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1953 : MOSSADEGH TOMBE SOUS LES COUPS DE LA CIA par Dominique BARI

publié le 9 juin 2013 à 05:33 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 28 août 2015 à 08:18 ]

    En cette année anniversaire (1953-2013), je publie cet article de Dominique Bari sur la fin dramatique de l’expérience politique du Dr Mossa Degh. Les Américains ont, une nouvelle fois, joué les apparents sorciers en mettant fin de façon violemment contraire au droit international, au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à cette expérience laïque, moderniste. A la place, ils ont mis le Shah qui va ouvrir grand les portes à l’impérialisme yankee, comme on disait à l’époque - qui est celle de la Guerre froide -, violant ainsi la conscience nationale iranienne, le sentiment national pluri-millénaire. Les Iraniens réagiront par la «révolution» de 1979, celle des Ayatollahs qui n’a évidemment rien à voir avec ce qu’espérait, pour son peuple et son pays, Mohammad Mossa Degh.

    J.-P. R.     

MOSSADEGH TOMBE SOUS LES COUPS DE LA CIA

 

    par Dominique BARI

 

                                    Mohammad Mossadegh, alors premier ministre et symbole des revendications nationales, s’adresse à la foule devant le Parlement de Téhéran, en octobre 1951.

    Premier ministre de l’Iran, il avait osé nationaliser les gisements pétroliers du pays. En 1953, les puissances occidentales décident de punir l’affront par un coup d’État. La CIA lance l’opération « Ajax ». Une réussite qui va permettre aux États-Unis de s’implanter durablement dans la région.

"En 1953, les États-Unis ont joué un rôle capital pour orchestrer le renversement du populaire premier ministre iranien, Mohammad Mossadegh".

    Le 19 mars 2000, devant les membres de l’American Iranian Council, Washington reconnaît pour la première fois par la voix de sa secrétaire d’État de l’époque, Madeleine Albright, son "implication" directe dans le coup d’État contre le gouvernement nationaliste iranien. Quelques jours plus tard, le rapport de la CIA déclassé et en partie publié par le New York Times révèle les dessous de l’opération "Ajax" (cf. infra) consacrant l’échec de la première tentative d’un pays du tiers-monde d’acquérir la maîtrise de ses richesses naturelles. Pour la vieille Perse, dont les Britanniques ont fait leur chasse gardée, sa richesse est l’or noir. L’Iran en est alors le plus ancien et principal producteur au Moyen-Orient, mais la toute puissante Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) en a le contrôle depuis 1914. Elle extrait chaque année 33 millions de tonnes de pétrole, mais ne reverse aux Iraniens que 10 % de ses bénéfices.

    L’homme qui en Iran symbolise les revendications nationales est un frêle vieillard, Mohammad Mossadegh, député de Téhéran. En 1947, suite à une grève sans précédent des ouvriers du centre pétrolier d’Abadan, il fait voter une loi interdisant l’octroi de toute nouvelle concession à l’AIOC sans approbation du Parlement. Le conflit est ouvert. Il va s’envenimer avec l’élection de Mossadegh au poste de premier ministre, le 29 avril 1951. Son gouvernement de Front national, laïque, est soutenu par une coalition allant des religieux chiites aux communistes du Toudeh, mais qui appuie son programme : nationaliser l’Anglo-Iranian Oil Company. Ce qui est fait le 1er mai 1951. Insupportable pour les puissances occidentales ! Londres porte l’affaire devant la Cour internationale de justice et l’ONU. Mossadegh intervient devant le Conseil de sécurité en octobre 1951 et tient les Britanniques en échec : l’ONU et La Haye se déclarent incompétents. Mossadegh remporte un premier succès, ce qui lui vaut d’être désigné "l’homme de l’année 1951" par l’hebdomadaire américain Time. La Grande-Bretagne impose un embargo économique et concocte une intervention militaire pour s’emparer des champs pétrolifères, mais sans obtenir un appui officiel des États-Unis. À Téhéran, c’est l’union sacrée autour de Mossadegh.

    Le vent tourne en 1953. À Londres, Winston Churchill est revenu au pouvoir et trouve une écoute à la Maison-Blanche où vient de s’installer Dwight Eisenhower. La répression maccarthyste fait rage et l’Iran devient un enjeu de la guerre froide. "Ike" -surnom d’Eisenhower- donne son feu vert pour renverser Mossadegh. L’opération menée par la CIA est intitulée "Ajax". Kermit Roosevelt, petit-fils de l’ex-président Theodore Roosevelt [1], en sera le maître d’oeuvre. En attendant, via le Département d’État, l’ARAMCO et les compagnies américaines reçoivent pour instruction d’inonder le marché de pétrole afin de maintenir les prix à leur bas niveau et de sanctionner tout acheteur de pétrole iranien.

En 1953, la répression maccarthyste fait rage et l’Iran devient un enjeu de la guerre froide.

     Le coup d’État est en marche. L’antenne iranienne de la CIA et le plus important réseau de renseignements britannique en Iran, dirigé par les frères Rashidian, ont pour mission de déstabiliser le gouvernement par le biais de la propagande et d’autres activités politiques clandestines. En quelques semaines, des millions de dollars changent de main. Tout y est : corruption d’officiers de l’armée, diffusion de fausses nouvelles dans les journaux, emprise sur la radio nationale, agents provocateurs dans des manifestations. Le premier putsch prévu dans la nuit du 15 au 16 août 1953 est un échec. Le shah s’enfuit à Rome. Épaulé par le général américain Schwarzkopf, conseiller militaire du shah[2], Kermit Roosevelt organise les 19 et 20 août des manifestations à Téhéran, préparant une mutinerie militaire qui écrase les partisans de Mossadegh. Le 21, la CIA assure le retour triomphal du shah. Le 24, Mossadegh est arrêté et condamné à mort en décembre 1953. Sa peine est réduite à trois ans de prison et il sera détenu en résidence surveillée jusqu’à sa mort, en mars 1967.

    C’est une victoire des États-Unis. Ils s’installent durablement dans une région où ils n’étaient pas et assoient leur mainmise sur l’Iran via Reza Pahlavi. L’épisode démocratique est clos. Les partis d’opposition sont décrétés illégaux et la Savak, police politique, est mise en place avec l’aide des services secrets américains et du Mossad. La répression qui frappe toutes les forces laïques et nationalistes laisse un désert politique dans lequel les prêches de Khomeiny vont s’enraciner. "En contrecarrant le nationalisme iranien, le conflit pétrolier des années cinquante a semé le germe de la révolution islamique", analyse Mary Ann Heiss, professeure à l’université d’État de Kent dans son livre "Empire and Nationhood : The United States, Great Britain, and Iranian Oil, 1950-1954".

"Mon seul crime, avait déclaré Mossadegh à ses juges, est d’avoir nationalisé l’industrie pétrolière et libéré mon pays de l’étreinte du colonialisme".  

« Ajax », un cas d’école

    L’opération « Ajax » reste pour la CIA un modèle de subversion qui inaugure une longue série de coups d’État entièrement gérés par l’agence américaine. La CIA imagine un scénario qui donne l’impression d’un soulèvement populaire alors qu’il s’agit d’une opération secrète. Le succès remporté en Iran l’encourage à opérer de façon similaire au Guatemala un an plus tard. Le président élu, Jacobo Arbenz Guzman, est contraint à la démission face à l’avance d’une poignée de miliciens organisés par Washington. Il s’agit de sauver les intérêts de la United Fruit Company. Si les États-Unis enregistrent un échec cuisant à Cuba (1961), leur victoire est totale en Indonésie en 1965. Après une campagne de propagande minutieusement orchestrée et des faux enlèvements attribués aux communistes, s’enchaîne une méthodique et sanglante chasse aux "athées". On avance aujourd’hui des chiffres allant de 500.000 à 2 millions de tués. Il en fut de même au Chili en 1973, et l’actualité internationale nous conforte dans l’idée que la CIA se réfère encore à l’opération "Ajax".

    Dominique BARI

 

 



[1] Ne pas confondre avec Franklin D. Roosevelt. JPR

[2] Père du futur commandant en chef des troupes américaines lors de la 1ère guerre du Golfe (1990-1991). DB.

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