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Mustapha Kemal et la Turquie laïque

publié le 10 juin 2013 à 01:25 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 10 juin 2013 à 01:49 ]

    En ce moment où se déroulent des choses intéressantes en Turquie - avec des Musulmans qui lancent des slogans anticapitalistes ! - je publie ce document que j’avais exploité avec mes lycéens. Il est daté : 1998. Mais il s’agit de lire quels sont les apports de Mustapha Kemal, c’est un point d’histoire et une biographie courte sur le personnage central de la Turquie du XX° siècle. Dans l’Humanité-dimanche de ce 9 juin[1], un révolutionnaire tunisien dit ceci quant aux évènements turcs : "l’élément qui nous rassemble est la bataille de la république laïque". Fin de citation.

    Les Turcs braderont-ils l’héritage de Mustapha Kemal ?

    C’est à suivre, c’est le moins que l’on puise écrire.

    J.-P. R.

 

 

Atatürk: le loup gris d'Angora

 

par Françoise GERMAIN-ROBIN

journaliste, orientaliste.

        MUSTAPHA KEMAL est un personnage fascinant. A preuve, le culte que l'on continue de lui vouer soixante ans après sa mort, en 1938. Né en 1881 à Salonique, en Macédoine, il a eu une formation totalement militaire et sort capitaine de l'Académie de guerre en 1905. Il consacrera à la guerre une bonne part de sa vie, participant pendant la Première Guerre mondiale à plusieurs campagnes : Gallipoli, Caucase, Dardanelles, Palestine, Arménie, dont la population est massivement déportée et victime d'un génocide en 1915. Il termine la guerre en général... démissionnaire. Refusant la reddition du sultan Mehmet VI, il organise la résistance à l'occupation alliée. Il réussira en moins de quatre ans, en mobilisant le peuple et en galvanisant les énergies, à reconquérir le pays[2]. Nationaliste farouche, Mustapha Kemal a une vision révolutionnaire de l'avenir. Au point que sa devise eût pu être: du passé faisons table rase. Son premier acte, se débarrasser de "la monarchie et de l'islam aux mains moites qui infusent le danger mortel de l'apathie, de l'ignorance et de la corruption". Bien qu'entièrement tourné vers l'Europe et son modernisme, il transfère la capitale d'Istanbul à Ankara, ce qui lui vaut le surnom de "loup gris d'Angora". Il impose la mode occidentale, interdisant le port du voile pour les femmes et du fez pour les hommes, impose l'alphabet latin et le calendrier chrétien. Des réformes qui heurtent une partie de la population. Elle sera réprimée sans faiblesse. Car Atatürk est un père sévère qui n'a jamais hésité à utiliser la manière forte, voire à se débarrasser de ses anciens amis et compagnons d'armes pour arriver à ses fins. Au plan extérieur, tout en embrassant l'occident, il opère un spectaculaire renversement d'alliance en se rapprochant de la Russie, ennemi héréditaire de l'empire ottoman.

Bilan à la veille du XXI° siècle

    La prééminence des militaires empêche une évolution démocratique décisive du régime laïc et musclé fondé par Mustapha Kemal sur les cendres de l'empire ottoman. La République turque fête aujourd'hui ses soixante-quinze ans (article écrit en octobre 1998). C'est le 29 octobre 1923 que Mustapha Kemal, qui prendra quelques années plus tard le surnom d'Atatürk - le père des Turcs- est élu à l'unanimité président de la République par la deuxième Grande Assemblée nationale. Une Assemblée toute neuve (élue en août) où le nouveau président ne risque pas de trouver la moindre opposition : tous les députés appartiennent à l'ADDAR (Association pour la défense des droits de l'Anatolie et de la Roumélie), créée en 1919 à Sivas, alors qu'il entamait la reconquête militaire de son pays occupé et démantelé par les Alliés après la Première Guerre mondiale (traité de Sèvres, JPR) : la Turquie des Jeunes-Turcs payait d'avoir choisi le camp des puissances de l'Axe.

    En septembre 1923, l'ADDAR était transformée en parti unique, le Parti républicain du peuple, entièrement dévoué au nouveau président. Aucune opposition n'était tolérée, même les partis créés en 1920 par Mustapha Kemal lui-même pour donner à la première Grande Assemblée un petit air démocratique devenaient hors la loi. Désormais, Mustapha Kemal avait les mains libres pour mettre en œuvre son vaste programme de réformes et réaliser son rêve de faire passer son pays dans le XXe siècle, fût-ce à marche forcée. Ses maîtres : modernité, laïcité, nationalisme. Sur le plan économique, cela passe par la création d'un vaste secteur d’État industriel et bancaire, l'agriculture restant aux mains des grands propriétaires fonciers : ils appuieront sa politique et l'aideront à réprimer les révoltes des paysans contre ses attaques aux traditions religieuses et celle des Kurdes contre la turquisation forcée. Car c'est bien une révolution que vit alors la Turquie: mort de l'empire ottoman, abolition du sultanat puis du califat, des écoles et des lois religieuses, interdiction des sectes, laïcisation de toute la vie publique et administrative.

    Trois quarts de siècles plus tard, que reste-t-il de l’œuvre de Mustapha Kemal, le "père des Turcs" ? Le culte de la personnalité qui lui est voué est toujours aussi vivant. Ses statues ornent les plus grandes avenues des villes et les places des plus petits villages. Son portrait trône dans tous les lieux officiels et beaucoup de lieux privés. Les défilés populaires qui ont eu lieu dimanche dans toute la Turquie, rassemblant plusieurs millions de personnes, drapeau turc rouge frappé du croissant et portrait du "gazi" en tête, témoignent de la vivacité du culte voué à celui qui fit naître la Turquie des cendres de l'empire ottoman et rendit sa dignité à son peuple. Mais, du point de vue politique, l'un des principaux acquis de la Turquie moderne, le régime laïque, est de plus en plus ouvertement attaqué. Les partis islamistes ont refait surface avec vigueur, notamment le Refah de Necmettin Erbakan qui a réussi à devenir le premier parti du pays, à participer à un gouvernement de coalition, fût-ce brièvement (de 1996 à 1997) et à conquérir les grandes villes - Ankara et Istanbul - dont il dirige les municipalités.

    Si l'expérience islamiste a été aussi brève, c'est que l'armée y a mis bon ordre et contraint le gouvernement d'Erbakan à démissionner. L'armée, pilier du régime mis en place par Mustapha Kemal - qui fut général et maréchal avant d'être président - se présente toujours comme le principal garant du respect des principes fondateurs, notamment la laïcité. En fait, dans le régime politique turc, les militaires ne sont jamais bien loin et surveillent de très près les politiques, n'hésitant pas à intervenir dès qu'ils le jugent nécessaire. L'histoire de la Turquie moderne est aussi celle d'une longue succession de coups d’État militaires (1960-1971-1980). Depuis le dernier en date, cela se fait à travers le Conseil de sécurité nationale, où siègent les chefs d'état-major. Mais la tradition est ancienne : sous l'empire ottoman, déjà, les janissaires faisaient et défaisaient les sultans, le plus souvent à coup d'assassinats ou de révolutions de palais. La perpétuation de ce système est d'autant plus grave qu'elle bloque toute évolution démocratique du pays. Même si la Turquie dispose d'institutions apparemment démocratiques et du multipartisme, les blocages dus à l'emprise des militaires sont nombreux et particulièrement graves : la liberté de la presse et les libertés syndicales sont entravées, la liberté d'opinion connaît des limites que prouvent les interdictions à répétition de certains partis - de gauche, mais aussi islamistes - régulièrement dissous par les tribunaux militaires et contraints de renaître sous un autre nom. C'est que certains problèmes, comme la guerre au Kurdistan ou l'occupation du nord de Chypre, sont tabous car totalement gérés par les seuls militaires. Ils empêchent l'avancée démocratique décisive qui ouvrirait à la Turquie les portes de l'Europe, réalisant enfin le rêve d'Atatürk.

 

FRANÇOISE GERMAIN-ROBIN.

 

- Sur Atatürk, il faut lire le grand classique de Benoist-Méchin, "Mustapha Kemal", éditions Albin Michel.

- Vient de sortir (1998), dans les Chroniques de l'Histoire, un "Atatürk" hagiographique mais disposant d'une bonne chronologie et de belles illustrations (éditions Chroniques). F. G.-R

 



[1] Avec un quatre-pages sur l’actualité turque.

[2] F.G.-R. fait allusion à la lutte des Kémalistes pour l’annulation du traité de Sèvres, lutte qui aboutira au nouveau traité signé à Lausanne, en 1923. Voir l’article sur les traités de Versailles.

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