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26 juillet 1956, nationalisation du canal de Suez par Nasser

publié le 6 août 2016 à 01:48 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 23 mars 2017 à 09:21 ]
mise en perspective :   https://sites.google.com/site/jeanpierrerissoan/le-coin-du-bachotage/les-relations-internationales/la-stabilisation-1954-1955-1962
 
 Le 26 juillet 1956, devant une foule d’Égyptiens réunis à Alexandrie pour fêter le quatrième anniversaire de l’abdication du roi Farouk, Nasser prononce un discours retentissant, qui affirme la pleine indépendance de L’Égypte par rapport aux puissances occidentales : il annonce la nationalisation du canal de Suez. Après l’indépendance politique, obtenue en deux temps, en 1922 puis en 1936, c’est l’indépendance économique qu’il proclame ainsi.





Chloé Maurel,
Historienne,
Mardi, 2 Août, 2016,

Humanite.fr


























    Le canal de Suez, long de près de 200 km, relie la ville portuaire de Port-Saïd, sur la mer Méditerranée, à la ville de Suez sur la mer Rouge, permettant donc un trafic de bateaux entre ces deux mers. Il est d’une importante stratégique et économique majeure pour le pays, et même pour le commerce mondial. Percé au milieu du XIXe siècle sous l’impulsion du Français Ferdinand de Lesseps, il permet aux navires d’aller d’Europe en Asie sans avoir à contourner l’Afrique. Le trafic sur le canal génère beaucoup de recettes. Or, depuis 1882, ces recettes étaient confisquées en grande partie par les Britanniques qui avaient pris le contrôle de l’Égypte.
    Le colonel Nasser, qui, à la tête du mouvement des officiers libres, a renversé le roi Farouk en 1952 et dirige désormais l’Égypte, entend positionner son pays comme un des leaders du « f », ce mouvement qui rassemble des pays qui, à l’instar de l’Inde ou de la Yougoslavie, se veulent indépendants des deux blocs, en cette période de guerre froide. Nasser avait d’ailleurs participé l’année précédente en 1955 à la conférence de Bandoeng réunissant 29 pays afro-asiatiques. Et, le 19 juillet 1956, quelques jours avant la nationalisation du canal de Suez, il a rencontré à Brioni en Yougoslavie Nehru et Tito pour consolider cette politique du non-alignement. 
Nasser veut aussi, pour stimuler la transformation économique et agricole de son pays, faire construire un haut-barrage à Assouan. Ce barrage permettrait de réguler les crues, de constituer un réservoir d'eau pour l'agriculture, de produire de l'électricité pour le pays, et d’améliorer la navigation sur le fleuve.
    Les États-Unis ayant refusé de financer la construction du barrage d’Assouan, car le puissant lobby américain du coton craint la concurrence du coton égyptien irrigué, le leader égyptien décide alors de nationaliser le canal de Suez, ce qui permettra de financer la construction du barrage. 
    Son discours est éloquent : «  Nous luttons et nous sentons que nous triompherons toujours pour consolider nos principes de dignité, de liberté et de grandeur, pour l'établissement d'un État indépendant d'une indépendance véritable, d'une indépendance politique et économique. » En effet, pour Nasser, l’indépendance politique n’est rien sans l’indépendance économique. L’Égypte ne pourrait pas être pleinement indépendante si elle continuait à rester sous la dépendance économique de la France et du Royaume-Uni. 
En outre, Nasser est un des pères du panarabisme, cette idéologie qui vise à renforcer le peuple arabe et à l’unir. Son discours illustre cette volonté : « Depuis que l’Égypte a proclamé sa politique libre et indépendante, le monde tout entier a les yeux braqués sur l’Égypte. Tout le monde tient compte de l’Égypte et des Arabes. (…) La voix de l’Égypte est devenue plus forte dans le domaine international et la valeur des Arabes est devenue plus grande. » C’est ce panarabisme qui l’incite à unir son pays avec la Syrie, ce qu’il annonce également dans son discours : « Aujourd'hui, je proclame que vos frères en Syrie ont annoncé leur union avec vous, d'une union digne pour la consolidation des principes de dignité et d'amour-propre et les bases du nationalisme arabe. (...) Et moi, aujourd'hui, je dis à vos frères de Syrie, soyez les bienvenus; nous sommes une partie de la nation arabe. Nous irons de l'avant, unis, formant un seul bloc, un seul cœur ». Cette union, qui sera effective en 1958, ne sera cependant pas un succès et s’arrêtera dès 1961.
Face à la nationalisation du canal de Suez, les représailles ne tardent pas : les Britanniques et les Français, principaux actionnaires du canal, protestent et gèlent les avoirs égyptiens, et suppriment leur aide alimentaire. Quelques mois plus tard, en octobre 1956, la France et le Royaume-Uni lanceront même l’ « expédition de Suez » contre l’Égypte, qui finira par échouer, car l’ONU ainsi que les deux Grands (États-Unis et URSS) décideront de ne pas cautionner cette agression franco-britannique. De sorte que le corps expéditionnaire franco-anglais devra se retirer d’Égypte. C'est l'ONU qui prendra en charge la remise en état du canal qui sera rouvert à la navigation en avril 1957. 
    La nationalisation du canal de Suez par Nasser reste un grand moment de l’affirmation du tiers monde, du non-alignement, et de la volonté de réappropriation par les peuples des richesses de leurs pays. A l’heure où, aujourd’hui, la tendance est aux privatisations effrénées, cet exemple de nationalisation apparaît comme un modèle.  
 
 
Nasser, un leader non-aligné pragmatique
Nasser, qui entend rester indépendant de l’URSS comme des États-Unis, est aussi un pragmatique qui veut armer son pays pour lui donner les moyens de ses ambitions. Ayant demandé en vain au Royaume-Uni de lui vendre des armes, il se tourne alors vers l’URSS et accepte d’acheter des armes soviétiques. Il s’en explique dans son discours : « Nous avons demandé des armes à la Grande-Bretagne. On nous a répondu : Nous vous donnons des armes à deux conditions. D'abord que Gamal Abdel Nasser qui va à Bandoeng n’ouvre pas la bouche et la seconde condition est de cesser nos attaques à l'encontre de la politique des alliances et des pactes. Nous avons répondu que nous voulions des armes pour consolider notre souveraineté et notre indépendance et notre entité et non pour nous plier à certaines conditions. Nous avons pris les armes en Russie. (…) Après cela, quelle histoire ! On a dit : Ce sont des armes communistes. Je me demande : Y a-t-il des armes communistes, et des armes non communistes ? Les armes, dès qu'elles arrivent en Égypte, elles s'appellent des armes égyptiennes. »

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