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Le drame arménien de 1915, avant et après…

publié le 28 avr. 2015 à 08:59 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 août 2016 à 00:39 ]

REPÈRES CHRONOLOGIQUES 

1894-1896 : Massacres hamidiens [1].

3 novembre 1896 : Jean Jaurès dénonce les massacres d’Arménie à la Chambre des députés.

Avril 1909 : Massacres d’Adana [2].

1915-1916 : Génocide des Arméniens.

Janvier-Février 1920 : Massacre de Marash [3].

10 août 1920 : Traité de Sèvres reconnaissant la République d’Arménie

24 juillet 1923 :  Le Traité de Lausanne remet en cause le traité de Sèvres et l'annule.

 

    Voici un article, parmi de nombreux autres, consacré au génocide arménien. Celui-ci a ceci de particulier qu’il fait une analyse matérialiste du drame. Sans mésestimer la dimension humanitaire, disons tout simplement humaine, Jérôme Skalski montre comment les Jeunes Turcs, nationalistes à tout crin, ont voulu asseoir leur domination et bâtir leur nouveau pays. Les Arméniens par la force des choses et du fait de la place qui leur était faite sous l’empire ottoman, ont trusté les professions d’intelligence, à savoir les professions libérales, ainsi que tout ce qui touchait au commerce et au négoce. Les Turcs ottomans occupaient les fonctions plus parasitaires du commandement : fonctions politiques, administratives, militaires. En éliminant les Arméniens, les Turcs faisaient main basse sur leur Capital et maîtrisaient, de ce fait, l’économie du pays. Naissance d’une nation, donc, mais à quel prix !

    Les mots soulignés en gras ainsi que les références aux articles Wikipaedia sont de moi-même.

    J.-P. R.  

 

    Le 24 avril 1915 marque le déclenchement du génocide des Arméniens de Turquie. Un événement sanglant qui préfigura par sa planification, ses méthodes et sa brutalité le génocide des Roms et des juifs d’Europe par l’Allemagne nazie.


 

CENTENAIRE DU GÉNOCIDE DES ARMÉNIENS DE TURQUIE

 

par Jérôme SKALSKI

 

    "Nous étions en paix comme nos montagnes, vous êtes venus comme des vents fous", écrivait le poète arménien Hovhannès Chiraz. Sur ordre du gouvernement du Comité union et progrès, dit jeunes-turcs, à la tête de l’Empire ottoman depuis 1908, c’est le 24 avril 1915 qu’est déclenché le processus d’extermination systématique des Arméniens de Turquie. À cette date, deux millions d’Arméniens résident dans l’espace turc. Les deux tiers d’entre eux sont paysans et vivent sur les territoires de l’Anatolie et de l’Arménie occidentale, le tiers restant à Constantinople, la future Istanbul. En tant que minorité chrétienne, cette population est spécialisée dans les tâches productives et le commerce dans le cadre de la division du travail propre à la société ottomane d’ancien régime réservant les champs politiques, administratifs et militaires aux groupes musulmans turcs dominants.

 

    DES CENTAINES DE MILITANTS POLITIQUES, DES JOURNALISTES, DES MÉDECINS SONT DÉPORTÉS

    Avec l’entrée de l’Empire ottoman dans l’espace capitaliste, un renversement s’opère qui confère aux populations chrétiennes de statut subalterne une puissance économique grandissante que cherchent à contrecarrer le pouvoir et les classes dominantes de l’Empire ottoman. Dès la deuxième partie du XIX° siècle, la pression fiscale vise les groupes ruraux grecs et arméniens victimes d’actes répétés de violence et de spoliation.

    Précédés par les massacres d’Adana (1909) perpétrés sur ordre du gouvernement des jeunes-turcs ainsi que par des déportations, des enlèvements en masse, des conversions forcées et des massacres ponctuels sous le règne du sultan Abdul Hamid II entre 1894 et 1896, les massacres des années 1915 et 1916 auxquels succéderont ceux des années 1920 et 1923 sous le gouvernement du fondateur de la république de Turquie, Mustapha Kemal, furent non seulement un génocide qui coûtera la vie à un million cinq cent mille Arméniens et videra l’Anatolie et l’Arménie occidentale de ses populations arméniennes mais un moment clé dans l’histoire de l’"accumulation primitive" du capital turc.

    À cette occasion des milliers d’hectares de terres agricoles, des capitaux ainsi que de nombreux biens sont appropriés par les secteurs dominants de la société turque. Cinq millions de livres-or seront déposés en 1916 par le gouvernement des Jeunes-Turcs à la Reichsbank de Berlin (allié militaire, JPR). On estime la valeur des biens spoliés aux Arméniens de Turquie à plus de 100 milliards de dollars courants sur la période 1915-1923. À rattacher à ce processus, le massacre des Assyriens de Turquie ainsi que les massacres et l’expulsion des Grecs de Turquie -en 1923, un million et demi de Grecs d’Anatolie et de Thrace orientale auront été chassés du territoire turc-.

  

 Le processus est planifié au début de l’année 1915. Le 24 avril, ce sont les élites culturelles, sociales et économiques arméniennes d’Istanbul qui sont visées. Des centaines de militants politiques, des journalistes, des médecins, des avocats, des ecclésiastiques ou des entrepreneurs arméniens sont raflés et déportés. Ils seront assassinés quelques semaines plus tard. Les différentes phases du plan d’élimination de la population arménienne s’enchaînent. Certains massacres sont effectués sur place, à la sortie des villages ou des villes. D’autres, à la faveur de longues marches de la mort ( Raymonde Tillon, une vie communiste au XX° siècle ) dans les déserts ou sur les sentiers de montagne. D’autres encore s’ensuivent au cours et au terme de transferts de convois par voie ferroviaire. Privés d’eau et de nourriture, les déportés arméniens, hommes, femmes, enfants, subissent humiliations, assassinats et viols. Les survivants sont parqués dans des camps de concentration dans le désert avant de mourir d’inanition ou encore d’être exterminés.

 <= ci-contre : Constantinople, 24 avril 2015. (photo HD)

   




ILS SONT ENVIRON 350.000 A AVOIR PU FUIR EN ARMÉNIE RUSSE, EN PERSE, EN SYRIE

    À la fin de 1916, les deux tiers des Arméniens de Turquie sont morts. Tous les Arméniens des provinces orientales ont disparu du territoire qui était le cœur de l’Arménie historique. Seuls survivent quelques milliers d’Arméniens réfugiés à Constantinople. Ils sont environ 350.000 à avoir pu fuir en Arménie russe, en Perse, en Syrie, ou à se cacher dans les montagnes. Dans ses Mémoires, l’ambassadeur des États-Unis à Constantinople Henry Morgenthau Senior écrit : "La mort dans toutes ses formes – massacres, famines, épuisement – détruisit la grande partie des réfugiés. La politique turque était l’extermination sous couvert de déportation".

    À la suite de la défaite militaire de la Turquie alliée de l’Allemagne, des procès visant les principaux responsables du génocide des Arméniens sont organisés en 1919. Condamnés à mort par contumace, la plupart d’entre eux ont pris la fuite en 1918 après avoir détruit les documents compromettant les autorités et l’armée turque.

  

 Parmi les derniers actes du processus génocidaire des Arméniens de Turquie, le massacre de 30.000 Arméniens réfugiés en Syrie le 11 février 1920 (massacre dit de Marash) par les troupes de Mustapha Kemal à la suite de l’évacuation de la Cilicie par les troupes françaises mandataires de la Syrie après la Grande Guerre.

 http://en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Marash#/media/File:Osmanu-vilajeti-haleba.svg

 carte (d'avant 1912)  permettant la localisation de la Cilicie et de Marash.


    Texte de la photo : "les Arméniens ont été tués comme des moutons. Nous avons été persécutés de diverses manières" rappelait un survivant. "Les Turcs nous traitaient de traîtres, d'infidèles. Qu'avions-nous fait ? Quelles fautes avions-nous commises ?"



BIBLIOGRAPHIE

- Comprendre le génocide des Arméniens : 1915 à nos jours, d’Hamit Bozarslan, Vincent Duclert, et Raymond Haroutiun Kévorkian. Éditions Tallandier, 2015.

- La France face au génocide des Arméniens du milieu du XIXe siècle à nos jours : une nation impériale et le devoir d’humanité, de Vincent Duclert. Éditions Fayard, 2015.

- Détruire les Arméniens : histoire d’un génocide, de Mikaël Nichanian. PUF, 2014.

- Mémorial du génocide des Arméniens, de Raymond H. Kévorkian et Yves Ternon. Éditions du Seuil, 2014.

- 1915, le génocide des Arméniens, d’Yves Ternon et Gérard Chaliand. Éditions Complexe, 2006.

- 100 réponses sur le génocide des Arméniens, de Claire Mouradian et Anne Dastakian. Éditions Tournon, 2005.

- Le Cri du silence : traces d’une mémoire arménienne, d’Antoine Agoudjian et Simon Abkarian. Actes Sud, 2015. 

 

    L’Humanité du vendredi 24 avril 2015 (et aussi L'Humanité-Dimanche HD du 15 au 22 avril 2015)



[3] http://en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Marash (article en anglais) à ne pas confondre avec le massacre de 1978 (article en français)

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