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Frontières PECO 2ème partie. Pologne ou la République des Deux Nations. Disparition & renaissance.

publié le 10 janv. 2013 à 00:51 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 déc. 2016 à 16:14 ]

    voir auparavant : Frontières de L’Europe centrale et orientale (PECO) : 1ère partie : une donnée (atlas)

Sommaire :

I.     LA RÉPUBLIQUE DES DEUX NATIONS

A.      L’entre-deux, ou la fracture spatiale

B.      La République des deux Nations (R2N)

C.      La diagonale du vide ?

D.      Le "déluge de l’histoire de la Pologne"

                     - Les Cosaques rebelles

                     - La Blitzkrieg suédoise

 

II.   DISPARITION ET PREMIÈRE RENAISSANCE (1807) DE LA POLOGNE

        A. Partage et disparition de la Pologne (1795)

        B. Napoléon crée le Grand-duché de Varsovie (1807)

        C. Le Congrès de Vienne attribue à la Russie le royaume de Pologne (1815).

 

 

Cet article a pour objectif de montrer l’ampleur de l’étendue de la zone d’influence polono-lithuanienne dans ce que j’appelle « l’entre-deux », c’est-à-dire l’espace compris entre le « monde plein » germanique à l’Ouest et le monde russe en gestation à l’Est. La Pologne était un royaume avec un seul souverain mais en association avec la Lituanie d’où l’expression en usage de « République des deux Nations ». L’objectif aussi de montrer que cet espace était plus ou moins vide d’hommes et n’a pas pu tenir quand ses voisins ont atteint la taille critique.

La Pologne disparaitra en 1795 mais Napoléon Ier la reconstruira quelques années après sous la forme du Grand-duché de Varsovie. Avec quelles frontières ? Cela rejoint notre problématique.

 

I.

LA RÉPUBLIQUE DES DEUX NATIONS

 

Carte n°8 : la R2N en 1610. Voici une carte  toute triste, vieillotte, tristounette, extraite de manuel Isaac 1923 qui a le mérite de présenter l'isthme européen dans son entier (Baltique - Mer Noire) alors que vous observerez que les cartes récentes ne montrent pas la Mer Noire : d'un point de vue géopolitique, c'est nul. Pendant toute notre période, les Turcs bloquent cette issue méridionale et les exportations de blé de la Pologne-Lituanie passent par la Mer Baltique et le réseau de la Vistule en particulier et, donc, le port de Dantzig. NB. Un commentaire qui accompagne cette carte a été posé en extrême-fin de l’article.

    Les Polonais ont réussi à se tenir, face aux Allemands, dans ce qui sera leur vrai berceau national : le bassin de la Vistule et celui de la Warta, affluent de l’Oder, vers l’ouest. Petite Pologne, entre Varsovie, Cracovie, Lublin, Brest-Litovsk ; Grande Pologne à l’ouest de Varsovie et autour de Poznan. La Pologne est catholique romaine. Elle est européenne. Comme dit De Martonne : elle a conscience d’être "le boulevard de l’Occident". Vers l’Est naturellement.

A l’Est ? On pense à la Russie, bien sûr. Mais la Russie n’existe pas. Pas encore. Il y avait bien eu, au X° siècle, les Grands princes de Kiev qui étaient entrés en relation avec Byzance, avaient adopté son alphabet cyrillique, la civilisation byzantine et la religion orthodoxe. Cela les rapprocha des Grecs, des Serbes et des Bulgares mais les mit en antagonisme avec les Polonais catholiques. Puis la prépondérance passe de Kiev à Vladimir, près de Moscou [1]. Croissance brisée nette : au XIII° c’est l’empire de la Horde d’Or, capitale Saraï, sur la Volga. Mongol. Les Lituaniens catholiques en profitent pour faire main basse sur Kiev (1363). La domination mongole dura. Il faut attendre le règne d’ Ivan-le-Grand (1462-1505) pour voir émerger les Grands princes de Moscou. Longtemps, l’État moscovite "où la masse du peuple était ignorante et de mœurs grossières, apparut de caractère plus asiatique (sic) qu’européen" (J. Isaac).

Et dans "l’entre-deux" ? Cet immense espace qui va de la Vistule au Dniepr et, au-delà, ces 800 à 1000 km d’ouest en est qui forment l’isthme qui sépare la Baltique de la Mer Noire ?

 


A. L’entre-deux ou la fracture spatiale

Pierre Chaunu a montré que les liens économiques étaient bien ténus entre ces deux mondes.

"Imaginons la carte des mondes cloisonnés au milieu du XIII° siècle. (…). Le fait majeur, au niveau de la relation de l'homme à l'espace, le fait le plus curieux peut-être du XIIIe siècle ce sont les quatre morceaux d'univers incomplètement imbriqués qui se partagent l'espace de l'ancienne Méditerranée dilatée en direction du nord ; nous retrouvons là, l'univers antique à peine agrandi en direction de l'Atlantique du Nord et de la forêt russe : voici donc la Chrétienté latine occidentale la plus importante des unités-mondes dans un ensemble d'univers-îles non ou imparfaitement communicants, la Chrétienté orientale, l'Atlantique Nord des Vikings, le monde arabo-égyptien…

"Entre la Chrétienté orientale et la Chrétienté occidentale, la cassure est profonde. Entre la Pologne et la Russie (...) pendant de longs temps, presque rien ne passe. La steppe d'Ukraine est coupée par les hordes nomades. Les deux Chrétientés communiquent, à certaines époques, presque aussi furtivement que les mondes Indo-Gangétique et chinois à travers la porte-écluse de Malacca. Ceci est d'autant plus surprenant … Mais nous voyons se dresser le long de la frontière des deux mondes une sorte de mur. Les échanges se replient vers le centre, vers l'entre-Loire-et-Rhin d'un côté, vers Constantinople de l'autre. Disons qu'entre les deux masses, le volume des échanges et des communications totalisés est peut-être en gros à 20 % seulement - simple hypothèse - de ce que donnerait l'application de la loi telle qu'elle a été formulée des cercles de communication superposés". Fin de citation  [2].

La faute au manque d’hommes dirait Chaunu, le populationniste. Et il est vrai que nous sommes ici pendant des siècles dans une verticale du vide de la Baltique à la Mer Noire. Fernand Braudel a montré qu’entre cet espace de l’entre-deux et les pays méditerranéens du moment, peuplés, actifs, dynamiques, entreprenants, l’écart de prix du blé était de 7 à 1. On payait le blé sept fois plus cher à Venise ou Valence qu’à Lwów. Cela au XIII° siècle. Avec les progrès des transports maritimes –progrès réalisés par les marins de la Baltique-, l’évacuation possible des céréales par la Vistule et autres fleuves baltes, l’écart de prix est passé de 7 à 3/3,5 puis a continué à tendre à disparaître. C’est alors le grand moment, l’apogée de la République des Deux Nations (XVII° siècle). La vente des céréales profite à une minorité de latifundiaires -les Magnats -, polonais ou qui aspirent à le devenir.

 

B. La République des Deux Nations

La Pologne va finir par rassembler cet entre-deux, pas seule, il est vrai, aidée de la Lituanie. Toutes deux catholiques. La nécessité est tellement pressante que les deux nations passent d’une union personnelle entre leurs souverains à une union politique : une "République dirigée par un roi", comme il était dit à l’époque. D’où le nom de République des Deux Nations (R2N) -qui, en réalité, en comporte plus de deux-  

L’Union de Pologne-Lituanie et l'alliance militaire qui en découle étaient venues comme une réponse mutuelle à la menace que représentait l’ordre Teutonique. Cette Union avait été cimentée par l'union personnelle en 1385 de la Reine de Pologne et du Grand-duc de Lituanie, Jogaila, qui est devenu ainsi Ladislas II Jagellon, roi de Pologne. Cet arrangement a été renforcé par l'Union de Lublin en 1569, quand les deux États ont fusionné en une fédération, la République des Deux Nations (en polonais : Rzeczpospolita Obojga Narodów) ou République de Pologne-Lituanie, qui restera jusqu'au XVII° siècle le plus grand État d'Europe. Les ressources combinées l'ont rendu capable de tenir tête à l’ordre Teutonique, aux Mongols, Russes, Turcs et Suédois, pendant quatre siècles jusqu'au XVII°siècle, où affaibli par ses voisins, le territoire de la République subit plusieurs partitions [3].


Titre carte n°7 : Territoire de la République des Deux Nations tel qu'il était en 1619 superposé aux frontières                         nationales actuelles


Le royaume des Jagellon comprend la Pologne, la Lituanie, la Biélorussie et une grande partie de l’Ukraine. C’est la première puissance d’Europe orientale. Il n’ira jamais jusqu’à la mer Noire : À la mort du sultan Mahomet II, en 1481, la domination turque s’étendait depuis les Carpates jusqu’au haut Euphrate ; la mer Noire et la mer Égée presque entièrement mers turques. Les détroits sont barrés par le Turc. Les céréales passent par le Nord : les ports de la Baltique, Gdansk (Dantzig) surtout.


















Carte n° 9 : extension maximale de la R2N.


C. La diagonale du vide ?

Cette construction politique nous est présentée avec beaucoup de superlatifs sur les différents articles de Wikipaedia, sans doute écrits pas des Polonais nostalgiques, mais articles non dénués de qualités cognitives. En fait, il faut se méfier des illusions cartographiques.

P. Chaunu se gausse des historiens ou soi-disant qui s’émerveillent devant l’empire de Gengis Khan :

"25 millions de kilomètres carrés, un million d'hommes environ, l'Empire des steppes. Le XIII° siècle voit en apparence l'apogée des Mongols, mais le plus grand des empires des steppes n'est qu'une tentative archaïque et sans avenir. Ces empires de la steppe ont la fragilité de la caravane qui les charpente. Ils ne parviennent que très provisoirement et très imparfaitement à fusionner les tribus de la steppe désertique en vue d'une action précise contre les sédentaires de la périphérie. Ces constructions éphémères n'ont jamais réussi à souder durablement le destin des sédentaires qui souffrent à leur périphérie. Le désenclavement des humanités nombreuses, au XIII° siècle, par le processus millénaire de la lente avancée des fronts de colonisation, n'est pas pour demain. C'est tout au plus une affaire des XIX° et XX° siècles".

Et plus loin :

                                    "L' Empire des steppes que Gengis khan a pu fédérer, c'est, ordre de grandeur, sur 25 millions de                                             kilomètres carrés à peine plus d'un million d'hommes (moitié nomades plus la moitié complémentaire des                                             pauvres sédentaires des oasis). Un habitant pour 25 km d'un côté, 20 habitants au kilomètre carré de l'autre,                                      40 habitants au kilomètre carré parfois (il s’agit de la chrétienté latine occidentale, JPR). Entre les deux                                             systèmes, le rapport de l'homme au sol passe de 1 à 500, voire de 1 à 1000. C'est là que se situe la vraie                                             solution de continuité.

Revenons maintenant à "l’entre-deux" :

                                        "Les quatre cinquièmes du continent eurasiatique ne sont pas réellement peuplé. D’un côté, la                                               Chrétienté latine, avec en son centre, sur un million et demi de kilomètres un noyau à 25-40 habitants au                                           kilomètre carré, le coude à coude du monde plein. Au sud, sur deux millions et demi de kilomètres carrés,                                           dans la plus vieille Méditerranée, (…) des densités entre 20 et 5... A l'est de la Weser, puis de l’Elbe dans la                                        grande forêt aux sols acides, dans l'agriculture des clairières, on tombe à 15 habitants par kilomètre carré                                           d'abord, puis à 5 et moins de 5 par kilomètre carré.

Si l’on tient compte du potentiel de puissance, c’est-à-dire de la masse des hommes augmentée de celle des animaux, des moulins à eau ou à vent, etc…

"Ce potentiel qui va de 1 à 3 ou 4 en faveur de l’Europe par rapport à la Chine, est de 1 à 15-20 au moins en faveur de l’Europe par rapport aux cultures de la toundra, de la taïga, de la steppe (…).

Or, écrit De Martonne,

"la moitié du territoire (de la Pologne de 1923) reste formée par la vaste plaine glaciaire, prolongement de la plaine du Nord de l'Allemagne, qui s'élargit de plus en plus, vers l'Est, en passant aux immensités russes. Des marécages infinis couvrent encore la région des sources du Prypeé (Pripet), et une forêt qui fait déjà penser à la taïga voile les reliefs chaotiques des moraines du côté de Wilno ; les vastes solitudes marécageuses de la Polésie, où le Prypeé (Pripet) rassemble ses eaux, dit-il ailleurs, compte 20 hab. / km2 (au XX° siècle, JPR). Seules les grandes vallées, Warta, Vistule, offrent des campagnes populeuses".

"Ces confins de l'Europe orientale et de l'Europe centrale, correspondant à l'isthme entre la Baltique et la Mer Noire, à la fin du domaine accidenté des plissements hercyniens et alpins, cèdent la place aux immenses horizons des plaines. Quelles que soient les frontières ou s'arrête définitivement la Pologne reconstituée (sic), sa place est marquée là, à la limite de ce qui est la vraie Europe (re-sic), au seuil d'un monde nouveau déjà presque asiatique".

Donc quasi barbare ! De Martonne n’est pas très prudent en employant des mots pareils dans les années Trente. Depuis le péril jaune de Guillaume II, l’Asie est vécue comme menaçante et barbare, et la Russie n’en est que le prolongement, le poste avancé. Surtout le Russie bolchevique… Passons.

 Par conséquent, en termes de superficie, ne pas se fier aux apparences. La Pologne-Lituanie même augmentée de la Biélorussie et de l’Ukraine a pu, certes, se poser face aux Teutoniques (1410) mais à cette date l’ostkolonisation est encore maigrelette. Lorsque la puissance germanique (allemande et austro-hongroise) deviendra hégémonique et que la Russie sera devenue à son tour une puissance démographique, l’entre-deux ne subsistera plus longtemps. Que nous disent les chiffres ? [4] en 1618, la République des Deux Nations compte 11,5 millions d’habitants sur presque 1 million de km2, soit une densité de 11 hab. au Km2. Si l’on enlève la Pologne polonaise comme pourrait dire De Martonne, c’est-à-dire la Pologne de Varsovie à Cracovie, on aurait ailleurs des densités qui tomberaient à moins de 5. C’est indéfendable. Militairement. Si de surcroît s’ajoutent des problèmes du type anarchie politique ou querelles religieuses, il n’y a plus rien à faire. La Russie, à l’inverse, voit sa population passer de moins de 15 à plus de 25 millions entre le début du XVII° et les années des partages polonais. Et le tsar, autocrate, roi de la Troisième Rome, n’a aucun problème d’autorité. Quant à la Prusse des Hohenzollern, à la mort de Frédéric II dit «le grand», la densité moyenne de peuplement est de l’ordre de 30 Hab. /km2. 

 

D. "Le déluge de l’histoire de la Pologne"

La puissance de la République s'est affaiblie après le double coup de 1648. Un premier choc fut porté par la plus grande Rébellion Cosaque de l'histoire (le soulèvement de Khmelnitski, soutenu par les Tatars de Crimée), qui demandèrent la protection du Tsar de Russie en 1654. De ce fait, l'influence russe a grandi graduellement jusqu'à supplanter l'influence polonaise sur l'Ukraine. L'autre coup fut porté par l'invasion suédoise en 1655 (soutenu par les troupes du duc de Transylvanie et celles de Frédéric-Guillaume Ier, électeur de Brandebourg), connu comme le Déluge de l'histoire de la Pologne.

 

1.       Les Cosaques rebelles

La cosaquerie est une organisation sociale et politique sui generis -militaire surtout- qui échappa souvent à l’autorité des États et des empires voisins. Les Cosaques Zaporogues sont la plus connue dont Bogdan Khmelnitski fit partie (1595-1657). Ukrainien, il souleva les cosaques contre la classe occupante et dominante du moment : la noblesse polono-lituanienne. Il fut élu hetman - on eût dit roi dans une autre civilisation -

"Le principal succès de Khmelnitski fut de rassembler, après l'écrasement du soulèvement cosaque de 1637-1638, tous les griefs sociaux, économiques et religieux du peuple ukrainien à l'encontre des Polonais et de transformer en un véritable soulèvement pour la libération de l'Ukraine ce qui, jusque-là, n'avait été que révoltes dispersées. (…). La guerre pour la conquête des libertés religieuses et pour l'indépendance politique de l’Ukraine était commencée". [5]

Le chef des cosaques, Bogdan Khmelnitski, demande l'aide de la Russie, et, en février 1651, le tsar Alexis Mikhaïlovitch se prononce en faveur du rattachement de l'Ukraine à la Russie : cela est consacré le 8 janvier 1654 par le pacte de Pereïaslavl qui laisse cependant une large autonomie à l'Ukraine. Mais le démembrement de la République des Deux Nations a commencé.

 

2.       La blitzkrieg suédoise.

carte n°10 : Avancées approximatives de la Suède (bleu) et de la Russie (vert) en Pologne-Lituanie lors du « Déluge ».

Outre la Prusse à l’Ouest et la Russie à l’Est, la République des Deux Nations avait fort à faire avec la Turquie musulmane au Sud, avec le Royaume de Suède luthérien au Nord. Le XVII° siècle est le grand siècle suédois. Ce petit royaume voulait devenir grand et notamment transformer la Mer Baltique en "lac suédois", c’est-à-dire être présent sur les deux rives. La rivalité avec la Pologne-Lituanie était donc inévitable. Le choc entre les armées polonaises et l’armée luthérienne héritée de Gustave-Adolphe fut un choc de civilisations, ou, sous un autre point de vue, le choc du Moyen-âge contre l'époque moderne.

L'armée suédoise était une armée nationale et régulière, recrutée parmi les paysans suédois, soumise à une discipline stricte, presque de caractère religieux : on récitait la prière matin et soir et c'étaient des psaumes qui servaient de chansons de route. Le pillage était interdit.

"Le roi de Suède tenait son armée en une telle discipline qu'il semblait qu'ils vécussent chacun chez soi, non chez des hôtes étrangers; leur courage ne s'exerçait que contre leurs ennemis..:. Quant à la personne de ce roi, on ne voyait en ses actions qu'une sévérité inexorable envers les moindres excès des siens, une douceur extraordinaire envers les peuples et une justice exacte en toutes occasions, ce qui lui conciliait l'amour de tous ceux qui le voyaient et l'épandait au loin en tous ceux qui oyaient parler de lui, et ce d'autant plus que l'armée de l'empereur, déréglée, insolente, désobéissante à ses chefs, outrageuse envers le peuple, faisait éclater davantage la vertu de leur ennemi"[6]. Fantassins et cavaliers étaient placés sur un pied d’égalité.

Du côté polono-lituanien, si les nobles étaient des nationaux, ainsi que les célèbres hussards, aristocratie de l’armée, les soldats étaient soit des mercenaires, soit des paysans corvéables en uniforme, indifférents à la cause nationale. Paysans "ruthènes" (i.e. ukrainiens) ou Blancs-Russes, orthodoxes, exploités par des propriétaires catholiques venus de Pologne ou de Lituanie. L’Irlande à l’envers, si vous voulez. Déclaration d’un député de religion orthodoxe à la Diète polonaise de 1620 : NB. Par "nation russe", il faut comprendre les slaves orientaux de religion orthodoxe.

"Quand votre Majesté (polonaise) fait la guerre à la Turquie, à qui demande-t-elle la majeure partie de ses troupes ? À la nation russe qui pratique la foi orthodoxe, à cette nation qui, si elle n’obtient pas satisfaction par ses souffrances et ses prières, ne pourra plus opposer sa poitrine comme un rempart de votre État. Tout le monde voit quelles persécutions souffre pour sa religion cette vieille nation russe. Dans les grandes villes, on a mis les scellés sur nos églises, leurs biens sont pillés : dans les monastères, plus de moines, on y enferme le bétail. Les enfants meurent sans baptême ; les restes des défunts, privés des prières de l’ Église, sont emportés hors des villes comme des bêtes mortes… N’est-ce pas offenser Dieu même, et Dieu ne vengera-t-il pas ces attentats ?"

    Ces agressions matérielles et morales contre la religion orthodoxe ne cesseront jamais sous la Pologne contre-réformée, tridentine et jésuite. En avril 1656, Jean II Casimir, avec le serment de Lwów, proclama la Vierge Marie reine de Pologne et promit d’alléger le fardeau des paysans s'il revient au pouvoir (article Wiki : Première guerre du Nord). Avec une reine pareille, la victoire était au bout du fusil. Mieux que Jeanne d’Arc !

Ce déluge de feu qui s’est abattu sur la Pologne-Lituanie a marqué le déclin de la République des Deux Nations. Pas immédiatement, puisque le roi de cette république jouera un rôle décisif en 1683 dans la défaite turque aux portes de Vienne (1683) mais, plus profondément, cette crise a fait émerger les problèmes fondamentaux de la Pologne-Lituanie : une minorité catholique oppressante domine une masse de paysans pauvres, orthodoxes, dont le cœur est plutôt tourné vers la Troisième Rome. Les Ukrainiens et les Blancs-Russes s’opposent aux Polonais-Lituaniens sur les triples plans national, religieux et social.

Lorsque les Suédois et les Turcs ne seront plus un danger, il n’en ira pas de même avec les Prussiens des Hohenzollern et les Autrichiens-Habsbourg, d’un côté, des Russes de la Grande Catherine de l’autre.

 lire aussi sur ce site : L'Ukraine et la mer Noire

II.

DISPARITION ET PREMIÈRE RENAISSANCE (1807) DE LA POLOGNE

 

    Le problème des frontières polonaises s’est posé une première fois lorsque Napoléon Ier, empereur des Français, a voulu marquer sa présence entre les trois géants de l’Est européen : Prusse, Russie, Autriche. On sait que ces goinfres se sont partagé goulûment le gâteau polonais.

 

A. Partage et disparition de la Pologne (1795)

 

Je rappelle la carte des trois partages de la Pologne [7] qui devient la carte n°11 de ce dossier. 


    Observez la frontière entre la Russie et la Prusse qui passe par le méridien de Brest (Brest-Litovsk). Observez également la Galicie prise par l'Autriche en 1772 : elle va de Cracovie (Krakau en allemand) jusqu'en Bukovine et sa capitale est Lemberg qui est la dénomination allemande de Lwow (polonais) ou Lviv (ukrainien). la Galicie orientale s'appelle Russie rouge (en allemand sur la carte : Rotrussland). L'Ukraine s'appelle Petite Russie (Kleinrussland) et Weissrussland est la Biélorussie.

 

B. Napoléon crée le Grand-duché de Varsovie

 

    Napoléon après son éclatante victoire de 1806 contre la Prusse et sa victoire contre la Russie en 1807, crée une Pologne nouvelle qu’il appelle Grand-duché de Varsovie. Voici une carte de 1809 (carte n°12). Qu’est-ce qui a guidé les experts pour reconstituer cette Pologne ?  :


 

    Quelques observations utiles pour plus tard. L’empereur français - on est alors en plein Blocus continental visant à asphyxier l’Angleterre, guerre totale - retire le port de Dantzig aux Prussiens et en fait une république indépendante (en réalité sous tutelle française, on a bien compris). Une cité-État comme le 1er Reich allemand en a tant connu. Sans aucun doute était-ce aussi un port voué au commerce polonais (céréales, cf. supra). En revanche, Napoléon maintient la continuité territoriale du royaume de Prusse. La Prusse orientale et la Poméranie restent soudées par ce que les Prussiens appellent Westpreußen (ce qui ne l’empêche pas d’être peuplée majoritairement de Polonais).

    A l’ouest, la Posnanie -c’est-à-dire la Grande Pologne- est entièrement au Grand-duché.

    A l’est, on remarque que la rivière Bug, affluent de la Vistule qui mouille Brest-Litovsk, sert de frontière naturelle comme lors du partage de 1795 et c’est ce qui correspond le mieux à la délimitation entre le "polonisme" comme dit De Martonne dans sa G.U. de 1931 et les autres Slaves de l’Est. Observons que la région de Bialystok est attribuée aux Russes par les experts de Napoléon.

    Au nord, le Grand-duché comprend tout l’intérieur du grand méandre du Niémen depuis Grodno via Kovno (Kaunas en lituanien) et avant l’entrée du fleuve dans la Prusse orientale. En fait, il reprend ce que les Prussiens avaient dénommé Neu-Ostpreußen en 1795 (cf. carte 11, supra). On peut s’interroger sur le sens de cette excroissance. Sans doute y habite-t-il quelques Polonais mais Napoléon a sans doute voulu faire du Niémen-Memel une frontière naturelle avec la Russie.

    Au sud, le Grand-duché respecte la frontière avec le royaume de Galicie dont le roi n’est autre que l’empereur d‘Autriche. Cette frontière de la Galicie est, à l’ouest une frontière naturelle : la Vistule, (il fallait se partager des terres totalement polonaises), à l’est c’est une frontière ethnolinguistique : elle suit un parallèle qui va du San au Bug, cette limite linguistique est parfaitement visible sur la carte de De Martonne, entre Lublin et Lwów (carte n°6 du dossier, 1ère partie). Cette limite qui servira en 1919-1920 a donc été perçue dès le premier partage de la Pologne, en 1772.  

 

C. Le Congrès de Vienne attribue à la Russie le royaume de Pologne.

 

    Le Congrès de Vienne (1815, après Waterloo) attribue le duché de Varsovie au tsar de Russie, en lui donnant le nom de "Royaume du Congrès" ; les Polonais utilisent officiellement le nom de Royaume de Pologne, le tsar de Russie portant désormais le titre de roi de Pologne. A la suite des Cents-Jours, il est cependant amené à restituer à la Prusse le Grand-duché de Posnanie et la ville de Dantzig.

    En voici la carte (carte n°13) :


    Différences avec le Grand-duché : perte de la Posnanie (à la Prusse), de Cracovie (érigée en république -pas pour longtemps -elle passe sous autorité autrichienne en 1846). Quant à Dantzig, elle retourne dans le giron prussien. 

 à suivre :  3EME PARTIE : LES FRONTIÈRES DES PECO : LA FRONTIÈRE GERMANO-POLONAISE DE 1920

***



[1] A 180 km, à l’Est. Capitale provisoire.

[2] Extraites de « Histoire, science sociale, La durée, l’espace et l’homme à l’époque moderne », SEDES.

[3] Extrait de l’article Wikipaedia "Fédération Międzymorze" traduisible par Fédération Entre Mers (c’est-à-dire de la Baltique à la Mer Noire). On aura relevé le caractère « cocorico » du texte. La suprématie de la R2N est essentiellement conjoncturelle. Lire la carte n°7 ou Carte n°9 : La Pologne-Lituanie à son apogée.

[4] Article Wiki « République des Deux Nations ».

[5] Encyclopaedia Universalis. Article : Khmelnitski (B.M.). Lire aussi les articles Galicie, Ukraine, Cosaques.

[6] Mémoires de Richelieu, éd. Michaud et Poujoulat, 2e série, t. VIII., cité par J. Isaac.

[7] Ostdeutsche Heimat in karte - bild - wort, List Verlag, Francfort, Munich, Berlin, Hamburg, 1950, 52 pages. Page 10. Carte publiée dans l’article sur l’Empire allemand en 1914.


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