le restituer à ce dernier dont la fonction ne peut être que d’exercer le pouvoir, de ratifier l’insurrection faite en son nom "mais qu’il était par nature impuissant à déclencher lui-même" (F.X. Coquin).

Voici quelques mots de John Reed, témoin de ces 10 jours qui ébranlèrent le monde : 

"Le 24 octobre à Petrograd, vers quatre heures du matin, je rencontrai Zorine, un bolchevik, son fusil sur l'épaule "Ça marche" me dit-il, d'un ton calme, mais satisfait. Nous avons pincé l'adjoint du ministre de la Justice et le ministre des Cultes. Ils sont sous clef maintenant. Un régiment est en marche pour s'emparer du central téléphonique, un autre occupera l'agence télégraphique et un troisième la banque d’État. La Garde rouge est sur pied"…

Cette exécution impeccable, très léninienne, semble laisser les masses totalement à l’écart. L’Humanité dans son édition informant de l’évènement parle d’un "coup d’État" à Petrograd ! Michel Rocard, expert en révolution qu’il n’a jamais faite, parle d’un coup "blanquiste"… Mais tout cela n’aurait pu avoir lieu sans le consentement tacite de tous les intervenants. Il n’y eut aucune faille au sein des forces armées (militaires et gardes rouges) bolcheviques.

Le 25 octobre, réuni à 20h40, le 2ème congrès panrusse des soviets accepte le pouvoir politique qu’on lui donne. Il se sépare le 27 à 5h1/4 du matin après 33 heures de session et après le vote de décrets célébrissimes. F.-X. Coquin, historien non marxiste, raconte : "(est) ouverte le 26 octobre à 21h, la 3° et dernière séance (...). Pour la première fois Lénine apparaît (il avait suivi le déroulement des opérations de l'insurrection depuis Smolny, JPR). L'ovation délirante semble ne jamais devoir finir. La légende déjà s'empare de la scène (...). plusieurs minutes s'écoulent avant qu'il puisse déclarer que l'heure est venue de "passer à l’édification de l'ordre socialiste"".

 Les grands décrets d'Octobre :

Rapport sur la paix du 26 octobre (8 novembre) Le Gouvernement ouvrier et paysan, créé par la révolution des 24 et 25 octobre et s'appuyant sur les Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans, propose à tous les peuples belligérants et à leurs gouvernements d'entamer des pourparlers immédiats en vue d'une paix juste et démocratique.

Le gouvernement propose à tous les gouvernements et aux peuples de tous les pays belligérants de conclure immédiatement un armistice, considérant pour sa part comme désirable que cet armistice soit conclu pour 3 mois au moins, (…).

Rapport sur la terre du 26 octobre (8 novembre) 1. La propriété des propriétaires fonciers sur la terre est abolie immédiatement sans aucune indemnité.
2. Les domaines des propriétaires fonciers, ainsi que les terres des apanages, des monastères et de l’Église, avec tout leur cheptel mort et vif, toutes leurs constructions et dépendances, sont mis à la disposition des comités agraires de canton et des Soviets des députés paysans de district, jusqu'à l'Assemblée constituante.(...).

Décret sur la formation du gouvernement ouvrier et paysan. Le Congrès des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans de Russie décrète [26 octobre (8 novembre)]:

Pour diriger le pays jusqu'à convocation de l'Assemblée constituante, un gouvernement provisoire d'ouvriers et de paysans sera formé qui portera le nom de Conseil des Commissaires du peuple. L'administration des différentes branches de la vie de l’État est confiée à des commissions dont les membres devront assurer la mise en pratique du programme proclamé par le congrès, en étroite union avec les organisations de masse des ouvriers, des ouvrières, des matelots, des soldats, des paysans et des employés. Le pouvoir gouvernemental appartient à un collège formé par les présidents de ces commissions, c'est-à-dire au Conseil des Commissaires du peuple.

Le contrôle sur l'activité des commissaires du peuple et le droit de les destituer appartiennent au Congrès des Soviets des députés ouvriers, paysans et soldats de Russie et à son Comité exécutif central. (…)

Décret sur les nationalités (même date) Ce décret proclame « l'égalité et de la souveraineté de tous les peuples du pays, leur droit à l'autodétermination, y compris la sécession et la formation des États indépendants, l'abolition des privilèges et des restrictions nationales et religieuses, le libre développement des minorités nationales et groupes ethnique ».

 à voir absolument : "Octobre" film de Eisenstein "OCTOBRE" de Serge Eisenstein (1927)

 

 



[1] Lénine, « Thèses d'avril», cité dans Œuvres choisies de Lénine, Éditions en langues étrangères de Moscou, tome II, 1947.

[2] F.-X. COQUIN, (Collège de France), La révolution russe, QSJ n°986. 

L'art et la Révolution. "LISSITSKY, L'aiguilleur de la nouveauté" par R.-J. MOULIN

publié le 16 janv. 2017 à 14:35 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 24 janv. 2017 à 13:02 ]

L’article 1917, l'art et la Révolution. El Lissitzky (1890-1941) dans lequel je présente "Avec le coin rouge frappe les blancs" a eu un succès dont il convient de se féliciter. Il a été lu/regardé plus de mille trois cents fois. Et cela continue. A l’occasion du centenaire de la Révolution de 1917, j’ai rouvert mes archives et je suis "tombé" sur un article de Raoul-Jean MOULIN, grande figure de l’art et de la critique artistique. Dans l’Humanité, "journal de la classe ouvrière" comme on disait à l’époque, on n’hésitait pas à publier une double page sur Lissitzky… Certes, cela n’a pas empêché le déclin, mais on a fait notre devoir… Les amoureux de l’art contemporain, ceux qui s’intéressent à "l’art et la Révolution" trouveront du grain à moudre pour assouvir leur soif de culture.

J.-P. R.   

 

L’essentiel des deux principales collections d'œuvres de Lissitzky - celle de la Galerie nationale Tretiakov à Moscou et celle de Stedelijk Van Abbe muséum à Eindhoven - se, trouve réuni en une rétrospective qui, après Moscou, Eindhoven, Madrid, est actuellement présentée à Paris, enrichie de nombreux prêts consentis par les musées nord-américains, allemands et plusieurs collections privées. Soit un panorama exceptionnel et jamais vu en France.

Lazare Markovitch Lissitzky est né en 1890 en Russie, dans une famille juive de Potchinok, province de Smolensk où, après une enfance à Vitebsk, il commence ses études, mais déjà il dessine auprès d'un artiste juif. En 1909, bien qu'ayant réussi le concours d'entrée à l'académie de Saint-Pétersbourg, il est victime du quota qui, dans la Russie tsariste, limite l'accès des Juifs aux enseignements supérieurs. Aussi doit-il partir pour l'Allemagne, où il choisit une formation d'ingénieur-architecte à la Polytechnische Hochschule de Darmstadt. Il s'initie à 1’art en voyageant à travers l'Europe, notamment en Italie et à Paris. La guerre de 1914 l'oblige à rentrer en Russie, où il poursuit ses études à l'Institut polytechnique Rijski de Moscou et, après son diplôme, devient l'assistant de divers architectes. Parallèlement, Lissitzky prend part aux expositions du "Monde de l'art" et du "Valet de carreau", qui regroupent contradictoirement les tendances novatrices du milieu artistique. Si bien que, dès 1917, il participe à des commissions révolutionnaires, notamment à celle du premier emblème ou drapeau soviétique. Toutefois, les années 1917-1919 sont principalement consacrées à l'illustration et la mise en page de livres juifs, dont la multiplication accompagne l’avènement du nouveau pouvoir socialiste et correspond à la réaffirmation d'une identité culturelle, avant d’être religieuse.

Parmi ces suites d'aquarelles, généralement lithographiées, qui transposent l’iconographie du "louboc", l'imagerie populaire, dans un esprit proche de Chagall, on remarquera celles pour "la Petite Chèvre" (1917) et l'admirable "Conversation courante, la légende de Prague", d'après le livre yiddish de Moshe Broderson. L’édition originale, publiée à Moscou en 1917 à 110 exemplaires, comprend 20 exemplaires sur un rouleau de papier, qui se déroule horizontalement hors d'un étui en bois à la manière d’une Thora et dont les motifs, rehaussés à l'encre et à l'aquarelle s'intègrent aux inflexions de la calligraphie hébraïque. En 1919, Chagall, qui dirige l'académie de Vitebsk invite Lissitzky à venir enseigner l'architecture et lui confie la responsabilité des ateliers graphiques. Peu après, l'arrivée de Malevitch à Vitebsk sera déterminante pour Lissitzky, bien qu'elle provoque un conflit avec Chagall et le départ de celui-ci pour Moscou. Fondateur du suprématisme, Malevitch, entre 1913 et 1918, entre le "Carré noir sur fond blanc" et le "Carré blanc sur fond blanc" a élaboré un système de formes géométriques élémentaires, planes, à dominantes rouge et noire, en suspens dans l'espace infini, et qu'il entend poursuivre par la recherche théorique mais aussi par des voies tridimensionnelles qu’il lègue aux architectes de l'avenir. Refusant les réalités visibles, il veut saisir l'interaction des forces qui constituent l'invisible réalité de la matière du "monde non objectif" et de nouveaux champs d'expérimentation. D'emblée, dans le contexte révolutionnaire de l'époque et les proclamations utopistes de l'avant-garde, Lissitzky comprend les enjeux prospectifs d'un tel dessein, dont il assimile les fondements formels et syntaxiques, comme en témoigne l'impact emblématique de son affiche pour l'Armée rouge : "Avec le coin rouge frappe les blancs" (1919). Pourtant, dans les rapports complexes qu’il entretient avec Malevitch à Vitebsk — au milieu de ses disciples réunis dans le groupe Ounovis, "Affirmation du nouveau en art" - dans leur dialogue et leur échange réciproque, ce n'est pas tant l'influence du peintre qu'il retient mais bien celle du théoricien. C'est de 1919, en effet, que date le premier "Proun", (acronyme russe pour) "Projet d'affirmation du nouveau en art", dont le principe cyclique se développe jusqu'en 1923 mais qu'il faut considérer plus généralement en tant que modèle opératoire de l'ordre spéculatif qui, désormais, structurera la pensée plastique et graphique de Lissitzky dans tous ses domaines d'investigation. D'origine suprématiste, tout en empruntant au constructivisme, le "Proun", peint ou dessiné selon l'exactitude d'épures industrielles, compose, avec plus ou moins d'abstraction, la simulation tridimensionnelle d'une réalité inconnue, la représentation axonométrique de volumes architectoniques en état de flottement, d'apesanteur dans l'espace. Le "Proun", selon Lissitzky, "c'est le signe d'un nouveau monde, dont la construction se poursuit, et qui existe grâce à l'homme", c'est "une station d'aiguillage entre la peinture et l'architecture".

Ainsi, Lissitzky accélère irréversiblement la transition du suprématisme à travers la troisième dimension dans l'architecture, à laquelle en viendra Malevitch dans ses «"Architectones" » et ses «"Planites" », alors que la plupart de ses élèves se limiteront à un simple transfert décoratif à l'objet des motifs planimétriques de la peinture. Entre autres extensions de sa méthode dans l’édition et la communication visuelle, à Vitebsk, il importe de signaler les premières études structurelles de Lissitzky et de ses élèves de l'Ounovis pour une tribune d'orateur, charpente de métal et de verre s'élevant à douze mètres de hauteur en diagonale, avec deux balcons superposés, connue sous le nom de "Tribune Lénine" (1920-1924). En 1921, Lissitzky est appelé à Moscou pour enseigner la peinture monumentale et diriger la faculté d'architecture aux Vkhoutemas, les «"Ateliers supérieurs d’État d'art et de technique". Les contradictions se radicalisent entre l'utopie suprématiste et le fonctionnalisme constructiviste souvent réduit, dévoyé dans l'utilitarisme.

En 1922, à l'occasion d'un séjour en Allemagne, il édite avec Ilya Ehrenbourg la revue "Viechtch-Objet- Gegenstand" et collabore à l'organisation de la première exposition d'art russe à Berlin et Amsterdam, devenant une sorte de médiateur entre les avant- gardes d'Europe de l'Est et de l'Ouest, notamment avec le Bauhaus, JJP Oud, Theo van Doesburg... Travaillant pour des éditeurs russes à Berlin, Lissitzky écrit et compose un livre exemplaire, ébauché deux ans plus tôt à Vitebsk, "Histoire suprématiste de deux carrés en six constructions" (1922), brillante variation typographique en noir et rouge avec jeu de trames, filets, caractères de corps et graisses différenciés, dispersés en légendes éclatées â travers le blanc des pages. La même discipline du "Proun" se retrouve dans un recueil de treize poèmes de Maïakovski, "Pour la voix" (1923), réalisé en manière de répertoire, où chaque poème a sa propre page de titre, construit comme un typogramme, figuratif ou non, conjuguant plusieurs tessitures de caractères, de filets et autres vignettes d'imprimerie.

La société Gutenberg le reconnaît pour membre. En 1923, à Hanovre, il transpose en lithographie des figures constructivistes à la gouache de 1920-1921, qui sont des projets de mannequins pour un ballet électromécanique, d'après "la Victoire sur le soleil", l’opéra de Kroutchenykh et Matiouchine, représenté en 1913 à Moscou avec des décors et des costumes de Malevitch, où apparut son premier carré noir et blanc. Toujours en 1923, pour la Grande Exposition d'art de Berlin, Lissitzky conçoit son "Espace Proun", qui marque le stade culminant de sa recherche et en résume l'ordre structurel, en positionnant sur plusieurs plans, à même les murs et le plafond de la salle, des reliefs polychromes au profil géométriquement épuré, selon une mise en page où déjà se dessinent les "Espaces de démonstration", dont la fonction plastique anticipe nos environnements contemporains. L'"Espace Proun" a été reconstruit en 1965 au musée d'Eindhoven. En 1924, la tuberculose contraint Lissitzky à partir pour la Suisse, dans un sanatorium de Brione, près de Locarno. Les frais sont assumés par l'entreprise Pelikan, de Hanovre, pour la quelle Lissitzky travaille à son logotype et son image publicitaire, dont l'influence sera grande et durable. Outre l'expérimentation photographique, du photogramme aux superpositions et photomontages constructivistes, il collabore à la revue "Merz" de Schwitters et participe avec Arp à la rédaction et à l’édition d'un livre décapant, "les Ismes de l'art". De même, l'architecture le requiert. Après la mise au point de la "Tribune Lénine" (1920-1924), il se consacre principalement, avec l'aide technique d'Emil Roth, â l'élaboration des plans de son maître-projet, le "Wolkenbügel" (1925), le "Porte-nuages", gratte-ciel horizontal sur trois piliers, de métal et de verre, pouvant être construit â certains carrefours du périphérique et des grands axes de Moscou, à la fois immeuble de bureaux et signal d'orientation, superbe, altier, transparent et nullement utopique...

Expulsé de Suisse en 1925, Lissitzky rentre à Moscou et réintègre le Vkhoutemas, enseignant l'architecture intérieure et son mobilier à la faculté de travail du métal et du bois. Mais en 1926, écrit Lissitzky, "commencement de mon travail artistique le plus important, la mise en forme d'expositions", autrement dit des "Espaces de démonstration". II y en eut deux : l’un temporaire, "Espace pour l'art constructiviste" (1926) à l'Exposition de l'art international à Dresde, qui fut reconstruit en 1990 au musée d'Eindhoven ; l'autre permanent, le "Cabinet abstrait" (1927) pour le Landesmuseum de Hanovre, où il ne fut pas "démonté" comme le prétend le catalogue (1) mais détruit par les nazis en 1937, avant d'être reconstruit en 1969 au Sprengel Museum de la ville. Fonctionnant sur l'ordre environnemental de l’"Espace Proun", les deux "Espaces de démonstration" impliquent la participation active du regardeur, qui se déplace entre les parois préparées pour produire des effets cinétiques, au milieu d'œuvres choisies et disposées selon un processus de formation visuelle, pour apprendre à voir, agir et comprendre le sens plastique de notre époque. Désormais, c'est la somme de ces expériences spatio-temporelles issues du "Proun" que Lissitzky appliquera jusqu'en 1939 dans la mise en page des magazines d'information, comme dans la mise en espace des pavillons soviétiques pour les grandes expositions nationales et internationales. Son invention en ce domaine se manifestera par des dispositifs d'environnement monumentaux, porteurs de vastes compositions photographiques où prédomine le photomontage, selon les syntaxes visuelles et documentaires qui engendrent une pluralité de lectures image-texte. Procédant des principes directeurs de sa recherche, il est absurde de vouloir réduire cette période importante et ultime de l’œuvre de Lissitzky, prise dans le contexte stalinien des années trente, à quelque vulgaire besogne de propagande plus ou moins sincère.

En 1927, il épouse Sophie Küppers qui écrira et publiera en RDA (Dresde 1967, Leipzig 1973) la première monographie complète sur son travail. Rentré à Moscou en 1928 – quand les attaques du pouvoir contre l’avant-garde terriblement se précisent – il poursuivra ses projets d’architecture, notamment celui qu’il étudia pour le théâtre de Meyerhold (1928-1929), construction ouverte en amphithéâtre, avec dispositif circulaire à plusieurs niveaux, reliés par des escaliers, échelles et passerelles mobiles, composant une sorte de déambulatoire spiralé.

Épuisé par la maladie, Lissitzky meurt le 30 septembre 1941 dans sa maison de Schodnia, près de Moscou. Les mois précédents, il avait réalisé l'affiche «"Pour la paix" », dont l'original est perdu, et l'affiche "Plus de tanks" d'après un photomontage qui fut imprimé. En juin, concluant son autobiographie, il écrivait : "J'espère pouvoir contribuer à la célébration du 25e anniversaire de la Révolution d'octobre".

Raoul-Jean Moulin.

paru dans l'Humanité du 4 septembre 1991.

    La révolution russe quoiqu'en disent ses ennemis n'engendra pas que des monstres...


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1915 : l'art et la révolution, l'exposition 0.10

publié le 27 oct. 2015 à 13:09 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 28 oct. 2015 à 03:16 ]


    Sur cette affiche, on peut lire, en russe : « Последняя Футуристическая выставка картин 0,10 (Ноль-Десять) » ce qui signifie « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 (zéro-dix) ». Le texte ci-dessous, signé Maurice ULRICH, donne les explications.

     pour la source, voir la biblio de 1917, l'art et la Révolution. El Lissitzky (1890-1941).
        J.-P. R.
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  DU CARRE DE MALEVITCH AU SOLEIL NOIR DE DAMIEN HIRST

  La fondation Beyeler à Bâle rend hommage à la grande exposition de l’avant-garde russe de 1915 pour son centenaire 
et met en évidence son influence sur tout l’art moderne et contemporain avec l’exposition parallèle « Black Sun ».

    Maurcie ULRICH, Bâle (Suisse), envoyé spécial. En Russie, en 1915. Saint-Pétersbourg, qui sonne un peu trop germanique alors que la Première Guerre mondiale est commencée, a pris le nom de Petrograd. L’ancienne Russie vacille et les formes de l’art avec elle. Déjà, le cubisme a sept ans, les premières abstractions de Kupka et Kandinsky en ont quatre ou cinq, le futurisme italien aussi, qui exalte la vitesse, la machine, la modernité et même la guerre. Mais dans la ville des Tsars l’exposition appelée « 0.10 » va marquer un tournant (0, pour la destruction de l’ancien monde et 10 pour le nombre de participants prévus au départ, d’après une idée de Malevitch). Avec 150 œuvres, elle va rassembler 14 artistes, à parité hommes et femmes, ce à quoi ils tiennent en cette période. C’est cette même année en effet, il y a tout juste cent ans, que Kazimir Malevitch va au geste le plus radical de toute l’histoire de l’abstraction et peut-être de la peinture, le fameux carré noir qui, d’ailleurs, n’est pas tout à fait carré. (Le carré noir exposé ici est toutefois celui de 1929, le carré original ne sortant plus). Dans cette même période Vladimir Tatline réalise des pièces en relief tout aussi radicales, d’une autre manière, que le carré. Ivan Puni (Jean Pougny), avec ses compositions faisant appel à des matériaux tels que des pièces préformées en aluminium, en Rhodoïd, en carton, prolonge certaines des voies ouvertes par Picasso jusqu’à l’abstraction là aussi. Bien d’autres artistes participent à cette exposition.

Le carré noir, cette œuvre ultime 
et indépassable

    


    En guise d’anniversaire, la fondation Beyeler à Bâle a réussi à rassembler à peu près un tiers des œuvres alors exposées dues en plus des noms déjà cités à Natan Altman, Vassili Kamenski, Ivan Klioune, Mikhaïl Menkov, Vera Pestel, Lioubov Popova, Olga Rozanova, Nadejda Oudaltsova et Marie Vassilieff. Si la plupart de ces artistes sont aujourd’hui inconnus, ils n’en ont pas moins, à des degrés divers, ouvert les chemins de l’art moderne et pour certains d’entre eux, donc, d’une manière décisive, encore porteuse aujourd’hui.

C’est bien évidemment le cas de Malevitch. Le carré noir, installé lors de cette exposition de 1915 dans un angle appelé le coin de Dieu, manifestant en cela les intentions spirituelles du peintre avec ce qu’il appelle le suprématisme, est en quelque sorte une œuvre ultime et indépassable. Mais il ne résume pas à lui seul l’œuvre de Malevitch en cette période même, sans préjuger de la suite. Plus de vingt de ses œuvres de cette seule année 1915 sont rassemblées dans une des salles du parcours. Soit donc des variations sur le noir et le blanc mais aussi de véritables symphonies colorées faisant danser sur les toiles carrés et rectangles. C’est une pure joie de la forme et de la couleur, et au regard de la question de la figuration comme une sorte de délivrance, que cette fête de l’abstraction pure. On trouvera des recherches similaires, en plus des œuvres évoquées plus haut, chez Ivan Puni, mais l’autre grand nom de l’expo « 0.10 », c’est bien sûr Tatline.

On connaît de lui sa célèbre tour futuriste, beaucoup moins la diversité de ses œuvres spatiales, associant les matériaux les plus divers. Tatline, à l’inverse de Malevitch, et l’opposition entre les deux ira en grandissant, ne met aucune intention spirituelle dans ses œuvres. Il ne tient même pas 
à leur pérennité. On pense en les décou-vrant à Marcel Broodthaers, à Robert Rauschenberg.

Sans doute, les autres artistes que l’on retrouve ici n’eurent pas la même audace et la même influence, mais on mesure à quel point l’avant-garde russe fut en ce temps, et pour quelques années, totalement en phase, voire en avance avec ses deux artistes phares, sur les révolutions artistiques en Europe. On sait tout autant, malheureusement, qu’à la fin des années 1920 le réalisme socialiste allait s’imposer comme art officiel.

Cet écho de l’avant-garde russe dans tout l’art moderne et contemporain est illustré de façon on ne peut plus pertinente par la deuxième exposition en cours à la fondation Beyeler et intitulée « Black Sun » (soleil noir). Pensée directement comme un hommage à Malevitch, elle présente des œuvres de 36 artistes majeurs des débuts du XXe siècle à nos jours, soit donc, pour n’en citer que quelques-uns, Kandinsky, Mondrian, Calder, Fontana, Klein, Kelly, Sol LeWitt, Polke, Richter, Rothko, Ryman, Trockel… On s’arrêtera toutefois sur le Black Sun, précisément, de Damien Hirst. Un vaste rond noir de quelque trois mètres de diamètre, d’une densité de trou noir (à notre échelle). Il faut s’approcher pour voir qu’il est fait de milliers de mouches mortes coulées dans de la résine. Une œuvre troublante, comme souvent avec Damien Hirst.


Jusqu’au 10 janvier. 
Catalogue édité par la fondation Beyeler, 280 pages.
    L'Humanité, 27 octobre 2015.

Géopolitique de la Mer Noire aujourd'hui

publié le 7 avr. 2015 à 07:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 déc. 2018 à 10:42 ]

qui a libéré le camp d'Auschwitz ?

publié le 30 janv. 2015 à 05:28 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 août 2017 à 02:23 ]

à compléter par A propos de la shoah : la Pologne antisémite...

Photo : Janek Skarzynski/AFP

UN SCANDALE...


        par Jacques SAPIR

        25 janvier 2015


    Le gouvernement polonais veut donc organiser le 27 janvier la commémoration de la libération du camp d’Auschwitz sans inviter Vladimir Poutine. C’est son droit. Il veut commémorer cela avec le gouvernement ukrainien, sans doute en mémoire des deux à trois mille volontaires ukrainiens qui aidèrent les nazis sur ce seul site (et bien plus ailleurs). C’est son droit. Mais qu’il assume alors l’énormité de son acte. Nous savons bien que ce n’est pas le peuple polonais qui s’exprime par la bouche de ce gouvernement. Qu’il ne le camoufle pas sous des prétextes divers.

   La justification présentée par le ministre polonais des affaires étrangères est stupéfiante mais aussi très révélatrice. Il prétend qu’Auschwitz aurait été libéré par « des troupes ukrainiennes ». On ne sait ce qui doit le plus retenir l’attention : l’énormité du mensonge ou l’impudence avec laquelle il fut prononcé.

     Auschwitz (Osewiscim) fut libéré par des hommes de la 332ème Division d’Infanterie de l’Armée Rouge, appartenant au « 1er Front d’Ukraine ». Il faut savoir que dans l’organisation adoptée par l’Armée Rouge, un « Front » désigne un groupe d’armées charger d’opérer sur une « direction stratégique ». Le 1er Front d’Ukraine était le nom du groupe d’armées qui avait combattu en Ukraine et qui, de là, remontait vers la Pologne. Ce n’était nullement une désignation « ethnique ». Cela, tout historien le sait. Les survivants furent traités par des médecins soviétiques, venus en toute hâte de Leningrad, car ils avaient le savoir-faire pour traiter les personnes dénutries.

     Il sait aussi que les troupes du 1er Front d’Ukraine (2ème armée de tanks, du général Bogdanov) avaient libérées le 25 juillet 1944 le camp de Maïdanek, découvrant l’horreur de l’extermination systématique et industrielle qui caractérise le nazisme. Les principaux correspondant de guerre soviétiques, Vassily Grossman (auteur de « vie et destin) (1), Konstantin Simonov (auteur de « Les Vivants et les Morts»), Boris Gorbatov et Evgeni Kryler se rendirent sur les lieux. Leurs articles firent la une des quotidiens soviétiques. Mais, il fallut attendre avril 1945, que les anglo-américains découvrent à leur tour Bergen-Belsen et les camps situés à l’ouest, pour qu’on leur accorde un quelconque crédit. Simonov témoignera devant la commission d’enquête russo-polonaise [2].

    Rien ne justifie les mensonges du gouvernement polonais.

    Mais, sa complicité avec le gouvernement de Kiev, au sein duquel on trouve, hélas, les descendants idéologiques des ukrainiens qui se sont associés aux Nazis l’explique.

    L’ensemble des dirigeants de l’Europe devrait le dire haut et fort et refuser de participer à ce qui n’est plus une commémoration mais une mascarade. Si François Hollande se rend à Auschwitz, dans ces conditions, qu'il sache qu'il salit alors son nom et celui de la France.


(1) Voir mes articles sur Stalingrad. (JPR)

[2] Simonov K., Maïdanek - un camp d’extermination, suivi du Compte rendu de la commission d’enquête polono-soviétique, Éditions Sociales, Paris, 1948,

    

http://russeurope.hypotheses.org/author/russeurope
NB. Les photos sont prises sur le site Humanite.fr

Ukraine : Porochenko, l’atout de l’extrême droite par Vadim Kamenka

publié le 21 oct. 2014 à 11:01 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 5 mars 2016 à 01:13 ]

    Dans l’ouest de l’Ukraine, le président Petro Porochenko essaye de faire le plein des voix pour les élections législatives en flirtant avec les thèses d’extrême droite et en se campant en chef de guerre.

Lviv (Ukraine), envoyé spécial de l'Humanité, 21 octobre 2014

En Galicie, dans l’ouest de l’Ukraine, Lviv se prépare pour les élections législatives de dimanche. Le long des rues moyen-âgeuses de cette ville fondée au XIIIe siècle, marquée par la culture polonaise et austro-hongroise, FRONTIERES PECO (5° partie). 1918-1921 : La Pologne et "la ligne Curzon" et aussi Autriche-Hongrie en 1914 (2ème partie) : nationalités & problèmes politiques  les drapeaux ukrainiens flottent sur les façades d’immeubles, dans les bars et sur les toits de voitures. Dans cette capitale régionale, bastion du nationalisme ukrainien, la défiance des citoyens à l’encontre du pouvoir s’est encore accrue samedi dernier. L’entrée en vigueur du « statut spécial » pour les régions orientales (Donetsk, Lougansk) a eu l’effet d’une bombe médiatique à Lviv, d’où partent la plupart des militaires et les volontaires qui garnissent les rangs de la garde nationale (bataillons regroupant des milices d’extrême droite). « En pleine campagne électorale, Petro Porochenko essaye de se présenter en homme de guerre et en homme de paix, capable de réunir l’ensemble de la nation. Une manière de se démarquer de ses adversaires et de leurs discours va-t-en-guerre », analyse le Kiev Times. À Lviv, une bonne partie des 800.000 habitants expriment une forte incompréhension alors qu’on leur avait promis l’unité du pays. Au nom de l’effort national, de nombreuses familles ont accepté les mobilisations militaires et les deuils, pour combattre « les terroristes » et « l’envahisseur russe ». C’est donc l’incompréhension qui domine. Sur la place Ivan Franco, à côté de l’université, Volodomir étudiant en histoire, s’emporte : « Finalement, ils continuent de nous mentir comme les précédents gouvernements. Cette élite ne nous représentera jamais. Pourquoi accepter une autonomie maintenant après des milliers de morts ? La Galicie devrait aussi avoir son indépendance. » Il ira voter pour Svoboda (parti d’extrême droite, néonazi), qui réalise en Galicie ses meilleurs scores. Cette stratégie du parti présidentiel (Bloc Porochenko), en tête dans les sondages, pourrait bien relancer les formations nationalistes et son adversaire direct, l’extrémiste Oleg Liachko, du Parti radical (13 %). Celui-ci s’oppose à toute conciliation avec les régions orientales, où il a même combattu à la tête d’une milice. « En Galicie, Liachko devrait devancer Svoboda (5 %), qui connaît un certain recul à cause de son passage au gouvernement et du nombre grandissant de partis proches de l’extrême droite ou ouvertement fascistes comme Pravyi Sektor », analyse la politologue Elena Tchaltseva.

Pour les habitants de Galicie, c’est une nouvelle désillusion

Que prévoit ce « statut spécial », accordé à la région du Donbass (est) ? Pour les représentants des républiques populaires de Lougansk (LNR) et Donetsk (LDR), « c’est l’indépendance ». Pour le pouvoir ukrainien, il s’agit « d’une autogestion » pour un certain nombre de districts du Donbass, instaurée pour trois ans depuis le 18 octobre. Si ce point faisait partie des accords de paix, signés le 5 septembre à Minsk (Biélorussie) par les représentants des insurgés et des autorités ukrainiennes, pour les habitants de Galicie, c’est une nouvelle désillusion. Le pouvoir ne tient pas les engagements annoncés au sortir de la révolte de Maïdan, déclenchée un an auparavant. Lviv a été l’un des moteurs de ce mouvement qui a débouché sur le renversement de l’ancien président Viktor Ianoukovitch (pro-russe, JPR). Ce mécontentement pourrait bien relancer les protestations. La guerre a permis de voiler, un temps, les difficultés économiques et les promesses non tenues. « Mais quelle forme prendrait ce mouvement dans une société en guerre, marquée par les divisions et la violence ? », s’interroge Elena Tchaltseva. Mardi dernier dans les rues de Lviv, des milliers de personnes sont descendues célébrer le 72e anniversaire de la création de l’UPA (milice ukrainienne qui collabora aux massacres de juifs et de Russes avec les forces nazies). Le même jour à Kiev, 4.000 d’entre elles, épaulées par des volontaires de la garde nationale, issus de bataillons Azov et Aydar (accusés de crimes de guerre), ont tenté de prendre le Parlement. Cette mobilisation effraie une partie des hommes politiques et des Ukrainiens qui assistent impuissants à la montée de forces fascistes. « Leur retour vient de la banalisation de leurs idées par les pouvoirs successifs qui ont voulu siphonner les voix de Svoboda. Le gouvernement actuel va plus loin en déposant un projet de loi qui reconnaît les combattants de l’UPA comme des héros », dénonce Anatoli Sokoliouk, du Parti communiste d’Ukraine (KPU). Ce troisième Maïdan, ne sera pas progressiste.

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