Articles‎ > ‎7. Histoire d'ailleurs‎ > ‎

PECO

Affichage des messages 1 - 9 de 9 Afficher plus »

Frontières PECO (6° partie) : le pacte germano-soviétique de 1939 et ses implications territoriales.

publié le 25 nov. 2016 à 09:25 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 juin 2017 à 01:05 ]

Mots-clés : polonisme, Pologne ethnographique, partage de la Pologne, ligne Curzon, Ukraine, recensement polonais de 1931


    Voici enfin la partie terminale de cette série sur les PECO. Le pacte germano-soviétique a fait couler plus d’encre qu’il n’y a de l’eau dans la Neva. Les anti-soviétiques, les anti-communistes de tout poil y voient le fondement de leur croyance dans l’identité Hitler-Staline, dans la similitude des dictatures nazisme = soviétisme. Ils peuvent renvoyer dos à dos ces deux régimes à détruire et célébrer la chance de vivre dans une démocratie occidentale si respectueuse des droits de l’homme et du citoyen. Avec Hannah Arendt, ils mettent dans le même sac du "totalitarisme" fascisme et communisme. Ils parlent volontiers du "quatrième partage de la Pologne" en allusion aux trois partages de 1772, 1793 et 1795 après lesquels la Pologne disparaît complètement, victime des trois autocrates de l’Est : le tsar qui est une tsarine, le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche.

    Ce faisant ils oublient l’ampleur des massacres génocidaires commis par la Wehrmacht et les SS en Union Soviétique durant la WWII. Ampleur qui a des causes structurelles : le nazisme veut rayer le communisme de la surface de la Terre et veut aussi éclater l’URSS et la modifier dans le sens du traité de Brest-Litovsk (mars 1918), traité léonin que les nazis n’ont pas oublié [1]La paix de Brest-Litovsk, 3 mars 1918. Le pacte de 1939 dans ces conditions apparaît comme éminemment conjoncturel, c’est une tactique, une mesure dilatoire : gagnons du temps avant de passer à l’acte, le vrai, à savoir l’anéantissement.

    C’est oublier également qu’un esprit honnête ne peut pas parler du pacte de 1939 sans parler aussi des accords de Munich de septembre 1938. Accords qui ont précipité l’entrée en guerre, la France ne respectant pas ses engagements pris en 1925 (Locarno) à l’égard de la Tchécoslovaquie. La conférence de Munich a eu lieu sans tenir compte de la S.D.N., sans la présence de la Tchécoslovaquie – pourtant principale intéressée – accessoirement aussi sans la Pologne – qui participera au festin du dépècement tchécoslovaque – et, surtout sans l’URSS. Les accords laissent les mains libres à Hitler. Il faut dire ici le rôle trouble de l’Angleterre dont toute une partie de l’establishment recherche l’apaisement avec les nazis. "Remains of the day" de James Ivory (1993), les VESTIGES DU JOUR. Quant à la France, le pacifisme y est un pro-pétainisme, un pré-pétainisme, le traité d’amitié de 1935 avec l’URSS n’a pas été suivi des avenants militaires ce qui le vide de sa substance, surtout – ce qui est le cas – si ceux qui la dirigent sont anti-soviétiques, on y préfère "plutôt Hitler que Blum". Les manœuvres de Lord Halifax durant l’été 1939, censé signé un accord avec Moscou, ne font qu’aggraver l’inquiétude soviétique.

 

Les sources

    Je vais exploiter une source principale : l’article de Benjamin GORIELY, "L’Union soviétique et la Pologne", paru dans Les frontières européennes de l’U.R.S.S, 1917-1941 qui est un recueil d’études sous la direction de J.-B. Duroselle.[2] Les autres sources citées à la fin de la 5° partie de ce travail ont également été exploitées. Je vous y renvoie. Qui est Benjamin GORIELY ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’est pas historien. C’est un intellectuel écrivain, né à Varsovie en 1898. Il est donc au départ citoyen russe – il est russophone – mais il parle aussi le polonais et le yiddish. Après avoir participé à la révolution de 1917, il quitte la Russie durant les années vingt pour s’installer à Bruxelles. Il y travaille avec les intellectuels écrivains révolutionnaires puis vient s’installer à Paris. C’est un amoureux de la langue française et il se spécialise dans la traduction du français en langue russe. Dans les années 50’, il est attaché de recherche à la Fondation nationale des Sciences politiques (F.N.S.P.) dirigée par le prestigieux Jean-Baptiste Duroselle, anti-marxiste notoire et encore plus anti-soviétique. C’est là qu’il publie son article de 90 pages sur les frontières européennes de l’URSS. Il meurt en 1986.

    Autre source précieuse, une petite brochure signée d’un nom mystérieux, ALIUS [3]. Il s’agit d’un tiré-à-part du numéro de la revue Suisse contemporaine paru en mai 1944. C’est parfaitement documenté et le ou les auteurs adoptent un point de vue disons…neutre (d’ailleurs, Goriély s’en sert comme source). Cet article qui précise l’état de la question s’explique par le fait que la victoire approche et que, à nouveau, Russes et Polonais – en l’occurrence le gouvernement polonais en exil, celui de 1939, avec lequel les Soviétiques ont rompu leurs relations – s’affrontent sur le tracé de la frontière orientale de la Pologne, la nouvelle frontière polono-soviétique. Ligne Curzon ou pas ? C’est d’ailleurs le nom de cette petite brochure "la Ligne Curzon".

    Je ne cite pas tout le reste (voir la webographie et les notes infrapaginales).

Qu’est-ce que la Pologne ethnographique ?

     Cette excellente carte [4], publiée en 1917, avant la paix de Brest-Litovsk, montre la base historique du polonisme, c’est-à-dire du peuplement polonais. Elle est intitulée "la Pologne à la mort de Boleslav (1138)". Pour l’essentiel, il recouvre les bassins-versants de la Vistule et de l’ Oder. Ce qui correspond à un peuplement rationnel de l’espace physique. La carte du relief de la "Pologne du Congrès (de Vienne, en 1815)" est visible dans la troisième partie de ce travail. FRONTIERES DES PECO (3ème partie) : LA FRONTIERE GERMANO-POLONAISE DE 1920. Évidemment des choses ont changé. Ainsi, la Silésie (haute et moyenne parties de l’Oder) est peuplée d’Allemands sans que la présence de Polonais ait disparue, une antenne s’est peuplée en direction du Nord vers le fleuve Niémen. Mais on voit nettement que les bassins de la rivière Prypet (Biélorussie actuelle) et la haute vallée du fleuve Dniestr (Ukraine actuelle) ne sont pas concernés par le peuplement polonais.     Effectuant la critique scientifique d’un atlas de la Pologne édité (1916) par les Associations polonaises d’Épargne et de Crédit, conception dirigée par Eugène de Romer, De Martonne est amené à écrire que "le territoire du bloc polonais homogène a comme limite, vers l’Est, à peu près celle du bassin (versant) de la Vistule [5]". Ce qui ne l’empêchera pas d’accepter, en tant qu’expert convoqué au Congrès de Versailles, d’accepter une limite tracée 200 km plus à l’est. En 1917, après la révolution de février en Russie, le gouvernement provisoire russe fit une déclaration dans laquelle il annonçait son acceptation d’un État polonais indépendant après la guerre. Cette déclaration fut reçue ainsi par le Conseil d’État provisoire de Varsovie : cette déclaration "ne tranche pas le différend polono-russe séculaire touchant les vastes pays situés entre la Pologne ethnographique (sic) et la Russie, pays qui depuis des siècles ont suivi les destins de la Pologne". Il y a donc bien, selon les Polonais eux-mêmes, l’ethnie et les autres.

  

 La carte ci-contre (home made) exploite le fond de carte du document de De Martonne (cf. 1ère partie). En bleu, les frontières de 1921. La ligne rouge sépare les régions véritablement polonaises et les autres, c'est grosso modo, la ligne Curzon. Le "P" indique la forteresse de Premszyl mouillée par le San (affluent de la Vistule, frontière naturelle entre les Polonais à l’ouest et les Ruthènes à l'est). En vert le réseau fluvial de la Vistule et de la Warta, colonne vertébrale du peuplement historique polonais. Entre les deux cartes, huit siècles nous contemplent.

    Une autre reconnaissance explicite par les Polonais eux-mêmes de la validité de la ligne Curzon est exprimée lors de la conférence de Spa (voir la 5° partie). Nous sommes en juillet 1920, l’Armée rouge de Trotski est aux portes de Varsovie, les Polonais envoient au plus vite une délégation à Spa où se tient la conférence des Ambassadeurs. On sait que c’est à ce moment qu’intervient Lord Curzon qui propose la ligne qui portera son nom et que les Polonais acceptent (c’est moi qui souligne). Alius fait observer : "Un auteur français, M. René Martel, note à ce propos : Ainsi, à la veille de la débâcle, les Polonais renonçaient aux territoires ethniquement ukrainiens et lituaniens, à la Galicie, à la Volhynie, aux gouvernements de Vilno et de Grodno" (René MARTEL, agrégé de l'Université, La Pologne et nous, Paris 1928, page 153) [6].

    La Pologne ethnographique est une notion aux antipodes de la conception française de la nationalité fondée sur le droit du sol et l’acceptation du "référendum de tous les jours" (Renan) qui fait répondre "oui" au désir de vivre dans ce pays. Mais pendant très longtemps, il n’y eut aucune structure étatique établie à l’exception de la Russie et de la Prusse puis du 2ème Reich. L’État polonais a disparu à la fin du XVIII° siècle, la Biélorussie n’existait pas en tant qu’État, l’Ukraine non plus d’ailleurs. L’article précédent (5° partie) a essayé de montrer l’extraordinaire difficulté à tracer une frontière dans cette immense et séculaire zone de brassage. Comme l’écrit Yann Richard, spécialiste de la Biélorussie, il fallait à un moment donné "tailler dans le vif", c’est-à-dire accepter que quelques villages de la population X soit laissés dans l’espace du pays Y et inversement.

    Mais des considérations extérieures sont intervenues dans le travail de la commission. Il s’agit d’une part de considérations stratégiques visant à donner à la Pologne un réseau ferroviaire cohérent lui permettant de mobiliser ses troupes ; d’autre part, s’il n’est pas possible de l’abattre, de refouler la Russie soviétique le plus loin possible en créant une ligne nord-sud d’États-tampons.

    C’est pourquoi, la Pologne dessinée au traité de Riga, 1921, après la victoire fortement désirée par l’armée française présente sur les lieux, commandée par le général Weygand, fondamentaliste catholique très à l’aise au sein des Polonais, victoire contre l’Homme-au-couteau-entre-les dents, la Pologne de Riga, donc, ne ressemble pas du tout à la Pologne ethnographique.

Qui habite dans l’État-tampon à l’Est de la Pologne ethnographique ? (les Kresy)


Il devrait être facile de le dire puisque les Polonais ont effectué, en 1931, un recensement général de la population dans les limites qui lui sont reconnues, c’est-à-dire Riga 1921. La carte ci-contre est établie en respectant les données du recensement polonais et donne la structure de la population par voïvodie en usant de la technique du cercle. Malheureusement, ce recen-sement est vivement critiqué sauf par les Polonais d’extrême-droite et de droite-extrême particulièrement nombreux sur le net et sur Wikipédia notamment.

Tous les États pluri-ethniques dont l’union des populations ne repose pas sur un libre consentement falsifient plus ou moins les chiffres pour montrer que l’ethnie dominante est largement dominante. La Pologne des colonels n’échappe pas à cette règle. Voici quelques reproches glanés ici ou là.

-          Le recensement ne recense pas les minorités nationales (contrairement à celui de 1921) mais calcule le nombre des pratiquants des religions et la "langue maternelle" des habitants.

-          Tous les militaires, de carrière ou de conscription, ont été déclarés Polonais.

-          Tous les Juifs parfaitement bilingues ont été déclarés Polonais. Leurs parents parlant le polonais, cette langue était donc leur langue maternelle. Cela concerna 381.000 personnes.

-          L’identité Catholiques = Polonais n’est pas entièrement justifiée. "Il y avait de 700 à 750.000 catholiques qui appartenaient aux minorités nationales" (Goriély). Parmi eux beaucoup de Biélorusses.

-          Le plus drôle est l’apparition de la catégorie des tutejszy. Goriély, parfait polyglotte, raconte "Les paysans biélorussiens primitifs, qui à la question "de quelle nationalité ?" répondaient "d'ici", ont été mis dans une rubrique à part, les tutejszy" ce qui en polonais signifie d'ici. Cela concerne surtout la voïvodie de Polésie (VIII sur la carte) dont 63% de la population est d’ici. Ce sont en réalité des Biélorussiens. La carte reprend le mot tutajsi (en bas, à gauche).

-          Les agents du recensement ont distingué, pour la langue maternelle, ceux qui parlent Yiddish et ceux qui parlent Hébreu. Est-ce bien raisonnable ? Il y a certes des raisons objectives mais surtout cela affaiblit le nombre de Juifs.

-          De la même façon, ont été distingués les Ruthènes et les Ukrainiens. L’appellation Ruthène était réservée aux slaves de la partie orientale de la Galicie sous domination autrichienne, à l’est de Przemysl (cf. carte de la 3° partie). A l’ouest habitaient les Polonais. Ruthène est synonyme d’Ukrainien. Mais, ainsi, le nombre d’Ukrainiens est abaissé par un artifice.  

Certains nostalgiques de la Grande Pologne s’aventurent à écrire : " A la fin de la (deuxième) guerre, après que le Kremlin fut devenu l’allié des Anglo-saxons, Staline réaffirma son souhait de voir la frontière Curzon établie officiellement. Roosevelt et Churchill se chargèrent d’accéder à son désir en dépit de la perte du tiers de la II° république polonaise que cela signifiait. Ainsi Lvov et Vilno (Vilnius) deux des villes-phares de la culture et de l’histoire polonaises [7], passaient sous la souveraineté de Moscou. [8] Il est, en effet, fréquent que les villes, surtout les plus grandes, étaient peuplées en majorité de Polonais de souche ou d’adoption. Mais concernant Lvov, Goriély cite Temperley [9] lequel, usant d’une métaphore maritime où Lvov est une île, écrit qu’elle se trouve "au milieu d’une mer ruthène". Les Ruthènes étant des Ukrainiens. Il est assez grossier d’écrire que la Pologne perd le tiers de son territoire à l’Est de la ligne Curzon. Pour la simple et bonne raison que ces territoires n’étaient pas polonais [10]. Ils ont été acquis par la force militaire de l’impérialisme franco-polonais, avec un Clemenceau qui parla de la stratégie du "fil-de-fer barbelé" frontière des Etats-tampons. Dira-t-on que l’Allemagne a perdu une partie d’elle-même avec l’Alsace-Moselle revenues à la France ?

  Les cartes suivantes ont été établies par Paul Dziemiela, analyste à Eastern Research Group, Inc.



L'acte du 17 septembre 1939
   Voici d'abord une brève chronologie des évènements :

29 juin : Échec des pourparlers pour la constitution d’une alliance anglo-franco-soviétique contre l’Allemagne.

26 juillet : L'Allemagne propose à l’Union soviétique la signature d’un pacte de non-agression.

23 août : Signature à Moscou du pacte germano-soviétique d'une durée de dix ans. Un protocole secret détermine les zones d’influence soviétique et allemande en Europe de l’Est et notamment la récupération par l’URSS des terres biélorusse et ukrainienne abandonnées au traité de Riga en 1921.

1er septembre : L'Allemagne attaque la Pologne sans déclaration de guerre. Début de la campagne de Pologne qui se termine le 6 octobre 1939.

8 septembre : Début du siège de Varsovie qui se termine le 28 septembre 1939.

16 septembre : l’Union soviétique informe la Pologne que l'Armée rouge entrera à l'est du pays le 17 septembre, afin de "protéger les minorités ukrainiennes et biélorusses". (Rappelons que l'URSS -union de 12 républiques à cette date- comprend la RSS d'Ukraine et la RSS de Biélorussie).

17 septembre : Les troupes soviétiques, conformément au protocole secret du pacte germano-soviétique, avancent jusqu’à la rivière Bug (Brest-Litovsk) et autres frontières prévues par la ligne Curzon (sauf Bialystok donnée à l'URSS (11)) .

 On pouvait, certes, imaginer que l'URSS récupère ces/ses terres, perdues à Riga sous la menace, de manière plus élégante. Mais la situation en août-septembre 1939 est extraordinairement stressante même pour les hommes politiques les plus endurcis.  Deux éléments ont été déterminants : la rapidité de l'effondrement polonais, il faut une petite semaine à l'armée allemande pour arriver à Varsovie et occuper militairement la Pologne occidentale -la plus peuplée - ;  deuxième élément : l'arrivée de la Reichswehr à la frontière soviétique de 1921 est également une question de jours. Le gouvernement polonais n'a plus aucune prise sur le réel. En récupérant ces territoires, l'URSS gagne 200km de profondeur stratégique.



[1] Ce traité donnait, par exemple, l’Ukraine et la Biélorussie au Reich allemand La paix de Brest-Litovsk, 3 mars 1918

[2] Cahier de la F.N.S.P., n°85, Armand Colin, Paris, 1957, p. 207-296.

[3] ALIUS, "La ligne Curzon", éditions de la Baconnière, Neuchâtel (CH), 1944, 78 pages. Répétons que Goriély cite Alius dans son étude. Cela montre assez la qualité de la publication helvétique.

[4] This is an illustration from Political History of Poland written by E.H. Lewinski-Corwin and published in 1917.

[5] "La répartition des Polonais (planche IX) et des catholiques (planche X) offre deux images qui se complètent et permettent de comprendre un peu les données parfois d'apparence fantaisiste des recensements russes. Le territoire du bloc polonais homogène a comme limite, vers l'Est, à peu près celle du bassin de la Vistule. L'extension plus ou moins sporadique des éléments polonais est en rapport avec la densité plus ou moins forte de la population et la richesse plus ou moins grande du pays. Elle va singulièrement plus loin au Sud, dans la fertile Galicie ; elle s'arrête à la région forestière et marécageuse du Pripet". Annales de géographie, tome XXIX, 1920.

[6] En fait, de débâcle il n’y eut pas, grâce à l’armée française et à l’intercession de la Vierge Marie (sic), la contre-attaque polonaise mènera à la paix de Riga où les Polonais exploiteront leur avantage militaire pour prendre des territoires à l’Est de la ligne Curzon.

[7] Voir ce que dit Beauvois sur Vilnius. Page 318

[8] Christophe DWERNICKI, "Géopolitique de la Pologne, Éditions COMPLEXE, 2000, 143 pages.

[9] Temperley est l’auteur d’une massive "Histoire de la conférence de la Paix de Paris", Londres, 1924.

[10] Ils n’étaient pas "indiscutablement polonais" comme le demandait le président Wilson dans son point 14 (indisputably Polish population –sic-).

[11] Notez qu'en 1815, à Vienne, la Pologne redécoupée ne comportait pas Bialystok intégrée à la Russie -voyez les cartes dans ce dossier-.




A propos de la shoah : la Pologne antisémite...

publié le 2 avr. 2015 à 07:45 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 janv. 2016 à 16:54 ]

    Ce film terrible sur la Shoah est à voir et revoir. La machine allemande aux mains des nazis a été d’une efficacité monstrueuse. On ne cessera de le répéter. Il est effrayant de lire que LePen reprend son mot de "détail", aujourd’hui, en avril 2015, pour qualifier l’utilisation des chambres à gaz. Autant que de constater que le FN obtient des scores altitudinaux dans un pays comme la France, pays de la Révolution de 1789 qui libéra les juifs en en faisant des citoyens ordinaires. Mais la France a ceci de commun avec la Pologne, c’est qu’elle est un pays catholique et que l’antisémitisme y est consubstantiel puisque la première forme de l’antisémitisme a été le reproche fait par les catholiques aux juifs d’avoir tué le fils de Dieu, crime de déicide…   

    En Pologne, l’antisémitisme fut et est monnaie courante. Pas toujours cependant, au Moyen-âge, avant l’apparition de la Réforme, "(le) catholicisme (polonais) n’entrait guère, pour l’instant, en conflit avec la foi hébraïque. Les synagogues se multipliaient dans les quartiers juifs prospères, (…), et l’image d’une Pologne paradisium judeorum, opposée à l’Europe occidentale intolérante, était parfaitement justifiée"[1]. Le grand virage est pris au XVI° siècle quand arrivent les contre-réformés, les Jésuites, qui font de la Pologne leur proie.

"La physionomie (des) bourgades et des villes royales était de plus marquée par une population juive en augmentation depuis le XV°siècle. Gérés de manière autonome par un kahal (conseil) élu au sein des communautés en vertu de privilèges royaux, les Juifs ne se mêlaient pas aux chrétiens, mais, dans l'ensemble, malgré quelques rares écrits judéophobes, vivaient en paix avec eux. Leur accroissement semble dû à une natalité plus forte que chez les chrétiens. Il n'existe aucun recensement précis, mais on estime que le nombre de Juifs en Pologne passa ainsi de 2 ou 3 % de la population totale en 1550 à 4 ou 5 % en 1650, soit environ trois cent cinquante mille personnes. La mentalité nobiliaire, qui tenait toute espèce de commerce et d'artisanat en grand mépris, favorisa l'abandon de ces activités aux Juifs qui, sans s'intégrer socialement, s'intégraient économiquement. Leur rôle était d'autant plus nécessaire que la bourgeoisie, on l'a vu, avait été sans cesse abaissée. De nombreuses bourgades se dotèrent alors de superbes synagogues, dont celle, baroque, de Tykocin (1642) (…)".

    Beauvois parle, alors, du "retour en force de la religion catholique" qui "malgré la tolérance proclamée, redevient le pôle le plus attractif, par sa hiérarchie bien structurée, par son rayonnement mondial, par la richesse de l’Église. En quelques décennies, les jésuites vont ramener la plupart des calvinistes et luthériens dans leurs églises pleines de faste baroque". "Ce succès de la Contre-réforme" poursuit-il "contribue à affaiblir la position de la Pologne en Europe en la plaçant trop nettement dans la dépendance de Rome"[2]ce succès explique aussi que "l’intolérance est reparue plus vite à l’égard des autres religions"

"Malgré la réussite économique de quelques marchands qui entraient dans les sociétés financières nobiliaires, la bourgeoisie restait faible. Cela s'explique par la structure de la population urbaine : c'est elle qui accueillait les Juifs, lesquels représentaient 10 % des neuf millions d'habitants de la République, mais constituaient un corps séparé. La suppression, en 1764, de l'autonomie totale des Juifs, les réductions mises à leur installation dans les villes et à l'ouverture de commerces ne donnaient aucun résultat. Des théoriciens souhaitaient en faire des agriculteurs et supprimer les kahals. Cette masse, indispensable lorsqu'elle était riche, devenait un fardeau lorsqu'on considérait sa majorité pauvre. Un très petit nombre avait, depuis le début du siècle, adhéré au mouvement de ralliement au catholicisme lancé par Jacob Frank, mais la mouvance hassidique, très intégriste, propagée par Israël ben Elieser, surtout dans l'Est, prédominait. Le blocage semblait insurmontable".

    Il l’est resté.

    Voici un extrait d’un cours d’agrégation du CNTE (France) diffusé aux candidats en 1976-77, cours sur la Pologne durant l’entre-deux-guerres :

"Parmi les principales mesures dirigées contre la minorité juive on peut citer : La résolution du 10 mai 1937 de l'Union des avocats polonais qui demanda que le nombre des avocats juifs ne saurait excéder le pourcentage de la population juive dans l'ensemble du pays ; L’Union des Médecins polonais n’admet à partir du 18 octobre 1937 que les seuls médecins chrétiens de naissance ; les autres ne pouvaient être admis en tant que membres que par une décision du Comité central de l'Union ; Des bancs spéciaux furent réservés aux écoliers Juifs dans les lycées et les écoles moyennes (octobre 1937). Pour protester contre l'institution du "ghetto" universitaire une grève fut proclamée le 19 octobre 1937 dans tout le pays par les organisations juives. A la même- époque des incidents se déroulaient à Varsovie, à Lódz et dans-les universités des villes polonaises". Et aussi "Mais comme l'antisémitisme se développa surtout à partir de 1939 les députés Juifs (sept seulement) entrèrent dans l'opposition et connurent soit l'exil soit la prison comme Herman Liberman du parti socialiste ou les communistes Roman Zambrowski et Adolf Warski-Warszawski".

    Ces campagnes s’inscrivent dans le cadre d’une politique de "La Pologne aux Polonais" lancée par les forces nationalistes hostiles à toutes les minorités vécues comme centrifuges, parmi elles, en tête d’entre-elles, les juifs.

"Une forte proportion de jeunes évoluait vers la vision d’un Etat mono-ethnique glorifiant le sang, le sol polonais. (Ils) se constituaient en groupes fascisants qui attaquaient très fréquemment les magasins juifs ou la population juive, faisant de l’antisémitisme un mot d’ordre". (Beauvois).


ci-dessous : Entrée principale du camp de concentration d'Auschwitz Birkenau

  

 Cet antisémitisme banalisé, très répandu dans les masses paysannes -mais pas seulement, on vient de le voir- explique certains séquences du film de Lanzmann.

"La douloureuse question «Avons-nous fait assez ?» «Pouvions-nous faire plus ?» se pose encore. A propos des ghettos d'abord, dont l'organisation ne souleva pas de protestation notable dans la population polonaise, terrorisée certes, mais parfois indifférente, voire approbatrice. Cette idée de complicité fut jetée à la face du monde en 1985 par le film de Claude Lanzmann, Shoah, que la télévision polonaise ne montra qu'en 1997 et qui ne sortit en salle qu'en 2003, et seulement pour un mois. L'immense scandale des trains qui partaient pour les camps de la mort se passa, en effet, sous les yeux de nombreux Polonais - et Lanzmann en trouva, quarante ans plus tard, qui semblaient ne rien déplorer".(Beauvois)

    Effectivement, les programmes TV peuvent écrire, pour présenter le film :

"Un ancien gardien SS fredonne paisiblement un chant terrible que devaient apprendre les déportés juifs en arrivant à Treblinka. Le même s'émerveille encore que ses chefs aient pu "traiter" dix-huit mille personnes par jour. Un paysan polonais raconte, sans émotion, la routine des convois qui arrivaient quotidiennement à Treblinka et déversaient sur le quai leur chargement de survivants, affamés, transis et épouvantés, que, tout au long du chemin, d'autres paysans avaient regardés passer en faisant le signe de se trancher la gorge. Revenu aux commandes d'une locomotive, un conducteur de train parcourt à nouveau le chemin Jusqu'à Treblinka. Il raconte et, spontanément, refait à son tour le geste terrible de se couper le cou. Des nazis expliquent sans ciller qu'à leurs yeux l'extermination des juifs était devenue la seule solution".

Sous la Pologne du bloc soviétique, ce mal séculaire n’a pu être éradiqué d’autant que le catholicisme était une forme de résistance au régime. Voici les mésaventures qu’Henri Krasucki, secrétaire général de la CGT, d’origine polonaise, eut à subir de la part du gouvernement pro-soviétique de Varsovie [3].

"Henri n'ignore rien, dans le détail, des vagues successives d'antisémitisme qui, en Pologne, frappent ses proches, ses camarades. Léa, sa mère, est revenue en 1961 pour des raisons familiales, elle a été forcément témoin de ce qui se passe. Son oncle, Julian Borszczewska, rentre en France dans l'urgence. Henri est là pour l'accueillir, l'entendre.

En 1996, avec Jérôme Pélisse [4], il revient sur la vague d'antisémitisme en Pologne communiste "organisée, hélas ! par la direction du POUP [5]. [ ... ] Période scandaleuse de calomnies et d'un climat pourri. [ ... ] De nombreux juifs, parmi lesquels des personnalités de valeur, parfois de réputation mondiale, au plan politique, culturel ou dans différentes disciplines de la connaissance et des activités humaines, ont été directement chassés, ou écœurés au point de quitter la Pologne, déchus de la nationalité polonaise, déclarés sionistes et exclus du Parti pour ceux qui en étaient membres, souvent vétérans et de haute responsabilité".

C'est Henri Krasucki qui écrit la note préparatoire du courrier du PCF destiné à la direction du POUP. Il y évoque le départ de Pologne d'environ 18000 juifs sur 25000. Parmi les 200 qui arrivent en France, Louis Gronowski-Brunot, dirigeant communiste de la MOI [6], en contact avec la direction du Parti communiste en septembre 1940, à l'origine de la réorganisation de la MOI juive, retourné en Pologne à la demande expresse du PC polonais, malgré les réticences du PCF, et "qui revient en France comme un banni et un paria, déshonoré". Et plus largement le cas des communistes résistants, brigadistes, partis en Pologne à la fin des années 1940, "traités indignement, contraints de rentrer en France, privés de retraite". Cette lettre qui demande l'intervention du parti polonais reçoit une réponse d'Edward Gierek, premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais : "Nous n'avons chassé personne. Ceux qui sont partis l'ont fait d'eux-mêmes, de leur plein gré, qu'ils supportent les conséquences de leurs actes".

Henri reste en relation directe avec Louis Gronowski-Brunot, "avec la fraternité et la considération qui lui étaient dues, [...] toujours communiste de droit, avec tous les mérites d'une vie militante exemplaire". Il l'aide à se loger et à disposer de moyens d'existence.

Lors des grèves des années 1970 et 1980, certains dirigeants communistes polonais lui en garderont rancune : "On sait très bien que les juifs sont derrière tout ça. [ ... ] Nous avons les preuves qu'Henri Krasucki était en 1976 sur les quais de Gdansk" [7]. Ça rentrait totalement dans cette campagne antisémite. Alors que la CGT devenait déjà très critique au sein de la FSM (Fédération syndicale mondiale), c'était un argument de plus. "Dès que tu critiquais, tu étais suspect et d'autant plus si tu étais d'origine juive. Le POUP t'énumérait tous les camarades d'origine juive au bureau politique du PCF. Henri n'a jamais mesuré ça. Il pensait qu'ils le respectaient. Ils avaient un certain respect mais le blocage était toujours sur ses origines. Et ça, tu ne pouvais pas lui dire".[8]

    Cet antisémitisme invétéré est parfaitement rendu par les propos de Zofia Kossak (1890-1968) retranscris par Daniel BEAUVOIS, historien de droite mais honnête :

L’écrivaine connue Zofia Kossak (1890-1968), fondatrice du beau mouvement Zegota, déclarait, à cette date (1942), dans l'organe du Front catholique de renaissance de la Pologne : "Nos sentiments concernant les juifs n'ont pas changé. Nous ne cessons pas de voir en eux les ennemis politiques, économiques et idéologiques de la Pologne. Plus même, nous nous rendons compte qu'ils nous haïssent plus que les Allemands, qu'ils nous rendent responsables de leur malheur". Qui, après cela, pouvait aider ces prétendus ennemis ? Et en mai 1943, dans La Vérité des jeunes, la même Zofia Kossak nourrissait un incroyable et monstrueux espoir pour les survivants, assorti de ces considérations : peut-être allaient-ils enfin embrasser la foi chrétienne ? "Les Juifs ne vont-ils pas se purifier, dans l'actuel holocauste, de leur image d'éternels errants et de parasites gênants ? ". Il fallait "prier pour ceux qui meurent, les convaincre que, de leurs souffrances actuelles, ils peuvent faire un grand bûcher expiatoire qui hâtera leur régénération, qui ôtera de ce peuple, jadis élu, la malédiction qui pèse sur lui, apprendra aux Juifs que, par la force de leur aspiration, ils peuvent être sauvés à l'article de la mort, en désirant le baptême et la vraie foi".

    Ite missa est.

    Aujourd’hui, les catholiques polonais ont retrouvé le pouvoir. Certains bombent le torse et, accueillant avec chaleur les troupes américaines de l’OTAN, ne dédaigneraient pas -dans le cadre de l’alliance de la puce et de l’éléphant - croiser le fer avec l’ennemi héréditaire russe. Que Dieu les en préserve…

PS. à compléter par qui a libéré le camp d'Auschwitz ?



[1] Daniel BEAUVOIS, La Pologne des origines à nos jours, SEUIL, édition de 2010.  

[2] Ce sera, en revanche, un outil dont Jean-Paul II sera habilement se servir dans sa croisade anti-soviétique.

[3] Extraits du livre de Christian LANGEOIS, "Henri Krasucki, 1924-2003", Le Cherche-midi, Paris, 2012.

[4] Henri Krasucki, entretiens avec Jérôme Pélisse, 1997.Cités par Christian LANGEOIS.

[5] Parti Ouvrier Unifié Polonais, résultat de la fusion entre le PS et le PC polonais. En fait, c’est le PC polonais.

[6] MOI : main-d’œuvre immigrée. Organisation de résistance mise en place par le PCF et qui compta le groupe Manouchian.  

[7] Entretiens avec Alain Simon, 28 avril 2011. Alain Simon est secrétaire de la Fédération internationale des mineurs puis secrétaire général de l'Organisation Internationale de l'énergie et des mines.

[8] Alain Simon, cf. Note 7.

FRONTIERES PECO (5° partie). 1918-1921 : La Pologne et "la ligne Curzon"

publié le 29 oct. 2013 à 09:26 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 déc. 2016 à 09:50 ]

    Il est indispensable de lire l’article précédent.  Frontières PECO (4ème partie) : La Pologne et sa frontière orientale (Biélorrusie, Galicie-Ruthénie)(atlas)

    Dans un premier temps, je crois qu’il convient d’écarter ce qui concerne la partie lithuanienne de la question. Sinon, tout se complique à l’excès compte tenu que le départ entre ce qui doit être polonais et ce qui doit être bolchevique (ou russe) est déjà très difficile à mettre en place.

 

LA CONFÉRENCE DE LA PAIX ET LORD CURZON

 

    Lord Curzon n’intervient que très tard dans l’histoire de ce projet de frontière qui porte son nom.

Les commissions de travail, à Versailles

    Une première confusion vient du rôle joué par Lord Curzon et du nom qui a été donné à un projet de frontière entre Pologne et Russie bolchevique.

    Chronologiquement a d’abord été mise en place la Conférence de la Paix, à Versailles, le 12 janvier 1919, chargée de rédiger le traité de paix. Tâche immense hors de portée de quelques hommes, c’est pourquoi sont installées des commissions chargées de travailler sur des problèmes particuliers. La plus connue est la Commission des Réparations, dont la mission fut de calculer l’ampleur des conséquences matérielles de la guerre et du montant financier que l’Allemagne devait verser pour réparer ces dégâts. Il y eut ainsi, qui nous concerne directement ici, la Commission pour les affaires polonaises.

    Mais la guerre fait rage entre Ukrainiens et Polonais, en Galicie, depuis novembre 1918. Le Conseil suprême décide l’envoi d’une mission d’observation qui reçoit le nom de son responsable, le général Barthélémy. La mission Barthélémy décide deux choses : 1) demander l’envoi en Pologne des divisions polonaises stationnées en France, l’armée Haller et 2) proposer une ligne de démarcation entre les belligérants qui fait la part belle aux Polonais puisqu’elle leur laisse la ville de Lwów (Lviv en Ukrainien) et la région pétrolifère de la Galicie orientale. La mission Barthélémy ayant échoué, est créée à Paris la Commission interalliée pour l'armistice ukraino-polonais, présidée par le général britannique Louis Botha.

    La Pologne est ressuscitée par les Vainqueurs mais des tas de problèmes jaillissent aussitôt au point que le commission se subdivise et est créée la Sous-commission de la frontière orientale de la Pologne. Cette sous-commission rend un rapport sur le tracé possible de la frontière russo-polonaise le 22 avril 1919 lequel rapport passe devant la Conseil des Quatre puis le Conseil suprême le 8 décembre 1919 et est accepté.

Rappel : le Conseil des Quatre est le conseil restreint qui réunit Clemenceau, Lloyd George, Wilson et Orlando. Le Conseil suprême est constitué de la réunion de l’ensemble des chefs de délégation. 

    Les historiens les plus sérieux parlent de la ligne du 8 décembre 1919 car jusqu’ici Lord Curzon n’apparaît toujours pas. Il n’a pas présidé aux travaux de la Sous-commission de la frontière orientale. Il devient secrétaire d’État au Foreign Office - c’est-à-dire ministre des Affaires étrangères - du cabinet Lloyd George à partir du 23 octobre 1919 et le restera jusqu’en 1924. C’est à l’occasion, de la réunion de la Conférence des ambassadeurs, qui se tient dans la ville d’eau de Spa (Belgique, province de Liège) en juillet 1920, que lord Curzon propose aux belligérants - Russes et Polonais - de considérer la ligne du 8 décembre modifiée qui sera dès lors dénommée Ligne Curzon. Et même rétrospectivement, ce qui est source de confusions. Ainsi donc, il conviendrait de ne pas confondre "ligne du 8 décembre 1919" et "ligne Curzon de 1920". Malheureusement, l’habitude, le laxisme ont fait entrer en usage cette confusion.

Rappel : La Conférence des ambassadeurs des principales puissances alliées et associées est un organe inter-alliés de l'Entente à la fin la Première Guerre mondiale. Formée, à Paris, pour la Conférence de Spa (juillet 1920), elle est ensuite de facto intégrée à la Société des Nations en tant qu'un de ses organes directeurs. Elle est réunie pour juger divers différends territoriaux entre États européens. La Conférence cesse d'exister en 1931 (d’après Wiki).

 

Les belligérants

    - les Ukrainiens de Galicie présentent leurs revendications territoriales : ils désiraient une république qui aurait eu l’assise présentée sur la carte ci-dessous (somme des espaces 1+2+3) :


    - les Russes bolcheviques n’en ont pas fini avec les armées "Blanches" contre-révolutionnaires, ils ont affirmé le droit à l’indépendance de la Pologne, mais leur souci est de faire passer toute l’Ukraine dans le camp de la Révolution et de faire respecter l’intégrité territoriale de la dite Ukraine, ce qui signifie concrètement que toute la Galicie orientale (cf. 4ème partie) - région signalée par le n°1 sur la carte ci-dessus - doit être réintégrée à l’Ukraine.

    - Les Polonais sont majoritairement habités des pires intentions. Leur objectif est la restauration de la Pologne de 1772. Ce qui fait écrire à B. Goriély : "les autorités polonaises ne voulaient pas admettre qu’au cours d’un siècle et demi (durée de la disparition de l’État polonais, JPR) c’est-à-dire depuis 1772, les peuples ont évolué, se sont organisés, et avaient des revendications à présenter". On a alors des déclarations de ce genre : Texte de la brochure déposée par la délégation polonaise au sujet du territoire de Pinsk et de Volhynie "l’élément polonais n’y constitue que la minorité, mais à cette minorité appartiennent presque tous les représentants de la civilisation"; Dmowski, responsable du Comité National polonais : "c’est une idée bien prématurée de créer l’Ukraine ou la Lituanie comme États indépendants (…). La Galicie orientale est depuis longtemps un territoire disputé, mais il est clair que les Ukrainiens sont incapables d’organiser un gouvernement" ; et pourquoi cette incapacité ? "Les Polonais sont numériquement faibles mais forts au point de vue intellectuel et économique". Effectivement, ce sont des latifundiaires qui exploitent une masse de paysans qu’ils ont maintenus dans l’illettrisme. Mais, on garde les pieds sur terre aussi et à chaque fois qu’on leur demanda leur avis, les Polonais réclamèrent Lwów et les puits et champs pétrolifères au sud-ouest de cette ville (localités de Boryslaw et Drohobycz).

 

LES TRONÇONS DE LA NOUVELLE FRONTIÈRE

 

    Cette frontière mesure plusieurs centaines de kilomètres nord-sud. Son tracé concret a nécessité des enquêtes multiples, sur le terrain parfois, sur documents écrits souvent dont les recensements des anciennes administrations. On l’abordera par trois tronçons. Du nord au sud : la région de Bialystok, le tronçon de Brest-Litovsk, et enfin celui de la Galicie ex-autrichienne. Je commence par le plus simple : le tronçon de Brest-Litovsk.

Le tronçon de Brest-Litovsk.

    C’est le plus simple parce qu’il y a unanimité des spécialistes sur son tracé. C’est, grosso modo, le méridien de Brest-Litovsk (23°45’ Est). Là, les populations polonaises à l’ouest et lithuaniennes, biélorusse ou ukrainienne à l’est sont assez bien départies. D’ailleurs, dès 1795, le troisième et dernier partage de la Pologne entre l’empire russe et la Prusse se fait exactement là. Il y a de surcroît une rivière qui peut servir de frontière naturelle sur une partie de son cours : c’est le Bug. (carte dans PECO 2ème partie)

    Sur les cartes de source allemande, comme celle établie en 1923, la limite est nette entre les groupes ethnolinguistiques. (carte dans PECO 1ère partie)

    Même Emmanuel de Martonne doit concevoir une carte ethnolinguistique qui montre cette partition assez nette entre Slaves de l’ouest et Slaves de l’est. (carte dans PECO 1ère partie)

    Je précise immédiatement que malgré cette clarté les régions situées à l’est de ce méridien seront attribuées à la Pologne sans autre légitimité que la loi du plus fort, la France en l’occurrence, dans le cadre de la politique du "fil de fer barbelé" (sic), chère à Clemenceau, politique plus connue sous le nom de "cordon sanitaire". Mais restons dans le cadre des travaux de la sous-commission.

 

Le tronçon de Bialystok

    Il s’agit de la partie NORD du tracé.

    Les discussions ont été extrêmement longues et indécises sur ce point. Le président de la sous-commission, Jules Cambon, déclara : "je ne peux dire où est la limite ethnique. Je suis incapable de la tracer et - je peux bien le dire puisque c’est un fait - personne n’en est plus capable que moi". Il prononce ces paroles en présence du professeur de géographie de la Sorbonne, Emmanuel de Martonne, convoqué en tant qu’expert. On a particulièrement traité du cas de trois districts : Sokółka, Bialystok et Bielsk (toutes trois visibles sur le document de travail).

  

 
NB. le méridien indiqué sur cette portion de carte ne correspond pas à la réalité. Je confirme le méridien de Brest : 23°40"

    Voici quelques éléments largement inspirés du travail de Yann Richard (cf. bibliographie). Le docteur Lord - représentant des États-Unis à la sous-commission - évoqua cette question en déclarant que leur partie occidentale "forme une extension du bloc polonais du royaume" mais il rappela que leur partie orientale était par essence une région mixte "Il y a des îlots polonais, des villages entiers polonais, mais une forte proportion de Blancs-Ruthènes vers Sokółka, et d'Ukrainiens vers Bielsk. Il est difficile d'établir une limite entre le bloc polonais et la région mixte". Le 28 mars 1919, le docteur Lord s'exprima en ces termes à propos du district de Sokółka "Dans le district, la majorité est composée de Ruthènes (Ukrainiens, JPR) qui n'ont aucune conscience de nationalité. Dans la partie nord, la population est composée presque exclusivement de Blancs-Ruthènes catholiques, qui à mon avis sont plutôt des Polonais que des Russes". Le lendemain, il estima que même en Macédoine, la situation ethnographique n'était pas plus complexe : "Il y a une zone intermédiaire où à la fois au point de vue ethnique et au point de vue des aspirations de la population, il est très difficile de dire si ces populations iront vers la Russie ou ...vers la Pologne". Et le 15 avril, le britannique Paton -membre titulaire de la sous-commission, JPR- déclara "Ce qui rend encore plus difficile la question ethnographique dans cette région, c'est que nous ne savons pas exactement ce que sont ces Blancs-Ruthènes. Toutes sortes de liens les rattachent presque également à la Russie et la Pologne. Leurs dialectes varient, se rapprochent plus du polonais dans l'ouest et du russe dans l'est. Dans l'ouest, ils sont sous l'influence catholique et dans l'est, sous l'influence orthodoxe. Leur culte est peu avancé et beaucoup d'entre eux n'ont pas la moindre idée de ce que le mot nationalité signifie. Cependant s'ils sont catholiques et vont à l'église, ils assistent aux offices en langue polonaise ; ils semblent voter pour des candidats polonais. Le fait qu'on les appelle Blancs-Ruthènes ou Blancs-Russiens est un chausse-trappe ; parce qu'il semble indiquer qu'ils sont russes, ce qui n'est pas vrai". Il inclinait à penser également que ces Biélorusses catholiques étaient des Polonais. C’est pourquoi, ajoute Yann Richard, Le peuple biélorusse entier, catholiques et orthodoxes confondus, restait pour ces spécialistes un peuple mystère, fantôme en quelque sorte (c’est moi qui souligne, JPR) ; ils existaient certes mais si peu, comme en filigrane à travers deux réalités politico-culturelles beaucoup plus fortes et rayonnantes, la polonaise et la russe. Voici la carte que proposait la Mission extraordinaire de la république de Biélorussie Carte ci-dessous. Mission que la sous-commission ne daigna pas recevoir.


    L’intervention d’Emmanuel de Martonne (27 mars) avait fait pencher la balance. Au-delà de l’ethnographie, l’universitaire fait entrer en jeu des considérations géo-politiques : il faut donner aux nouveaux États - en l’occurrence ici la Pologne - non seulement un accès à la mer mais une armature ferroviaire léguée par les pays vaincus. II commença par se dire "tout à fait d'accord avec les explications données par le docteur Lord, qui fait autorité, tant il a approfondi tous ces détails. Il n'y a rien à ajouter au point de vue ethnique". De Martonne souligna la nécessité pour la Pologne, afin de garantir sa viabilité économique, de posséder toutes les voies ferrées qui passaient par les villes de Grodno, Bialystok, Mielnik et Brest-Litovsk (voir le document de travail). "La Pologne aurait un intérêt considérable à posséder cette ligne de chemin de fer au voisinage de sa frontière. Il y aurait peut-être lieu de tracer celle-ci de façon que la totalité de la voie ferrée reste en possession de la Pologne". "Ce qui serait regrettable, ce serait, par crainte de donner à la Pologne des régions qui ne seraient pas en majorité polonaises, d’en séparer des régions tout à fait nécessaires à son développement et à sa sécurité, sans aucun avantage semble-t-il de l'autre côté". Phrase incroyable qui illustre bien l’arrogance des vainqueurs, le mépris pour la Biélorussie laquelle n’a évidemment pas besoin ni de développement, ni de sécurité (JPR).

    Le président Cambon fut conquis et fut d'ailleurs relayé sur ce thème par le docteur Lord qui conclut : "Tout le monde tient à avoir une Pologne sinon forte, du moins viable ; et ce qui a toujours manqué à la Pologne, ce sont des frontières naturelles et faciles à défendre". Yann Richard conclut son paragraphe : "les régions de Sokółka et Bialystok, majoritairement biélorussiennes passaient ainsi du côté polonais" ; "Le tracé proposé par la sous-commission le 22 avril 1919 et accepté par le Conseil des Quatre le 8 décembre suivant, passait environ à 50 kilomètres à l'est de la ville de Bialystok (et donc, mettait le gouvernement de Bialystok en Pologne, JPR) ce qui est en totale contradiction avec les propos de Lord et Paton, cités plus haut. Il est donc indéniable que cette frontière n'a aucun rapport avec la géographie des nationalités sur le terrain, aussi indécise fût-elle".

    Notons que le tracé laisse tout l’espace compris entre Grodno et Wilno-(Vilnius) à la Lithuanie ce que les Polonais de Pilsudski/Dmowski ne pouvaient tolérer. Espace qu’ils conquerront manu militari.

 

Le tronçon sud : la Galicie orientale

    Les Ukrainiens étaient possédés par un nationalisme bien plus vif que les Biélorusses. Avant même que fut connu l’armistice qui annonçait la défaite allemande et autrichienne, une république d’Ukraine occidentale fut créée. Il ne faut la confondre ni avec la république d’Ukraine (tendance pro-occidentale) ni avec la république des soviets d’Ukraine. Cette éphémère république revendiquait l’assise territoriale telle qu'elle figure sur la carte intitulée "les revendications territoriales ukrainiennes à la conférence de la paix".

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:PBW_March_1919.png

    La nouvelle armée polonaise était suffisamment forte pour s’opposer aux patriotes ukrainiens qui s’étaient emparé de la Galicie et de Lviv (Lwów). Il y eut bel et bien guerre, au point qu’à la conférence de Versailles fut établie la Commission interalliée pour l'armistice ukraino-polonais, présidée par le général britannique Louis Botha. Cette commission échoua à faire accepter une ligne de cessez-le-feu par les deux parties.

    Finalement, un projet d'armistice fut adopté à l'unanimité par la commission Botha. Il constituait une synthèse des projets, tenant compte des revendications polonaises et ukrainiennes présentées à la commission. Le projet était plus avantageux pour les Ukrainiens que celui de la mission Barthélemy, car il laissait entre leurs mains la région pétrolifère de Drohobycz. Quoi qu'il en soit, la délégation ukrainienne déclara "au nom de notre gouvernement, en principe, nous acceptons le projet d'armistice" mais proposa simultanément de modifier six articles, touchant en particulier la ligne de démarcation et le nombre respectif des troupes polonaises et ukrainiennes (12 mai 1919). Dmowski donna la réponse polonaise le lendemain : au nom de la lutte contre le bolchevisme, le gouvernement polonais demandait une frontière polono-roumaine pour établir un front ininterrompu contre l'invasion bolchevique à l'Est; une telle revendication supposait que les Polonais occupassent une plus grande partie de la Galicie orientale que ne le prévoyait le projet Botha, voire sa quasi-totalité (c’est moi qui souligne, JPR).

    Ce caractère approximatif explique que le tracé du projet A est donné de façon rectiligne et ne suit pas le tracé hydrographique de la rivière San puisqu’il doit être "finalisé", comme nous disons aujourd’hui, dans le détail. De plus, il y a cette alternative du "projet A" -Lwów et le pétrole à l’Ukraine- et du "projet B" -Lwów et le pétrole à la Pologne-. Après vérification, il s'agit bien de la ligne qui laisse Lvov en terres ukrainiennes, ce qui est conforme aux réalités ethniques. Elle suivra pas la suite, les méandres de la rivière San.

    De toute façon, l’ensemble du projet reste dans les dossiers et ultérieurement dans les cartons car la Pologne de Pilsudski passe à l’attaque à la mi-mai 1919, en pleins travaux des commissions.

    La commission Botha est dissoute et l’ensemble de ses travaux est transis à la sous-commission pour la frontière orientale de la Pologne (présidée par Cambon). Je passe à une chronologie pour dire la suite des évènements qui sont particulièrement entremêlés.

 

CHRONOLOGIE DE LA SUITE DES ÉVÉNEMENTS

 

15 mai 1919 : offensive polonaise en Galicie

18 juin 1919 : Cambon "en aucun cas, il ne faut laisser la Galicie aux Ukrainiens de l’ancienne Russie". Cambon propose d’autoriser les troupes polonaises à occuper la Galicie orientale pour protéger l'Europe orientale d'une éventuelle invasion bolchevique. Sur ce point, les quatre ministres des Affaires Étrangères alliés étaient unanimes. En revanche, il existait des désaccords au sujet du statut politique à venir de la Galicie orientale. Balfour, soutenu par Cambon et Lansing, proposait que la région fût placée sous le contrôle de la future Société des Nations, qui enverrait sur place un haut-commissaire ; le statut définitif de la Galicie orientale serait fixé par un plébiscite au terme d'un délai qu'il faudrait déterminer. Il s'agissait tout simplement d'un mandat polonais sur la Galicie orientale. Un autre membre, rappelant qu'il fallait apporter une solution définitive au problème, suggéra une autonomie de la Galicie orientale sous la souveraineté polonaise.

25 juin 1919 : Le Conseil des Quatre adressa une note au gouvernement polonais : pour protéger l'Europe orientale contre le bolchevisme "Le Conseil Suprême des puissances alliées et associées a décidé d'autoriser les forces de la République polonaise à poursuivre leurs opérations jusqu'à la rivière Zbrucz". Et S. de Gasquet (cf. biblio) est fondé à écrire : "La rivière Zbrucz (ou Podhorce en anglo-saxon) constituant l'ancienne frontière des Empires austro-hongrois et russe, le Conseil Suprême invitait en fait les Polonais à occuper la totalité de la Galicie orientale". Le Conseil des Quatre, au nom du Conseil suprême poursuit "Cette autorisation ne préjuge en rien des décisions que le Conseil Suprême prendra ultérieurement pour régler le statut polonais de la Galicie".

28 juin 1919, signature du Traité de Versailles

11 juillet : note de Versailles à la délégation ukrainienne : "le gouvernement polonais sera autorisé à établir un gouvernement civil en Galicie orientale (…) après accord dont les clauses devront sauvegarder autant que possible (sic) l’autonomie du territoire ainsi que les libertés politiques, religieuses et personnelles de ses habitants". Un plébiscite doit fixer le sort définitif de cette région.

Octobre 1919 : l’Ukraine passe aux Bolcheviques.

20 novembre 1919 : le mandat polonais sur la Galicie orientale est fixé à 25 ans.

8 décembre 1919 : "Pour Clemenceau, qui parle au nom de la Commission le 8 décembre 1919, la frontière orientale de la Pologne doit passer par Grodno, Valovska, Nemurov, Brest-Litovsk et l'est de Przemysl.(…) Au début de 1920, le gouvernement français, obnubilé par l'Allemagne, ne s'intéresse vraiment qu'aux revendications polonaises sur sa frontière occidentale. Croyant encore à la victoire des généraux blancs en Russie, il est hostile aux prétentions polonaises sur les territoires situés à l'Est de la ligne du 8 décembre qu'il juge excessives".[1] Pourtant, l’idée de mandat (de la Pologne sur la Galicie orientale) est "suspendue".

10 janvier 1920 : promulgation du traité de Versailles.

7 mai : les Polonais s’emparent de Kiev.


Juin-juillet 1920
 : vigoureuse offensive soviétique qui arrive aux bords de la Vistule.

Juillet 1920 : la conférence des ambassadeurs se réunit à Spa (Belgique) surtout pour traiter de la question des Réparations financières. Un délégué polonais est présent, mandaté par Pilsudski aux abois. C’est à cette occasion que Lord Curzon propose la ligne du 8 décembre qui, dès lors, porte son nom. Son éminence propose aux Russes de reculer de 50 km derrière cette ligne. Selon Yann Richard, ce serait la "ligne de Spa". Malheureusement, il ne précise pas si cette ligne de Spa est à l’ouest ou à l’est de la zone pétrolifère, autrement dit, si elle correspond à "la ligne B" évoquée plus haut et que l'on peut lire sur la carte ci-dessous.

Août : la contre-offensive russe sur Varsovie est stoppée par les Polonais grâce à l’intervention de la mission militaire française sous les ordres du général Weygand [2].

18 mars 1921 : signature d'un traité de paix, le traité de Riga, entre la Pologne et la Russie soviétique, la frontière est fixée 200 km à l’est de la ligne Curzon.

15 mars 1923 : la conférence des ambassadeurs donne officiellement la Galicie orientale à la Pologne. 

    Au final, la Ligne Curzon a la configuration suivante :


A SUIVRE : ... Frontières PECO (6° partie) : le pacte germano-soviétique de 1939 et ses implications territoriales.

 

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages généraux

- Daniel BEAUVOIS, Professeur des universités (Sorbonne), docteur honoris causa à Wroclaw, Varsovie, Cracovie, "La Pologne, des origines à nos jours", Paris, Seuil, mai 2010, 538 pages.

- Georges CASTELLAN, (INALCO & Paris III), "Histoire des peuples d’Europe centrale", Paris, Fayard, 1994, 528 pages.

- Jean BÉRENGER, (Sorbonne), "Histoire de l’empire des Habsbourg", Fayard, Paris, 1990, 810 p..

- Emmanuel de MARTONNE, "L’Europe centrale", Tome IV de la GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE de Gallois -Vidal de la Blache, A. Colin, 1931.

 

Pour les spécialistes

- Sébastien de GASQUET, "La France et les mouvements nationaux ukrainiens" pp. 105-210, huitième chapitre : "La seule question abordée à la conférence de la paix : l’affaire de la Galicie orientale", pp. 198-209, Recherches sur la France et le problème des nationalités pendant la première guerre mondiale, sous la direction de G.-H. Soutou, P.U. de Paris-Sorbonne, 1995.

- Yann RICHARD, "La Biélorussie, une géographie historique", L’Harmattan, 310 pages, Paris, 2002.

- Yann RICHARD, "Gestation d’une frontière et problème identitaire : l’exemple de la ligne Curzon", accessible sur le net, (malheureusement, les légendes des cartes sont illisibles ce qui est plus que regrettable en géographie des frontières !).

- Benjamin GORIELY, "L’Union soviétique et la Pologne", p. 207-296, in Les frontières européennes de l’U.R.S.S, 1917-1941, recueil d’études sous la direction de J.-B. Duroselle, cahier de la F.N.S.P., n°85, Armand Colin, Paris, 1957.

ALIUS, "La ligne Curzon", éditions de la Baconnière, Neuchâtel (CH), 1944, 78 pages.

 

Sur le net :

- Frédéric GUELTON, Directeur d'études au Service historique de l'Armée de Terre (SHAT), "Le capitaine de Gaulle et la Pologne (1919-1921)", (article dans "Charles de Gaulle, la jeunesse et la guerre 1890-1920" [Colloque], Plon, 2001) http://www.charles-de-gaulle.org/pages/l-homme/dossiers-thematiques/1890-1940-la-genese/la-grande-guerre/analyses/le-capitaine-de-gaulle-et-la-pologne.php

- http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_polono-ukrainienne

- des archives :

http://www.archive.org/stream/dcisionsaucons00lozy/dcisionsaucons00lozy_djvu.txt

http://www.archive.org/stream/lukraineoccident00lozyuoft/lukraineoccident00lozyuoft_djvu.txt

 



 



[1] Frédéric GUELTON, Directeur d'études au Service historique de l'Armée de Terre (SHAT). Cf. biblio. C'est en 1920, après la frayeur provoquée par l'imminence de la victoire de l'Armée rouge de Trotsky que Clemenceau optera pour la politique du "fil de fer barbelé", des Etats-tampons, en faisant intervenir l'armée française et en adoptant les conclusions du traité de Riga qui repousse la frontière de l’État polonais près de 200km plus à l'est.

[2] Détail amusant. Pour les Polonais intégristes -et ils sont nombreux-, ce serait "le miracle de la Vistule", car il a lieu le 15 août, fête de l’assomption de la vierge Marie… L’historien Castellan, qui est loin d’être un révolutionnaire, nous dit, lui, que ce tournant en faveur des armées polonaises a eu lieu le 16 août mais a été « avancé au 15 août, fête de la Vierge ».

Frontières PECO (4ème partie) : La Pologne et sa frontière orientale (Biélorrusie, Galicie-Ruthénie)(atlas)

publié le 19 oct. 2013 à 05:13 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 févr. 2015 à 09:53 ]

    Cet article qui concerne, en réalité, la "ligne Curzon" a pour objet de préparer le traitement du sujet. Il vise à mettre les idées en place, il pourrait s’intituler "l’état de la question avant 1914". La Pologne a disparu comme Etat mais évidemment pas comme nation. Les Polonais sont dispersés entre l’empire russe et celui d’Autriche-Hongrie. Aussi dans la Prusse du II° reich (Posnanie et soi-disant Prusse occidentale) mais cela ne concerne pas le thème de la frontière orientale.

LA FIN DE L’ÉTAT POLONAIS

    La carte suivante montre cet état de fait : la Pologne n’existe plus.

   

Certes, il y eut "le royaume de Pologne", créé au congrès de Vienne, 1815, dont le roi n’était autre que… le Tsar de toutes les Russies ! Mais après la révolte de 1863 et sa terrible répression, le dit "royaume" disparut et l’on ne parla plus officiellement que de la "région de la Vistule" qui, écrit Beauvois historien de la Pologne, "n’avait plus aucune autonomie". Mais on trouve encore dans nombre de documents d’époque, le mot "royaume", pour dire la Pologne.



En Allemagne, les Polonais sont nombreux dans la région appelée Posnanie ainsi que dans la Prusse occidentale, appelée ainsi par les Prussiens, par référence à la Prusse orientale, mais le fond de peuplement est polonais. Nombreux par ailleurs sont les Polonais en haute-Silésie. Du côté autrichien, c’est en Galicie qu’il faut aller pour trouver le peuple polonais. Voyez la ville de Cracovie. C’est le "royaume de Galicie" dont le roi n’est autre que l’empereur François-Joseph 1er bien connu des admirateurs de l’impératrice Sissi.


LA RECONSTRUCTION

    En 1918, la Pologne ressuscite. Son principal support est la France de Clemenceau, France nationaliste et anti-bolchevique. La nouvelle Pologne doit être la clé du système monté contre l’homme au couteau entre les dents, d’une part, et contre l’ennemi héréditaire germanique d’autre part.

    

    La carte ci-dessus montre comment le nouvel État a fait sa place contre ses voisins. La carte est mal conçue qui mêle deux thèmes : celui de la restauration territoriale et celui de l’agitation sociale/action révolutionnaire.

    Tant en Allemagne qu’en Autriche - Cisleithanie, avant 1914, il y avait des députés élus au suffrage universel. De même, il y avait des soldats et officiers polonais mobilisés, dont le corps d’armée autrichien-polonais dirigé par Pilsudski par exemple : tout cela suffit pour installer un gouvernement provisoire qui organise des élections pour une constituante. L’aide de la France est garantie.

    Beaucoup de Polonais, sans doute façonnés par le traditionalisme catholique qui coule dans leurs veines, sont vigoureusement nationalistes, et, à l’instar de notre comte d’Artois, "n’ont rien appris, ni rien oublié". Autrement dit, ils veulent ressusciter la Pologne, mais celle de 1772 ! Beauvois nous parle de la Liga polska, créée à la fin des années 1880, dans la clandestinité, "qui prônait toujours la Grande Pologne de 1772". Tous les auteurs sont d’accord sur ce point. Et ces Polonais impérialistes avaient le soutien de la France dont le ministre des Affaires étrangères, S. Pichon, disait, à la conférence de Versailles, que la Pologne était "tous les territoires qui formaient le royaume de Pologne avant le premier partage de 1772". Plus réalistes, les Anglais répliquèrent "Nous nous sommes engagés à reconstituer une Pologne composée uniquement de Polonais".

    Cette agressivité polonaise explique que l’Etat ressuscité fera la guerre, des guerres : contre l’Allemagne en Posnanie et Haute-Silésie, guerre polono-ukrainienne, guerre contre la Lithuanie, guerre russo-polonaise. 

    Concernant la frontière orientale, il faut considérer les héritages selon qu’ils se situent dans l’ancien empire russe des Romanov ou dans l’ancien empire austro-hongrois des Habsbourg.


    HÉRITAGE DU CÔTE RUSSE

  



     Feu le royaume de Pologne, dessiné au congrès de Vienne (ci-dessus), avait une frontière orientale qui le séparait du reste de l’empire russe. Déjà, on s’appuyait sur quelques frontières naturelles : ainsi la rivière Bug qui arrose la ville de Brest - Brest-Litovsk -, la rivière Narew, affluent de la Vistule, le fleuve Niémen, au Nord. On remarquera que le gouvernement[1] de Bialystok avait été exclu du Royaume de Pologne.

    Cent ans après le congrès de Vienne, des experts russes confirmeront ce peuplement biélorusse de la région de Bialystok. 


    HÉRITAGE DU CÔTE AUTRICHIEN

    Le recensement de 1910 en Autriche-Hongrie avait bien distingué les Polonais (Poles dans la légende) et les Ruthènes (dénommés Ukrainians dans la légende de la carte) du royaume de Galicie. Cette carte est très nette sur ce point.


File:Austria Hungary ethnic.svg

    

    


    En fait, il était admis que la limite linguistique entre Polonais et Ruthènes -appelés plus tard Ukrainiens - passait par la rivière San, affluent de la Vistule qui arrose la ville de Przemysl (ancienne capitale de la Galicie). Le San, c'est le versant Baltique de la région. Przemysl contrôle la ligne de partage des eaux entre Baltique et Mer Noire. Il était également admis de distinguer la Galicie occidentale dominée par Cracovie, polonaise sans discussion, et la Galicie orientale, qui est la partie supérieure, carpatique, du bassin-versant du fleuve Dniestr qui se jette dans la Mer Noire. La ville de Przemysl avait été choisie comme capitale à cause de son situation stratégique : elle commande le passage entre le Dniestr et le bassin-versant de la Vistule. Carte ci-contre. On devine bien que le Dniestr fut une voie de pénétration pour les peuples venus de l'est.

    Ultérieurement, c’est Lwów (ou Lvov) qui sera choisie -Lemberg en allemand, Lviv en ukrainien-. Au recensement de 1910 (carte précédente), elle figure comme ilot de peuplement polonais dans une mer ruthénienne. Mais cela correspond au résultat d’un processus de colonisation. La Galicie orientale est ukrainienne. Par un accord secret (1915), l’Angleterre l’a promise à la Russie impériale en cas de victoire.

 annexe : Galicie et Ruthénie rouge

Voici deux textes qui donnent un aperçu sommaire de l'histoire de la Galicie. 


La Ruthénie rouge, ou Russie rouge (en russe Червонная Русь, en ukrainien Червона Русь, en polonais Ruś Czerwona, en latin Ruthenia Rubra ou Russia Rubra) est le nom qui a été utilisé depuis le Moyen Âge jusqu’à la Première Guerre mondiale pour désigner la Galicie orientale. À l’origine, la Ruthénie rouge désignait le territoire compris entre le Bug et le Wieprz. Cette région est mentionnée pour la première fois en 981, quand Vladimir 1er le-Grand de la Rus’ de Kiev reprend cette région à la Pologne de Mieszko 1er. En 1018, Boleslas 1er le-Vaillant récupère ce territoire qui sera repris par la Rus’ de Kiev en 1031. En 1340, sous Casimir III le-Grand, la région est reconquise par la Pologne suite à l’effondrement de la Rus’ de Halych-Volodymyr. Depuis cette époque, l’appellation Ruthénie rouge (en polonais Ruś Czerwona) est utilisée pour nommer le territoire allant jusqu’au Dniestr, avec Przemyśl comme ville principale. À l’époque de Ladislas II Jagellon, la voïvodie de Przemyśl a été rebaptisée voïvodie de Ruthénie (województwo ruskie), avec la ville de Lwów qui a progressivement pris l’ascendant sur Przemyśl. La voïvodie était subdivisée en cinq territoires : Lwów, Sanok, Halicz, Przemyśl et Chełm. La ville de Halicz a donné le nom de Galicie. Entre la Première et la Seconde Guerre mondiale, cette région a appartenu à la Pologne. Aujourd’hui, cette région est partagée entre la Pologne et l’Ukraine.Source : d’après http://fr.dbpedia.org/page/Ruth%C3%A9nie_rouge

 second texte :

Halicz, Halytch (en ukrainien : Галич) ou Galitch (en russe : Галич ; en polonais : Halicz), est une ville de l'oblast d'Ivano-Frankivsk, en Ukraine. Halytch est située sur le Dniestr, à 23km au nord d'Ivano-Frankivsk. Le nom de la ville serait d'origine celte, une trace laissée par les Galice à l'époque romaine. La ville a donné son nom à la région historique de Galicie, aujourd'hui partagée entre l'Ukraine et la Pologne. Déjà au IXe siècle Halytch fut un centre important des croates blancs. La première mention écrite de Halytch date de 898 à l'occasion du séjour du prince hongrois Álmos chez un prince de Halytch anonyme lors de la migration des tribus hongroises en Pannonie. Par la suite, Halytch fut la capitale de la principauté de Galicie, et après l'union de celle-ci avec la Volhynie (également appelée Lodomérie) sous Roman le Grand, Halytch devint la capitale du royaume de Galicie - Volhynie (plus tard Galicie - Lodomérie, JPR).Le déclin de la ville commença au XIIIe siècle avec les invasions mongoles. Sous Léon 1er de Galicie, le siège des rois de Galicie - Volhynie fut déplacé à Lviv. Après le décès du dernier roi de la dynastie fondée par Roman le Grand en 1340, la Galicie appartint à la Pologne. Lors du premier partage de la Pologne, en 1772, la ville de Halytch ainsi que toute la région furent rattachées à l'Empire d'Autriche pour former le Royaume de Galicie et de Lodomérie.

Après la Première Guerre mondiale, la ville devint polonaise, puis soviétique après la Seconde Guerre mondiale, et ukrainienne après la disparition de l’URSS. Malgré son passé prestigieux, Halytch est aujourd'hui une petite ville. Elle a aussi compté des groupes religieux différenciés : Église grecque-catholique ukrainienne, Église catholique romaine en Ukraine, Juifs rabbanites, karaïtes.

Source : d’après Wikipaedia (article Halytch)

voir la carte n°11 de Frontières PECO 2ème partie. Pologne ou la République des Deux Nations. Disparition & renaissance.  où l'on voit la dénomination Rotrussland - Russie rouge - sur un atlas historique allemand.

 









[1] Division administrative de la Russie qui correspond, mutatis mutandis, à nos préfectures de région. En Pologne ce seront les voïvodies.

Deux ou trois choses sur l’histoire de la Hongrie...

publié le 21 janv. 2013 à 06:44 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 juil. 2017 à 09:58 ]

    Quelques éléments de l’histoire de la Hongrie qui fait parler d’elle, et en mal, aujourd’hui, avec la renaissance de son extrême-droite qui lui est consubstantielle.

 

Le rôle fondateur d’ Étienne 1er de Hongrie, saint de la Sainte Église.

    Le véritable fondateur de l’État hongrois est le roi saint Étienne (996-1037). Il imposa d'abord la conversion au christianisme, malgré les réticences de certains clans. Placé au contact des chrétientés grecques et latines, il choisit le catholicisme romain qui avait pénétré par l'intermédiaire de missionnaires venus de Bohème et de Bavière. Dans un souci d'équilibre, il se déclara vassal du Saint-Siège (couronnement en l'an mille), pour ne pas laisser intégrer la Hongrie dans l'Empire romain germanique. Et jamais le roi de Hongrie ne fut le vassal de l'empereur, ni le royaume une province de l'Empire[1]. De la même façon, il organisa l'Église catholique, en la dotant de vastes domaines, mais il conserva le droit de patronat et le contrôle sur les deux archevêques (d'Esztergorn et de Kalocsa) et les quatorze évêques. La fameuse couronne elle-même est un symbole, car il semble prouvé qu'il s'agit d'un joyau composite (byzantin et occidental) [2].

 http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Crown,_Sword_and_Globus_Cruciger_of_Hungary2.jpg

    Au XIe siècle la monarchie de saint Étienne était l'une des plus solides d'Europe, car elle connaissait déjà une centralisation rudimentaire. Le territoire était partagé en unités territoriales de superficie à peu prés égale et correspondant à la moitié d'un département français. Au centre de ce comitat, il y avait un château fort, tenu par une garnison royale et confié à un comte (ispan) que nommait le roi. Cette division administrative était si rationnelle qu'elle s'est maintenue en gros jusqu'à nos jours. En outre, le roi se garda bien de distribuer les terres, sources de richesse et de pouvoir, dans une économie basée sur l'agriculture de subsistance. Les chefs de clan étaient devenus les barons, c'est-à-dire les membres du conseil et les fidèles du roi. Les hommes libres constituaient la foule des servientes, soldats qui sont à l'origine de la petite noblesse. Quant aux Hongrois plus pauvres, aux Slaves et aux esclaves, ils ont constitué peu à peu la masse paysanne d'où émergeaient les laboureurs. Cependant jamais la Hongrie n'a connu la hiérarchie féodale française, le propriétaire terrien étant le vassal direct du roi avec autorité immédiate sur ses paysans.

    A la fin du XII°siècle, l’État hongrois atteignit les limites qui devaient rester les siennes jusqu'en 1918. (lire les cartes des articles portant sur l’empire d’Autriche-Hongrie 1ère partie, coin du bachotage Autriche-Hongrie en 1914 (1ère partie) : description et construction historique).

 

Les fameuses libertés hongroises (1222).

    Néanmoins, en Hongrie comme ailleurs, on constate une mise en question fréquente de l'autorité monarchique. L'aristocratie parvint à plusieurs reprises à concentrer entre ses mains d'immenses domaines et à paralyser l'autorité du souverain. Elle réussit à imposer dès 1222 une Bulle d'or qui, fut pour plusieurs siècles la charte des libertés nobiliaires. De quoi s'agit-il ?

    André II participa à une croisade à Saint-Jean-d'Acre (1217–1218) et se heurta à son retour à une révolte de la noblesse. Il est contraint de lui accorder une Bulle d'Or : elle garantit à la noblesse une diète annuelle, des immunités d'ordre fiscal et la perception des impôts. Elle lui reconnaît par ailleurs le droit d'insurrection contre le monarque -jus resistendi- (1222). Par l'Andreanum de 1224, il accorde aux Saxons (i.e. Allemands) de Transylvanie un statut d'autonomie et d'importants privilèges fiscaux.

    Les Hongrois nous rebattent les oreilles avec cette Bulle d’or qui, selon eux, AVANT la Magna Carta anglaise de 1225 [3], crée le premier parlement de l’Histoire. En fait de parlement, il s’agit d’une réunion des magnats et en fait de libertés nationales ou hongroises, il s’agit des libertés de l’aristocratie dominante. La noblesse hongroise va toujours identifier ses intérêts à ceux de la nation. Mais elle défendra ses intérêts bec et ongles.

    Malgré des guerres civiles fréquentes, le pouvoir monarchique recouvra la plénitude de son autorité au XV° siècle. La Hongrie tenta de s'intégrer dans un vaste complexe d' États chrétiens sous l’autorité des Jagellon qui, au début du XVI° siècle, regroupèrent les couronnes de Bohème, de Pologne et de Hongrie pour mieux lutter contre les ambitions allemandes et le danger ottoman.

 

Le désastre de Mohács (1526).

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/30/Soliman_le_Magnifique.jpgLe sultan ottoman Soliman le Magnifique (ci-contre) - avec un nom pareil pouvait-il perdre ? - quitte Constantinople en avril 1526 avec son gendre, le Grand Vizir Rüstem Pacha et 55. 000 hommes. Les Ottomans s’emparent en juillet de la forteresse de Peterwardein (Petrovaradin). Louis II de Hongrie réunit difficilement 40.000 hommes des troupes de barons et des comitats qui sont placés sous le commandement de l’archevêque de Kalocsa, Pál Tomori (août). Les deux armées se rencontrent à Mohács (29 août) : l’élan des Hongrois est brisé par l’artillerie ottomane. Balayés par les janissaires, ils s’enfuient vers des marais et Louis II, âgé de vingt ans, meurt noyé avec son cheval. Les chefs de l’armée et la moitié des soldats sont mis à mort. Buda est prise (10 septembre) et la frontière ottomane est repoussée aux portes de Vienne. Quinze jours plus tard, Soliman reprend le chemin de Constantinople. Il était venu. Il avait vu. Il avait vaincu.

    Mohács est la catastrophe nationale hongroise. Pire que le traité de Trianon ? Certains vous le diront.

    Non seulement la Hongrie territoriale, si j’ose dire, disparaît (pas totalement il est vrai), mais la dynastie royale de Hongrie disparaît. Le peu qui reste du royaume est donné par la veuve du défunt Louis - c’était une Habsbourg- est donné à l’Autrichien Ferdinand qui devient Roi de Hongrie. Les Habsbourg vont désormais toujours exciper de cette qualité pour asseoir leur domination sur la Hongrie lorsqu’elle sera reprise aux Turcs.

    Le « peu qui reste » s’appelle officiellement Hongrie royale. Définition wiki : Le terme de Hongrie royale désigne la partie occidentale de la Hongrie médiévale qui reconnaît l'autorité des Habsbourg. Il est employé par opposition à la Hongrie ottomane pour la période allant de la chute du royaume de Hongrie après la bataille de Mohács le 29 août 1526 jusqu'à la réunification du royaume après la défaite des Ottomans et la signature du traité de Passarowitz le 21 juillet 1718. La lecture d’une carte est indispensable. Sur la carte ci-dessous, la Hongrie turque est en hachures verticales. Le reste est appelé "royaume de Hongrie", en blanc sur la carte).


https://7a8db140-a-62cb3a1a-s-sites.googlegroups.com/site/jeanpierrerissoan/le-coin-du-bachotage/les-relations-internationales/i-xix-siecle-1815-1914/autriche-hongrieen19141erepartiedescriptionetconstructionhistorique/Autriche%20hongrie%20recul%20Turquie.JPG?attachauth=ANoY7crnh3lQ4bZbbaKomcyUhVhEA5sNebPqTBJeYhP6YORUk40iS_xlC3sVwlIrcvk7p5C7SCg5qu9LxAuO7eTe0B5d6kJimFRlf5QvUCAdxz02jW9lK4aqIGpiOd8AdPAvrPdie5qHhb23TnXKcqLNTJbaLSXlKPO8lEtEJLTcHFL7czPVO8gMFVhGZyaN9GjyZzINGXOOMqwwZ1H4xxgRUAWJC9obGhb5whQzLQZHPMVWjPwP8UpQGq6js_Lv9_nQfm4wZ7awuwmCnJuzEHuX4EAzIjuH2NZV1TdTKPdh3sPulwpOdi-MvJEacTqk91qsDnGH-VSkJxq6-sNQJGg-KSiRXDWFZlX9v5_4QLTyAM14XzfihELvdLAPCJjJyGg4pNzYxI4hiyVLULTnrXmQt4RT-t5k6SyO-lKV867ZKqKme2JxWCdxf3bLBFALqStujOeVcYXX&attredirects=0

    sur cette carte, le Hongrie royale correspond au "Royaume de Hongrie" en blanc.  La partie hachurée est la Hongrie ottomane abandonnée après la défaite de Mohács.

La reconquête autrichienne

    Elle démarre à partir de la victoire de Kahlenberg, aux portes de Vienne assiégée, le 12 septembre 1683. C’est une date décisive -nous le savons aujourd’hui, les contemporains l’ignoraient- qui marque le reflux de la marée turque. Les Turcs ne monteront plus jamais si haut en Europe. Après plusieurs décennies de guerres presque ininterrompues, l’Autriche prend la Hongrie et la Transylvanie au Sultan : la géographie de l’Europe danubienne est chamboulée. Les Autrichiens doivent mener leur lutte sur deux fronts : contre les Turcs, d’une part, et contre les Hongrois, d’autre part. Je m’intéresse surtout au combat entre Autrichiens et Hongrois.

Deux étapes principales :

1)  Celle qui aboutit à la diète de Presbourg en 1687.

    Avec la prise de Bude (qui, avec Pest, sur l'autre rive du Danube, formera Budapest), -« bouclier de l’Islam » selon les Turcs - par les Autrichiens commandé par le remarquable Charles de Lorraine (septembre 1686), les Hongrois comprennent que les Autrichiens chassent les Turcs pour mieux s’installer eux-mêmes. Or, les Hongrois désirent un retour à la position ex ante, c’est-à-dire à la situation d’avant la défaite de Mohács en 1526.

    Leur résistance est cassée par des méthodes inqualifiables utilisées par les très catholiques autrichiens. Par exemple, la "boucherie d ’Éperies" - ou Eperjes - aujourd’hui Prešov en Slovaquie, qui débute le 5 mars 1687. Voici une narration qui en fut faite et que Jules Isaac lui-même utilisa pour écrire ses ouvrages [4].

"L’année 1687 est inscrite avec des caractères de sang dans les annales de la Hongrie. Le féroce Caraffa résidait à Éperies comme gouverneur de la Haute-Hongrie. Il prétendit, ou il découvrit peut-être, (…), une conjuration qui avait de vastes ramifications et menaçait la vie de l’empereur, le salut du royaume et la religion chrétienne. Il institua sur-le-champ un tribunal qui, composé pour la plupart de militaires, et présidé par lui-même, exerçait à la fois les fonctions de juges et d’accusateurs : semblables aux tribunaux révolutionnaires que nous avons connus en 1793, cette cour criminelle condamnait à mort tous ceux qu’ont soupçonnait d’être malintentionnés envers l’empereur, mais principalement les riches. Trente bourreaux parcouraient sans cesse la ville pour chercher des victimes que le tribunal, après une procédure sommaire, envoyait à un grand échafaud que Caraffa avait fait dresser sur la place publique et qui rappellent les guillotines permanentes. Ces exécutions sont connues dans l’histoire sous le nom de «boucherie d’Éperies». Pendant plusieurs mois on y torturait, décapitait, rouait ou écartelait les prétendus conspirateurs [5]. Enfin Caraffa fut remplacé (…) et récompensé par la charge de feld-maréchal.".

    Après ces monstruosités - qui n’ont rien à voir avec la révolution de 1793 laquelle défendait le sol de la patrie profanée alors que là nous avons affaire à des catholiques qui étripent d’autres catholiques pour leur prendre leur indépendance nationale- après ces monstruosités donc, l’empereur d’Autriche peut réunir une diète hongroise.

        31 octobre 1687 : La Diète de Presbourg reconnaît la légitimité du droit héréditaire des Habsbourg à régner sur la Hongrie, en échange de la reconnaissance des libertés de la nation hongroise (sic), notamment le droit d’assemblée qui s’exerce par la Diète, en Chambre haute et Chambre basse, siégeant toujours à Presbourg. Cette reconnaissance, et ce retour en force du principe d’hérédité dans la succession de Hongrie sont dus d'une part au prestige que la dynastie autrichienne a acquis en menant à bien la reconquête, d’autre part à un désir de stabilité de la part de la noblesse hongroise. Par ailleurs, des pouvoirs civils et militaires sont reconnus au palatin, élu par la Diète, auquel est adjoint un conseil de Lieutenance exprimant la volonté du Habsbourg. Le principe de tolérance religieuse est également adopté [6].

    Ce texte du site Clio.fr ne dit pas un mot sur la répression terroriste des Autrichiens.  Le 25 janvier 1688, un décret supprime le tribunal d Éperies. Détail (source de 1834) qui signifie qu’Antoine Caraffa a agi avec l’autorisation de Vienne.

2)       Celle qui aboutit à la paix de 1711 à Szatmâr.

    C’est - pour les Hongrois- la guerre d’indépendance (1703-1711) du prince de Transylvanie François II Rakóczi.

    Un mot sur la lutte contre les Turcs : les armées autrichiennes sont dirigées par le prince Eugène de Savoie, un des plus grands tacticiens du siècle -qui eût pu être français si cet imbécile de Louvois ne l’avait pas rabroué -, elles sont vainqueures à Zenta, ville-pont sur la Tisza, en septembre 1697. Cela aboutit au traité historique de Carlovtsi (Karlowitz) en 1699. Voir carte ci-dessus.

    C’est alors qu’émerge la figure de François II Rakóczi. Il faut savoir qu’après Mohács, les Turcs occupèrent la Grande plaine hongroise, mais laissèrent son autonomie à la Transylvanie. "La Transylvanie, peuplée de Hongrois, de Sicules, d’Allemands (« Saxons ») et de Roumains, était dominée et gouvernée par la noblesse hongroise, qui élisait un prince. Certains d’entre eux, comme (…) les Rakóczi jouèrent dans la politique européenne un rôle disproportionné avec les dimensions et la puissance de leur petit État" (E.U.). État, rappelons-le, non indépendant mais autonome et vassal du Sultan. Après le traité de 1699, les Hongrois se soulevèrent à nouveau pour recouvrer leur entière indépendance - qui passait par une dynastie distincte de celle des Habsbourg-. François II Rakóczi, prince de Transylvanie, se pose en prétendant pour toute la Hongrie de saint Étienne (1703) en prenant le titre de régent. Les nobles hongrois poussèrent l’audace jusqu’à déclarer déchue le Habsbourg à la diète d’Onod en 1707 et à proclamer François roi de Hongrie. Rakóczi pouvait compter sur le soutien de Louis XIV, toujours à la recherche d’alliances de revers contre le Habsbourg, surtout que nous sommes alors en pleine guerre de succession d’Espagne. Mais le roi de France est à cours d’argent, les armées hongroises sont bien maigres. Elles sont d’ailleurs battues (1708) et d’autres nobles (comme Sándor Károlyi) préfèrent opter pour le Habsbourg si celui-ci leur garantit les fameuses libertés. C’est ce que comprend le nouvel empereur Joseph 1er qui signe les accords de Zattmar (ou Szatmâr) en 1711 (pluralisme confessionnel, autonomie de la diète, mais suppression du jus resistendi…).

NB. Ces guerres et persécutions - ce ne sont pas les dernières ! - qui restent dans les mémoires hongroises permettent de porter un jugement sur le scénario -ridicule mais manipulateur- de Sissi impératrice. Lien. Sissi impératrice (1956) et les autres 

 

La période 1711-1848

    Jean Bérenger (Sorbonne), spécialiste des PECO, auteur de l’article de l’ E.U. sur la Hongrie, écrit que "cette période fut beaucoup plus calme". Au sein de cette période on peut distinguer deux temps forts.

        1) D’abord, la guerre de succession d’Autriche.

    Il y a des moments comme ça : lorsqu’un souverain meurt, soit il n’a pas d’héritier, soit il n’a que des filles pour lui succéder et le droit de succession ne prévoit pas ce cas de figure. Comme les rois et empereurs sont tous des cousins, ils ont tous des droits à faire valoir. C’est le cas à la mort de Charles VI (1711-1740) qui ne laisse que des filles dont l’ainée Marie-Thérèse est contestée par ses cousines germaines, filles de l’empereur précédent, Joseph 1er, dont l’une est mariée à Auguste III de Saxe. Bref, à la mort de Charles VI, c’est la curée, tout le monde s’attend au dépeçage de l’empire autrichien. "L’étoffe sera ample, et chacun y pourra trouver de quoi se tailler un justaucorps" avait dit le roi de Prusse sans vergogne et, effectivement, le premier à se jeter sur la proie est son fils, Frédéric II, qui, loup aux aguets, s’empare dès 1740 de la Silésie, sans autre forme de procès.

    Je m’attache ici à l’histoire de la Hongrie. Il est évident que les Hongrois avaient ici une occasion rare de proclamer un roi d’une dynastie de sang hongrois. D’autant que la situation militaire et diplomatique - Marie-Thérèse n’avait que le soutien de l’Angleterre - était catastrophique. Mais lorsque l’impératrice [7] se présenta devant la diète hongroise, magnats et nobles, dans un élan chevaleresque, tirant leurs sabres, s’écrièrent : « Moriamur pro rege nostro Maria-Theresa ! » : nous mourrons pour notre roi (sic) Marie-Thérèse. Enfin, ça c’est la version de Voltaire [8]. La levée de 100.000 hommes quémandée par Marie-Thérèse fut obtenue après trois mois de négociations et non sans avoir obtenu auparavant - bis repetita placent - la garantie de tous les privilèges de l’aristocratie hongroise (1741).

        2) L’autre temps fort à distinguer se place durant la Révolution française.

    "En mars 1790, la Hongrie était, une fois de plus, au bord de la révolte" écrit J. Bérenger [9]. La politique du précédent empereur Joseph II avait beaucoup irrité les Hongrois. En faisant, ramener la couronne de saint-Étienne à Vienne, surtout en voulant imposer la langue allemande à tous ses sujets sur tous ses territoires, Joseph II avait mis la Hongrie au bord de l’insurrection. A sa mort, l’occasion est bonne pour réclamer un retour à la monarchie hongroise élective : les nobles élisent leur roi au lieu d’avoir l’hérédité du Habsbourg.

    A ce niveau, Bérenger avance une analyse matérialiste -rare chez lui- intéressante. La nouvelle révolte fut menée par la noblesse moyenne qui fut approuvée dans les assemblées de comitat par la petite noblesse. "En réaction, les prélats et les grands aristocrates (les magnats, JPR) firent bloc derrière la dynastie (des Habsbourg, JPR)". Mais on a déjà vu à l’œuvre cette aristocratie collaborationniste, finalement assez peu patriote pourvu que Vienne lui garantisse ses fameux privilèges et sa domination sur les pouvoirs administratifs locaux et sa paysannerie serve. Le parti de la noblesse moyenne mit au point une constitution qui eût été une vraie révolution nationale à défaut d’être libérale. Mais l’empereur usa de la menace de la force. Un nouveau compromis fut signé. "Ce sont finalement les paysans qui firent les frais du compromis". Léopold II les avait matés militairement, ils demeurèrent serfs et sans protection légale face à l’arbitraire des seigneurs et des prélats.

    En 1794, un soi-disant complot jacobin fut éliminé brutalement. "Les exécutions du 20 mai 1795 frappèrent les imaginations". Un fait nouveau : l’émergence d’un mouvement démocrate dont l’idéal est la révolution sociale et la réforme agraire.

 

La révolution de 1848 en Hongrie

    1848 fut, en Hongrie, une révolution nationale : on se battit pour l’indépendance du pays. Je n’entre pas dans les détails lisibles dans n’importe quel manuel. Il y avait le feu à Vienne, à Prague et ailleurs. Grâce au dynamisme de plusieurs militants d’envergure, dont Kossuth -issu de la petite noblesse et membre de la chambre basse de la Diète- la révolution aboutit à la déchéance des Habsbourg et l’indépendance de la Hongrie, proclamées par le diète en avril 1849. La Hongrie avait des atouts : tradition de lutte, sentiment national aigu, armée nationale mais elle portait une contradiction essentielle.

    Quant on parle des Hongrois, il faut préciser de qui on parle. Il y a les Magyars, Hongrois stricto sensu, magyarophones, et il y a les autres peuples qui appartiennent au "Royaume de saint Étienne" mais qui sont Croates, Slovaques, Roumains, Serbes, etc… Ils sont de citoyenneté hongroise aux yeux des Magyars et il ne saurait être question de leur laisser l’indépendance lorsque la Hongrie sera indépendante des Autrichiens. L’origine de ce comportement remonte au règne fondateur de saint Étienne et J. Bérenger présente les choses à sa façon (article E.U.) :

"Comme saint Étienne jugeait le pays insuffisamment peuplé, il favorisa l'implantation de colons allemands et les mouvements d’immigration ne cessèrent pratiquement pas jusqu'au XIXe siècle. Après chaque catastrophe démographique (invasion tatare au XIII° siècle, grande peste du XIV°siècle, guerres turques des XVI° et XVII°siècles), le pouvoir royal essayait d'attirer des étrangers pour mettre en valeur des terres dévastées. Cependant saint Étienne imposa à cette colonisation de fâcheuses traditions : sous prétexte qu'un royaume où l'on parlait plusieurs langues était plus fort, il laissa aux nouveaux venus langues et coutumes d'origine ; à la fin du XVIII°siècle, la Hongrie, faute d'avoir naturellement assimilé des éléments allogènes, prit l'aspect d'une mosaïque de groupes ethnolinguistiques et l’État hongrois se trouva dans une situation de faiblesse au moment où s'éveillaient des nationalités".

    Le nationalisme magyar se transforme en impérialisme à l’égard des peuples périphériques. Et c’est une des causes de l’échec final : les peuples qui se voyaient soumis à Budapest en cas de victoire de Kossuth et de ses amis préférèrent adopter la solution fédéraliste qui leur était proposée et rejoignirent le camp autrichien [10].

    Mais l’armée hongroise résiste. L’empereur d’Autriche fait appel à l’empereur de Russie pour l’aider. Le tsar est un hystérique de la contre-révolution. Il redoute que l’exemple hongrois se propage en Pologne proche. Il envoie le feld-maréchal Paskevitch avec 200.000 hommes et près de 600 canons. Pris en tenaille entre l’armée autrichienne et l’armée russe, les Hongrois ne pouvaient que subir.  

    

    Sur ce tableau, au ciel noir dans lequel percent quelques rayons lumineux, tout le monde pleure. L'auteur est Hongrois et rappelle le martyr des treize d'Arad. Le prêtre qui brandit le crucifix se voile le visage, un autre est genoux à terre : l’Église catholique hongroise est derrière ses martyrs mais le devoir d'obéissance à l'Empereur autrichien doit l'emporter et l'emporte.

    La répression est confiée à la Hyène de Brescia, le feld-maréchal Von Haynau Printemps des peuples : 1848, 2011 ?. Ce dernier fait fouetter toute femme ayant montré quelques sympathies à l'égard des révolutionnaires. Il met en place des cours martiales jugeant officiers et fonctionnaires révolutionnaires (cela n’est pas sans rappeler la boucherie d’ Éperies au lecteur attentif). Treize généraux hongrois sont ainsi fusillés à Arad. Ils deviennent dans l’histoire nationale hongroise les « 13 martyrs d’Arad. » Il faut toutefois signaler que Haynau agit en plein accord avec le cabinet militaire de l’empereur François-Joseph. Depuis, Arad est réputée comme le "Golgotha hongrois". NB. Dans le film "Colonel Redl" dont j'ai fait la présentation sur ce site, et qui n'a rien à voir avec la série des Sissi, un personnage - l'ami d'enfance hongrois de Redl - se fait remarquer dans les soirées en évoquant la figure détestée de Haynau.

    Il y a malgré tout un résultat positif de 1848, c’est la suppression du servage paysan. Pour tout le reste, l’hiver s’installe pour longtemps. La noblesse hongroise perd un de ses privilèges séculaires : l’administration locale est donnée à des fonctionnaires autrichiens qui parlent allemand. La diète n’est plus réunie. La Hongrie magyare n’est plus qu’une province autrichienne quelconque.

    Le passif est lourd entre les deux pays. Sommes loin de Sissi impératrice. Sissi impératrice (1956) et les autres



[1] Il s’agit du saint empire romain germanique. Ne pas confondre avec le futur empire d’Autriche.

[2] Amusant de voir que certains peuvent écrire des livres intitulés : Saint Étienne de Hongrie ou l'ancrage des Magyars à l'Ouest. C’est la Guerre froide qui perdure.

[3] « Le document connu habituellement aujourd'hui comme Grande Charte n'est pas celle de 1215, mais une charte plus tardive de 1225 et généralement on la présente sous la forme de la Charte de 1297 quand elle a été confirmée par Édouard 1er »  extrait de l’article Magna Carta (Wiki).

[4] "Cours d'histoire des états européens depuis le bouleversement de l'Empire romain d’Occident jusqu’en 1789", par Maximilian Samson & Friedrich Schöll, tome 44°, histoire du XVIII° siècle, tome huitième, Paris-Berlin, 1834.

[5] Il y eut effectivement des conspirations menées, entre autres, par Tékéli, voir l’article « Imre comte Thököly de Késmárk, anciennement traduit en français sous la forme Éméric Tékéli, (1656-1705) ».

[6] Source : Clio.fr/chronologie 

[7] Marie-Thérèse porte le titre d’impératrice parce qu’elle est mariée à François de Lorraine qui est l’empereur François 1er. Il y a, en réalité, changement de dynastie : on passe aux Lorraine-Habsbourg. Mais on dit Habsbourg-Lorraine. Concrètement, c’est Marie-Thérèse qui gouverne. Au sein de l’empire, son époux n’est guère considéré que comme un prince consort.

[8] Le siècle de Louis XV.

[9] Histoire de l’empire des Habsbourg, Fayard, 1990.

[10] Sur ce point lire l’article wiki « Révolution hongroise de 1848 ».

FRONTIERES DES PECO (3ème partie) : LA FRONTIERE GERMANO-POLONAISE DE 1920

publié le 11 janv. 2013 à 10:10 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 déc. 2016 à 06:25 ]

    NB. Concernant la frontière orientale de la Pologne, lire - sur ce site -  Frontières PECO (4ème partie) : La Pologne et sa frontière orientale (Biélorrusie, Galicie-Ruthénie)(atlas) ainsi que FRONTIERES PECO (5° partie). 1918-1921 : La Pologne et "la ligne Curzon" enfin leFrontières PECO (6° partie) : le pacte germano-soviétique de 1939 et ses implications territoriales.

  


 

Cette carte n°14 tend à prouver que la pente naturelle de la Pologne polonaise (le "polonisme" de De Martonne) est le bassin-versant de la Vistule, et celui de la Warta, affluent de l’Oder, mais Vistule et Warta sont reliées par un canal (le Canal de Bydgoszcz), car on est ici dans la grande plaine germano-polonaise où tout est désespérément plat. La Pologne est westbound comme disent les anglo-saxons. Pourtant, son histoire est largement tournée vers l’Est, russe et blanc-russe, vers la Lituanie. Je mets à part le Nord de cette Pologne version 1815 qui appartient au bassin-versant du fleuve Niémen.









 Frontières orientales de l’Allemagne en 1919-1920

 

Carte n°15 : La frontière OCCIDENTALE de la Pologne :

 source : Ostdeutsche Heimat in karte, List Verlag, Francfort, Munich, Berlin, Hamburg, 1950, 52 pages. 

     Il n’y eut pas de frontière plus contestée que celle de la Pologne occidentale et de l’Allemagne en 1918.(sauf, je rectifie celle de la frontière orientale de la même Pologne...).


    Le point fondamental est la partition de l’Allemagne en deux parties : la Prusse orientale est séparée de la Poméranie et de Berlin (Brandebourg)  par le corridor de Dantzig. La carte ci-dessus, numérotée 15, est d'origine allemande et datée de 1950 = on est en pleine Guerre froide...

 

  1. Le corridor de Dantzig.

    Cette séparation n’est pas nouvelle : elle a duré jusqu’au premier partage de la Pologne en 1772.

    Sur la carte il est indiqué :

Grenze des Deutschen Reiches bis 1918 : frontière de l’ État allemand jusqu’en 1918

Westpreußen, Posen an Polen : Prusse occidentale, Posnanie données à la Pologne. La couleur vert-de-gris est légendée "ohne Abstimmung abgetrennte Gebiete" soit "région détachée de l’Allemagne sans organisation de referendum". Les auteurs laissent entendre que si l’on avait demandé leur avis à la population, la séparation n’eût pas été possible. Que tout cela est anti-démocratique. Comme l’arrachement de l’Alsace-Moselle à la France en 1871 en quelque sorte. Sauf que la Posnanie –appellation allemande de la Grande Pologne- est majoritairement peuplée de Polonais, nous y reviendrons.

 

  1. Autres territoires perdus par l’Allemagne et non soumis à plébiscite.

 

Carte n°16 Dantzig Memel

    A. C’est d’abord le port de Dantzig lui-même.

    Nous avons vu que Napoléon 1er n’avait pas hésité à extraire Dantzig du reste de la Prusse pour en faire une république indépendante. Mais ce n’était pas une nouveauté : le saint Empire romain germanique a connu des dizaines de cités-États. Et Dantzig est une ville de la Hanse, c’est-à-dire habituée à la liberté municipale. Ce devait être le débouché maritime de la Pologne ressuscitée, les bouches de la Vistule. Problème : Dantzig est une ville de nationalité allemande. C’est pourquoi elle n’est pas attribuée à la Pologne mais est placée sous la tutelle de la Société des Nations (SDN). Il n’empêche : les nationalistes allemands sont furieux et revanchards.

    Voici comment, en 1919, Gallois, professeur à la Sorbonne, présentait la question de Dantzig dans les Annales de Géographie.  

"La nécessité de donner à la Pologne un accès vers la mer avait été proclamée dès le 8 janvier 1918 par le président Wilson dans ses quatorze conditions de paix. Le problème n'a pas été facile à résoudre. Il existe bien, jusqu'à la mer, une zone de population polonaise, mais elle se trouve à l'Ouest de la Vistule, au voisinage de la frontière commune de la Prusse Occidentale et du Mecklembourg. Le vrai débouché de la Pologne vers la mer est le fleuve polonais de la Vistule. Or, le port de la Vistule, Dantzig, est une ville allemande. Slave d'origine, conquise par les Grands-Maîtres de l'Ordre Teutonique, devenue une des principales villes de la Hanse tout en restant sous leur autorité, elle a passé, au XVe siècle, sous le protectorat de la Pologne. La Prusse s'en est emparée en 1793 et l'a gardée en 1815. Les Polonais n'y sont actuellement qu'en très infime minorité, 3 p. 100 au plus, pour une population de 170 000 habitants. II est vrai que la Prusse n'a guère favorisé le développement de Dantzig, dont le trafic, avant la guerre, n'atteignait pas deux millions de tonnes. Par le canal de Bromberg, les marchandises venant de Posnanie étaient attirées vers l'Oder et le port de Stettin. Dantzig n'est même rattachée avec la grande voie ferrée de Berlin à Königsberg et à la frontière russe que par une ligne à une voie. Sans aucun doute, ce port sacrifié bénéficierait de relations plus commodes avec son arrière-pays. C'est la vraie porte de sortie de la Pologne. La solution adoptée par les Puissances a été de faire de Dantzig une ville libre, détachée de l'Allemagne, comprise dans la ligne des douanes polonaises. Un petit territoire lui a été attribué, (…). Il est naturellement stipulé que la Pologne aura libre accès au port, où toutes garanties seront données à son commerce.

"Mais la création de ce petit État libre de Dantzig sépare la Prusse Orientale du reste de l'Allemagne, et contre cette séparation de véhémentes protestations se sont produites. Il n'a pas semblé aux Puissances qu'elles dussent sacrifier à des questions de commodité et de sentiment les intérêts primordiaux de la Pologne".

 

B. Il y a également la question du port de Memel.

Memel.carte n°16

Les Alliés sont d’accord pour créer l’Etat de Lituanie soustrait à la Russie. Principe des nationalités. Les Lituaniens sont catholiques traditionalistes. Mais ce nouvel État a besoin d’un débouché maritime. Principe wilsonien. Le commerce est obligatoire. Voyez le Japon après le débarquement du commodore Perry. Ce sera le port de Memel arraché à la Prusse orientale. A Memel, les habitants sont allemands et luthériens. Ni lituaniens, ni catholiques. Mais lors du recensement de 1925, le territoire comptant 141 645 habitants, 41,9 % se définissaient comme Allemands, 27,1 % comme Memellandish et 26,6 % comme Lituaniens. A cette date -pleine prospérité- une « mémelisation » de ce territoire allemand eût été possible.


    Le professeur Gallois, écrivait en 1919, dans les Annales,

"Enfin, tout à fait au Nord-Est, est détaché de la Prusse Orientale le territoire situé au Nord du Niémen et du bras le plus méridional de son delta (…)…Le port de Memel est compris dans cette zone, habitée en très grande majorité par des Lituaniens et, pour cette raison, destinée sans doute à être rattachée à la Lituanie".

    Sa bonne foi aura été surprise…

    Au-delà de ces questions ethniques, la volonté politique est encore plus explicite ; à la fin des années trente (crise généralisée), les listes allemandes unifiées obtenaient aux élections 85 puis 88% des suffrages exprimés, les listes lituaniennes, le reste.

    Sur la carte n°15, on peut lire : Memelland 1920 abgetrennt. Seit 1924 Autonomie unter Litauen. En 1920, Memel fut en effet détaché de l’Allemagne et mis sous administration française. Un coup de force lituanien amène les Ambassadeurs alliés à mettre en place un statut d’autonomie pour Memel sous autorité de la Lituanie. Nous avons vu que c’est un autre coup de force, mais nazi, qui remettra Memel dans le giron allemand [1].    

 

  1. Les plébiscites de la SDN

    Les régions barrées sur la carte de lignes horizontales rouges ou vertes sont les régions où la SDN a organisé un plébiscite pour connaître l’avis des populations. Abstimmungsgebiete = régions soumises à un vote,

 

        A. Il s’agit d’abord de la Haute-Silésie.

    Le vote a donné une majorité nette au maintien dans le reich allemand (Volksabstimmung 1921, 60% für Deutschland). Mais, plus à l’amont, dans les communes très majoritairement polonaises, la population s’est exprimée pour l’appartenance à la nouvelle Pologne. Il y eut donc partition et les auteurs de l’atlas expriment leur désaccord : trotz Volksabstimmung Ostoberschlesien 1922 an Plen ! En effet, trotz signifie "malgré" ; il faut donc comprendre : "malgré le vote populaire, la Haute-Silésie orientale est attribuée à la Pologne en 1922". Il eût donc fallu, selon eux, garder une minorité polonaise dans la Silésie allemande.

    A vrai dire, la Haute-Silésie pluriethnique fut très disputée, non seulement pour des raisons ethniques mais aussi parce qu’il s’agit d’une région très riche en charbon et minerais (fer, zinc, plomb), minerais dont l’Allemagne est dépourvue. Les banques des deux pays y allèrent de leurs sous pour financer les campagnes électorales. En aout 1919, des Polonais prirent les armes et une véritable guérilla commença. Il fallut l’intervention de forces armées françaises, anglaises et italiennes. Le plébiscite du 20 mars 1921 eut lieu sous haute surveillance. Pour les détails, on peut lire l’article wiki « Le plébiscite de Haute-Silésie » honnête mais qui ne signale pas un « détail » souligné par Beauvois, plus "polakophile", selon lequel "le gouvernement de Berlin avait fait venir par trains entiers des Allemands originaires de la région". Ce qui expliquerait le court succès en faveur du rattachement à l’Allemagne (59,4%). D’où, aussi et surtout, une insurrection de civils polonais suivie d’une nouvelle guerre locale entre Corps francs néo-fascistes allemands et les 25000 hommes de la POW, armée polonaise reconstituée. L’armistice fut imposé par les Alliés et la SDN trancha (voir carte dans l’article pré-cité) plutôt en faveur des Polonais : 29% du territoire disputé, 46% de la population, la plupart des richesses minières et industrielles. 

        B. Il s’agit ensuite des votes en Mazurie (district d’ Allenstein) et dans une partie de l’ancienne (ehem. = abréviation de ehemalig) Prusse occidentale (district de Marienwerder). Cf. carte 15.

    Voici la présentation (avant le vote) par Gallois déjà cité.

"Terre de colonisation allemande, la Prusse Orientale a vécu pendant plusieurs siècles isolée de l'Allemagne, communiquant surtout par mer avec elle. Il suffit que le droit de passage soit garanti par une convention précise. La Prusse Orientale, d'ailleurs, n'est vraiment allemande que dans sa moitié septentrionale (cf. la carte -n°6- des nationalités publiée par De Martonne, G.U. 1931 et reproduite dans la 1ère partie de ce cycle, JPR). Au Sud, dans le pays des lacs de la Mazurie, habitent des populations très proches parentes des Polonais et parlant un dialecte polonais, le kachoube. Un plébiscite y décidera du sort du district d' Allenstein et de son prolongement à l'Est jusqu'à la frontière russe (cercle d'Oletsko). Dans cette même zone du plébiscite est comprise la partie de la Prusse Occidentale attenante au district d' Allenstein : cercles de Stuhm, comprenant Marienburg, de Marienwerder, de Rosenberg, comprenant Deutsch-Eylau. Reste en dehors une petite partie du district d' Allenstein au Sud-Ouest (environs de Soldau), attribuée dès maintenant à la Pologne".

 

    Les résultats seront sans équivoque et montrent que Gallois n’a rien vu venir ou bien a pris ses désirs pour des réalités : 97,8% pour le maintien dans l’Allemagne en Mazurie et 92,4% à Marienwerder.

    Effectuant l’analyse de ces résultats, dans le numéro 163, XXX° volume, année 1921, les Annales de Géographie écrivent :

"le plébiscite devait décider entre les prétentions de la Pologne qui le réclamait en vertu du caractère slave d’une partie de sa population, les Masoures, et celles de Allemagne prétendant que les Masoures malgré le dialecte spécial qu’ils parlent étaient parfaitement germanisés" (…) "Toutes les circonstances ont été favorables aux Allemands Leur propagande a été singulièrement active et habile, celle des Polonais a été faible et a cessé complètement à partir du mois de mai Les Commissions de contrôle qui devaient être composées d’Allemands et de Polonais se sont trouvées entièrement germaniques Rien ne s’est opposé à l’afflux des Allemands, fils de fonctionnaires nés occasionnellement en Prusse orientale auxquels le traité reconnaît le droit de vote et que des organisations officielles sont allées récolter dans toute l’étendue du Reich en leur payant le voyage. Beaucoup de votants ont été impressionnés par la question du change et la baisse des devises polonaises. Enfin, le plébiscite a malheureusement eu lieu au moment où l’invasion bolchevique menaçait Varsovie et où le sort de la Pologne pouvait paraître singulièrement douteux. Aux termes du traité c’est aux grandes Puissances alliées qu’il appartenait de fixer la frontière en tenant compte du vœu des habitants ainsi que de la situation géographique et économique des localités (art 95) notamment en laissant la Pologne pour toute section de la Vistule le plein et entier contrôle du fleuve. (…). La Pologne se plaint qu’on n’a pas suffisamment tenu compte des droits qui lui étaient reconnus pour contrôler la basse Vistule".

    Là encore, on sent le nationalisme anti-allemand percer sous la plume d’éminents géographes français. Le plébiscite, ici en tout cas, a montré qu’en effet, les Masoures étaient parfaitement germanisés [2] mais ils relèvent de la Prusse depuis plus d’un demi-millénaire. Il est dommage que les Allemands n’aient pas compris, quelques temps auparavant, que les Alsaciens-Mosellans étaient, eux, parfaitement francisés.

        C. Hultschiner Ländchen 1920 an Tschechoslowakei = expression qui indique l’annexion par la Tchécoslovaquie du petit territoire de Teschen (voir le cours sur les traités de Versailles).

 

La population de ces territoires.

        Tous les arguments des Allemands au lendemain de la guerre de 1914-1918 tournaient autour de l'idée que des terres peuplées de Germains ont été données aux Polonais, sans plébiscite. l'intérêt du document ci-dessous montre la contraire. On y compare la situation de la natalité générale des régions entre 1900 et 1930.  

    Des pays comme l'Allemagne -y compris le Prusse orientale même s'il faut nuancer - la Tchécoslovaquie, l'Autriche, la Hongrie ont adopté une démographie "moderne" avec une baisse du taux de natalité. Ce n'est pas le cas de la Pologne, et l'on voit que les régions -pas la ville éponyme- de Posen (Poznan), Bromberg, allemandes en 1900, ont en réalité un comportement démographique parfaitement identique à celui du reste de la Pologne. La frontière politique correspond à une frontière dans le comportement démographique.


    source : extrait de la page 141 de l'atlas WESTERMANN 1982-83;


NB. Concernant la frontière orientale de la Pologne, lire - sur ce site -  Frontières PECO (4ème partie) : La Pologne et sa frontière orientale (Biélorrusie, Galicie-Ruthénie)(atlas) ainsi que FRONTIERES PECO (5° partie). 1918-1921 : La Pologne et "la ligne Curzon"


Bibliographie : sur l'histoire de la Pologne, excellent ouvrage de BEAUVOIS, "La Pologne, histoire, société, culture", Éditions de la Martinière, 2004, 520 pages.


[1] Memel se nomme Klaïpeda en langue lituanienne. C’est aujourd’hui le grand port national, la zone industrialo-portuaire de la Lituanie, héritage de la période soviétique.

[2] Il est exact toutefois que les Corps francs par exemple, les oisifs libérés par l’armistice et la paix, sont allés sur le terrain, en Haute-Silésie et ailleurs, pour faire la campagne du plébiscite.

Frontières PECO 2ème partie. Pologne ou la République des Deux Nations. Disparition & renaissance.

publié le 10 janv. 2013 à 00:51 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 déc. 2016 à 16:14 ]

    voir auparavant : Frontières de L’Europe centrale et orientale (PECO) : 1ère partie : une donnée (atlas)

Sommaire :

I.     LA RÉPUBLIQUE DES DEUX NATIONS

A.      L’entre-deux, ou la fracture spatiale

B.      La République des deux Nations (R2N)

C.      La diagonale du vide ?

D.      Le "déluge de l’histoire de la Pologne"

                     - Les Cosaques rebelles

                     - La Blitzkrieg suédoise

 

II.   DISPARITION ET PREMIÈRE RENAISSANCE (1807) DE LA POLOGNE

        A. Partage et disparition de la Pologne (1795)

        B. Napoléon crée le Grand-duché de Varsovie (1807)

        C. Le Congrès de Vienne attribue à la Russie le royaume de Pologne (1815).

 

 

Cet article a pour objectif de montrer l’ampleur de l’étendue de la zone d’influence polono-lithuanienne dans ce que j’appelle « l’entre-deux », c’est-à-dire l’espace compris entre le « monde plein » germanique à l’Ouest et le monde russe en gestation à l’Est. La Pologne était un royaume avec un seul souverain mais en association avec la Lituanie d’où l’expression en usage de « République des deux Nations ». L’objectif aussi de montrer que cet espace était plus ou moins vide d’hommes et n’a pas pu tenir quand ses voisins ont atteint la taille critique.

La Pologne disparaitra en 1795 mais Napoléon Ier la reconstruira quelques années après sous la forme du Grand-duché de Varsovie. Avec quelles frontières ? Cela rejoint notre problématique.

 

I.

LA RÉPUBLIQUE DES DEUX NATIONS

 

Carte n°8 : la R2N en 1610. Voici une carte  toute triste, vieillotte, tristounette, extraite de manuel Isaac 1923 qui a le mérite de présenter l'isthme européen dans son entier (Baltique - Mer Noire) alors que vous observerez que les cartes récentes ne montrent pas la Mer Noire : d'un point de vue géopolitique, c'est nul. Pendant toute notre période, les Turcs bloquent cette issue méridionale et les exportations de blé de la Pologne-Lituanie passent par la Mer Baltique et le réseau de la Vistule en particulier et, donc, le port de Dantzig. NB. Un commentaire qui accompagne cette carte a été posé en extrême-fin de l’article.

    Les Polonais ont réussi à se tenir, face aux Allemands, dans ce qui sera leur vrai berceau national : le bassin de la Vistule et celui de la Warta, affluent de l’Oder, vers l’ouest. Petite Pologne, entre Varsovie, Cracovie, Lublin, Brest-Litovsk ; Grande Pologne à l’ouest de Varsovie et autour de Poznan. La Pologne est catholique romaine. Elle est européenne. Comme dit De Martonne : elle a conscience d’être "le boulevard de l’Occident". Vers l’Est naturellement.

A l’Est ? On pense à la Russie, bien sûr. Mais la Russie n’existe pas. Pas encore. Il y avait bien eu, au X° siècle, les Grands princes de Kiev qui étaient entrés en relation avec Byzance, avaient adopté son alphabet cyrillique, la civilisation byzantine et la religion orthodoxe. Cela les rapprocha des Grecs, des Serbes et des Bulgares mais les mit en antagonisme avec les Polonais catholiques. Puis la prépondérance passe de Kiev à Vladimir, près de Moscou [1]. Croissance brisée nette : au XIII° c’est l’empire de la Horde d’Or, capitale Saraï, sur la Volga. Mongol. Les Lituaniens catholiques en profitent pour faire main basse sur Kiev (1363). La domination mongole dura. Il faut attendre le règne d’ Ivan-le-Grand (1462-1505) pour voir émerger les Grands princes de Moscou. Longtemps, l’État moscovite "où la masse du peuple était ignorante et de mœurs grossières, apparut de caractère plus asiatique (sic) qu’européen" (J. Isaac).

Et dans "l’entre-deux" ? Cet immense espace qui va de la Vistule au Dniepr et, au-delà, ces 800 à 1000 km d’ouest en est qui forment l’isthme qui sépare la Baltique de la Mer Noire ?

 


A. L’entre-deux ou la fracture spatiale

Pierre Chaunu a montré que les liens économiques étaient bien ténus entre ces deux mondes.

"Imaginons la carte des mondes cloisonnés au milieu du XIII° siècle. (…). Le fait majeur, au niveau de la relation de l'homme à l'espace, le fait le plus curieux peut-être du XIIIe siècle ce sont les quatre morceaux d'univers incomplètement imbriqués qui se partagent l'espace de l'ancienne Méditerranée dilatée en direction du nord ; nous retrouvons là, l'univers antique à peine agrandi en direction de l'Atlantique du Nord et de la forêt russe : voici donc la Chrétienté latine occidentale la plus importante des unités-mondes dans un ensemble d'univers-îles non ou imparfaitement communicants, la Chrétienté orientale, l'Atlantique Nord des Vikings, le monde arabo-égyptien…

"Entre la Chrétienté orientale et la Chrétienté occidentale, la cassure est profonde. Entre la Pologne et la Russie (...) pendant de longs temps, presque rien ne passe. La steppe d'Ukraine est coupée par les hordes nomades. Les deux Chrétientés communiquent, à certaines époques, presque aussi furtivement que les mondes Indo-Gangétique et chinois à travers la porte-écluse de Malacca. Ceci est d'autant plus surprenant … Mais nous voyons se dresser le long de la frontière des deux mondes une sorte de mur. Les échanges se replient vers le centre, vers l'entre-Loire-et-Rhin d'un côté, vers Constantinople de l'autre. Disons qu'entre les deux masses, le volume des échanges et des communications totalisés est peut-être en gros à 20 % seulement - simple hypothèse - de ce que donnerait l'application de la loi telle qu'elle a été formulée des cercles de communication superposés". Fin de citation  [2].

La faute au manque d’hommes dirait Chaunu, le populationniste. Et il est vrai que nous sommes ici pendant des siècles dans une verticale du vide de la Baltique à la Mer Noire. Fernand Braudel a montré qu’entre cet espace de l’entre-deux et les pays méditerranéens du moment, peuplés, actifs, dynamiques, entreprenants, l’écart de prix du blé était de 7 à 1. On payait le blé sept fois plus cher à Venise ou Valence qu’à Lwów. Cela au XIII° siècle. Avec les progrès des transports maritimes –progrès réalisés par les marins de la Baltique-, l’évacuation possible des céréales par la Vistule et autres fleuves baltes, l’écart de prix est passé de 7 à 3/3,5 puis a continué à tendre à disparaître. C’est alors le grand moment, l’apogée de la République des Deux Nations (XVII° siècle). La vente des céréales profite à une minorité de latifundiaires -les Magnats -, polonais ou qui aspirent à le devenir.

 

B. La République des Deux Nations

La Pologne va finir par rassembler cet entre-deux, pas seule, il est vrai, aidée de la Lituanie. Toutes deux catholiques. La nécessité est tellement pressante que les deux nations passent d’une union personnelle entre leurs souverains à une union politique : une "République dirigée par un roi", comme il était dit à l’époque. D’où le nom de République des Deux Nations (R2N) -qui, en réalité, en comporte plus de deux-  

L’Union de Pologne-Lituanie et l'alliance militaire qui en découle étaient venues comme une réponse mutuelle à la menace que représentait l’ordre Teutonique. Cette Union avait été cimentée par l'union personnelle en 1385 de la Reine de Pologne et du Grand-duc de Lituanie, Jogaila, qui est devenu ainsi Ladislas II Jagellon, roi de Pologne. Cet arrangement a été renforcé par l'Union de Lublin en 1569, quand les deux États ont fusionné en une fédération, la République des Deux Nations (en polonais : Rzeczpospolita Obojga Narodów) ou République de Pologne-Lituanie, qui restera jusqu'au XVII° siècle le plus grand État d'Europe. Les ressources combinées l'ont rendu capable de tenir tête à l’ordre Teutonique, aux Mongols, Russes, Turcs et Suédois, pendant quatre siècles jusqu'au XVII°siècle, où affaibli par ses voisins, le territoire de la République subit plusieurs partitions [3].


Titre carte n°7 : Territoire de la République des Deux Nations tel qu'il était en 1619 superposé aux frontières                         nationales actuelles


Le royaume des Jagellon comprend la Pologne, la Lituanie, la Biélorussie et une grande partie de l’Ukraine. C’est la première puissance d’Europe orientale. Il n’ira jamais jusqu’à la mer Noire : À la mort du sultan Mahomet II, en 1481, la domination turque s’étendait depuis les Carpates jusqu’au haut Euphrate ; la mer Noire et la mer Égée presque entièrement mers turques. Les détroits sont barrés par le Turc. Les céréales passent par le Nord : les ports de la Baltique, Gdansk (Dantzig) surtout.


















Carte n° 9 : extension maximale de la R2N.


C. La diagonale du vide ?

Cette construction politique nous est présentée avec beaucoup de superlatifs sur les différents articles de Wikipaedia, sans doute écrits pas des Polonais nostalgiques, mais articles non dénués de qualités cognitives. En fait, il faut se méfier des illusions cartographiques.

P. Chaunu se gausse des historiens ou soi-disant qui s’émerveillent devant l’empire de Gengis Khan :

"25 millions de kilomètres carrés, un million d'hommes environ, l'Empire des steppes. Le XIII° siècle voit en apparence l'apogée des Mongols, mais le plus grand des empires des steppes n'est qu'une tentative archaïque et sans avenir. Ces empires de la steppe ont la fragilité de la caravane qui les charpente. Ils ne parviennent que très provisoirement et très imparfaitement à fusionner les tribus de la steppe désertique en vue d'une action précise contre les sédentaires de la périphérie. Ces constructions éphémères n'ont jamais réussi à souder durablement le destin des sédentaires qui souffrent à leur périphérie. Le désenclavement des humanités nombreuses, au XIII° siècle, par le processus millénaire de la lente avancée des fronts de colonisation, n'est pas pour demain. C'est tout au plus une affaire des XIX° et XX° siècles".

Et plus loin :

                                    "L' Empire des steppes que Gengis khan a pu fédérer, c'est, ordre de grandeur, sur 25 millions de                                             kilomètres carrés à peine plus d'un million d'hommes (moitié nomades plus la moitié complémentaire des                                             pauvres sédentaires des oasis). Un habitant pour 25 km d'un côté, 20 habitants au kilomètre carré de l'autre,                                      40 habitants au kilomètre carré parfois (il s’agit de la chrétienté latine occidentale, JPR). Entre les deux                                             systèmes, le rapport de l'homme au sol passe de 1 à 500, voire de 1 à 1000. C'est là que se situe la vraie                                             solution de continuité.

Revenons maintenant à "l’entre-deux" :

                                        "Les quatre cinquièmes du continent eurasiatique ne sont pas réellement peuplé. D’un côté, la                                               Chrétienté latine, avec en son centre, sur un million et demi de kilomètres un noyau à 25-40 habitants au                                           kilomètre carré, le coude à coude du monde plein. Au sud, sur deux millions et demi de kilomètres carrés,                                           dans la plus vieille Méditerranée, (…) des densités entre 20 et 5... A l'est de la Weser, puis de l’Elbe dans la                                        grande forêt aux sols acides, dans l'agriculture des clairières, on tombe à 15 habitants par kilomètre carré                                           d'abord, puis à 5 et moins de 5 par kilomètre carré.

Si l’on tient compte du potentiel de puissance, c’est-à-dire de la masse des hommes augmentée de celle des animaux, des moulins à eau ou à vent, etc…

"Ce potentiel qui va de 1 à 3 ou 4 en faveur de l’Europe par rapport à la Chine, est de 1 à 15-20 au moins en faveur de l’Europe par rapport aux cultures de la toundra, de la taïga, de la steppe (…).

Or, écrit De Martonne,

"la moitié du territoire (de la Pologne de 1923) reste formée par la vaste plaine glaciaire, prolongement de la plaine du Nord de l'Allemagne, qui s'élargit de plus en plus, vers l'Est, en passant aux immensités russes. Des marécages infinis couvrent encore la région des sources du Prypeé (Pripet), et une forêt qui fait déjà penser à la taïga voile les reliefs chaotiques des moraines du côté de Wilno ; les vastes solitudes marécageuses de la Polésie, où le Prypeé (Pripet) rassemble ses eaux, dit-il ailleurs, compte 20 hab. / km2 (au XX° siècle, JPR). Seules les grandes vallées, Warta, Vistule, offrent des campagnes populeuses".

"Ces confins de l'Europe orientale et de l'Europe centrale, correspondant à l'isthme entre la Baltique et la Mer Noire, à la fin du domaine accidenté des plissements hercyniens et alpins, cèdent la place aux immenses horizons des plaines. Quelles que soient les frontières ou s'arrête définitivement la Pologne reconstituée (sic), sa place est marquée là, à la limite de ce qui est la vraie Europe (re-sic), au seuil d'un monde nouveau déjà presque asiatique".

Donc quasi barbare ! De Martonne n’est pas très prudent en employant des mots pareils dans les années Trente. Depuis le péril jaune de Guillaume II, l’Asie est vécue comme menaçante et barbare, et la Russie n’en est que le prolongement, le poste avancé. Surtout le Russie bolchevique… Passons.

 Par conséquent, en termes de superficie, ne pas se fier aux apparences. La Pologne-Lituanie même augmentée de la Biélorussie et de l’Ukraine a pu, certes, se poser face aux Teutoniques (1410) mais à cette date l’ostkolonisation est encore maigrelette. Lorsque la puissance germanique (allemande et austro-hongroise) deviendra hégémonique et que la Russie sera devenue à son tour une puissance démographique, l’entre-deux ne subsistera plus longtemps. Que nous disent les chiffres ? [4] en 1618, la République des Deux Nations compte 11,5 millions d’habitants sur presque 1 million de km2, soit une densité de 11 hab. au Km2. Si l’on enlève la Pologne polonaise comme pourrait dire De Martonne, c’est-à-dire la Pologne de Varsovie à Cracovie, on aurait ailleurs des densités qui tomberaient à moins de 5. C’est indéfendable. Militairement. Si de surcroît s’ajoutent des problèmes du type anarchie politique ou querelles religieuses, il n’y a plus rien à faire. La Russie, à l’inverse, voit sa population passer de moins de 15 à plus de 25 millions entre le début du XVII° et les années des partages polonais. Et le tsar, autocrate, roi de la Troisième Rome, n’a aucun problème d’autorité. Quant à la Prusse des Hohenzollern, à la mort de Frédéric II dit «le grand», la densité moyenne de peuplement est de l’ordre de 30 Hab. /km2. 

 

D. "Le déluge de l’histoire de la Pologne"

La puissance de la République s'est affaiblie après le double coup de 1648. Un premier choc fut porté par la plus grande Rébellion Cosaque de l'histoire (le soulèvement de Khmelnitski, soutenu par les Tatars de Crimée), qui demandèrent la protection du Tsar de Russie en 1654. De ce fait, l'influence russe a grandi graduellement jusqu'à supplanter l'influence polonaise sur l'Ukraine. L'autre coup fut porté par l'invasion suédoise en 1655 (soutenu par les troupes du duc de Transylvanie et celles de Frédéric-Guillaume Ier, électeur de Brandebourg), connu comme le Déluge de l'histoire de la Pologne.

 

1.       Les Cosaques rebelles

La cosaquerie est une organisation sociale et politique sui generis -militaire surtout- qui échappa souvent à l’autorité des États et des empires voisins. Les Cosaques Zaporogues sont la plus connue dont Bogdan Khmelnitski fit partie (1595-1657). Ukrainien, il souleva les cosaques contre la classe occupante et dominante du moment : la noblesse polono-lituanienne. Il fut élu hetman - on eût dit roi dans une autre civilisation -

"Le principal succès de Khmelnitski fut de rassembler, après l'écrasement du soulèvement cosaque de 1637-1638, tous les griefs sociaux, économiques et religieux du peuple ukrainien à l'encontre des Polonais et de transformer en un véritable soulèvement pour la libération de l'Ukraine ce qui, jusque-là, n'avait été que révoltes dispersées. (…). La guerre pour la conquête des libertés religieuses et pour l'indépendance politique de l’Ukraine était commencée". [5]

Le chef des cosaques, Bogdan Khmelnitski, demande l'aide de la Russie, et, en février 1651, le tsar Alexis Mikhaïlovitch se prononce en faveur du rattachement de l'Ukraine à la Russie : cela est consacré le 8 janvier 1654 par le pacte de Pereïaslavl qui laisse cependant une large autonomie à l'Ukraine. Mais le démembrement de la République des Deux Nations a commencé.

 

2.       La blitzkrieg suédoise.

carte n°10 : Avancées approximatives de la Suède (bleu) et de la Russie (vert) en Pologne-Lituanie lors du « Déluge ».

Outre la Prusse à l’Ouest et la Russie à l’Est, la République des Deux Nations avait fort à faire avec la Turquie musulmane au Sud, avec le Royaume de Suède luthérien au Nord. Le XVII° siècle est le grand siècle suédois. Ce petit royaume voulait devenir grand et notamment transformer la Mer Baltique en "lac suédois", c’est-à-dire être présent sur les deux rives. La rivalité avec la Pologne-Lituanie était donc inévitable. Le choc entre les armées polonaises et l’armée luthérienne héritée de Gustave-Adolphe fut un choc de civilisations, ou, sous un autre point de vue, le choc du Moyen-âge contre l'époque moderne.

L'armée suédoise était une armée nationale et régulière, recrutée parmi les paysans suédois, soumise à une discipline stricte, presque de caractère religieux : on récitait la prière matin et soir et c'étaient des psaumes qui servaient de chansons de route. Le pillage était interdit.

"Le roi de Suède tenait son armée en une telle discipline qu'il semblait qu'ils vécussent chacun chez soi, non chez des hôtes étrangers; leur courage ne s'exerçait que contre leurs ennemis..:. Quant à la personne de ce roi, on ne voyait en ses actions qu'une sévérité inexorable envers les moindres excès des siens, une douceur extraordinaire envers les peuples et une justice exacte en toutes occasions, ce qui lui conciliait l'amour de tous ceux qui le voyaient et l'épandait au loin en tous ceux qui oyaient parler de lui, et ce d'autant plus que l'armée de l'empereur, déréglée, insolente, désobéissante à ses chefs, outrageuse envers le peuple, faisait éclater davantage la vertu de leur ennemi"[6]. Fantassins et cavaliers étaient placés sur un pied d’égalité.

Du côté polono-lituanien, si les nobles étaient des nationaux, ainsi que les célèbres hussards, aristocratie de l’armée, les soldats étaient soit des mercenaires, soit des paysans corvéables en uniforme, indifférents à la cause nationale. Paysans "ruthènes" (i.e. ukrainiens) ou Blancs-Russes, orthodoxes, exploités par des propriétaires catholiques venus de Pologne ou de Lituanie. L’Irlande à l’envers, si vous voulez. Déclaration d’un député de religion orthodoxe à la Diète polonaise de 1620 : NB. Par "nation russe", il faut comprendre les slaves orientaux de religion orthodoxe.

"Quand votre Majesté (polonaise) fait la guerre à la Turquie, à qui demande-t-elle la majeure partie de ses troupes ? À la nation russe qui pratique la foi orthodoxe, à cette nation qui, si elle n’obtient pas satisfaction par ses souffrances et ses prières, ne pourra plus opposer sa poitrine comme un rempart de votre État. Tout le monde voit quelles persécutions souffre pour sa religion cette vieille nation russe. Dans les grandes villes, on a mis les scellés sur nos églises, leurs biens sont pillés : dans les monastères, plus de moines, on y enferme le bétail. Les enfants meurent sans baptême ; les restes des défunts, privés des prières de l’ Église, sont emportés hors des villes comme des bêtes mortes… N’est-ce pas offenser Dieu même, et Dieu ne vengera-t-il pas ces attentats ?"

    Ces agressions matérielles et morales contre la religion orthodoxe ne cesseront jamais sous la Pologne contre-réformée, tridentine et jésuite. En avril 1656, Jean II Casimir, avec le serment de Lwów, proclama la Vierge Marie reine de Pologne et promit d’alléger le fardeau des paysans s'il revient au pouvoir (article Wiki : Première guerre du Nord). Avec une reine pareille, la victoire était au bout du fusil. Mieux que Jeanne d’Arc !

Ce déluge de feu qui s’est abattu sur la Pologne-Lituanie a marqué le déclin de la République des Deux Nations. Pas immédiatement, puisque le roi de cette république jouera un rôle décisif en 1683 dans la défaite turque aux portes de Vienne (1683) mais, plus profondément, cette crise a fait émerger les problèmes fondamentaux de la Pologne-Lituanie : une minorité catholique oppressante domine une masse de paysans pauvres, orthodoxes, dont le cœur est plutôt tourné vers la Troisième Rome. Les Ukrainiens et les Blancs-Russes s’opposent aux Polonais-Lituaniens sur les triples plans national, religieux et social.

Lorsque les Suédois et les Turcs ne seront plus un danger, il n’en ira pas de même avec les Prussiens des Hohenzollern et les Autrichiens-Habsbourg, d’un côté, des Russes de la Grande Catherine de l’autre.

 lire aussi sur ce site : L'Ukraine et la mer Noire

II.

DISPARITION ET PREMIÈRE RENAISSANCE (1807) DE LA POLOGNE

 

    Le problème des frontières polonaises s’est posé une première fois lorsque Napoléon Ier, empereur des Français, a voulu marquer sa présence entre les trois géants de l’Est européen : Prusse, Russie, Autriche. On sait que ces goinfres se sont partagé goulûment le gâteau polonais.

 

A. Partage et disparition de la Pologne (1795)

 

Je rappelle la carte des trois partages de la Pologne [7] qui devient la carte n°11 de ce dossier. 


    Observez la frontière entre la Russie et la Prusse qui passe par le méridien de Brest (Brest-Litovsk). Observez également la Galicie prise par l'Autriche en 1772 : elle va de Cracovie (Krakau en allemand) jusqu'en Bukovine et sa capitale est Lemberg qui est la dénomination allemande de Lwow (polonais) ou Lviv (ukrainien). la Galicie orientale s'appelle Russie rouge (en allemand sur la carte : Rotrussland). L'Ukraine s'appelle Petite Russie (Kleinrussland) et Weissrussland est la Biélorussie.

 

B. Napoléon crée le Grand-duché de Varsovie

 

    Napoléon après son éclatante victoire de 1806 contre la Prusse et sa victoire contre la Russie en 1807, crée une Pologne nouvelle qu’il appelle Grand-duché de Varsovie. Voici une carte de 1809 (carte n°12). Qu’est-ce qui a guidé les experts pour reconstituer cette Pologne ?  :


 

    Quelques observations utiles pour plus tard. L’empereur français - on est alors en plein Blocus continental visant à asphyxier l’Angleterre, guerre totale - retire le port de Dantzig aux Prussiens et en fait une république indépendante (en réalité sous tutelle française, on a bien compris). Une cité-État comme le 1er Reich allemand en a tant connu. Sans aucun doute était-ce aussi un port voué au commerce polonais (céréales, cf. supra). En revanche, Napoléon maintient la continuité territoriale du royaume de Prusse. La Prusse orientale et la Poméranie restent soudées par ce que les Prussiens appellent Westpreußen (ce qui ne l’empêche pas d’être peuplée majoritairement de Polonais).

    A l’ouest, la Posnanie -c’est-à-dire la Grande Pologne- est entièrement au Grand-duché.

    A l’est, on remarque que la rivière Bug, affluent de la Vistule qui mouille Brest-Litovsk, sert de frontière naturelle comme lors du partage de 1795 et c’est ce qui correspond le mieux à la délimitation entre le "polonisme" comme dit De Martonne dans sa G.U. de 1931 et les autres Slaves de l’Est. Observons que la région de Bialystok est attribuée aux Russes par les experts de Napoléon.

    Au nord, le Grand-duché comprend tout l’intérieur du grand méandre du Niémen depuis Grodno via Kovno (Kaunas en lituanien) et avant l’entrée du fleuve dans la Prusse orientale. En fait, il reprend ce que les Prussiens avaient dénommé Neu-Ostpreußen en 1795 (cf. carte 11, supra). On peut s’interroger sur le sens de cette excroissance. Sans doute y habite-t-il quelques Polonais mais Napoléon a sans doute voulu faire du Niémen-Memel une frontière naturelle avec la Russie.

    Au sud, le Grand-duché respecte la frontière avec le royaume de Galicie dont le roi n’est autre que l’empereur d‘Autriche. Cette frontière de la Galicie est, à l’ouest une frontière naturelle : la Vistule, (il fallait se partager des terres totalement polonaises), à l’est c’est une frontière ethnolinguistique : elle suit un parallèle qui va du San au Bug, cette limite linguistique est parfaitement visible sur la carte de De Martonne, entre Lublin et Lwów (carte n°6 du dossier, 1ère partie). Cette limite qui servira en 1919-1920 a donc été perçue dès le premier partage de la Pologne, en 1772.  

 

C. Le Congrès de Vienne attribue à la Russie le royaume de Pologne.

 

    Le Congrès de Vienne (1815, après Waterloo) attribue le duché de Varsovie au tsar de Russie, en lui donnant le nom de "Royaume du Congrès" ; les Polonais utilisent officiellement le nom de Royaume de Pologne, le tsar de Russie portant désormais le titre de roi de Pologne. A la suite des Cents-Jours, il est cependant amené à restituer à la Prusse le Grand-duché de Posnanie et la ville de Dantzig.

    En voici la carte (carte n°13) :


    Différences avec le Grand-duché : perte de la Posnanie (à la Prusse), de Cracovie (érigée en république -pas pour longtemps -elle passe sous autorité autrichienne en 1846). Quant à Dantzig, elle retourne dans le giron prussien. 

 à suivre :  3EME PARTIE : LES FRONTIÈRES DES PECO : LA FRONTIÈRE GERMANO-POLONAISE DE 1920

***



[1] A 180 km, à l’Est. Capitale provisoire.

[2] Extraites de « Histoire, science sociale, La durée, l’espace et l’homme à l’époque moderne », SEDES.

[3] Extrait de l’article Wikipaedia "Fédération Międzymorze" traduisible par Fédération Entre Mers (c’est-à-dire de la Baltique à la Mer Noire). On aura relevé le caractère « cocorico » du texte. La suprématie de la R2N est essentiellement conjoncturelle. Lire la carte n°7 ou Carte n°9 : La Pologne-Lituanie à son apogée.

[4] Article Wiki « République des Deux Nations ».

[5] Encyclopaedia Universalis. Article : Khmelnitski (B.M.). Lire aussi les articles Galicie, Ukraine, Cosaques.

[6] Mémoires de Richelieu, éd. Michaud et Poujoulat, 2e série, t. VIII., cité par J. Isaac.

[7] Ostdeutsche Heimat in karte - bild - wort, List Verlag, Francfort, Munich, Berlin, Hamburg, 1950, 52 pages. Page 10. Carte publiée dans l’article sur l’Empire allemand en 1914.


où sont passés les empires d'avant 14 ? "L'Europe centrale, 1914-1939" (corrigé)

publié le 7 janv. 2013 à 04:19 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 févr. 2017 à 01:30 ]

Clin d’œil à une série de lecteurs qui s'interrogent "où sont passé les quatre empires d'avant 1914 ?

Ceci est un sujet posé lors d'une session du baccalauréat. Je modifie légèrement le libellé qui devient :
"Décrivez et expliquez les changements territoriaux survenus dans cette portion de territoire européen inscrite à l'intérieur des cadres ci-dessous".
    Avec la fin des cours sur les relations internationales, vous avez tous les éléments.    
Au travail !


Corrigé

    Le plan simple s’impose : une partie par carte. Ce qui n’empêche pas dans le commentaire d’aller de l’une à l’autre. Je serai simple, les éléments détaillés sont donnés dans d’autres articles.La problématique du sujet est, à l'évidence, centrée sur les modifications des frontières donc sur les relations internationales : il est inutile d'évoquer la politique intérieure des États concernés par ce jeu de cartes.

    A. L’Europe centrale en 1914

    La carte est d’une grande simplicité. Les empires héritiers du XIX° siècle y tiennent la plus grande place.

    Ainsi l’empire russe est limitrophe de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. La Pologne, en tant qu’État, n’existe pas. Elle est pour l’essentiel sous autorité russe.

    Mais le reich allemand, parfois appelé le deuxième reich, celui de Guillaume II mais construit par Bismarck «par le fer et par le sang», n’est pas homogène.  L’empire allemand et ses nationalités en 1914 Il a des minorités soumises : polonaise, danoise (noter l’évolution de la frontière avec la carte de 1919) et l’Alsace-Moselle (Strasbourg est sous tutelle allemande).

    L’empire d’Autriche-Hongrie s’appelle ainsi depuis le compromis de 1867. Autriche-Hongrie en 1914 (2ème partie) : nationalités & problèmes politiques Autrichiens et Hongrois, chacun de leur côté, exploitent/soumettent/dominent des peuples qui possèdent un fort courant politique indépendantiste. La limite de l’Empire pénètre profondément au cœur de l’Italie du nord : c’est le Trentin dont la partie méridionale est italophone. Noter l’accès à la mer adriatique de l’empire austro-hongrois.

                                                                                                                                                                                                            

    B. Les bouleversements de 1919

    L’Allemagne vaincue rend les minorités : elle restitue le Schleswig au Danemark, l’Alsace-Moselle à la France : Strasbourg est à nouveau française. Des cantons sont donnés à la Belgique mais la carte est à trop petite échelle pour le montrer. La Sarre (s) - revendiquée par la France - passe sous contrôle de la Société des nations (SDN) et aura un referendum en 1935 pour décider entre la France et l’Allemagne.

    La frontière orientale de l’Allemagne est chamboulée. Il fallait donner un accès à la mer (doctrine Wilson) à la Pologne ressuscitée : le pays est donc coupé en deux : la Prusse orientale est séparée du reste de l’Allemagne par « le couloir de Dantzig » (D). Dantzig, peuplée d’Allemands, est une ville libre, une cité-Etat placée sous la haute autorité de la SDN. Lien : 3EME PARTIE : LES FRONTIÈRES DES PECO : LA FRONTIÈRE GERMANO-POLONAISE DE 1920.

    Mais les Allemands perdent aussi le port de Memel (M) pour la même raison : il fallait un accès à la mer à la Lithuanie (L) qui est maintenant, en 1919, indépendante de la Russie.

     L’éclatement de l’Autriche-Hongrie

    C’est évidemment à ce niveau que l’on voit la « balkanisation » de l’Europe centrale. Deux États entièrement nouveaux apparaissent la Tchécoslovaquie (T) qui rassemble les Slaves du nord de l’ex-empire -y compris les Ruthènes qui sont des Ukrainiens- et la Yougoslavie (Y) qui rassemble les slaves du sud (yug = sud). Les nouvelles Autriche et Hongrie, fort rétrécies, n’ont pas d’accès à la mer. Le Danube est cependant classé fleuve international, géré par une commission internationale qui siège à Budapest et dont le français est une des langues officielles. La Hongrie a perdu la Transylvanie au profit de la Roumanie. Les Italiens sont contents : ils ont récupéré le Trentin jusqu’au col du Brenner (où l’on parle allemand) ainsi que Trieste.

    Tchécoslovaquie, Yougoslavie et Roumanie sont les nations « satisfaites » ; Hongrie, et Italie sont des nations révisionnistes, mécontentes des traités. L' Italie aurait voulu toute la côté dalmate, possession de Venise au XVIII° siècle.

 

    C. La guerre de 1939

    La carte montre Dantzig annexée par l’Allemagne : ce sera la guerre. Memel également a été annexé par Hitler. L’Allemagne semble une grosse dinde ventrue et bouffie :

- elle a absorbée la Sarre (les Sarrois ont voté le rattachement au III° reich en 1935 lors d'un referendum prévu par Versailles), elle a aussi annexée  l’Autriche (anschluss interdit par le traité de Versailles),

- annexion de la Bohème-Moravie peuplée de slaves -ce qui montre que l’argument hitlérien de rattacher seulement les peuples allemands à l’Allemagne -Autrichiens, Sudètes, …-) était fallacieux.

- La Slovaquie (S) est soi-disant indépendante, laissée à Monseigneur Tiso, archevêque catholique pro-hitlérien. Elle est très petite : les parties slovaques peuplées de Hongrois ont été annexées par la Hongrie alliée d’Hitler.

    La Hongrie a récupérée les régions peuplées de Hongrois, y compris en Transylvanie -erreur de la carte à ce niveau, il faut le dire sur sa copie- et même la Ruthénie (on le devine).

 

    L’invasion de la Pologne se fait.  La France respecte ses engagements à l'égard de la Pologne ce qu'elle n'avait pas fait en septembre 1938, à la conférence de Munich, à l'égard de la Tchécoslovaquie. La deuxième guerre mondiale -en Europe- va commencer par le curieux épisode de la "drôle de guerre".



Frontières de L’Europe centrale et orientale (PECO) : 1ère partie : une donnée (atlas)

publié le 7 janv. 2013 à 04:15 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 sept. 2016 à 01:58 ]

    Cet article inaugure une série sur les frontières, la variation des frontières des pays de l’Europe centrale et orientale (PECO). Ce sont les problèmes posés en 1919 qui rebondissent en 1939 qui sont à l’origine de ce questionnement, mais comme chaque fois, il faut remonter dans le temps pour mieux comprendre le présent. Si bien que ce qui ne devait constituer qu’un article se transforme en une série. Mais ce n’est plus un clic sur la souris qui peut faire peur maintenant. Le premier article porte sur la complexité de la situation ethno-linguistique de cette partie du continent qui correspond à l’isthme qui va de la Baltique à la Mer Noire.

    En hors-d’œuvre, je présente la carte de géographie physique de l'Europe centrale et orientale. La plaine germano-polonaise, d'origine sédimentaire jouxte la "table russe" qui elle est un tablier granitique, un socle primaire. C'est la route des invasions, donc des mélanges.


 

    A la fin de la guerre 14-18, lors des négociations de Versailles, les vainqueurs se sont trouvés devant une lourde tâche : délimiter les États nouveaux qu’ils voulaient soit créer, soit ressusciter. Autrement dit, se posait le problème des frontières. Comme le XIX° a été le siècle des révolutions nationales, et comme le président Wilson est arrivé avec ses 14 points, il fallait que ces frontières correspondissent aux limites de l’espace géographique occupé par chacune des nationalités. Le Haut Conseil (dit parfois Conseil suprême) des forces alliées créa diverses commissions spécialisées par thèmes ou par aires géographiques. C’est ainsi que fut créée la Commission chargée d’étudier les questions territoriales relatives à la Pologne (c’est son titre exact).

    Seulement voilà, nous sommes ici dans un imbroglio, une macédoine [1] gigantesque. Les cartographes ont dû avoir bien du mal à effectuer leur travail. Lequel n’est pas neutre : parler allemand signifie-t-il que l’on est Allemand ? Le professeur Eisenmann, que j’ai cité dans un autre article, expert près les ambassadeurs de Versailles, accuse les statisticiens hongrois de classer tous les magyarophones dans la nationalité « Hongrois ». Le sang ? Mais il y eut tellement de mariages mixtes ! et puis, ces peuples vivaient sous la tutelle d’immenses empires où ils avaient la liberté de circulation et d’installation, les pouvoirs locaux faisant venir des colons/pionniers pour valoriser telle ou telle terre, etc… Bref, c’est insoluble. De plus, en 1919-1920, on se refuse au déplacement des populations.

 

Cette exceptionnelle complexité apparaît à la lecture des cartes suivantes.

1. Ostdeutsche Heimat in karte-bild-wort, List Verlag, Francfort, Munich, Berlin, Hamburg, 1950, 52 p. Page 41.

2. Carte des zones de parler allemand, Ostdeutsche Heimat in karte - bild - wort, page 43.

3. Carte de la G.U. de Vidal de la Blache, établie par E. de Martonne, 1931.

 

    Mais auparavant, il faut s’interroger sur le dénombrement de la population.

Les recensements

    Les auteurs comme De Martonne ou L. Eisenmann n’ont de cesse de dénoncer les méthodes avec laquelle ont été établis les recensements. Ils parlent de la « statistique souvent trop habile » de l’administration hongroise, ils demandent des « recensements précis, plus impartiaux que les anciens dénombrements hongrois affectés par la magyarisation », ils remettent en cause la doctrine allemande de « la nationalité obligatoire au nom de la langue »… De Martonne écrit au sujet des conditions ethniques de l’État tchécoslovaque au moment de sa création : "La situation est en réalité moins défavorable que ne l'indique (les) chiffre(s) brut(s). Tout d'abord, il y a des réserves à faire sur le nombre des Allemands et des Magyars donné d'après les statistiques autrichienne et hongroise. Les recensements successifs montrent des variations telles, dans certaines communes, qu'on peut douter de la valeur du critérium "langue usuelle" comme signe de la nationalité. Le seul relevé des "Allemands" qui parlent le tchèque et des "Magyars" parlant le slovaque permet de supposer que le nombre des Tchécoslovaques devrait être augmenté de plusieurs centaines de mille". Dès lors, si les citoyens qui parlent le tchèque (en plus de l’allemand) sont recensés comme slaves, leur proportion dans l’État nouveau passe de 55 à 66%. Si les Magyars qui parlent slovaques sont classés dans les catégories des slaves, la proportion des Magyars passe de 30 à 22%.

    Notons bien que cette disposition se rencontre partout. Ainsi, le recensement de 1931 en Pologne indique les pourcentages des différentes ethnies des voïvodies en fonction de la « langue maternelle» Mais qu’est-ce ?

    "Cette circonstance résulte des possessions polonaises d'Ukraine et de la fédération avec la Lituanie. Dans ces deux pays les Polonais ethniques étaient une minorité distincte. Être Polonais, dans les terres non polonaises de la République, relève alors beaucoup moins d'une appartenance ethnique que d'une religion et de rang (souligné par moi, JPR). C'est une désignation principalement réservée à la noblesse terrienne parmi laquelle des Polonais mais aussi beaucoup de non-polonais convertis au catholicisme dont le nombre croît de génération en génération. Pour un noble non-polonais, une telle conversion signifie une étape d'un processus de polonisation suivi par l'adoption de la langue et la culture polonaises". Si l’on suit ce texte (article Wiki, "République des deux nations", mais De Martonne dit à peu près la même chose dans sa G.U. de 1931), on aboutit à la conclusion que l’enfant d’une Ruthène polonisée aura pour langue maternelle le polonais et sera recensé parmi les Polonais. Si bien que ce recensement de 1931 est très peu fiable. D’autant plus que des terres non polonaises ont été données à la nouvelle Pologne et que la nouvelle administration de Varsovie avait tout intérêt à démontrer l’hégémonie, la primauté des sujets de Pilsudski partout. Je reviendrai sur ce point très important.

    Par conséquent, les cartes établies doivent être lues avec esprit critique et en tenant compte de leur auteur.

    Et il faut dire aussi que cette querelle de la « nationalité » empoisonne tous les écrits et débats. Ainsi nos mandarins de la Sorbonne d’après-guerre insistent lourdement pour dire que le sud de la Prusse orientale est peuplé de « Polonais » (cf. la carte GU numérotée 6, par exemple). Or, les résultats des plébiscites organisés par la SDN montrent que ces « Polonais » sont totalement germanisés. Ce qui ne saurait (ou n’aurait pas dû) surprendre des Français qui ont une autre conception que la sanguinité pour définir la nationalité d’un individu et ont réclamé à cor et à cri le retour des Alsaciens-Mosellans dans le nid familial. 

A.Ostdeutsche Heimat in karte - bild - wort, List Verlag, Francfort, Munich, Berlin, Hamburg, 1950, 52 pages. Page 41.

    


    Cette carte n°1 figure dans tous les atlas allemands d’après-2°guerre que j’ai pu consulter. Elle est emblématique de la nostalgie allemande ; elle semble dire : regardez jusqu’où nous étions établis, comprenez-vous pourquoi en Europe orientale, nous étions chez nous ? Ressentez-vous la douleur de l’amputation que nous avons subie avec ce repli, ce raccourcissement sur la ligne Oder-Neiss ?

    L’auteur de la carte utilise une forte couleur rouge pour indiquer la localisation des Allemands (Deutsch) et des dégradés de rouge pour tout ce qui est germanique (légende, en haut à droite). La mise en valeur est évidente.

    Le procédé des barres parallèles et des petits parallélogrammes disséminés rend compte de la dispersion des entités ethno-linguistiques et de leur intrication. La grande palette de verts utilisée montre également la grande variété de peuples slaves. A cela s’ajoutent les populations de langues finno-ougriennes - langues non-indo-européennes - avec les Hongrois, très dispersés. Plus les latins et quelques turcophones.

    Tout cela rend compte, malgré tout, d’une extrême complexité et la tâche des experts, à Versailles, pour définir les frontières des nouveaux États ne fut pas simple.

 

Le Drang nach Osten

    Le Drang nach Osten (« Marche vers l'Est » en allemand) ou Ostkolonisation était à l'origine un mouvement de colonisation germanique vers l'est, depuis la première moitié du XIIe siècle et jusqu'au XIX. Ce n’est pas vers l’ouest que peut se faire l’expansion allemande : c’est le « monde plein » cher à P. Chaunu avec ses paroisses de 500 habitants à peu près partout. Le vide, la place, les espaces sont vers l’Est. L’ ostkolonisation commence avec les Ordres germaniques et les villes de la Hanse créées par le shipping milieu allemand.

    "Toutes les cités hanséatiques adoptèrent plus ou moins complètement le droit lübeckois" écrit Henri Brunschwig [2] qui ajoute que la Hanse regroupa jusqu’à 166 villes dans un domaine dont la limite méridionale passait pas Cologne, Erfurt, Breslau, Cracovie, Thorn, Elbing, Königsberg, Golding, Riga, Dorpat.

Carte n°2 : villes de la Hanse et des territoires des Ordres germaniques.


    Wiki nous offre cette petite synthèse : Un peuplement germanique s'est répandu plus pacifiquement (que sur les terres des Chevaliers Teutoniques, JPR) dans plusieurs régions de l'Europe centrale, avec l'installation de paysans, de marchands et d'artisans. En Transylvanie, aujourd'hui en Roumanie, les Saxons ont commencé à coloniser le pays dès le XIIe siècle, à la demande du roi de Hongrie, suzerain des voïvodes transylvains. Ce type de colonisation se poursuit irrégulièrement en Europe centrale et orientale, jusqu'au XVIIIe siècle, notamment dans le cadre de l'Empire autrichien, mais aussi du royaume de Prusse et de l'Empire russe. Les Allemands deviennent majoritaires dans les piémonts frontaliers de Bohême et de Moravie (Sudètes) ou dans certaines régions de Pologne (Silésie, Poméranie). Dans ces deux dernières régions, la politique de germanisation, se traduisant par l'usage obligatoire de la langue allemande et la domination foncière des nobles prussiens (junkers), a été pratiquée au XIXe siècle par le royaume de Prusse, puis le Deuxième Reich. Les Allemands constituent également des communautés importantes en Transylvanie, Hongrie, ex-Yougoslavie ou dans les Pays baltes. De nombreuses autres communautés furent implantées aux XVIIIe et XIXe siècle dans le Banat, le Boudjak, en Ukraine et en Russie méridionale.

Droit de la ville

    La pénétration de l’influence allemande dans les PECO s’est effectuée avec un article d’exportation originale qui est le droit de la ville. Le droit de la ville se présente sous des avatars particuliers : il y a le droit le la ville de Lübeck, celui de Magdebourg et une sorte de filiale : le droit de Kulm, le droit de Nuremberg, etc…

    De quoi s’agit-il ?

    Voici ce que dit Wiki à l’article "Droit de Magdebourg" :

"Ce qu’on appelle le droit de Magdebourg est une forme de droit urbain originaire dans la ville de Magdebourg et qui a eu une influence considérable sur le droit urbain en Europe de l’Est, souvent dans sa variante silésienne et polonaise, le droit de Neumarkt, ou dans sa variante septentrionale, le droit de Culm (ou Kulm), qui s’est propagé dans toute la Prusse occidentale et la Prusse orientale. Le droit de ville en général prend ses racines dans le droit coutumier des marchands, dans les privilèges accordés par le seigneur et dans les règles décidées par la communauté elle-même. À l'intérieur de la ville il garantissait aux citoyens leur liberté personnelle, leur droit de propriété, leur intégrité physique et leurs vies et il réglait l'activité économique".

 



 Le titre de la carte n°3 ci-dessus peut être traduit de la manière suivante : « villes allemandes et villes de droit urbain allemand en Europe orientale »[3]. Elle est très impressionnante.

Les villes représentées par des triangles ont adopté le droit urbain lübeckois ;

par un cercle, le droit urbain de Magdebourg et de Kulm ;

par un carré le droit de Nuremberg, etc...

Les couleurs correspondent à la période de "colonisation".

 
















   Mais la carte de l’atlas Ostdeutsche Heimat in karte-bild-wort montre bien plus efficacement la projection de l’influence allemande vers l’Est. Je l’appelle carte n°4. Son titre : "Diffusion vers l’Est des droits urbains allemands". La légende indique « villes avec le droit de Magdebourg » (rond rouge), etc...


B.     Carte des zones de parler allemand, Ostdeutsche Heimat in karte - bild - wort, page 43.

    D’où la carte n°5 page 43 du Ostdeutsche Heimat in karte - bild - wort


    Pour sûr, la carte de l’article Drang nach Osten (Wiki) est bien meilleure graphiquement :

 Mais cette carte est établie à Leipzig, pendant l’entre-deux-guerres, période durant laquelle le traité de Versailles n’est accepté par personne. L’extension de la couleur rouge est exagérée (carte 5bis).


C.    Carte de la G.U. de Vidal de la Blache, établie par E. de Martonne, 1931.

    Cette carte n°6 apporte d’autres précisions, surtout concernant le peuplement slave dont je n’ai pas parlé jusqu’à présent.


    Entre Allemands et Russes, s’interposent quelques grandes unités ethno-linguistiques : les Polonais, les Lituaniens, les Belarusses ou Blancs-Russes dans les ouvrages de l’entre-deux-guerres et les Ukrainiens qu’Emmanuel de Martonne appelle systématiquement Ruthènes. Il y a d’autres minorités.


    De Martonne a choisi un jaune bien pâle pour les espaces de nationalité allemande, priorité est donnée aux Polonais avec ce gris anthracite et aux Lituaniens face auxquels la blancheur des Ukrainiens et le mauve léger des Blancs-Russes ont peine à exister. Cette carte est plus précise que la précédente (numérotée 1). 


D.    La colonisation polonaise à l’Est.

    Par-dessus la colonisation allemande, s’est superposée –sans forcément s’y substituer- une colonisation polonaise. Les Polonais ont, en effet, nous le verrons plus en détail, dominé l’isthme qui va de la Baltique à la Mer Noire.

    La carte ci-dessous –carte n°7- montre la République des deux Nations au moment de sa plus grande extension.


 Elle est appelée ainsi parce que les deux nations dominantes sont la Pologne et la Lituanie, toutes deux catholiques, toutes deux contre-réformées. Ça aide. La carte montre que la « Couronne » -c’est ainsi que l’on appelait la Pologne et son roi- dominait la presque totalité de l’Ukraine actuelle (jusqu’au premier XX° siècle, on appelait les Ukrainiens : Ruthènes). E. de Martonne, géographe spécialiste des PECO, écrit ceci en 1930 :

"La poussée vers l'Est de la monarchie polonaise était naturelle chez un État ayant conscience d'être le boulevard de l'Occident ; par l'union avec le grand-duché de Lituanie (1569), la Pologne s'avançait jusqu'au golfe de Riga au Nord-Est, jusqu'au Dniepr à l'Est, et presque jusqu'à la mer Noire au Sud-Est. L'infiltration des Polonais dans les masses ruthènes (= ukrainiennes) et blancs-russes a créé un état de choses qui justifie dans une certaine mesure la fixation de la frontière actuelle, bien en deçà de la frontière du XVIII° siècle".

Cette « infiltration » est confirmée par le texte suivant :

"Cette circonstance résulte des possessions polonaises d'Ukraine et de la fédération avec la Lituanie. Dans ces deux pays les Polonais ethniques (sic) étaient une minorité distincte. Être Polonais, dans les terres non polonaises de la République, relève alors beaucoup moins d'une appartenance ethnique que d'une religion et de rang. C'est une désignation principalement réservée à la noblesse terrienne parmi laquelle des Polonais mais aussi beaucoup de non polonais convertis au catholicisme dont le nombre croît de génération en génération. Pour un noble non polonais, une telle conversion signifie une étape d'un processus de polonisation suivi par l'adoption de la langue et la culture polonaise". (article Wikipaedia "la République des deux Nations).

     On le constate : on retrouve les conditions  d’établissement des listes de « nationaux » pour la délimitation des frontières. L’administration Pilsudski, qui s’apparente par bien des aspects au fascisme, fera tout pour « poloniser » les recensements. L’Histoire lui avait donner des matériaux pour le faire. 

    On constate aussi que cette carte n°7 est la marque graphique du rêve des Occidentaux de 2014/2016 : toute l'Ukraine à l'Ouest ! Il serait utile de s'interroger sur les conditions de son élaboration. Cette carte explique la vigueur du sentiment anti-russe et la volonté de revanche des dirigeants actuels de la Lituanie et de la Pologne...

 à suivre : Frontières PECO 2ème partie. Pologne ou la République des Deux Nations. Disparition & renaissance.



[1] Le mot commun de macédoine vient en effet de la Macédoine, région des Balkans célèbre pour la pluralité ethnique de son peuplement.Le mot sera repris par un membre éminent de la sous-commission pour la frontière orientale de la Pologne (Versailles).

[2] "L’expansion allemande outre-mer", coll. Études coloniales, PUF, 1957.

[3] Atlas Westermann, édition 1981/82, page 75.

1-9 of 9